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Jules ROUFF, Éditeur, 14, GloîLe-Saint-Ilonoré, Paris 






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INTRODUCTION 



PREMIÈRE PARTIE 
DE LA RELIGION DU MOYEN AGE 

S I" 

Je définis la Révolution l'avènement de la Loi, la résurrection du 
Droit, la réaction de la Justice. 

La Loi, telle qu'elle apparut dans la Révolution, est-elle conforme, 
ou contraire, à la loi religieuse qui la précéda? Autrement dit: la 
Révolution est-elle chrétienne, anti-chrétienne ? 

Cette question, historiquement, logiquement, précède toute autre. 
Elle atteint, elle pénètre celles même qu'on croirait exclusivement 
politiques. Toutes les institutions d'ordre civil que trouva la Révo- 
lution étaient ou émanées du Christianisme, ou calquées sur ses 
formes, autorisées par lui. 

Religieuse ou politique, les deux questions ont leurs profondes 
racines inextricablement mêlées. Confondues dans le passé, elles 
apparaîtront demain ce qu'elles sont, unes et identiques. 

Les disputes socialistes, les idées qu'on croit aujourd'hui 
nouvelles et paradoxales, se sont agitées dans le sein du Christianisme 
et de la Révolution. Il est peu de ces idées dans lesquelles les deux 
systèmes ne soient entrés bien avant. La Révolution spécialement, 
dans sa rapide apparition, où elle réalisa si peu, a vu, aux lueurs de la 
foudre, des profondeurs inconnues, des abîmes d'avenir. 

Donc, malgré les développements que les théories ont pu prendre, 
malgré les formes nouvelles et les mots nouveaux, je ne vois encore 
sur la scène que deux grands faits, deux principes, deux acteurs et 
deux personnes, le Christianisme, la Révolution. 

am. i 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Celui qui va raconter la crise où le nouveau principe surgit et se 
fît sa place, ne peut se dispenser de lui demander ce qu'il est par 
rapport à son aîné, en quoi il le continue, en quoi il le dépasse, le 
domine ou l'abolit. Grave problème que personne n'a encore envisagé 
face à face. 

C'est un spectacle curieux de voir que tous tournent autour, et 
personne n'y veut regarder sérieusement. Ceux même qui croient ou 
qui font semblant de croire la question surannée, montrent assez, en 
l'évitant, qu'elle est vivante, actuelle, périlleuse et formidable... Si ce 
puits ne vous fait pas peur, pourquoi vous reculez-vous? pourquoi 
rejetez-vous la tête .?... Il y a là apparemment une puissance de vertige 
et d'attraction dangereuse... 

Nos grands politiques ont aussi, il faut le dire, une raison mysté- 
rieuse d'éviter ces questions. Ils croient que le christianisme est 
encore un grand parti qu'il est bon de ménager. Pourquoi se brouiller 
avec lui?... Ils aiment mieux lui sourire, en se tenant à distance, lui 
faire politesse sans se compromettre... Ils croient d'ailleurs que cette 
foule religieuse est généralement fort simple, qu'il suffira pour 
l'amuser, de vanter un peu l'Évangile. Cela n'engage pas beaucoup. 
L'Évangile, dans sa vague moralité, ne contient presque aucun des 
dogmes qui firent du christianisme une religion si positive, si prenante 
et si absorbante, si forte pour envelopper l'homme. Dire, comme les 
mahométans, que Jésus est un grand prophète, ce n'est pas être 
chrétien. 

L'autre parti réclame-t-il? Le zèle de Dieu qui le dévore, lui 
met-il au cœur une indignation sérieuse contre ce jeu des politiques? 
Nullement; il crie beaucoup, mais sur des choses accessoires; sur le 
fond, il est trop heureux qu'on ne l'inquiète jamais. Les ménagements, 
un peu légers, des politiques, et parfois suspects d'ironie, ne lui font 
/ pas trop de chagrin. Il leur laisse croire qu'il s'y trompe. Tout vieux 
' qu'il est, il a encore une prise infinie sur le monde. Pendant que les 
autres tournent dans leur manège parlementaire, roulant leur roue 
inutile, s'épuisant sans avancer, lui, le vieux parti, il tient encore ce 
qui est le fond de la vie, la famille et le foyer, la femme et par elle 
l'enfant... Ceux qui lui sont le plus hostiles, lui livrent ce qu'ils 
aiment et tout leur bonheur... On lui remet chaque jour l'homme 
enfant, désarmé, faible, dont l'esprit, à l'état de rêve, ne peut se 
défendre encore. Ceci lui donne bien des chances. Qu'il le garde et le 
fortifie, ce vaste, ce muet empire, qu'on ne lui dispute pas, sa part 
encore est la meilleure ; il gémira, se plaindra, mais se gardera bien 
de forcer les politiques à formuler leur croyance. 

Politiques des deux côtés! connivence et connivence! où me 
tournerai-je pour trouver les amis de la vérité ? 



'-^ 



INTRODUCTION 



Les amis du saint et du juste?... Est-ce qu'il n'y aura plus donc 
en ce monde personne qui se soucie de Dieu ? 

Enfants du christianisme, vous qui vous prétendez fidèles, nous 
vous adjurons ici... Passer ainsi Dieu sous silence, omettre, en toute 
dispute, ce qui est vraiment la foi, comme chose trop dangereuse, 
scandaleuse pour l'oreille, est-ce de la religion? 

Un jour que je parlais, devant un de nos meilleurs évêques, de 
la lutte de la Grâce et de la Justice, qui est le fond même du dogme 
chrétien, il m'arrêta et me dit : « Cette question heureusement 
n'occupe plus les esprits. Là-dessus, nous jouissons du repos et du 
silence... Tenons-nous-y, n'en sortons point. Il est superflu de rentrer 
dans ce débat... » 

Et ce débat, monseigneur, n'est pas moins que la question de 
savoir si le dogme de la Grâce et du salut par le Christ, seule base du 
christianisme, est conciliable avec la Justice, de savoir si ce dogme est 
juste, de savoir s'il subsistera... ? Rien ne dure contre la Justice... La 
durée du christianisme vous paraît-elle donc une question accessoire? 

Je sais bien qu'après un débat de plusieurs siècles, après qu'on 
eut entassé des montagnes de distinctions, de subtilités scolastiqucs, 
sans avancer rien, le pape imposa silence, jugeant, comme mon évêque, 
que la question pouvait être négligée, désespérant de pacifier l'affaire, 
et laissant dans cette arène la justice et l'injustice s'arranger comme 
elles pourraient. 

Ceci est beaucoup plus fort que ce qu'ont jamais fait les plus 
grands ennemis du christianisme. Ils lui ont, tout au moins, accordé 
ce respect de l'examiner, de ne pas le mettre hors de cour sans daigner 
l'entendre. 

Nous qui ne sommes point ennemis, comment refuserions-nous 
l'examen et le débat? La prudence ecclésiastique, la légèreté des poli- 
tiques, leurs fins de non-recevoir, ne nous vont aucunement. Nous 
devons au Christianisme de voir ce qu'il peut avoir de conciliable avec 
la Révolution, de savoir quel rajeunissement le vieux principe peut 
trouver dans le sein du nouveau. Nous avons très sincèrement 
souhaité qu'il se transformât, qu'il vécût encore. Dans quel sens cette 
transformation s'opérerait-elle? quel espoir en devons-nous conserver? 

Historien de la Révolution, je ne puis, sans cette recherche, faire 
même un seul pas. Mais quand je n'y serais invinciblement mené par 
la loi de mon sujet, j'y serais poussé par mon cœur. La misérable 
connivence où restent les deux partis, est une des causes dominantes 
de notre affaiblissement moral. Conibat de condottieri, où personne 
ne combat; on avance, on recule, on menace sans se toucher, chose 
pitoyable à voir... Tant que les questions fondamentales restent ainsi 
éludées, il n'y a nul progrès à espérer, ni religieux, ni social. Le monde 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



attend une foi, pour se remettre à marcher, à respirer, à vivre. Mais, 
jamais dans le faux, dans la ruse, dans les traités du mensonge, ne 
peut commencer la foi. 

Solitaire, désintéressé, je ferai dans ma faiblesse ce que ne font 
pas les forts. Je sonderai la question devant laquelle ils reculent, et 
j'aurai peut-être, avant de mourir, le prix de la vie, qui est de trouver 
le vrai et de le dire selon son cœur. 

Au moment de raconter les temps héroïques de la Liberté, j'ai 
espoir que peut-être elle me soutiendra elle-même, qu'elle fera son 
œuvre en ce livre, et fondera la base profonde sur laquelle un temps 
meilleur pourra édifier la foi de l'avenir. 



§11 

Plusieurs esprits éminents, dans une louable pensée de conci- 
liation et de paix, ont affirmé de nos jours que la Révolution n'était 
que l'accomplissement du Christianisme, qu'elle venait le continuer, le 
réaliser, tenir tout ce qu'il a promis. 

Si cette assertion est fondée, le dix-huitième siècle, les philo- 
sophes, les précurseurs, les maîtres de la Révolution, se sont trompés, 
ils ont fait tout autre chose que ce qu'ils ont voulu faire. Généra- 
lement, ils ont un tout autre but que l'accomplissement du Chris- 
tianisme. 

Si la Révolution était cela, rien de plus, elle ne serait pas distincte 
du Christianisme, elle en serait un âge; elle serait son âge viril, son 
âge de raison. Elle ne serait rien en elle-même. En ce cas, il n'y aurait 
pas deux acteurs, mais un seul, le Christianisme. S'il n'y a qu'un 
acteur, il n'y a point de drame, point de crise; la lutte que nous 
croyons voir, est une pure illusion; le monde paraît s'agiter, en réalité 
il est immobile. 

Mais non, il n'en est pas ainsi. La lutte n'est que trop réelle. Ce 
n'est pas ici un combat simulé entre le même et le mêm^H y a deux 
combattants. 

Et il ne faut pas dire non plus que le principe nouveau n'est 
qu'une critique de l'ancien, un doute, une pure négation. — Qui a vu 
une négation? Qu'est-ce qu'une négation vivante, une négation qui 
agit, qui enfante comme celle-ci?... Un monde est né d'elle hier... 
Non, pour produire, il faut être. 

Donc, il y a deux choses, et non pas une, nous ne pouvons le 
méconnaître, deux principes, deux esprits, l'ancien, le nouveau. 

En vain le jeune, sûr de vivre et d'autant plus pacifique, dirait 



INTRODUCTION 



doucement à l'ancien : « Je viens accomplir, et non abolir... » L'ancien 
ne se soucie nullement d'être accompli. Ce mot a pour lui quelque 
chose de funèbre et de sinistre ; il repousse cette bénédiction filiale, 
ne veut ni pleurs, ni prières, il écarte le rameau qu'on vient secouer 
sur lui. " "'' 

Il faut sortir des malentendus, si l'on veut savoir où l'on va. 

La Révolution continue le Christianisme, et elle le contredit. Elle 
en est à la fois l'héritière et l'adversaire. 

Dans ce qu'ils ont de général et d'humain, dans le sentiment, les 
deux principes s'accordent. Dans ce qui fait la vie propre et spéciale, 
dans l'idée mère de chacun d'eux, ils répugnent et se contrarient. 

Ils s'accordent dans le sentiment de la fraternité humaine. Ce 
sentiment, né avec l'homme, avec le monde, commun à toute société, 
n'en a pas moins été étendu, approfondi par le Christianisme. A son 
tour, la Révolution, fille du Christianisme, l'a enseigné pour le 
monde, pour toute race, toute religion qu'éclaire le soleil. 

Voilà toute la ressemblance. Et voici la différence. 

La Révolution fonde la fraternité sur l'amour de l'homme pour 
l'homme, sur le devoir mutuel, sur le droit et la justice. Cette base est 
fondamentale, et n'a besoin de nulle autre. 

Elle n'a point cherché à ce principe certain un douteux principe 
historique. Elle n'a point motivé la fraternité par une parenté com- 
mune, une filiation qui, du père aux enfants, transmettrait avec le 
sang la solidarité du crime. 

Ce principe charnel, matériel, qui met la justice et l'injustice 
dans le sang, qui les fait circuler, avec le flux de la vie, d'une généra- 
tion à l'autre, contredit violemment la notion spirituelle de la Justice 
qui est au fond de l'âme humaine. Non, la Justice n'est pas un fluide 
qui se transmette avec la génération. La volonté seule est juste ou 
injuste, le cœur seul se sent responsable; la Justice est tout en l'àme; 
le corps n'a rien à voir ici. 

Ce point de départ barbare et matériel étonne dans une rclii^ion 
qui a poussé plus loin qu'aucune autre la subtilité du dogme. Il 
imprime à tout le système un caractère profond d'arbitraire dont 
aucune subtilité ne le tirera. L'arbitraire atteint, pénètre les dévelop- 
pements du dogme, toutes les institutions religieuses qui en dérivent, 
et enfin l'ordre civil, qui lui-même au moyen âge dérive de ces insti- 
tutions, en imite les formes, en subit l'esprit. 

Donnons-nous ce grand spectacle. 

I. Le point de départ est celui-ci : Le crime vient d'un seul, le 
salut d'un seul; Adam a perdu, le Christ a sauvé. 

Il a sauvé, pourquoi ? parce qu'il a voulu sauver. Nul autre motif. 
Nulle vertu, nulle œuvre de l'homme, nul mérite humain, ne peut 

Liv. 290. — i. MicntLtT. — iijnoiiii oi la iitvoi.uTio:i rRA^içAisx. — to. i. Rourr n c". ivtr. i 



Ti HISTOIRK DK La RÉVOLUTION FRANÇAISE 

mériter ce prodigieux sacrifice d'un Dieu qui s'immole. Il se donne, 
mais pour rien; c'est le miracle d'amour; il ne demande à l'homme 
nulle œuvre, nul mérite antérieur. 

II. Que demande-t-il, en retour de ce sacrifice immense? Une 
seule chose : qu'on y croie, qu'on se croie en effet sauvé par le sang 
de Jésus-Christ. La foi est la condition du salut, non les œuvres de 
justice. Nulle justice hors de la foi. Qui ne croit pas est injuste. La 
justice, sans la foi, sert-elle à quelque chose? A rien. 

Saint Paul, en posant ce principe du salut par la foi seule, a mis !a 
Justice hors de cour. Elle n'est désormais tout au plus qu'un acces- 
soire, une suite, un des effets de la foi. 

III. Sortis une fois de la Justice, il nous faut aller toujours, 
descendre dans l'arbitraire. 

Croire ou périr!... La question posée ainsi, on découvre avec 
terreur qu'on périra, que le salut est attaché à une condition indépen- 
dante de la volonté. On ne croit pas comme on veut. 

Saint Paul avait établi que l'homme ne peut rien par ses œuvres 
de justice, qu'il ne peut que par la foi. Saint Augustin démontre son 
impuissance en la foi même, Dieu seul la donne; la donne gratuite- 
ment, sans rien exiger, ni foi, ni justice. Ce don gratuit^ cette grâce^ 
est la seule cause de salut. Dieu fait^^t-ace à qui il veut. Saint Augustin 
a dit : « Je crois, parce que c'est absurde. » Il pouvait dire en ce 
système : « Je crois, parce que c'est injuste. » 

L'arbitraire ne va pas plus loin. Le système est consommé. Dieu 
aime, nulle autre explication, il aime qui lui plaît, le dernier de tous, 
le pécheur, le moins méritant. L'amour est sa raison à lui-même ; il 
n'exige aucun mérite. 

Que serait donc le mérite^ si nous pouvions encore employer ce 
mot ? Être aimé, élu de Dieu, prédestiné au salut. 

Et le démérite, la damnation!... Être haï de Dieu, condamné 
d'avance, créé pour la damnation. 

Hélas ! nous avions cru tout à l'heure que l'humanité était sauvée. 
Le sacrifice d'un Dieu semblait avoir effacé les péchés du monde; plus 
de jugement, plus de Justice. Aveugles! nous nous réjouissions, 
croyant la Justice noyée dans le sang de Jésus-Christ... Et voilà que 
le jugement reparaît plus dur, un jugement sans justice, ou du moins 
dont la justice nous sera toujours cachée. L'élu de Dieu, ce favori, 
reçoit de lui, avec le don de la foi, le don de faire des œuvres justes, le 
don du salut... Que la justice soit un don !... Nous, nous l'avions crue 
active, l'acte même de la volonté. Et voilà qu'elle est passive, qu'elle 
se transmet en présent, de Dieu à l'élu de son cœur. 

Cette doctrine, formulée durement par les protestants, n'en est 
pas moins celle du monde catholique, telle que la reconnaît le concile 



INTRODUCTION vu 



de Trente. Si lagrdce, dit-il avec l'apôtre, n'était pas gr-atuiie, comme 
son nom même l'indique, si elle devait être méritée par des œuvres de 
Justice, ell« serait la Justice, et ne serait plus la grâce (Conc. Trid. 
sess. VI, cap. vni). 

Telle a été, dit le concile, la croyance permanente de l'Église. Et 
il fallait bien qu'il en fût ainsi ; c'est le fond du christianisme ; hors de 
là, il y a philosophie, et non plus religion. Celle-ci, c'est la religion de 
la grâce, du salut gratuit, arbitraire, et du bon plaisir de Dieu. 

L'embarras fut grand, lorsque le christianisme, avec cette doctrine 
opposée à la Justice, fut appelé à gouverner, à juger le monde, lorsque 
la jurisprudence descendit de son prétoire, et dit à la nouvelle foi : 
« Jugez à ma place. » 

On put voir alors, a» fond de cette doctrine qui semblait suffire au 
monde, un abîme d'insuffisance, d'incertitude, de découragement. 

Si l'on restait fidèle au principe que le salut est un don, et non le 
prix de la Justice, l'homme se croisait les bras, s'asseyait et attendait; 
il savait bien que ses œuvres ne pouvaient rien pour son sort. Toute 
activité morale cessait en ce monde. 

Et la vie civile, l'ordre, la justice humaine, comment les main- 
tiendrait-on? Dieu aime et ne juge plus. Comme l'homme jugera-t-il? 
Tout jugement religieux ou politique est une contradiction flagrant? 
dans une religion uniquement fondée sur un dogme étranger à la 
justice. 

On ne vit pas sans justice. Donc, il faut que le monde chrétien 
subisse la contradiction. Cela met dans beaucoup de choses du faux et 
du louche; on ne se tire de cette double position que par des formules 
hypocrites. L'Église juge et ne juge pas, tue et ne tue pas. Elle a 
horreur de verser le sang; voilà pourquoi elle brûle... Que dis-)e ? Elle 
ne brûle pas. Elle remet le coupable à celui qui brûlera, et elle ajoute 
encore une petite prière, comme pour intercéder... Comédie terrible, 
où la justice, la fausse et cruelle justice, prend le masque de la grâce. 

Étrange punition de l'ambition extraordinaire qui voulut plus que 
la justice, et la rriéprisa ! Cette Église est restée incapable de Justice. 
Quand elle voit, au moyen âge, celle-ci qui se relève, elle voudrait s'en 
rapprocher. Elle essaye de dire comme elle, de prendre sa langue, elle 
avoue que l'homme peut quelque chose pour son salut par les œuvres 
de Justice. Vains efforts ! Le christianisme ne peut se réconcilier avec 
Papinien qu'en s'éloignant de saint Paul, en quittant sa propre base, 
s'inclinant hors de lui-même, au risque de perdre l'équilibre et de 
Vchavijeri 

Parti de l'arbitraire, ce système doit rester dans l'arbitraire, il n'en 
peut sortir d'un pas. 

Tous les mélanges bâtards par lesquels les scolastiques, et d'autres 



tiii HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

depuis, ont vainement essayé de faire un dogme raisonnable, un chris- 
tianisme philosophe et juriste, ces mélanges doivent être écartés. Ils 
n'ont ni vertu, ni force. On a été obligé de les laisser de côté ; on les 
a fait rentrer dans l'oubli et le silence. Il faut voir le système en lui, 
dans sa pureté terrible, qui a fait toute sa force, il faut le suivre dans 
son règne du moyen âge, le voir partir surtout à l'époque où, fixé enfin, 
complet, armé, inflexible, il prend possession du monde. 

Sombre doctrine, qui, dans la destruction de l'empire romain, 
lorsque l'ordre civil périt, et que la justice humaine est comme effacée, 
ferme le recours du tribunal suprême, et, pour mille ans, voile la face 
de la justice éternelle. 

L'iniquité de la conquête, confirmée par arrêt de Dieu, s'autorise, 
et se croit juste. Les vainqueurs sont les élus, les vaincus les réprouvés. 
Damnation sans appel. De longs siècles peuvent se passer, la conquête 
s'oublier. Mais le ciel, vide de justice, n'en pèsera pas moins sur la 
terre, la formant à son image. L'arbitraire qui fait le fond de cette 
théologie, se retrouvera partout, avec une fidélité désespérante, dans 
les institutions politiques, dans celles même où l'homme avait cru 
bâtir un asile à la justice. La monarchie divine, la monarchie humaine, 
gouvernent pour leurs élus. 

Où donc se réfugiera l'homme ? La grâce règne seule au ciel, et la 
faveur ici-bas. 

Pour que la Justice, deux fois proscrite et bannie, se hasarde à 
relever la tête, il faut une chose difficile (tant le sens humain est 
étouffé sous la pesanteur des maux et la pesanteur des siècles), il faut 
que la Justice recommence à se croire juste, qu'elle s'éveille, se 
souvienne d'elle-même, reprenne conscience du droit. 

Cette conscience, éveillée lentement pendant six cents ans de 
tentatives religieuses, elle éclate en 89 dans le monde politique et 
social. 

La Révolution n'est autre chose que la réaction tardive de la 
Justice contre le gouvernement de la faveur et la religion de la grâce. 



§ III 

Si vous avez voyagé quelquefois dans les montagnes, vous aurez 
peut-être vu ce qu'une fois je rencontrai. 

Parmi un entassement confus de roches\amoncelées, au milieu 
d'un monde varié d'arbres et de verdure, se dressait un pic immense. 
Ce solitaire, noir et chauve, était trop visiblement le fils des profondes 
entrailles du globe. Nulle verdure ne l'égayait, nulle saison ne le 



INTRODUCTION ix 



changeait; l'oiseau s'y posait à peine, comme si, en touchant la masse 
échappée du feu central, il eût craint de brûler ses ailes. Ce sombre 
témoin des tortures du monde intérieur semblait y rêver encore, sans 
faire la moindre attention à ce qui l'environnait, sans se laisser jamais 
distraire de sa mélancolie sauvage... 

Quelles furent donc les révolutions souterraines de la terre, 
quelles incalculables forces se combattirent dans son sein, pour que 
cette masse soulevant les monts, perçant les rocs, fendant les bancs 
de marbre, jaillît jusqu'à la surface!... Quelles convulsions, quelles 
tortures arrachèrent du fond du globe ce prodigieux soupir ? 

Je m'assis, et, de mes yeux obscurcis, des larmes, lentes, pénibles, 
commencèrent à s'exprimer une à une... La nature m'avait trop 
rappelé 1 histoire. Ce chaos de monts entassés m'opprimait du même 
poids qui, pendant tout le moyen âge, pesa sur le cœur de l'homme, 
et dans ce pic désolé, que du fond de ses entrailles la terre 
lançait contre le ciel, je retrouvais le désespoir et le cri du genre 
humain. 

Que la Justice ait porté mille ans sur le cœur cette montagne du 
dogme, qu'elle ait, dans cet écrasement, compté les heures, les jours, 
les années, les longues années... C'est là, pour celui qui sait, une 
source d'éternelles larmes. Celui qui, par l'histoire, partagea ce long 
supplice, n'en reviendra jamais bien; quoi qu'il arrive, il sera triste ; le 
soleil, la joie du monde, ne lui donnera plus de la joie; il a trop 
long.emps vécu dans le deuil et les ténèbres. 

Ce qui m'a percé le cœur, c'est cette longue résignation, cette 
douceur, cette patience, c'est l'effort que l'humanité fil pour aimer ce 
monde de haine et de malédiction .sous lequel on i'accabjaifr. 

Quand l'homme qui s'était démis de la liberté^ défait de la Justice, 
comme d'un meuble inutile, pour se confier aveuglément aux mains 
de la Grâce, la vit se concentrer sur un point imperceptible, les privi- 
légiés, les élus, et tout le reste perdu sur la terre, et sous la terre, 
perdu pour l'éternité, vous croiriez qu'il s'éleva de partout un hurle- 
ment de blasphème ! — Non, il n'y eut qu'un gémissement... 

Et ces touchantes paroles: « S'il vous plaît que je sois damné, que 
▼otre volonté soit faite, ô Seigneur! » 

Et ils s'enveloppèrent, paisibles, soumis, résignés, du linceulde 
damnation. 

Chose grave, chose digne de mémoire, que la théologie n'eût 
prévue jamais. Elle enseignait que les damnés ne pouvaient rien que 
haïr. Mais ceux-ci aimaient encore. Ils s'exerçaient, ces damnés, à 
aimer les élus, leurs maîtres. Le prêtre, le seigneur, ces enfants 
préférés du ciel, ne trouvèrent pendant des siècles que douceur, doci- 
lité, amour et confiance, dans cet humble peuple. Il servit, souffrit, en 



HISTOIRE DE LA RËVOLUTIOiS FRANÇAISE 



silence ; foulé, il remercia; il ne pécha point contre ses lèvres, comme 
fit le saint homme Job. 

Qui le préserva de la mort? Une seule chose, il faut le dire, qui 
ranima, rafraîchit le patient dans son long supplice. Cette étonnante 
douceur d'âme qu'il y conservait, lui porta bonheur; de ce cœur percé, 
mais si bon! s'échappa une vive source d'aimable et tendre fantaisie, 
un flot de religion populaire contre la sécheresse de l'autre. Arrosée 
de ces eaux fécondes, la Légende fleurit et monta, elle ombragea 
l'infortuné de ses compatissantes fleurs... Fleurs du sol natal, fleurs de 
la patrie, qui couvrirent quelque peu et firent oublier parfois l'aride 
métaphysique byzantine et la théologie de la mort. 

La mort pourtant fut sous ces fleurs. Le patron, le bon saint du 
lieu, ne suffisait pas à défendre son protégé contre un dogme d'épou- 
vante. Le Diable attendait à peine que l'homme expirât pour le 
prendre. Il l'environnait vivant. Il était seigneur de ce monde; 
l'homme était sa chose et son fief. 11 n'y paraissait que trop à l'ordre 
social du temps. Quelle tentation constante dedésespoir et de doute!... 
Que le servage d'ici-bas, avec toutes ses misères, fût le commencement, 
l'avant-goût de la damnation éternelle! D'abord, une vie de douleur, 
puis, pour consolation, l'enfer!... Damnés d'avance!... Pourquoi alors 
ces comédies du Jugement qu'on joue aux parvis des églises! N'y a-t-il 
pas barbarie à tenir dans l'incertitude, dans l'anxiété affreuse, toujours 
suspendu sur l'abîme, celui qui, avant de naître, est adjugé à l'abîme, 
lui est dû, lui appartient! 

Avant de naître!... L'enfant, l'innocent, créé exprès pour l'enfer! .. 
Mais, que dis-je, l'innocent? c'est là l'horreur du système, il n'y a plus 
d'innocence. 

Je ne sais point, mais j'affirme, hardiment, sans hésiter: Là, fut 
l'insoluble nœud où s'arrêta l'âme humaine, où branla la patience... 

L'enfant damné ! J'ai indiqué ailleurs cette plaie profonde, 
effroyable, du cœur maternel... Je l'ai indiquée, et puis j'ai remis le 
voile... Celui qui la sonderait, y trouverait beaucoup plus que lesaftres 
de la mort. 

C'est de là, croyez-le bien, que partit le premier soupir... De 
protestation? Nullement... Et pourtant, à l'insu même du cœur d'où 
il s'échappa, il y avait un Mais terrible dans cet humble, dans ce bas, 
dans ce douloureux soupir. 

Si bas, mais si déchirant!... L'homme qui l'entendit dans la nuit, 
ne dormit plus cette nuit... ni bien d'autres... Et le matin, avant le 
jour, il allait sur sonv sillon; et alors, il trouvait là bien des choses 
changées. Il trouvait la vallée et la plaine de labour plus basses, beau- 
coup plus basses, profondes, comme un sépulcre; et plus hautes, plus 
sombres, plus lourdes, les deux tours à l'horizon, sombre le clocher de 



INTRODUCTION xi 



l'église, sombre le donjon féodal... Et il commençait aussi à comprendre 
la voix des deux cloches. L'église sonnait: Toujours. Le donjon 
sonnait: Jamais... Mais en même temps, une voix forte parla plus 
haut dans son cœur... Cette voix disait : Un jour! Et c'était la voix de 
Dieu ! 

Un jour reviendra la justice! Laisse là ces vaines cloches; qu'elles 

^■jgseat/ avec le vent... Ne t'alarme pas de ton doute. Ce doute, c'est déjà 

de la foi. Crois, espère; le Droit ajourné aura son avènement, il 

viendra siéger, juger, dans le dogme et dans le monde... Et ce iour du 

Jugement s'appellera la Révolution. 



S IV 



Je me suis souvent demandé en poursuivant la sombre étude du 
moyen âge, par des chemins pleins de\oncçs^« tristis usque ad mor- 
tem » : Comment la religion la plus douce dans son principe, celle qui 
part de l'amour même, a-t-elle donc pu couvrir le monde de cette vaste 
mer de sang r 

L'antiquité païenne, toute guerrière, meurtrière, destructive, avait 
prodigué la vie humaine, sans en connaître le prix. Jeune et sans pitié, 
belle et froide, comme la vierge de Tauride, elle tue et ne s'émeut pas. 
Vous ne trouvez pas dans ces grandes destructions, la passion, l'achar- 
nement, la fureur de haine qui caractérise au moyen âge les combats 
et les vengeances de la religion de l'amour. 

La première raison que j'en trouvai naguère, dans mon livre du 
Prêtre, c'est le prodigieux enivrement d'orgueil que cette croyance 
donne à son élu. Quel vertige! tous les jours, amener Dieu sur l'autel, 
se faire obéir de Dieu!... Le dirai-je? (j'hésitais, croyant blasphémer) 
faire Dieu!... Celui qui chaque jour accomplit ce miracle des miracles, 
comment le nommer lui-même? Un Dieu? ce ne serait pas assez. 

Plus cette grandeur est étrange, contre nature, monstrueuse, plus 
celui qui la revendique est inquiet, troublé d'avance... Il me semble 
comme assis à la flèche de Strasbourg, sur la pointe de la croix... 
Imaginez ce qu'il aura de haine et de violence, pour tout homme qui 
le touchera, l'ébranlera, voudra le faire descendre!... Descendre? on ne 
descend pas. On tombe d'une telle place, on tombe, d'une pesante 
chute, à s'enfoncer dans la terre. 

Soyez bien convaincu que s'il peut, pour se maintenir, supprimer 
le inonde d'un signe; si, ce que Dieu fit d'un mot, il peut l'exterminer 
d'un mot, le monde est exterminé. 

Cet état d'inquiétude, de colère, de haine tremblante, explique 



XII HISTOinE DE LA. RÉVOLUTION FRANÇAIS?. 

seul les incroyables fureurs de l'Église au moyen âge, à mesure qu'elle 
voit monter contre elle, cette rivale, la Justice... 

Celle-ci, vous l'auriez vue à peine d'abord. Il n'y avait rien de si 
bas, de si petit, de si humble... Méchante petite herbe, oubliée dans 
le sillon: on se baissait, et c'est beaucoup si l'on pouvait distinguer. 

Justice, tout à l'heure si faible, qu'as-tu pour croître si vite ? Que 
je tourne un moment la tête, je ne te reconnais plus. Je te retrouve à 
chaque heure plus haute de dix coudées... La théologie se trouble, elle 
rougit, elle pâlit... 

Une lutte commence alors, terrible, effroyable, pour laquelle 
manque toute parole... La théologie, jetant le masque doucereux de la 
grâce, s'abdiquant, se reniant, pour anéantir la Justice, s'efforçant de 
l'absorber, de la perdre en elle-même, de la plonger dans ses entrailles... 
Les voilà toutes deux en face; laquelle, à la fin de cette mortelle 
bataille, se trouve avoir absorbé l'autre, incorporé, assimilé ? 

Que la Terreur révolutionnaire se garde bien de se comparer à 
l'Inquisition. Qu'elle ne se vante jamais d'avoir, dans ses deux ou trois 
ans, rendu au vieux système ce qu'il nous fit six cents ans!... Combien 
l'Inquisition aurait droit de rire!... Qu'est-ce que c'est que les seize 
mille guillotinés de l'une devant ces millions d'hommes égorgés, 
pendus, rompus, ce pyramidal bûcher, ces masses de chairs brûlées, 
que l'autre a montées jusqu'au ciel? La seule inquisition d'une des 
provinces d'Espagne établit dans un monument authentique, qu'en 
seize années, elle brûla vingt mille hommes... Mais pourquoi parler de 
l'Espagne, plutôt que des Albigeois, plutôt que des Vaudois des Alpes, 
plutôt que des beggards de Flandre, que des protestants de France, 
plutôt que de l'épouvantable croisade des hussites, et de tant de peuples 
que le pape livrait à l'épée? 

L'histoire dira que, dans son moment féroce, implacable, la 
Révolution craignit d'aggraver la mort, qu'elle adoucit les supplices, 
éloigna la main de l'homme, inventa une machine pour abréger la 
douleur. 

Et elle dira aussi que l'Église du moyen âge s'épuisa en inventions 
pour augmenter la souflrance, pour la rendre poignante, pénétrante, 
qu'elle trouva des arts exquis de torture, des moyens ingénieux pour 
faire que, sans mourir, on savourât longtemps la mort... et qu'arrêtée 
dans cette route par l'inflexible nature qui, à tel degré de douleur, fait 
grâce en donnant la mort, elle pleura de ne pouvoir en faire endurer 
davantage. 

Je ne puis, je ne veux pas remuer ici cette mer de sang. Si Dieu 
me donne d'y toucher un jour, il reprendra, ce sang, sa vie bouillon 
nante, il roulera en torrents, pour noyer la fausse histoire, les flatteurs 
gagés du meurtre, pour emplir leur bouche menteuse... 



INTRODUCTION 



Je sais bien que la meilleure partie de ces grandes destructions ne 
peut plus être racontée. Ils ont brûlé les livres, briîlé les hommes, 
rebrijié les os calcinés, jeté la cendre... Quand retrouverai-je l'histoire 
des Vaudois, des Albigeois, par exemple? Le jour où j'aurai l'histoire 
de l'étoile que j'ai vue filer cette nuit... Un monde, un monde tout 
entier, a péri, sombré, corps et biens... On a retrouvé un poème, on a 
retrouvé des ossements au fond des cavernes, mais point de noms, 
point de signes... Est-ce avec ces tristes restes que je puis refaire cette 
histoire?... Qu'ils triomphent, nos ennemis, de l'impuissance qu'ils 
nous ont faite, et d'avoir été si barbares qu'on ne peut avec certitude 
raconter leurs barbaries!... Tout au moins le désert raconte, et le 
désert du Languedoc, et les solitudes des Alpes, et les montagnes 
dépeuplées de la Bohême, tant d'autres lieux d'où l'homme a disparu, 
où la terre est devenue à jamais stérile, où la nature, après l'homme, 
semble exterminée elle-même. 

Mais une chose crie plus haut que toutes les destructions (chose 
authentique, celle-là), c'est que le système qui tuait au nom d'un prin- 
cipe, au nom d'une foi, se servit indifléremment de deux principes 
opposés, de la tyrannie des rois, de l'aveugle anarchie des peuples. 
En un siècle seulement, au seizième, Rome change trois fois, elle se 
jetleà droite, à gauche, sans pudeur, sans ménagement. D'abord elle /^ 
se donne aux rois, puis elle se jette au peuple; puis encore retourne ' 
aux rois. Trois politiques, un seul but, comment atteint? il n'importe. Û 
Quel but? La mort de la pensée. 

Un écrivain a trouvé quelle nonce du pape n'a pas su d'avance ia 
Saint-Barthélémy. Et moi, j'ai trouvé que le pape l'avait préparée, 
travaillée dix ans. 

« Bagatelle, dit un autre, simple affaire municipale, une vengeance 
de Paris. » 

.Malgré le dégoût profond, le mépris, le vomissement, que me 
donnent ces théories, je les ai confrontées aux monuments de l'histoire, 
aux acte^irrccusables. Et j'ai retrouvé de proche en proche la trace 
rouge du massacre. J'ai vérifié que, du jour où Paris proposa (i56i) la 
vente générale des biens du clergé, du jour où l'Église vit le Roi incer- 
tain, et tenté de cette proie, elle se tourna vivement, violemment vers 
le peuple, employant tous les moyens de prédication, d'aumône, d'in- 
fluence diverse, son immense clientèle, ses couvents, ses marchands, 
ses mendiants, à organiser le meurtre. 

« Affaire populaire », dites-vous. C'est vrai. Mais dites donc 
aussi' par quelle ruse diabolique, quelle persévérance infernale, vous 
avez travaillé dix ans à pervertir le sens du peuple, le troubler, le 
rendre fol. 

Esprit de ruse et de meurtre, j'ai vécu trop de siècles en lace de 
UT. 291. — j. maiiLET. — bistoiiii di la nivoLunon ruANÇAisi. — éd. j. rooff it c'«. ist». 3 



9\U^(LL(r 



(-. ■^' 



HlSrOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



toi, pendant tout le moyen âge, pour que tu m'abuses. Après avoir 
nié si longtemps la justice et la liberté, tu pris leur nom pour cri de 
guerre. En leur nom, tu as exploité une riche mine de haine, l'éternelle 
tristesse que l'inégalité met au cœur de l'homme, l'envie du pauvre 
pour le riche... Tu as, sans hésitation, toi, tyran, toi, propriétaire, et 
le plus absorbant du monde, embrassé tout à coup, et passé d'un bond, 
les impraticables théories des niveleurs. 

Avant la Saint-Barthélémy, le clergé disait au peuple, pour 
l'animer au massacre: « Les protestants sont des nobles^ des gentils- 
hommes de province. » Cela était vrai, le clergé ayant déjà exterminé, 
comprimé le protestantisme des villes. Les châteaux seuls étant fermés, 
pouvaient encore être protestants. Mais lisez leurs premiers martyrs ; 
c'étaient des hommes des villes, petits marchands, ouvriers. Ces 
croyances qu'on désignait à la haine du peuple, comme celles de l'aris- 
tocratie, étaient sorties du peuple même. Et qui ne sait que Calvin fut 
le fils d'un\onnelier ? 

Il me serait trop facile de montrer comment tout ceci a été 
embrouillé de nos jours par les écrivains valets du clergé, puis copié 
légèrement. J'ai voulu seulement montrer par un exemple la féroce 
adresse avec laquelle le clergé poussa le peuple, et se fit une arme 
mortelle de la jalousie sociale. Le détail serait curieux; je regrette de 
l'ajourner. Il faudrait dire comment, pour perdre un homme, une 
classe d'hommes, la calomnie élaborée par une presse spéciale, lente- 
ment manipulée aux écoles, aux séminaires, surtout aux parloirs des 
couvents, directement confiée (pour être répandue plus vite) aux péni- 
tentes, aux marchands attitrés des curés et des chanoines, s'en allait 
grondant dans le peuple; comment elle s'exaltait dans les mangeries, 
buveries, qu'on appelait confréries, à qui on livrait, en autres choses, 
les grands biens des hôpitaux... Détails bas, mesquins, misérables, 
mais sans lesquels on ne comprendra jamais les grandes exécutions de 
la démagogie catholique. 

Parfois, s'il fallait perdre un homme en renom, on ajoutait à ces 
moyens un art supérieur. On trouvait, par argent, par crainte, quelque 
écrivain de talent qu'on lançait sur lui. Ainsi le confesseur du Roi, 
pour parvenir à brûler Vallée, fit écrire contre lui Ronsard. Ainsi, pour 
perdre Théophile, le confesseur poussa Balzac, qui ne pouvait pardon- 
ner à Théophile d'avoir tiré l'épée pour lui, et de lui avoir sauvé des 
coups de bâton. 

De nos jours, j'ai pu observer dans le petit, dans le bas, dans le 
ruisseau de la rue, comment on travaille ecclésiastiquement la haine 
et l'émeute. J'ai vu dans une ville de l'Ouest un jeune professeur de 
philosophie qu'on voulait chasser de sa chaire, suivi, montré dans la 
rue par des femmes ameutées. Que savaient-elles de ces questions ? Rien 



INTRODUCTION 



que ce qu'on leur apprenait dans le confessionnal. Elles n'étaient pas 
moins furieuses, se mettaient toutes sur la porte, le montraient, criaient : 
« Le voilà! » 

Dans une grande ville de l'Est, j'ai vu un autre spectacle peut-être 
plus odieux. Un vieux pasteur protestant, presque aveugle, qui tous 
les jours, souvent plusieurs fois par jour, était suivi, insulté par les 
enfants d'une école, qui le tiraient par derrière et voulaient le faire 
tomber. 

Voilà comme les choses commencent, par des agents innocents, 
contre lesquels vous ne pouvez vous défendre, des petits enfants, des 
femmes... Dans des temps plus favorables, dans des pays d'ignorance 
et d'exaltation facile, l'homme se met de la partie. Le maître qui tient 
à l'église, comme membre de confrérie, comme marchand, comme 
locataire, crie, gronde, cabale, ameute. Le compagnon, le valet, s'eni- 
vrent pour faire un mauvais coup ; l'apprenti les suit, les dépasse, 
frappe, sans savoir pourquoi; l'enfant parfois assassine. 

Puis, arrivent les esprits faux, les théoriciens ineptes, pour baptiser 
le pieux assassinat du nom de justice du peuple, pour canoniser le 
crime élaboré par les tyrans, au nom de la liberté. 

C'est ainsi qu'en un même jour, on trouva moyen d'égorger d'un 
coup tout ce qui honorait la France, le premier philosophe du temps, 
le premier sculpteur et le premier musicien, Ramus, Jean Goujon, 
Goudimel. Combien plus eût-on égorgé notre grand jurisconsulte, 
l'ennemi de Rome et des jésuites, le génie du droit, Dumoulin!... 

Heureusement, il étaità. l'abri; il leur avait sauvé un crime, réfugié 
sa noble vie en Dieu... Mais auparavant, il avait vu l'émeute organisée 
quatre fois par le clergé contre lui et sa maison. Cette sainte maison 
d'étude quatre fois forcée, pillée, ses livres profanés, dispersés, ses 
manuscrits irréparables, patrimoine du genre humain, traînés au ruis- 
seau, détruits... Ils n'ont pas détruit la Justice; le vivant esprit enfermé 
dans ces livres, s'émancipa parla flamme, s'épandit, et remplit tout; il 
pénétra l'atmosphère, en sorte que, grâce aux fureurs meurtrières du 
fanatisme, on ne put respirer d'air que celui de l'équité. 



S V 

Quand il y avait eu au Colisée de Rome grande fête, grand carnage, 
quand le sable avait bu le sang, que les lions se couchaient repus, soûls 
de chair humaine, alors pour divertir le peuple, lui faire un peu oublier, 
on lui donnait une farce. On mettait un œuf dans la main d'un misé- 
rable esclave condamné aux bêtes, et on le jetait dans l'arène. S'il arrivait 
jusqu'au bout, si par bonheur il parvenait à porter son œuf jusque sur 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



l'autel, il était sauvé... La distance n'était pas longue, mais qu'elle lui 
semblait longue!... Ces bêtes, rassasiées, dormantes ou voulant bientôt 
dormir, ne laissaient pas de soulever, au petit bruit du léger pas, leurs 
paupièresvappesanties, elles bâillaient effroyablement, et semblaient se 
demander s'il fallait quitter leur repos, pour cette ridicule proie... Lui, 
moitié mort de frayeur, se faisant petit, courbé, tout affaissé sur lui- 
même, comme pour rentrer dans la terre, il eût dit (s'il eût pu dire): 
« Hélas! hélas! je suis si maigre! lions, seigneurs lions, de grâce, 
laissez passer ce squelette; le repas n'est pas digne de vous... » Jamais 
bouffon, jamais mime, n'eut tel effet sur le peuple; les contorsions 
bizarres, les convulsions de la peur jetaient tous les assistants dans les 
convulsions du rire; on se tordait sur les bancs; c'était une tempête 
effroyable de gaieié, un rugissement de joie. 

Je suis obligé de dire, quoi qu'il en coûte, que ce spectacle s'est 
renouvelé vers la fin du moyen âge, lorsque le vieux principe, furieux 
de se voir mo"urir, crut qu'il aurait encore le temps de faire mourir la 
pensée humaine. On revit, comme au Colisée, de misérables esclaves 
porter à travers les bêtes, non rassasiées, non assoupies, mais furieuses, 
atroces, avides, le pauvre petit dépôt de la vérité proscrite, l'œuf fragile 
qui pouvait sauver le monde, s'il arrivait à l'autel... 

D'autres riront... malheur à eux !... Moi, je ne rirai jamais à la vue 
de ce spectacle... Cette farce, ces contorsions, pour donner le change 
aux monstres aboyants, pour amuser ce peuple indigne, elles me per- 
cent de douleur... Ces esclaves que je vois passer là-bas sur l'arène 
sanglante, ce sont les rois de l'esorit, les bienfaiteurs du genre 
humain... 

O mes pères, ô mes frères, Voltaire, Molière, Rabelais, amis 
chéris de ma pensée, est-ce donc vous que je reconnais, tremblants, 
souffreteux, ridicules, sous ce triste déguisement? Génies sublimes, 
chargés de porter le dépôt de Dieu, vous avez donc accepté pour nous 
ce difforme martyre, d'être les bouffons de la peur?... 

Avilis!... oh! non, jamais! Du milieu de l'amphithéâtre, ils me 
disaient avec douceur : « Qu'importe, ami, qu'on rie de nous ? qu'im- 
porte que nous subissions la morsure des bêtes sauvages, l'outrage des 
hommes cruels, pourvu que nous arrivions, pourvu que le cher trésor, 
mis en sûreté sur l'autel, soit repris par le genre humain qu'il doit 
sauver tôt ou tard... Sais-tu bien quel est ce trésor? La liberté, la 
justice, la vérité, la raison. » 

Quand on songe par quels degrés, quelles difficultés, quels obsta- 
cles, surgit toute grande pensée, on s'étonne moins de voir les humi- 
liations, les bassesses, où peut descendre, pour la sauver, celui qui 
l'eut une lois... Qui nous donnera de pouvoir suivre, des profondeurs 
à la surface, l'ascension d'une pensée? Qui dira les formes confuses, 



X 



IMRODUCTION xvii 



les mélanges, les retards funestes qu'elle subit pendant des siècles? 
Combien, de l'instinct au rêve, à la rêverie, et de là au clair-obscur 
poétique, elle a lentement cheminé ! comme elle a erré longtemps entre 
les enfants et les simples, entre les poètes et les fols!... Et un matin 
cette folie s'est trouvée le bon sens de tous!... Mais cela ne sufrit pas. 
Tous pensent, personne n'ose di.e... Pourquoi? Le courage manque 
donc? Oui, mais pourquoi manque-t-il? Parce que la vérité trouvée 
n'est pas assez nette encor;;; il faut qu'elle brille en sa lumière, pour 
qu'on se .xLévouç pour elle... Elle éclate enfin, lumineuse, dans 
un génie, et elle le rend héroïque, ell^ l'embrase de dévouement, 
d'amour et de sacrifice... Il la place sur son cœur, et va à travers les 
lions... 

De là, ce spectacle étrange que je voyais tout à l'heure, cette farce 
sublime et terrible... Voyez, voyez, comme il a peur, comme il passe, 
humble et tremblant, comme il serre, il presse, ce je ne sais quoi qu'il 
porte... 

Ah! ce n'est pas pour lui qu'il tremble... Peur glorieuse, peur 
héroïque!... 

Ne voyez-vous pas qu'il porte le salut du genre humain? 

Une seule chose m'inquiète... Quel est donc le lieu de refuge où 
l'on va cacher ce dépôt? quel autel assez sacré pour garder le sacré 
trésor ? 

Et quel dieu est assez dieu pour protéger ce qui n'est autre cho«e 
que la pensée de Dieu même. 

Grands hommes qui portez ce dépôt du salut, d'un embrassemeni 
si tendre, comme une mère son enfant, prenez garde, je vous supplie, 
prenez bien garde à l'asile auquel vous le confiez... Craignez les idoles 
humaines, évitez les dieux de chair ou de bois, qui, loin de protéger les 
autres, ne peuvent se protéger... 

Je vous vois tous, dès la fin du moyen âge, du xiii* au xvi* siècle, 
bâtrp'^^.ilenvi, grandir ce sanctuaire de refuge: l'autel de la Royauté. 
Pour détrôner les idoles, vous érigez une idole... Vous lui offrez tout, 
l'or, l'encens, la myrrhe... A elle, la douce sagesse; à elle, la tolérance, 
la liberté, la philosophie; à elle, la raison dernière des sociétés : le Droit. 

Comment cette divinité ne grandirait-elle pas ? Les plus puissants 
esprits du monde, poursuivis, chassés à mort, par le vieux principe 
implacable, travaillent à élever toujours plus haut leur asile; ils vou- 
draient le porter au ciel. . De là, une suite de légendes, de mythes, 
\parés, amplifiés, par tous les efforts du génie : au xiii* siècle, le saint 
roi, plus prêtre que le prêtre même, le roi chevalier au xvi*, le bon roi 
dans Henri IV, le roi-Dieu, Louis XIV. 



•X^ i- 



SECONDE PARTIE 



DE L'ANCIENNE MONARCHIE 



SI" 

Dès i3oo, je vois le grand poèteVgibelin qui, contre le Pape, 
affermit, élève au niveau du soleil le colosse de César. L'unité, c'est le 
salut; un monarque, un seul pour la terre. Puis, suivant à l'aveugle sa 
logique austère, inflexible, il établit que plus ce monarque est grand, 
plus il est tout, plus il est Dieu, et moins on doit craindre qu'il n'abuse 
jamais de rien. S'il a tout, il ne désire point; encore moins peut-il 
envier, haïr... Il est parfait, il est parfaitement, souverainement juste; 
il gouverne précisément, comme la justice de Dieu. 

Voilà la base de toutes les théories qu'on a depuis entassées pour 
appuyer ce principe: U unité, et le résultat supposé de l'unité, /a /i^/at... 
Et depuis, nous n'avons eu presque jamais que guerres. 

11 faut creuser plus bas que Dante, découvrir et regarder dans la 
terre la profonde assise populaire où fut bâti le colosse. 

L'homme a besoin de justice. Captif dans l'enceinte d'un dogme 
qui porte tout entier sur la grâce arbitraire de Dieu, il crut sauver la 
justice dans une religion politique, se créa d'un homme un Dieu de 
justice^ espérant que ce Dieu visible lui garderait la lumière d'équité 
qu'on avait obscurcie dans l'autre. 

J'entends ce mot sortir des entrailles de l'ancienne France, mot 
tendre, d'accent profond : « Mon roil » 

Il n'y a pas là de flatterie. Louis XIV jeune fut véritablement aimé 
de deux personnes, du peuple et de La Vallière. 

C'est, dans ce temps, la foi de tous. Le prêtre même semble retirer 
son Dieu de l'autel, pour faire place au nouveau Dieu. Les Jésuites 
efiacent Jésus de la porte de leur maison pour y mettre Louis-le-Grand. 
Je lis aux voûtes de la chapelle de Versailles : « Intrabit templum 



INTRODUCTION xu 

suum dominator. » Le mot n'avait pas deux sens; la cour ne connais- 
sait qu'un Dieu. 

L'évêque de Meaux craint que Louis XIV n'ait pas assez foi en 
lui-même, il l'encourage : « O rois, exercez hardiment votre puissance, 
elle est divine... Vous êtes des dieux ! » 

Dogme étonnant! et pourtant le peuple ne demandait qu'à le 
croire. Il souffrait tant des tyrannies locales, que des points les plus 
éloignés il appelait le Dieu de là-bas, le Dieu de la monarchie. Nul mal 
ne lui est imputé. Si ses gens en font, c'est qu'il est trop haut ou trop 
loin... « Si le roi savait!... » 

C'est ici un trait singulier de la France. Ce peuple n'a compris 
longtemps la politique que comme dévouement et amour. 

Amour robuste, obstiné, aveugle, qui fait un mérite à son Dieu de 
toutes ses imperfections. Ce qu'il y voit d'humain, loin de s'en cho- 
quer, il l'en remercie. Il croit qu'il en sera plus près de lui, moins fier, 
moins dur, plus sensible. Il sait gré,ii Henri IV d'aimer Gabrielle. 

Cet amour de la royauté, au début de Louis XIV et de Colbcrt, 
fut idolâtrie. L'effort du Roi pour faire justice égale à tous, diminuer 
l'odieuse inégalité de l'impôt, lui donna le cœur du peuple. Colbert 
V^iiff^ quarante mille prétendus nobles, les mit à la taille. Il força les 
bourgeois notables de rendre compte enfin des finances des villes qu'ils 
exploitaient à leur profit. Les nobles des provinces qui, à la faveur du 
désordre, se faisaient barons féodaux, reçurent les visites formidables 
des envoyés du parlement. La justice royale fut bénie pour sa rigueur 
Le Roi apparut terrible, dans ses Grands Jours, comme le Jugement 
dernier, entre le peuple et la noblesse, le peuple à droite, se serrant 
contre son juge, plein d'amour et de confiance... 

« Tremblez, tyrans, ne voyez-vous pas que nous avons Dieu avec 
nous? » C'est exactement le discours de ce simple peuple, qui croit 
avoir le Roi pour lui. Il s'imagine voir déjà en lui l'ange de la Révolu- 
tion, il lui tend les bras, l'invoque, plein de tendresse et d'espoir. Rien 
de plus touchant à lire, entre autres faits de ce genre, que le récit des 
Grands jours d'Auvergne, le naïf espoir du peuple, le tremblement de 
la noblesse. Un paysan, parlant à un seigneur, ne s'était pas découvert; 
le noble jette le chapeau par terre : « Si vous ne le ramassez, dit le 
paysan, les Grands jours vont venir, le Roi vous fera couper la tête... » 
Le noble eut peur et ramassa. 

Grande, sublime position delà royauté!... Pourquoi faut-il qu'elle 
en soit descendue, que le juge de tous soit le juge de quelques-uns, que 
ce Dieu de la justice, comme celui des théologiens, ait aussi voulu 
avoir des élus? 

Tant de confiance et d'amour!... Tout cela trompé. Ce roi tant 
aimé fut dur pour le peuple. Cherchez partout, dans /es livres, les 



11 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

tableaux, voyez-le dans ses portraits; pas un mouvement, pas un 
regard ne révèle un cœur touché. L'amour d'un peuple, cette chose si 
grande, si rare, ce vrai miracle, n'a réussi qu'à faire de son idole un 
miracle d'égoïsme. 

Il a pris l'adoration au mot, s'est cru un Dieu. Mais ce mot Dieu, 
il n'y a rien compris. Etre Dieu, c'est vivre pour tous... Lui, de plus 
en plus, il se fait le roi de la cour; ceux qu'il voit, ce petit nombre, 
cette bande de mendiants dorés qui l'assiègent, c'est son peuple. Divi- 
nité étrange, il a rétréci, étouffé un monde dans un homme, au lieu 
d'étendre et d'agrandir cet homme à la mesure d'un monde. Tout son 
monde aujourd'hui, c'est Versailles; là même, cherchez bien ; si vous 
trouvez un lieu petit, obscur, un sombre cabinet, une tombe déjà! c'est 
ce qu'il lui faut; assez pour un individu. 



§ II 



J'approfondirai tout à l'heure l'idée dont vivait la France, le gou- 
vernement de la grâce et la monarchie paternelle. Cet examen sera fort 
avancé peut-être, si j'établis d'abord par preuves authentiques les 
résultats où ce système avait abouti à la longue; l'arbre se juge sur les 
fruits. 

D'abord on ne peut contester qu'il n'ait assuré à ce peuple la gloire 
d'une prodigieuse et incroyable patience. Lisez les voyageurs étrangers 
des deux derniers siècles, vous les voyez stupéfaits, en traversant nos 
campagnes, de leur misérable apparence, de la tristesse, du désert, de 
l'horreur, de la pauvreté, des sombres chaumières nues et vides, du 
maigre peuple en haillons. Ils apprennent là ce que l'homme peut 
endurer sans mourir, ce que personne, ni Anglais, ni Hollandais, ni 
Allemand n'aurait supporté. 

Ce qui les étonne encore plus, c'est la résignation de ce peuple, 
son respect pour ses maîtres, laïques, ecclésiastiques, son attachement 
idolâtrique pour ses rois... Qu'il garde, parmi de telles souffrances, 
tant de patience et de douceur, de bonté, de docilité, si peu de rancune 
pour l'oppression, c'est là un étrange mystère. Il s'explique peut-être 
en partie par l'espèce de philosophie insouciante, la facilité trop légère 
avec laquelle le Français accueille le mauvais temps; le beau viendra 
tôt ou tard; la pluie aujourd'hui, demain le soleil... Il n'en veut pas à 
la pluie. 

La sobriété française aussi, cette qualité éminemment militaire, 
aidait à la résignation. Nos soldats, en ce genre, comme en tout autre. 



INTRODUCTION xn 



ont montré la limite de la force humaine. Leurs jeûnes, dans les 
marches pénibles, dans les travaux excessifs, auraient effraye' les 
fainéants solitaires de la Thébaïde, les Antoine et les Pacôme. 

Il faut apprendre du maréchal de Villars comment vivaient les 
armées de Louis XIV : « Plusieurs fois, nous avons cru que le pain 
manquerait absolument, et puis, par des efforts, on en a fait arriver 
pour un demi-jour. On gagne le lendemain en jeûnant. Quand 
M. d'Artagnan a marché, il a fallu que les brigades qui ne marchaient 
pas jeûnassent... C'est un miracle que nos subsistances, et une mer- 
veille que la vertu et la fermeté de nos soldats... Panem nostrum 
quotidianum da nobis hodie, me disent-ils, quand je parcours les rangs, 
après qu'ils n'ont plus que le quart et que la demi-ration. Je les encou- 
rage, je leur fais des promesses; ils se contentent de plier les épaules, 
et me regardent d'un air de résignation qui m'attendrit... << M. le 
Maréchal a raison, disent-ils, il faut savoir souffrir quelquefois. » 

Patience ! vertu ! résignation ! Peut-on n'être pas touché, en retrou- 
vant ces traces de la bonté de nos pères? 

Qui me donnera de pouvoir faire l'histoire de leurs longues souf- 
frances, de leur douceur, de leur modération? Elle fît longtemps 
l'étonnement, parfois la risée de l'Europe; grand amusement pour les 
Anglais de voir ce soldat maigre et presque nu, gai pourtant, aimable 
et bon pour ses officiers, faisant sans murmure des marches immenses, 
et, s'il ne trouve rien le soir, soupant de chansons. 

Si la patience mérite le ciel, ce peuple aux deux derniers siècles a 
vraiment dépassé tous les mérites des saints. Mais, comment en faire 
la légende?... Les traces en sont fort éparses. La misère est un fait 
général, la patience à la supporter une vertu chez nous si commune, 
que les historiens les remarquent rarement. L'histoire manque d'ail- 
leurs au dix-huitième siècle; la France, après le cruel effort des guerres 
de Louis XIV, souffre trop pour se raconter. Plus de Mémi Tes; 
personne n'a le courage d'écrire sa vie individuelle; la vanité même se 
tait, n'ayant que de la honte à dire. Jusqu'au mouvement philoso- 
phique, ce pays est silencieux, comme le palais désert de Louis XIV 
survivant à sa famille, comme la chambre du mourant qui gouverne, 
le vieux cardinal P^leury. 

L'histoire de cette misère est d'autant moins aisée à faire, que les 
époques n'en sont pas, comme ailleurs, marquées par des révoltes. 
Elles n'ont été plus rares chez aucun peuple... Celui-ci aimait ses 
maîtres; il n'a pas eu de révolte, rien qu'une Révolution. 

C'est de ses maîtres mêmes, rois, princes, ministres, prélats, 
magistrats, intendants, que nous allons apprendre les extrémités où il 
était parvenu. Ce sont eux qui vont caracte'riser le régime sous lequel 
on tenait le peuple. 

UT. 292. — j. MlCBILIT. — HinOIRI 01 LA RtVOLDTIO.I ril.iNÇAIII. — tO. J. BOOff IT C'«. IRIB. i 



XXII HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Le chœur lugubre où ils semblent venir tous l'un après l'autre, 
raconter la mort de la France, s'ouvre par Colbert en 1681 : « On ne 
peut plus aller », dit-il, et il meurt. — On va pourtant, car on chasse 
un demi-million d'hommes industrieux vers i685, et l'on en tue encore 
plus dans une guerre de trente années. Mais combien, grand Dieu! il 
en meurt davantage de misère! 

Dès 1698, le résultat est visible. Les intendants eux-mêmes, qui 
font le mal, le révèlent, le déplorent. Dans les mémoires qu'on leur 
demande pour le jeune duc de Bourgogne, ils déclarent que tel pays a 
perdu le quart de ses habitants, tel le tiers, tel la moitié. Et la popu- 
lation ne se répare pas; le paysan est si misérable que ses enfants sont 
tous faibles, malades, ils ne peuvent vivre. 

Suivons bien le cours des années. Cette époque déplorable de 
1698 devient un objet de regret. Alors, nous dit un magistrat, Bois- 
guillebert, alors « il y avait encore de l'huile dans la lampe. Aujourd'hui 
(1707), tout a pris fin, f>ute de matière... » Mot lugubre, et il ajoute 
un mot menaçant, on se croirait déjà en 89 : « Le procès va rouler 
maintenant entre ceux qui payent et ceux qui n'ont de fonction que 
recevoir. » 

Le précepteur du petit-fils de Louis XIV, l'archevêque de Cambrai, 
n'est pas moins révolutionnaire que le petit juge normand : « Les 
peuples ne vivent plus en hommes, il n'est plus permis de compter 
sur leur patience. La vieille machine achèvera de se briser au premier 
choc... On n'oserait envisager le bout de ses forces, auquel on touche; 
tout se réduit à fermer les yeux et à ouvrir la main pour prendre 
toujours... » 

Louis XIV meurt enfin, on remercie Dieu. Voici heureusement le 
régent, ce bon duc d'Orléans qui, si Fénelon vivait, le prendrait pour 
conseiller; il imprime le Télémaque. La France sera une Salente. Plus 
de guerre. Nous sommes maintenant les amis de l'Angleterre ; nous 
lui livrons notre commerce, notre honneur, jusqu'à nos secrets d'État. 
Qui croirait qu'en pleine paix, pour sept années seulement, ce prince 
aimable trouve moyen d'ajouter, aux deux milliards et demi de dette 
que laisse Louis XIV, sept cent cinquante millions de plus ? — Le tout, 
payé net... en papier. 

« Si j'étais sujet, disait-il, je me révolterais à coup sûr. » Et 
comme on lui disait qu'en effet une émeute allait avoir lieu, il dit : 
« Le peuple a raison, il est bien bon de tant souffrir! » 

Fleury est aussi économe que le régent fut prodigue. La France se 
refait-elle? J'en doute, quand je vois qu'en 1739, on présente à 
Louis XV le pain que mangeait le peuple, du pain de fougère. L'évêque 
de Chartres lui dit que dans son diocèse, les hommes broutaient avec 
les moutons. Ce qui peut-être est plus fort, c'est que M. d'Argenson 



INTRODUCTION 



(un ministre), parlant des souffrances du temps, lui oppose le bon 
temps. Devinez lequel? Celui du régent et de M. le duc, le temps où la 
France,^^einté$^ par Louis XIV, et n'étant plus qu'une plaie, y 
applique pour remède la banqueroute de trois milliards. 

Tout le monde voit venir la crise. Fénelon le dit, dès 1709 : « La 
vieille machine se brisera au premier choc. » Elle ne se brise pas 
encore. La maîtresse de Louis XV, M°" de Châteauroux, vers 1743 : 
« Il y aura un grand bouleversement, je le vois, si l'on n'y apporte \/ 
remède. » — Oui, madame, tout le monde le voit, et le Roi, et celle 
qui vous succède, M"* de Pompadour, et les économistes, et les philo- 
sophes, et les étrangers, tout le monde. Tous admirent la longanimité 
de ce peuple; c'est Job entre les nations. O douceur, ô patience... 
Walpole en rit, moi j'en pleure. Il aime encore, ce peuple infortuné! Il 
croit encore, il s'obstine à espérer. Il attend toujours un sauveur; et 
quel? Son Dieu-homme, son Roi. 

Risibie, touchante idolâtrie... Ce roi, ce Dieu, que fera-t-il? Il n'a 
ni la volonté forte, ni le pouvoir, peut-être, de guérir le mal profond, 
invétéré, universel, qui ronge cette société, qui l'altère et qui l'affame, 
qui a bu ses veines et séché ses os. 

Ce mal c'est que, du plus haut au plus bas, elle est organisée pour 
produire de moins en moins, et payer de plus en plus. Elle ira toujours 
grandissant, donnant, après le sang, laVmoeilç, et il n'y aura pas de 
fin, jusqu'à ce qu'ayant atteint le dernier souffle vital, au point de le 
perdre, les convulsions de l'agonie la relèvent, remettent sur ses 
jambes ce corps faible et pâle... Faible?... redevenu peut-être fort par 
la fureur! 

Xjeusons, s'il vous plaît, ce mot : produisant de moins en moins. 
Il est exact à la lettre. 

Dès Louis XIV, les aides pèsent déjà tellement qu'à Mantes, à 
Étampes et ailleurs, on arrache toutes les vignes. 

Le paysan n'ayant point de meubles à saisir, le fisc n'a nul objet 
de saisie que le bétail; il l'extermine peu à peu. Plus (^engrais. La 
culture des céréales, étendue au dix-septième siècle par d'immenses 
Méfrichementsv'se restreint au dix-huitième. La terre ne peut plus 
réparer ses forces génératrices, elle jeûne, elle s'épuise; comme le 
bétail a fini, la terre semble finir elle-même. 

Non seulement la terre produit moins, mais on cultive moins de 
terre. Elle ne vaut plus la peine, dans bien des lieux, d'être cultivée. 
Les grands propriétaires, las de faire au:r<xnétayers des avances qui ne 
rentrent plus, négligent la terrequi voudrait de coûteux amendements. 
Le pays cultivé-je resserre, le désert s'étend. On parle d'agriculture, 
on écrit sur l'agriculture, on fait des livres, des essais coûteux, des 
cultures paradoxales. Et la culture, sans secours, sans bestiaux. 



^; 



-t -^ 



HIV HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



devient sauvage. Les hommes s'attellent à la charrue, et les femmes, 
et les enfants. Ils cultiveraient avec les ongles, si nos anciennes lois ne 
défendaient au moins lé«oc, le pauvre et dernier outil qui ouvre le sein 
de la terre. Comment s'étonner que les récoltes maigrissent, avec ce 
maigre laboureur, que la terre pâtisse et refuse? L'année ne nourrit 
plus l'année. A mesure qu'on avance vers 1789, la nature accorde 
moins. Comme la bête trop fatiguée qui ne veut plus avancer, qui aime 
mieux se coucher et mourir, elle attend ex ne produit plus. La liberté 
n'est pas seulement la vie de l'homme, c'est celle de la nature. 



S III 



Ne dites pas que la nature soit jamais devenue marâtre. Ne croyez 
pas que Dieu ait détourné de la terre son fécond regard. Elle est 
toujours, cette terre, la bonne mère nourrice qui ne demande qu'à 
aider l'homme; stérile, ingrate à la surface, elle l'aime intérieurement. 

Mais c'est l'homme qui n'aime plus, l'homme qui est ennemi de 
l'homme. La malédiction qui pèse sur lui, c'est la sienne, celle de 
l'égoïsme et de l'injustice, le poids d'une société injuste. Qui accusera- 
t-il ? ni la nature, ni Dieu, mais lui-même, mais son œuvre, ses idoles, 
les dieux qu'il s'est faits. 

Il a promené de l'un à l'autre son idolâtrie. A ces dieux de bois, il 
a dit : « Protégez-moi, soyez mes sauveurs... » 11 l'a dit aux prêtres, 
il l'a dit au noble, il l'a dit au roi... Eh! pauvre homme, sauve-toi 
toi-même. 

Il les aimait, c'est son excuse-, elle explique son aveuglement. 
Comme il aimait! comme il croyait! Quelle foi naïve au bon Seigneur, 
au cher saint homme de Dieu! Comme il se mettait à genoux sur la 
route! et baisait encore la poussière quand, depuis longtemps, ils 
étaient passés! Comme écrasé, foulé par eux, il s'obstinait à mettre 
en eux ses vœux et ses espérances!... Toujours mineur, toujours 
enfant, il trouvait je ne sais quelle douceur filiale à ne rien réserver 
contre eux, à leur abandonner tout le soin de son avenir. « Je n'ai rien, 
je suis un pauvre homme; mais je suis l'homme du baron, du beau 
château qui est là-bas. » Ou bien : « J'ai l'honneur d'être serf de ce 
fameux monastère. Je ne puis pas manquer jamais. » 

Va maintenant, va, bonhomme, au jour de ta nécessité, va, frappe 
à leur porte. 

Au château ? mais la porte est close, la grande table où tous s'assi- 
rent, n'a pas servi depuis longtemps, la cheminée est froide, ni feu, ni 



INTRODUCTION 



fumée. Le seigneur est à Versailles. Il ne t'oublie pas pourtant. Il a 
laissé ici pour toi le procureur et l'huissier. 

Eh bien, j'irai au monastère. Cette maison de charité n'est-elle 
pas celle du pauvre?... l'Église me dit tous les jours : « Dieu a tant 
aimé le monde!... Il s'est fait homme, il s'est fait aliment pour nourrir 
l'homme! L'Église n'est rien, ou elle est la charité divine réalisée sur 
la terre. » 

Frappe, frappe, pauvre Lazare! tu resteras là longtemps. Tu ne 
sais donc pas que l'Église est maintenant retirée du monde, que toutes 
ces affaires de pauvres et de charité ne la regardent plus! Elle eut 
deux choses au moyen âge, des biens et des fonctions, dont elle était 
fort jalouse; plus équitable au temps moderne, elle a fait deux parts : 
les biens, elle les a gardés; les fonctions, hôpitaux, aumônes, patronage 
du pauvre, toutes ces choses qui la mêlaient trop aux soins d'ici-bas. 
elle les a généreusement remises à la puissance laïque. 

Elle a des devoirs qui l'absorbent, celui principalement de défendre 
jusqu'à la mort ces pieuses fondations dont elle est dépositaire, de n'en 
rien laisser dépérir, de les transmettre toujours augmentées. Là, elle 
est vraiment héroïque, prête au martyre, s'il le faut. En 1788, l'État 
vâbéré/ aux abois, ne sachant plus que prendre à un peuple ruiné, 
s'adresse suppliant au clergé, le prie de payer l'impôt. Sa réponse est 
admirable, digne de mémoire : « Non, le peuple de France n'est pas 
imposable à volonté. » 

Invoquer le nom du peuple pour se dispenser de venir en aide au 
peuple! Dernier point, vraiment sublime, où devait monter la sagesse 
pharisienne! Vienne maintenant 89! Ce clergé peut mourir, il n'irait 
jamais plus loin; il a la consolation, si rare pour les mourants, d'avoir 
été au bout de ses voies. 



S IV 



Le peuple au dix-huitième siècle n'espère rien du patronage, qui 
le soutint en d'autres temps, ni du clergé, ni de la noblesse. Ils ne 
feront rien pour lui. C'est au Roi qu'il croit encore, il reporte au petit 
Louis XV sa foi et son besoin d'aimer. Celui-ci, reste unique d'une si 
grande famille, sauvé comme le petit Joas, il est sauvé apparemment 
pour qu'il sauve lui-même les autres. On pleure à le voir, cet enfant!... 
Que de mauvaises années se passent! On attend, on espère toujours - 
cette minorité, cette longue tutelle de vingt ou trente ans finira. 

Quand on apprit à Paris que Louis XV, parti pour l'armée, était 
resté malade à Metz, c'était la nuit. « On se lève, on court en tumulte. 



•A^ft6u/1rir^*tJ i^^(Ui>K 



XXVI HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

sans savoir où l'on va; les églises s'ouvrent en pleine nuit... On s'as- 
semblait dans les carrefours, on s'abordait, on s'interrogeait sans se 
connaître. Il y eut plusieurs églises où le prêtre qui prononçait la 
prière pour la santé du Roi interrompit le chant par ses pleurs, et le 
peuple lui répondit par ses sanglots et par ses cris... Le courrier qui 
apporta la nouvelle de sa convalescence fut embrassé et presque 
étouffé; on baisait son cheval, on le menait en triomphe... Toutes les 
rues retentissaient d'un cri de joie : « Le Roi est guéri! » 

Ceci en 1744. Louis XV est nommé le Bien-aimé. 

Dix ans passent. Le même peuple croit que le Bien-aimé prend 
des bains de sang humain, que, pour rajeunir son sang épuisé, il se 
plonge dans le sang des enfants. Un jour que la police, selon son habi- 
tude atroce, enlevait des hommes, des enfants cr ants dans les lues, 
des petites filles (surtout les jolies), les mères pousi.n des cris affreux, 
le peuple s'assemble, une émeute éclate. Dès ce moment, le Roi ne 
vint jamais à Paris. Il ne le traversait guèrequepour aller de Versailles 
à Compiègne. Il fit faire à la hâte une route qui évitait Paris, dispensait 
le Roi de voir son peuple. Cette route s'appelle encore le chemin de la 
Révolte. 

Ces dix années sont la crise même du siècle (1744-1754). Le roi, ce 
Dieu, cette idole, devient un objet d'horreur. Le dogme de l'incarna- 
tion royale périt sans retour. 

Et à la place s'élève la royauté de l'esprit. Montesquieu, Buffon, 
Voltaire, publient dans ce court intervalle leurs grandes œuvres; 
Rousseau commence la sienne. 

L'unité reposait jusque-là sur l'idée d'incarnation, religieuse ou 
politique. Il fallait un Dieu humain, un Dieu de chair, pour unir 
l'Église ou l'État. L'humanité, faible encore, plaçait son union dans un 
signe, un signe visible, vivant, un homme, un individu. — Désormais, 
l'unité plus pure, dispensée de cette condition matérielle, sera dans 
l'union des cœurs, la communauté de l'esprit, le profond mariage de 
sentiments et d'idées qui se fait de tous avec tous. 

Ces grands docteurs de la nouvelle Église, dissidents encore dans 
les choses secondaires, s'accordent admirablement en deux choses 
essentielles, qui font le génie du siècle et celui de l'avenir. 

1° L'esprit est libre chez eux des formes de l'incarnation; ils le 
dégagent de ce vêtement de chair qu'il a porté si longtemps. 

2° L'esprit pour eux n'est pas seulement lumière, il est chaleur, il 
est amour, l'ardent amour du genre humain. L'amour en soi, et non 
soumis à te! dogme, à telle condition de politique religieuse. La charité 
du moyen âge, esclave de la théologie, a trop aisément suivi son 
impérieuse maîtresse; trop docile, en vérité, conciliante, jusqu'à 



INTRODUCTION xxvii 



admettre tout ce qu'admettrait la haine. Qu'est-ce que la charité 
qui fait la Saint-Barthélémy, allume les bûchers, organise l'Inqui- 
sition ? 

En écartant de la religion le caractère charnel, repoussant l'incar- 
nation religieuse, ce siècle, d'abord timide dans son audace, reste long- 
temps charnel en politique; il voudrait pouvoir respecter l'incarnation 
royale, employer le Roi, ce dieu homme, au bonheur des hommes. 
C'est la chimère des philosophes et des économistes, des Voltaire et des 
Turgot, de faire la Révolution par le Roi. 

Rien de plus curieux que de voir l'idole disputée par les deux 
partis. Les philosophes tirent à droite, les prêtres à gauche. Qui l'em- 
portera ? les femmes. Ce dieu est un dieu de chair. 

Celle qui le retient vingt années, née Poisson, dame Pompadour, 
voudrait d'abord, contre la cour, se faire un appui du public. Les 
philosophes sont mandés, Voltaire fait l'histoire du Roi, des poèmes, 
des drames pour le Roi; d'Argenson devient ministre; le contrôleur 
général, Machault, demande un état des biens ecclésiastiques... Ce 
coup réveille le clergé. Contre une femme, les jésuites ne s'amusent pas 
à discourir; ils opposent une femme, et triomphent... Quelle? La 
propre fille du Roi... Ici, il faudrait Suétone. Ces choses ne s'étaient 
guère vues depuis les douze Césars. 

Voltaire fut chassé, et d'Argenson, et plus tard, Machault. La 
Pompadour plia, communia, se mit aux pieds de la Reine. Cependant, 
elle préparait une infâme et triste machine, par où elle reprit le Roi, et 
le garda jusqu'à sa mort : un sérail, qu'on recrutait par des enfants 
achetées. 

Là, s'éteignit Louis XV. Le dieu de chair abdiqua tout souvenir 
de l'esprit. 

Fuyant Paris, fuyant son peuple, toujours isolé à Versailles, il y 
trouve trop d'hommes encore, trop de jour. Il lui faut l'ombre, les 
bois, la chasse, le secret de Trianon, ou son couvent du Parc-aux- 
cerfs. Chose étrange, inexplicable, que ces amours, ces ombres du 
moins, ces images de l'amour ne puissent amollir son cœur! Il achète 
les filles du peuple; par elles, il vit avec le peuple, il en reçoit les 
caresses enfantines, en prend le langage. Et il reste l'ennemi du peuple, 
dur, égoïste, sans entrailles; de Roi, il se fait trafiquant de blé, spécu- 
lateur en famine... 

Dans cette âme, si bien morte, une chose restait vivante : la peur 
de mourir. Sans cesse, il parlait de mort, de convoi, de funérailles. Il 
^pressentait souvent celles de la monarchie. Qu'elle vécût autant que 
lui, il n'en voulait pas davantage. 

Dans une année de disette (elles n'étaient pas rares alors), il chas- 
sait à son ordinaire, dans la forêt de Sénart. Il rencontre un paysan qui 



xxviii HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

portait une bière, et demande: « Où portez-vous cela? — A tel lieu. 
— Pour un homme ou une femme ? — Un homme. — De quoi est-il 
mort? — De faim. » 

S V 

Cet homme mort, c'est la vieille France ; cette bière c'est le 
cercueil de l'ancienne monarchie. Mettons-y bien pour toujours les 
songes dont nous fûmes bercés, la royauté paternelle, le gouver- 
nement de la grâce, la clémence du monarque et la charité du prêtre, 
la confiance filiale, l'abandon aux dieux d'ici-bas... 

La fiction de ce vieux monde, la légende trompeuse qu'il, eut 
toujours à la bouche, c'était de mettre Vamour à la place de la loi. 

S'il peut renaître, ce monde presque anéanti au nom de l'amour, 
meurtri par la charité,^ navré par la grâce, il renaîtra par la loi, la 
justice et l'équité. 

Blasphème! ils avaient opposé la grâce à la loi, l'amour à la 
justice... Comme si la grâce injuste pouvait être encore la grâce, 
comme si ces choses que notre faiblesse divise n'étaient pas deux 
aspects du même, la droite et la gauche de Dieu. 

Ils ont fait de la justice une chose négative, qui défend, prohibe, 
exclut, un coteau pour arrêter, un couteau pour égorger... Ils ne 
savent pas que la justice c'est l'œil de la Providence. L'amour, aveugle 
chez nous, clairvoyant en Dieu, voit par la justice. Regard vital et 
fécond. Une force prolifique est dans la justice de Dieu. Toutes les 
fois qu'elle touche la terre, celle-ci est heureuse, elle enfante. Le soleil 
et la rosée n'y suffisent, il faut la Justice. Qu'elle vienne, et les mois- 
sons viennent... Des moissons d'hommes et de peuples vont sourdre, 
germer, fleurir, îili soleil de l'équité. 

Un jour de justice, un seul qu'on appelle la Révolution, a produit 
dix millions d'hommes. 

Mais qu'elle paraît loin encore au milieu du dix-huitième siècle, 
reculée et impossible... Car avec quoi la ferai-je ? tout finit autour de 
moi. Pour bâtir, il faudrait des pierres, de la chaux et du ciment, et 
j'ai les mains vides. Les deux sauveurs de ce peuple, le prêtre et le 
roi, l'ont perdu, au point qu'on ne sait plus où prendre de quoi le 
faire revenir. Plus de vie féodale, ni de vie municipale; perdue dans 
la royauté. Plus de vie religieuse, éteinte avec le clergé. Hélas! pas 
même de légendes locales, de traditions nationales, plus de ces 
heureux préjugés qui font la vie du peuple enfant. Ils ont tout délruit 
chez lui, jusqu'à ses erreurs. Le voilà dénué et vide, table rase; 
l'avenir écrira ce qu'il pourra. 

Esprit pur, dernier habitant de ce monde détruit, héritier universel 



INTRODUCTION 



de toutes ces puissances éteintes, comment vas-tu nous ramener à la 
seule qui fasse vivre? Comment nous rendras-tu la Justice et l'idée 
du droit ? 

Tu ne vois rien ici qu'obstacles, vieilles ruines qu'il faut ruiner 
encore, mettre en poudre et passer outre. Rien n'est debout, rien n'est 
vivant. Quoi que tu fasses, au moins, tu auras la consolation de 
n'avoir tué que des morts. 

Le'procé^ de l'esprit pur est celui même de Dieu, l'art de Dieu 
est son art. Sa construction est trop profondément harmonique au 
dedans, pour le paraître au dehors. Ne cherchez pas ici les droites et 
les angles, les lignes rigides de vos bâtiments de pierre et de marbre. 
Dans un organisme vivant, l'harmonie, bien autrement forte, est 
surtout au fond des organes. 

D'abord que ce monde nouveau ait la vie matérielle; donnons-lui 
pour commencement, pour première assise, la colossale Histoire 
naturelle; mettons l'ordre dans la nature; pour elle l'ordre c'est la 
justice. 

Mais l'ordre est impossible encore. De la nature qui bouillonne 
et s'anime, comme au réveil de l'Etna, flamboie un volcan immense. 
Toute science et tout art en éclatent... Une masse reste, l'éruption 
faite, mêlée dé«&çpries et d'or, masse énorme : l'Encyclopédie. 

Voilà deux âges du jeune monde, deux jours de la création. 
L'ordre manque et l'unité manque. Créons l'homme, l'unité du 
monde, et qu'avec lui l'ordre vienne, et celle que nous attendons, cette 
désirée lumière de la Justice divine. 

L'homme apparaît sous trois figures : Montesquieu, Voltaire et 
Rousseau. Trois interprètes du Juste. 

Notons la loi, cherchons la loi; peut-être la trouverons-nous 
cachée en quelque coin du globe. Peut-être est-il un climat favorable 
à la justice, une terre meilleure qui d'elle-même porte le fruit de 
l'équité. 

Le voyageur, le chercheur, qui va la demandant par toute la 
terre, c'est le calme et grand Montesquieu. Mais la justice fuit devant 
lui; elle reste mobile et relative; la loi pour lui, c'est un rapport, loi 
abstraite et non vivante. Elle ne guérira pas la vie. 

Montesquieu peut s'y résigner, non Voltaire. Voltaire est celui 
qui souffre, celui qui a pris pour lui toutes les douleurs des hommes, 
qui ressent, poursuit toute iniquité. Tout ce que le fanatisme et la 
tyrannie ont jamais fait de mal au monde, c'est à Voltaire qu'ils l'ont 
fait. Martyr, victime universelle, c'est lui qu'on égorgea à la Saint- 
Barthélémy, lui qu'on brûla à Séville, lui que le Parlement de 
Toulouse roua avec Calas... Il pleure, il rit, dans les souffrances, rire 

UT. X93. — J. mciriLiT. — histoike ok la iitvoLuria.'< rnAXÇAisi. — ti>. /. aourr it c'*. i:<TR. 5 



XII HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



terrible, auquel s'écroulent les bastilles des tyrans, les temples des 
Pharisiens. 

Et s écroulent en même temps toutes les petites barrières où 
s'enfermait chaque église, se disant universelle et voulant faire périr 
les autres. Elles tombent devant Voltaire, pour faire place à l'église 
humaine, à la catholique église qui les recevra, les contiendra toutes 
dans la justice et dans la paix. 

Voltaire est le témoin du droit, son apôtre et son martyr. — Il a 
tranché la vieille question posée dès l'origine du monde : Y a-t-il 
religion sans justice, sans humanité? 



S VI 



Montesquieu écrit, interprète le droit. Voltaire pleure et crie pour 
le droit. Et Rousseau le fonde. 

Beau moment, où surprenant Voltaire accablé d'un nouveau 
malheur, le désastre de Lisbonne, Voltaire aveugle de larmes, et ne 
voyant plus le ciel, Rousseau le relève, lui rend Dieu, et sur les ruines 
du monde, proclame la Providence. 

Car c'est bien plus que Lisbonne, c'est le monde qui s'écroule. 
La religion et l'État, les mœurs et les lois, tout périt... Et la famille, 
où est-elle? l'amour? l'enfant même, l'avenir?... Oh! que faut-il 
penser d'un monde, où finit l'amour maternel ? 

Et c'est toi, pauvre ouvrier, ignorant, seul, abandonné, haï des 
philosophes, haï des dévots, toi, malade en plein hiver, mourant sur la 
neige, dans ton pavillon tout ouvert de Montmorency, toi qui veux 
résister seul, écrire (l'encre gèle à ta plume), réclamer contre la mort. 

Est-ce donc avec ton épinette et ton Devin du village, pauvre 
musicien, que tu vas nous refaire un monde?... Tu avais un filet de 
voix, de l'ardeur, une chaude parole, quand tu arrivas à Paris, riche 
de ton Pergolèse, de musique et d'espérance. Il y a déjà longtemps; 
tu as bientôt un demi-siècle, tu es vieux, tout est fini... Que parles-tu 
de renaissance à cette société mourante, quand toi-même tu n'es 
plus ? 

Oui, c'était vraiment difficile, même pour un homme moins cruel- 
lement maltraité du sort, de tirer le pied du sable mobile, de la boue 
profonde, où tout allait s'enfonçant. 

Où prit-il son point d'appui, l'homme fort qui, frappant du pied, 
s'arrêta, tint ferme?... Et tout s'arrêta. 

Où il le prit, ô monde infirme, hommes faibles et malades qui 
le demandez, ô fils oublieux de Rousseau et de la Révolution? 



INTRODUCTION ixxi 



Il le prit en ce qui chez vous a trop défailli... Dans son cœur. Il 
lut au fond de sa souffrance, il y lut distinctement ce que le Moyen 
âge n'a jamais pu lire: Un Dieu juste .. Et ce qu'a dit un glorieux 
enfant de Rousseau : « Le droit est le souverain du monde. » 

Ce mot magnifique n'est dit qu'à la fin du siècle; il en est la révé- 
lation, la formule profonde et sublime. 

Rousseau l'a dite par un autre, par Mirabeau. Et elle n'en est pas 
moins le fond du génie de Rousseau. Du moment qu'il s'est arraché 
de la fausse science du temps, d'une société non moins fausse, vous 
la voyeÀ poindre dans ses écrits, cette belle lumière : le devoir, le 
droit ! "^ — ■- 

Elle brille avec tout son éclat, sa douce et féconde puissance, dans 
la Profession de foi du Vicaire savoyard. Dieu même soumis à la 
justice. Dieu sujet du droit! — Disons mieu.x : Dieu et Droit sont 
identiques. 

Si Rousseau eût parlé dans les termes de Mirabeau, sa parole 
n'eût pas agi. Autres temps, autres besoins. — A un monde prêt pour 
agir, le jour même de l'action , Mirabeau dit : « Le droit est le souverain 
du monde », vous êtes les sujets du droit. — A un monde endormi 
encore, faible, inerte et sans élan, Rousseau dit et devait dire : « La 
volonté générale, c'est le droit et la raison. » Votre volonté, c'est le 
droit. Réveillez-vous donc, esclaves! 

« Votre volonté collective, c'est la Raison elle-même. » Autre- 
ment dit : Vous êtes Dieux. 

Et qui donc, sans se croire Dieu, pourrait faire aucune grande 
chose?... C'est ce jour-là que vous pouvez, tranquille, passer le pont 
d'Arcole; c'est ce jour, qu'on s'arrache, au nom du devoir, son plus 
cher amour, son cœur... 

Soyons Dieu! L'impossible devient possible et facile... Alors, 
renverser un monde, c'est peu; mais on crée un monde. 

Et voilà ce qui explique pourquoi ce faible souffle sorti d'une 
poitrine d'homme, cette mélodie échappée du cœur du pauvre musi- 
cien, nous ressuscita. 

La France est remuée en ses profondeurs. L'Europe en est toute 
changée. La vaste, la massive Allemagne tressaille sur ses vieux fon- 
dements. Ils critiquent, mais obéissent... « Sentimentalité pure,» 
disent-ils en tâchant de sourire. Ils n'en suivent pas moins, ces 
rêveurs. Les philosophes, eux-mêmes, les abstracteurs de quintessence, 
vont, malgré eux, par la voie simple du pauvre Vicaire savoyard. 

Et que s'est-il donc passé? Quelle lumière divine a donc lui, pour 
faire un si grand changement? Est-ce la force d'une idée, d'une inspi- 
ration nouvelle, d'une révélation d'en haut ?... Oui, il y a eu révélation. 
Mais la nouveauté des doctrines n'est pas ce qui agit le plus. Il y a ici 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISB 



un phénomène plus étrange, plus mystérieux, une influence que 
ressentent ceux mêmes qui ne lisent pas, qui ne pourraient jamais 
comprendre. On ne sait d'où cela vient, mais depuis que cette parole 
ardente s'est répandue dans les airs, la température a changé, c'est 
comme si une tiède haleine avait soufflé sur le monde ; la terre 
commence à porter des fruits qu'elle n'eût donnés jamais. 

Qu'est-ce cela.' Si vous voulez que je vous le dise ? C'est ce qui 
trouble et fond les cœurs, c'est un souffle de jeunesse ; voilà pourquoi 
nous cédons tous. Vous nous prouveriez en vain que cette parole est 
trop souvent faible, ou forcée, parfois d'un sentiment vulgaire. La 
jeunesse est telle, telle la passion. Tels nous fûmes, et si parfois nous 
retrouvons là les faiblesses de notre jeune âge, nous n'y ressentons 
que mieux le charme doux et amer du temps qui ne reviendra plus. 

Chaleur, mélodie pénétrante, voilà la magie de Rousseau. Sa 
force, comme elle est dans VÉmile et le Contrat social, peut être 
discutée, combattue. Mais par ses Confessions, ses Rêveries, par sa 
faiblesse, il a vaincu; tous ont pleuré. 

Les génies étrangers, hostiles, ont pu repousser la lumière; mais 
ils ont subi la chaleur. Ils n'écoutaient pas la parole; la musique les 
subjuguait... Les dieux de l'harmonie profonde, rivaux de l'orage, qui 
tonnaient du Rhin aux Alpes, ont eux-mêmes ressenti l'incantation 
toute-puissante de la douce mélodie, de la simple voix humaine, du 
petit chant matinal, chanté pour la première fois sous la vigne des 
Charmettes. 

Cette jeune et touchante voix, cette mélodie du cœur, on l'entend, 
quand ce cœur si tendre est depuis longtemps dans la terre. Les 
Confessions, qui paraissent après la mort de Rousseau, semblent un 
soupir de la tombe. Il revient, il ressuscite, plus puissant, plus admiré, 
plus adoré que jamais. 

Ce miracle, il l'a de commun avec son rival, Voltaire... Rival? 
Non. Ennemi? Non... Qu'ils soient à jamais sur le même piédestal, les 
deux apôtres de l'humanité. 

Voltaire, presque octogénaire, enterré aux neiges des Alpes, brisé 
d'âge et de travaux, ressuscite aussi pourtant. La grande pensée du 
siècle, inaugurée par lui, doit être fermée par lui; celui qui ouvrit le 
premier, doit reprendre et finir le chœur. Glorieux siècle ! qu'il mérite 
d'être appelé à jamais Vâge héroïque de l'esprit. Voici un vieillard au 
bord du tombeau, il a vu passer les autres, Montesquieu, Diderot, 
Buffon ; il a assisté au violent succès de Rousseau, trois livres en trois 
ans... « Et la terre s'est tue... » Où donc est le vieux Voltaire? Il était 
mort. Mais une voix l'a tiré, vivant, du tombeau, celle qui l'avait 
toujours fait vivre : la voix de l'humanité. 

Vieil athlète, à toi la couronne!... Te voici encore, vainqueur des 



INTRODUCTION 



Tainqueurs! Un siècle durant, par tous les combats, par toute arme 
et toute doctrine (opposée, contraire, n'importe), tu as poursuivi, sans 
te détourner jamais, un intérêt, une cause, l'humanité sainte... Et ils 
t'ont appelé sceptique! et ils t'ont dit variable! ils ont cru te sur- 
prendre aux contradictions apparentes d'une parole mobile qui servait 
la même pensée! 

Ta foi aura pour sa couronne l'œuvre même de la foi. Les autres 
ont dit la Justice, toi, tu la feras; tes paroles sont des actes, des 
réalités. Tu défends Calas et La Barre, tu sauves Sirven, tu brises 
l'échafaud des protestants. Tu as vaincu pour la liberté religieuse, et 
tout à l'heure, pour la liberté civile, avocat des derniers serfs, pour la 
réforme de nos procédures barbares, de nos lois criminelles qui elles- 
mêmes étaient des crimes. 

Tout cela, c'est déjà la Révolution qui commence. Tu la fais, et 
tu la vois... Regarde, pour ta récompense, regarde; la voilà là-bas! 
Maintenant, tu peux mourir; ta ferme foi t'a valu de ne point partir 
d'ici-bas avant d'avoir vu la terre sainte. 



J VII 



Quand ces deux hommes ont passé, la Révolution est faite, dans 
la haute région des esprits. 

A leurs fils maintenant, légitimes, illégitimes, de la divulguer, la 
répandre, en cent manières, tel en verbeuse éloquence, tel en ardente 
satire. Tel autre en fondra des médailles de bronze pour passer de 
main en main. Les .Mirabeau, les Beaumarchais, les Raynal et les 
Mably, les Sicyès vont faire leur œuvre. 

La Révolution est en marche, toujours Rousseau, Voltaire en 
tête. Les rois eux-mêmes à la suite, les Frédéric, les Catherine, les 
Joseph, les Léopold; c'est la cour des deux chefs du siècle... Régnez, 
grands hommes, vrais rois du monde, régnez, ô mes rois!... 

Tous paraissent convertis, tous veulent la Révolution; chacun, il 
est vrai, la veut, non pour soi, mais pour les autres. La noblesse la 
ferait volontiers sur le clergé, le clergé sur la noblesse. 

Turgot est leur épreuve à tous; il les appelle à dire s'ils veulent 
vraiment s'amender. Tous disent unanimement : Non... Que ce qui 
doit se faire se fasse! 

En attendant, je vois la Révolution partout, dans Versailles même. 
Tous l'admettent, jusqu'à telle limite, où elle ne les blessera pas. 
Louis XVI jusqu'aux plans de Fénelon et du duc de Bourgogne, le 



HISTOIRE DE LA RËVOLUTIO.N FRA-N^AISB 



comte d'Artois jusqu'à Figaro; il force le Roi de laisser jouer le 
terrible drame. La Reine veut la Révolution, chez elle au moins, pour 
les parvenus; cette reine, sans préjugés, met les grandes dames à la 
porte, pour garder sa belle amie, madame de Polignac. 

^emprunteur Necker tue lui-même les emprunts en publiant la 
misère de la monarchie. Révolutionnaire par la publicité, il croit l'être 
par ses petites assemblées provinciales, où les privilégiés diront ce 
qu'il faut ôter aux privilégiés. 

Le spirituel Galonné vient ensuite, et ne pouvant, en crevant la 
caisse publique, soûler les privilégiés, il prend son parti, les accuse, 
les livre à la haine du peuple. 

Il a fait la Révolution contre les notables. Loménie, prêtre philo- 
sophe, la fait contre les parlements. 

Galonné dit un mot admirable, quand il avoua le déficit, 
montra le gouffre qui s'ouvrait : « Que reste-t-il pour le combler? les 
abus. » 

G'était clair pour tous. La seule chose qui le fût moins, c'était de 
savoir si Galonné ne parlait pas au nom du premier des abus, de celui 
qui soutenait tous les autres, qui faisait la clef de voûte du triste 
édifice.'... En deux mots, ces abus, dénoncés par l'homme du Roi, la 
royauté en était-elle le soutien, ou le remède? 

Que le clergé fût un abus, et la noblesse un abus, cela était trop 
évident : 

Le privilège du clergé, fondé sur l'enseignement et l'exemple qu'il 
donnait jadis au peuple, était devenu un non-sens. Personne n'avait 
moins la foi. Dans sa dernière assemblée, il s'agite pour obtenir qu'on 
punisse les philosophes, et pour le demander, députe un athée et un 
sceptique, Loménie et Talleyrand. 

Le privilège de la noblesse était de même un non-sens. Jadis, elle 
ne payait pas, parce qu'elle payait de son épée. Elle fournissait le 
ban, l'arrière-ban, vaste cohue indisciplinée, qu'on appela la dernière 
fois en 1674. Elle continua de donner seule les officiers, fermant la 
carrière aux autres, rendant impossible la création d'une véritable 
armée. L'armée civile, l'administration, la bureaucratie, fut envahie 
par la noblesse. L'armée ecclésiastique, dans ses meilleurs postes, se 
remplit aussi de nobles. Geux qui faisaient profession de vivre noble- 
ment, c'est-à-dire de ne rien faire, s'étaient chargés de faire tout. Et 
rien ne se faisait plus. 

Le clergé et la noblesse, encore une fois, étaient un poids pour la 
terre, la malédiction du pays, un mal rongeur qu'il fallait couper. 
Cela sautait aux yeux de tous. 

La seule question obscure était celle de la royauté. Question, non 
de pure forme, comme on l'a tant répété, mais de fond, question 



INTRODUCTION 



intime, plus vivace qu'aucune autre en France, question non de poli- 
tique seulement, mais d'amour, de relijion. Nul peuple n'a tant aimé 
ses rois. 

Les yeux s'ouvrirent sous Louis XV, se retermèrent sous 
Louis XVL la question s'obscurcit encore. L'espoir du peuple se 
plaça encore une fois dans la royauté. Turgot espéra. Voltaire espéra... 
Ce pauvre jeune roi, si mal né, si mal élevé, aurait voulu pouvoir le 
bien. II lutta, et fut entraîné. Ses préjugés de naissance et d'éducation, 
ses vertus même de famille, le menèrent à la ruine... Triste problème 
historique!... Des justes l'ont excusé, des justes l'ont condamné... 
Duplicité, restrictions mentales (peu surprenantes sans doute dans 
l'élève du parti jésuite), voilà ses fautes, enfin son crime, qui le mena 
à la mort, son appel à l'étranger... Avec tout cela n'oublions pas qu'il 
avait été longtemps anti-autrichien anti-anglais, qu'il avait mis une 
passion réelle à relever notre marine, qu'il avait fondé Cherbourg à 
dix-huit lieues de Portsmouth, qu'il aida à couper l'Angleterre en 
deux, à créer une Angleterre contre l'Angleterre. Cette larme que 
Carnot verse en signant son arrêt, elle lui reste dans l'histoire; 
l'histoire et la justice même, en le jugeant, pleureront. 

Chaque jour amène sa peine. Ce n'est pas aujourcj hui que je dois 
raconter ces choses. Qu'il suffise de dire ici que le meilleur fut le 
dernier, grande leçon de la Providence! afin qu'il parût bien à tous 
que le mal était moins dans l'homme que dans l'institution même, 
afin que ce fût plus que le jugement du Roi, mais le jugement de 
l'ancienne royauté. Elle finit cette religion. Louis XV ou Louis XVI, 
infâme ou honnête, le Dieu n'est pas moins toujours homme; s'il ne 
l'est par vice, il l'est par vertu, par bonté facile. Homme et faible, 
incapable de refuser, de résister, chaque jour immolant le peuple au 
peuple des courtisans, et comme le Dieu des piètres, damnant la foule, 
sauvant ses élus. 

Nous l'avons dit. La religion de la grâce, partiale pour les élus, 
le gouvernement de la grâce, dans les mains des favoris, sont tout à 
fait analogues. La mendicité privilégiée, qu'elle soit sale et monas- 
tique, ou dorée comme à Versailles, c'est toujours la mendicité. Deux 
puissances paternelles : la paternité ecclésiastique, caractérisée par 
l'Inquisition; la paternité monarchique, par le Livre Rouge et par la 
Hastille. 



XXXVI HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



SVIII 

DU LIVRE ROUGE 

i 

Lorsque la reine Anne d'Autriche se trouva régente, « il n'y eut 
plus, dit le cardinal de Retz, que deux petits mots dans la langue : La 
Reine est si bonne ! » 

Ce jour-là s'arrête l'élan de la France; l'essor des classes infé- 
rieures qui, malgré la dure administration de Richelieu, avait été si 
puissant, il retombe sur lui-même. Pourquoi? c'est que la « Reine 
est bonne >>•, elle comble la foule brillante qui se presse dans le palais; 
toute la noblesse de province qui fuyait sous Richelieu, vient, 
demande, obtient, prend et pille ; tout au moins exigent-ils des 
exemptions d'impôt. Le paysan qui est parvenu à acheter quelques 
terres, paye seul, tout retombe sur lui, il est obligé de revendre, il 
redevient fermier, métayer, pauvre domestique. 

Louis XIV est dur d'abord; point d'exemption d'impôt; Colbert 
en raye 40,000. Le pays prospère. Mais Louis XIV devient bon ; il est 
de plus en plus touché du sort de la pauvre noblesse; tout pour elle, 
les grades, les places, les pensions, les bénéfices même, et Saint-Cyr 
pour les nobles demoiselles... La noblesse est florissante, la France 
est aux abois. 

Louis XVI est dur d'abord, grondeur, il refuse toujours; les cour- 
tisans plaisantent amèrement sa rudesse, ses coups de hputoir. C'est 
qu'il a un mauvais ministre, cet inflexible Turgot; c'est qù'lfiélas ! la 
Reine ne peut rien encore. En 1778, le Roi finit par céder; la réaction 
de la nature agit puissamment pour la Reine ; il ne peut plus rien 
refuser, ni à elle, ni à son frère. L'homme le plus aimable de France 
devient contrôleur général; M. de Calonne met autant d'esprit, de 
grâce à donner, que ses prédécesseurs mettaient d'adresse à éluder, 
refuser. « Madame, disait-il à la Reine, si c'est possible, c'est fait; 
impossible ? cela se fera. » La Reine achète Saint-Cloud ; le Roi, si 
serré jusque-là, se laisse entraîner lui-même ; il achète Rambouillet. 
Qui dira tout ce que la Diane de Polignac, dirigeant habilement la 
Jules de Polignac, surprit de biens et d'argent ? La Révolution gâta 
tout. Elle écarta durement le voile gracieux qui couvrait la ruine 
publique. Le voile arraché laissa voir le tonneau des Danaïdes. La 



INTRODUCTION xxxTi» 



monstrueuse affaire du Puy Paulin et de Fenestrange, ces millions 
jetés (entre la disette et. la banqueroute), jetés par une femme insensée 
dans le giron d'une femme, cela dépassa de beaucoup tout ce qu'avait 
dit la satire. On rit, mais on rit d'horreur. 

L'inflexible rapporteur du comité des finances apprit à l'Assemblée 
un mystère que personne ne savait : « Le Roi, pour les dépenses, est 
le seul ordonnateur. » 

La seule mesure aux dépenses était la bonté du Roi. Trop sensible 
pour refuser, pour affliger ceux qu'il voyait, il se trouvait en réalité 
dans leur dépendance. A la moindre velléité d'économie, on était 
triste, on le boudait. Il lui fallait bien se rendre. Plusieurs étaient plus 
hardis ; ils parlaient haut, fort et ferme, remettaient le Roi à sa place. 
M. de Coigny (premier ou second amant de la Reine, par ordre de 
date) refusa de se prêter à l'économie qu'on eût voulu faire d'un de ses 
gros traitements; il tit une scène à Louis XVI, s'emporta. Le Roi plia 
les épaules, ne répondit rien. Il dit le soir : « Vraiment, il m'aurait 
battu, que je l'aurais laissé faire. » 

Il n'est pas de grande famille, faisant quelque perte, point de 
mère illustre mariant sa fille, son fils, qui ne tire argent du Roi. « Ces 
grandes familles concourent à l'éclat de la monarchie, elles font la 
splendeur du trône, etc., etc. » Le Roi signe tristement, et copie dans 
son livre rouge : A madame..., 5oo,ooo livres. — La dame porte au 
ministre : « Je n'ai pas d'argent. Madame. » Elle insiste, elle menace, 
elle peut nuire, elle a du crédit chez la Reine. Le ministre finit par 
trouver l'argent... Il ajournera plutôt, comme Loménie, le payement 
des petits rentiers; qu'ils meurent de faim, s'ils veulent; ou bien 
encore, comme il fit, il prendra les charités pour l'incendie et la grêle, 
il ira jusqu'à voler la caisse des hôp:i:i>ix. 

La France est en bonnes mains. 1 out va bien. Un si bon Roi, une 
si aimable Reine... La seule difficulté, c'est qu'indépendamment des 
pauvres privilégiés qui sont à Versailles, il y a une autre classe, non 
moins noble, et bien plus nombreuse, les pauvres privilégiés de 
province, qui n'ont rien, ne reçoivent rien, disent-ils; ils percent l'air 
de leurs cris... Ceux-là, bien avant le peuple, commenceront la 
Révolution. 

A propos, il y a un peuple. Entre ces pauvres et ces pauvres qui 
tous ont de la fortune, nous avions oublié le peuple. 

Ah ! le peuple, ceci regarde messieurs les fermiers généraux. Les 
choses sont bien changées. Jadis les financiers étaient des hommes 
fort durs. Aujourd'hui, tous philanthropes, doux, aimables^ magni- 
fiques; d'une main ils affament, il est vrai, mais souvent de l'autre ils 
nourrissent. Ils mettent des millions d'hommes à la mendicité, et font 
des aumônes. Ils bâtissent des hôpitau.x, et ils les remplissent. 
■ IV. 29i. — I. ■iiaiL». — aiRoiu di la ittvoLUTion riiÀNÇAisi. — io. j. rtoorr it c». urrit. 6 



xxiviH HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



« Persépolis, dit Voltaire dans un de ses contes, a trente rois de la 
finance, qui tirent des millions du peuple, et qui en rendent au Roi 
quelque chose. » Sur laNgabelle, par exemple, qui rapportait cent vingt 
millions, la Ferme générale en gardait soixante, et daignait en laisser- 
cinquante ou soixante au Roi. 

La perception n'était rien de moins qu'une guerre organisée; elle 
faisait peser sur le sol une armée de deux cent mille mangeurs. Ces 
sauterellesrasaient tout, faisaient place nette. Pour exprimer quelque 
substance d'un peuple, ainsi dévoré, il fallait des lois cruelles, une 
pénalité terrible, les galères, la potence, la roue. Les agents de la 
Ferme étaient autorisés à employer les armes; ils tuaient, et ils étaient 
jugés par les tribunaux spéciaux de la Ferme générale. 

Le plus choquant du système, c'était la bonté, la facilité du Roi, 
des fermiers généraux. D'une part, le Roi, de l'autre, les trente rois de 
la finance, donnaient (ou vendaient à bon compte) les exemptions 
d'impôts ; le Roi faisait des nobles ; les fermiers généraux se créaient 
des employés fictifs qui, à ce titre, étaient exempts. Ainsi, le fisc 
travaillait contre lui-même; en même temps qu'il augmentait la 
somme à payer, il diminuait le nombre de ceux qui payaient; le poids 
pesant sur moins d'épaules, allait s'appesantissant. 

Les deux ordres privilégiés payaient ce qui leur plaisait: le Clergé 
un don gratuit imperceptible; la Noblesse contribuait pour certains 
droits, mais selon ce qu'elle voulait bien déclarer ; les agents du fisc, 
chapeau bas, enregistraient, sans examen, sans vérification. Le voisin 
payait d'autant plus. 

Si c'était par la conquête, par la tyrannie d'un maître, que ce 
peuple périssait, il se résignerait encore. Il périt par la bonté! — Il 
souffrirait peut-être la dureté d'un Richelieu; mais comment supporter 
la bonté d'un Loménie et d'un Calonne, la sensibilité des financiers, la 
philanthropie des fermiers généraux ? 

Souffrir, mourir à la bonne heure ! mais souffrir par élection^ 
mourir du fait de l'arbitraire^ de sorte que la grâce pour l'un soit 
mort et ruine de l'autre ! c'est trop, oh ! c'est trop de moitié. 

Hommes sensibles qui pleurez sur les maux de la Révolution 
(avec trop de raison sans doute), versez donc aussi quelques larmes 
sur les maux qui l'ont amenée. Venez voir, je vous prie, ce peuple 
couché par terre, pauvre Job, entre ses faux amis, ses patrons, ses 
fameux sauveurs, le Clergé, la Royauté. Voyez le douloureux regard 
qu'il lance au Roi sans parler. Et ce regard, que dit-il ? 

« O Roi, dont j'avais fait mon dieu, dont j'avais dressé l'autel, que 
j'implorais avant Dieu même, à qui, du fond de la mort, j'ai tant 
demandé mon salut, vous, mon espoir, vous mon amour... Quoi ! vous 
n'avez donc rien senti ?... » 



INTRODUCTION mu 



S IX 

LA BASTILLE 

Le médecin de Louis XV et de madame de Pompadour, l'illustre 
Quesnay, qui logeait chez elle à Versailles, voit un jour le Roi entrer 
à l'improviste, et se trouble. La spirituelle femme de chambre, madame 
du Hausset, qui a laissé de si curieux Mémoires, lui demanda pour- 
quoi il se déconcertait ainsi. « Madame, répondit-il, quand je vois le 
Roi, je me dis : Voilà un homme qui peut me faire couper la tête. — 
Oh ! dit-elle, le Roi est trop bon ! >> 

La femme de chambre résumait là d'un seul mot les garanties de 
la monarchie. 

Le roi était trop bon pour faire couper la tête à un homme; cela 
n'était plus dans les mœurs. Mais il pouvait d'un mot le faire mettre à 
la Bastille, et l'y oublier. 

Reste à savoir lequel vaut mieux de périr d'un coup, ou de mourir 
lentement en trente ou quarante années. 

Il y avait en France une vingtaine de Bastilles, dont six seulement 
(en 1775) contenaient trois cents prisonniers. A Paris, en 79, il y avait 
une trentaine de prisons, où l'on pouvait être enfermé sans jugement. 
Une infinité de couvents servaient de suppléments à ces Bastilles. 

Toutes ces prisons d'État, vers la fin de Louis XIV, furent, comme 
était tout le reste, gouvernées par les jésuites. Elles furent dans leurs 
mains des instruments de supplice pour les protestants et les jansé- 
nistes, des antres à conversion. Un secret plus protond que celui des 
plombs, des puits de Venise, l'oubli de la tombe, enveloppait tout. Les 
jésuites étaient confesseurs de la Bastille et de bien d'autres prisons; 
les prisonniers morts étaient enterrés sous de faux noms à l'église des 
jésuites. Tous les moyens de terreur étaient dans leurs mains, ces 
Ngachqtx surtout, d'où l'on sortait parfois l'oreille ou le nez mangé par 
les rats... Non seulement la terreur, mais la flatterie aussi... L'une et 
l'autre si puissantes sur les pauvres prisonnières. L'aumônier, pour 
rendre la grâce plus efficace, employait ju.squ'à la cuisine, affamait, 
nourrissait bien, gâtait par des friandises, celle qui cédait ou résistait. 
\ On cite telle prison d'État où les geôliers et les jésuites alternaient 
prés des prisonnières et en avaient des enfants. Une aima mieux, 
s'étrangler. 

Le lieutenant de police allait de temps à autre déjeuner à la 



«, HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISB 



Bastille. Cela comptait pour visite, surveillance du magistrat. Ce 
magistrat ne savait rien, et c'était pourtant lui seul qui instruisait le 
ministre. Une famille, une dynastie, Châteauneuf et son fils la Vrillièrc, 
er son petit-fils Saint-Florentin (mort en 1777), eurent pendant un 
siècle le département des prisons d'État et des lettres de cachet. Pour 
que cette dynastie subsistât, il fallait des prisonniers; quand les protes- 
tants sortirent, on suppléa par des jansénistes; puis on prit des gens 
de lettres, des philosophes, les Voltaire, les Fréret, les Diderot. Le 
ministre généreusement donnait des lettres de cachet en blanc aux 
intendants, aux cvêques, aux gens en place. A lui seul, Saint-Florentin 
en donna 5o,ooo. Jamais on ne fut plus prodigue du plus cher trésor 
de l'homme, de la liberté. Ces lettres de cachet étaient l'objet d'un 
profitable trafic; on en vendait aux pères qui voulaient enfermer leurs 
fils; on en donnait aux jolies femmes trop gênées par leurs maris. Cette 
dernière cause de réclusion était une des plus ordinaires. 

Et tout cela par bonté.- Le Roi était trop bon pour refuser une 
lettre de cachet à un grand seigneur. L'intendant était trop aimable 
pour n'en pas accorder à la prière d'une dame. Les commis du 
ministère, les maîtresses des commis, les amis de ces maîtresses, par 
obligeance, par égards, simple politesse, obtenaient, donnaient, 
prêtaient, ces ordres terribles par lesquels on était enterré vivant. 
Enterré, car telle étaiV l'incurie, la'légèreté de ces employés aimables, 
nobles presque tous, gens de société, tous occupés de plaisirs, que l'on 
n'avait plus le temps, le pauvre diable une fois enfermé, de songer 4 
son affaire. 

Ainsi le gouvernement de la grâce^ avec tous ses avantages, des- 
cendant du Roi au dernier commis de bureau, disposait, selon le 
caprice et l'inspiration légère, de la liberté, de la vie. 

Comprenons bien ce système. 

Pourquoi tel réussit-il ? Qu'a-t-il pour que tout lui cède ? — Il a 
la grâce de Dieu. Il a la bonne grâce du Roi. 

Celui qui est en disgrâce, dans ce monde de la grâce, qu'il sorte du 
monde... Banni, damné et maudit. 

La Bastille, la lettre de cachet, c'est l'excommunication du Roi. 

L'excommunié mourra-t-il? non. Il faudrait une décision du roi, 
résolution pénible à prendre, dont souffrirait le Roi même. Entre lui et 
sa conscience, ce serait un jugement. Dispensons-le de juger, de tuer. 
Il y a un milieu entre la vie et la mort : une vie morte, enterrée. 
Organisons un monde exprès pour l'oubli. Mettons le mensonge aux 
portes, au dehors et au dedans, pour que la vie et la mort ne restent 
pas incertaines... Le mort vivant ne sait plus rien des siens, ni de ses 



INTRODUCTION iu 



amis... « Mais ma femme ? — Ta femme est morte... je me trompe... 
remariée... — Et mes amis, vivent-ils ? ont-ils souvenir de moi ?... — 
Tes amis, eh Ivfadoteur, ce sont eux qui t'ont trahi... » — Ainsi l'âme 
du misérable, livrée à leurs jeux féroces, est nourrie de dérisions, de 
vipères et de mensonges. 

Oublié! mot terrible. Qu'une âme ait péri dans les âmes I... Celui 
que Dieu flt pour la vie, n'avait-il donc pas le droit de vivre, au moins 
dans la pensée ? Qui osera, sur terre, donner même au plus coupable 
cette mort par delà toute mort, le tuer dans le souvenir? 

Mais non, ne le croyez pas. Rien n'est oublié, nul homme, nulle 
chose. Ce qui a été une fois ne peut sanéantir ainsi... Les murs même 
n'oublieront pas, le pavé sera complice, transmettra des sons, des 
bruits; l'air n'oubliera pas; de cette petite |ucarne, où '^ud une 
pauvre fille, à la porte Saint-Antoine, on a vu, on a compris... Que 
dis-je ? la Bastille sera touchée elle-même. Ce rude porte-clefs est encore 
un homme. Je vois inscrit sur les murs l'hymne d'un prisonnier à 
la gloire d'un geôlier son bienfaiteur... Pauvre bienfait!... une chemise 
qu'il donna à ce Lazare, barbarement abandonné, mangé des vers 
dans son tombeau! 

Pendant que j'écris ces lignes, une montagne, une Distille, a pesf 
sur ma poitrine. Hélas! pourquoi m'arrêter si longtemps sur les 
prisons démolies, sur les infortunés que la mort a délivrés?... Le 
monde est couvert de prisons, du Spielberg à la Sibérie, de Spandau 
au Mont-Saint-Michel. Le monde est une prison. 

Vaste silence du globe, bas' gémissement, humble soupir de la 
terre muette encore, je ne vous entends que trop... L'esprit captif, qui 
se tait dans les espèces inférieures, qui rêve dans le monde barbare de 
l'Afrique et de l'Asie, il pense, il souffre en notre Europe. 

Où parle-t-il, sinon en France, malgré les entraves ? C'est encore 
ici que le génie muet de la terre trouve une voix, un organe. Le monde 
pense, la France parle. 

Et c'est justement pour cela que la Bastille de France, la Bastille 
de Paris (j'aimerais mieux dire, la prison de la pensée), fut, entre toutes 
les Bastilles, exécrable, infâme et maudite. Dès le dernier siècle, Paris 
était déjà la voix du globe. La planète parlait par trois hommes : 
Voltaire, Jean-Jacques et Montesquieu. Que les interprètes du monde 
vissent toujours pendue sur leur tête l'indigne menace, que l'étroite 
issue par où la douleur du genre humain pouvait exhaler ses soupirs, 
on essayât de la fermer, c'était trop... Nos pères l'écrasèrent, cette 
Bastille, en arrachèrent les pierres de leurs mains sanglantes, tes 
jetèrent au loin. Et ensuite, ils les reprirent, et le fer leur donna une 
autre forme, et pour qu'à jamais elles fussent foulées sous les pieds du 
peuple, ils en bâtirent le pont de la Révolution... 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Toutes les prisons s'étaient adoucies. Celle-ci s'était endurcie. De 
règne en règne, on diminuait ce que les geôliers appelaient pour rire : 
les libertés de la Bastille. Peu à peu, on bouchait les fenêtres, l'on 
'ajoutait des grilles. Sous Louis XVI. on supprima le jardin et la 
promenade des tours. 

Deux choses vers cette époque ajoutèrent à l'irritation, les 
mém.oires de Linguet, qui firent connaître l'ignoble et féroce intérieur, 
et, ce qui fut plus décisif, l'affaire de Latude non écrite, non imprimée, 
circulant mystérieusement en passant de bouche en bouche. 

Pour moi, je dois avouer l'effet profond, cruel que me firent les 
lettres du prisonnier. Ennemi déclaré des fictions barbares sur l'cter- 

■ nité des peines, je me suis surpris à demander a Dieu un enfer pour 
les tyrans. 

Ah! monsieur de Sartines, ah! madame de* Pompadour, quel poids 
vous traînez! Comme on voit par cette histoire comment, une fois dans 

"l'injustice, on s'en va de mal en pis, comme la terreur qui pèse du 
tyran à l'esclave retourne au tyran. Ayant une fois tenu celui-ci prison- 
nier sans jugement pour une faute légère, il faut que la Pompadour, 
que Sartines le tiennent toujours, qu'ils\çcelient sur lui d'une pierre 
éternelle l'enfer du silence. 

Et cela ne se peut pas. Cette pierre se soulève toujours... toujours, 
monte une voix basse, terrible, un souffle de feu... Dès 8i, Sartines en 

'"ressent l'atteinte... 84, le Roi même en est blessé... 89, le peuple sait 

"^ tout, voit tout, l'échelle même par où s'enfuit le prisonnier... gS, on 
guillotine la famille de Sartines. 

Pour le malheur des tyrans, il se trouva qu'ils avaient enfermé en 
ce prisonnier un homme ardent et terrible, que rien ne pouvait dompter, 
dont la voix ébranlait les murs, dont l'esprit, l'audace étaient invin- 
cibles... Corps de fer, indestructible, qui devait user toutes les prisons, 

" et la Bastille, et Vincennes, et Charcnton, enfin l'horreur de Bicétre, 
où tout autre aurait péri. 

Ce qui rend l'accusation lourde, accablante, sans appel, c'est que 
cet honime, tel quel, échappé deux fois, se livra deux fois lui-même. 

^ Une fois, de sa retraite, il écrit à madame de Pompadour, et elle le 
fait' reprendre... Quoi! l'appartement du Roi n'est donc pas un lieu 
sacré!... 

Je suis malheureusement obligé de dire que dans cette société, 
molle, faible, caduque, il y eut force philanthropes, ministres, magis- 

_ trats, grands seigneurs, pour pleurer sur l'aventure; pas un ne fit rien. 

^Nlalesherbes pleura, et de Goufgues, et Lamoignon, et Rohan, tous 
pleuraient à chaudes larmes. 

1* Il était sur son fumier, à Bicêtre, mangé des poux à la lettre, logé 

"sous' terre, et souvent hurlant de faim. Il avait encore adressé un 



\ I INTRODUCTION xuil 



mémoire à je ne sais quel philanthrope, par un porte-clefs ivre. Celui- 
ci heureusement le perd, une femme le ramasse. Elle le lit, elle frémit, 
elle ne pleure pas, celle-ci, mais elle agit à l'instant. 

Madame Legros était une pauvre petite mercière qui vivait de son 
travail, en cousant dans sa boutique; son mari, coureur de cachets, 
répétiteur de latin. Elle ne craignit pas de s'embarquer dans cette 
terrible affaire. Elle vit, avec un ferme bon sens, ce que les autres né 
voyaient pas, ou bien ne voulaient pas voir : que le malheureux n'était' 
pas fol, mais victime d'une nécessité affreuse de ce gouvernement, 
obligé de cacher, de continuer l'infamie de ses vieilles fautes. Elle le 
vit, et elle ne fut point découragée, effrayée. Nul héroïsme plus complet :- 
elle eut l'audace d'entreprendre, la force de persévérer, l'obstination du 
sacrifice de chaque jour et de chaque heure, le courage de mépriser 
les menaces, la sagacité et toutes les saintes ruses, pour écarter, 
\déjouer les calomnies des tyrans. 

Trois ans de suite, elle suivit son but avec une opiniâtreté inouïe 
dans le bien, mettant à poursuivre le droit, la justice, cette^4preté 
singulière du chasseur ou du joueur, qye nous ne mettons guère que 
dans nos mauvaises passions. 

Tous les malheurs sur la route, et elle ne lâche pas prise. Son père 
meun, sa mère meurt ; elle perd son petit commerce ; elle est blâmée 
de ses parents, vilainement soupçonnée. On lui demande si elle est la 
maîtresse de ce prisonnier auquel elle s'intéresse tant. La maîtresse de 
cette ombre, de ce cadavre, dévoré par l^^ggier'et la vermine! 

La tentation des tentations, le sommet, la pointe aiguë du Calvaire, 
ce sont les plaintes, les injustices, les défiances de celui pour qui elle 
s'use et se sacrifie ! 

Grand spectacle de voir cette femme pauvre, mal vêtue, qui s'en 
va de porte en porte, faisant la cour aux valets pour entrer dans les 
hôtels, plaider sa cause devant les grands, leur demander leur appui. 

La police frémit, s'indigne. Madame Legros peut être enlevée d'un 
moment à l'autre, enfermée, perdue pour toujours; tout le monde l'en 
avertit. Le lieutenant de police la fait venir, la menace. Il la trouve 
immuable, ferme; c'est elle qui le fait trembler. 

Par bonheur on lui ménage l'appui de Madame Duchesne, femme 
de chambre de Mesdames. Elle part pour Versailles, à pied, en plein 
hiver; elle était grosse de sept mois... La protectrice était absente; elle 
court après, gagne une entorse, et elle n'en court pas moins. Madame 
Duchesne pleure beaucoup, mais, hélas! que peut-elle faire? Une 
femme de chambre contre deux ou trois ministres, la partie est forte? 
Elle. tenait en main lésupplique; un abbé de cour qui se trouve là, la 
lui arrache des mains, lui dit qu'il s'agit d'un enragé, d'un misérable, 
qu'il ne faut pas s'en mêler. aJ-u 



x«T HISTOIRE DE L\ RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Il suffit d'un mot pareil pour glacer Marie-Antoinette, à qui l'on 
en avait parlé. Elle avait la larme à l'œil. On plaisanta. Tout finit. 

Il n'y avait guère en France d'homme meilleur que le Roi. On 
finit par aller à lui. Le cardinal de Rohan (un polisson, mais après 
tout charitable) parla trois fois à Louis XVI, qui par trois fois refusa. 
Louis XVI était trop bon pour ne pas en croire M. de Sartines. Il 
n'était plus en place, mais ce n'était pas une raison pour le déshonorer, 
le livrer à ses ennemis. Sartines à part, il faut le dire, Louis XVI aimait 
la Bastille, il ne voulait pas lui faire tort, la perdre de réputation. 

Le Roi était très humain. Il avait supprimé les bas cachots du 
Châtelet, supprimé Vincennes, créé la Force pour y mettre les prison- 
niers pour dettes, les séparer des voleurs. 

Mais la Bastille! la Bastille! c'était un vieux serviteur que ne pou- 
vait maltraiter à la légère la vieille monarchie. C'était un système de 
terreur, c'était, comme dit Tacite : « Instrumentu7n regni. » 

Quand le comte d'Artois et la Reine, voulant faire jouer Figaro, 
le lui lurent, il dit seulement, comme objection sans réponse : « Il fau- 
drait donc alors que l'on supprimât la Bastille! » 

Quand la révolution de Paris eut lieu, en juillet 89, le Roi, assez 
insouciant, parut prendre son parti. Mais, quand on lui dit que la 
municipalité parisienne avait ordonné la démolition de la Bastille, ce 
fut pour lui comme un coup à la poitrine : « Ah! dit-il, voici qui est 
fort ! » 

Il ne pouvait pas bien recevoir en 1781 une requête qui compro- 
mettait la Bastille. Il repoussa celle que Rohan lui présentait pour 
Latude. Des femmes de haut rang insistèrent. Il fit alors conscien- 
cieusement une étude de l'affaire, lut tous les papiers ; il n'y en avait 
guère d'autres que ceux de la police, ceux des gens intéressés à garder 
la victime en prison jusqu'à la mort. Il répondit définitivement que 
c'était un homme dangereux; qu'il ne pouvait lui rendre la liberté 
famais. 

Jamais! tout autre en fût resté là. Eh bien, ce qui ne se fait pas 
par le Roi se fera malgré le Roi. Madame Legros persiste. Elle est 
accueillie des Condé, toujours mécontents, et grondeurs, accueillie du 
jeune duc d'Orléans, de sa sensible épouse, la fille du bon Penthièvre, 
accueillie des philosophes, de M. le marquis de Condorcet, secrétaire 
perpétuel de l'Académie des sciences, de Dupaty, de Villette, quasi- 
gendre de Voltaire, etc., etc. 

L'opinion va grondant; le fîot va montant. Necker avait chassé 
Sartines; son ami et successeur Lenoir était tombé à son tour... La 
persévérance sera couronnée tout à l'heure. Latude s'obstine à vivre, 
et madame Legros s'obstine à délivrer Latude. 

L'homme de la Reine, Breteuil, arrive en 83, qui voudrait la faire 



INTRODUCTION 



adorer. Il permet à l'Académie de donner le prix de vertu à madame 
Legros, de la couronner... à la condition singulière qu'on ne motiva 
pas la couronne. 

Puis, en 1784, on arrache à Louis XVI la délivrance deLatude. Et 
quelques semaines après, étrange et bizarre ordonnance qui prescrit 
aux intendants de n'enfermer plus personne, à la requête des familles, 
que sur raison bien motivée, d'indiquer le temps précis de la détention 
demandée, etc. C'est-à-dire qu'on dévoilait la profondeur du mons- 
trueux abîme d'arbitraire où l'on avait tenu la France. Elle en savait 
déjà beaucoup, mais le gouvernement en avouait davantage. 

Du prêtre au roi, de l'Inquisition à la Bastille, le chemin est direct, 
mais long. Sainte, sainte Révolution, que vous tardez à venir!... Moi 
qui vous attendais depuis mille ans, sur le sillon du Moyen âge, quoil 
je vous attends encore!... Oh! que le temps va lentement! oh! que j'ai 
compté les heures!... Arriverez-vous jamais? 

« Ah! c'est fini, dit Mably, en 1784, nous sommes tombés trop 
bas, les mœurs sont devenues trop faibles. Jamais, oh! plus jamais ne 
viendra la Révolution! » 

Hommes de peu de foi, ne voyez-vous pas que tant qu'elle restait 
parmi vous, philosophes, parleurs, sophistes, elle ne pouvait rien faire. 
Grâce à Dieu, la voilà partout, dans le peuple et dans les femmes... 
En voici une qui, par sa volonté persévérante, indomptable, ouvre les 
prisons d'État; d'avance, elle a pris la Bastille... Le jour où la liberté, 
la raison, sort des raisonnements, et descend à la nature, au cœur (et 
le cœur du cœur, c'est la femme), tout est fini. Tout l'artificiel est 
détruit... Rousseau, nous te comprenons, tu avais bien raison de dire : 
« Revenez à la nature! » 

Une femme se bat à la Bastille. Les femmes font le 5 octobre. Dès 
février 8g, je lis avec attendrissement la courageuse lettre des femmes 
et filles d'Angers: « Lecture faite des arrêtés de messieurs de la 
jeunesse, déclarons que nous nous joindrons à la nation, nous réser- 
vant de prendre soin des bagages, provisions, des consolations et 
services qui peuvent dépendre de nous; nous périrons plutôt que 
d'abandonner nos époux, amants, fils et frères... » 

O France, vous êtes sauvée! ô monde, vous êtes sauvé!... Je 
revois au ciel ma jeune lueur, où j'espérai si longtemps, la lumière de 
Jeanne d'Arc... Que m'importe que de fille elle soit devenue un jeune 
homme, Hoche, Marceau, Joubert ou Kléber ! 

Grande époque, moment sublime, où les plus guerriers des 
hommes sont pourtant les hommes de paix! où le Droit, si longtemps 
pleuré, se retrouve à la fin des temps, où la Grâce, au nom de laquelle 

UT. 293. — 1. mCBKLBT. — BUTOIRE Dl LA RtVOLimOR rHANÇAISE. — ÉD. 1. ROOrr IT C>*. INTR. 7 



XLVI HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



la tyrannie nous écrasa, se retrouve concordante, identique, à la 
Justice. 

Qu'est-ce que l'ancien régime, le Roi, le prêtre, dans la vieille 
monarchie ? La tyrannie au nom de la Grâce. 

Qu'est-ce que la Révolution? La réaction de l'équité, l'avènement 
tardif de la Justice éternelle. 

Justice, ma mère, Droit, mon père, qui ne faites qu'un avec Dieu... 

Car, de qui me réclamerai-je, moi, un de la foule, un de ceux qui 
Njjaquirent dix millions d'hommes, et qui ne seraient jamais nés sans 
notre Révolution?... 

Pardonnez-moi, ô Justice, je vous ai crue austère et dure, et je 
n'ai pas vu plus tôt que vous étiez la même chose que l'Amour et que 
la Grâce... Et voilà pourquoi j'ai été faible pour le Moyen âge, qui 
répétait ce mot d'Amour sans faire les œuvres de l'Amour, 

Aujourd'hui, rentré en moi-même, le cœur plus brûlant que 
jamais, je te fais amende honorable, belle Justice de Dieu... 

C'est toi qui es vraiment l'Amour, tu es identique à la Grâce... 

Et comme tu es la Justice, tu me soutiendras dans ce livre, où 
mon cœur me\^yait la route, jamais mon intérêt propre, ni aucune 
pensée d'ici-bas. Tu seras juste envers moi, et je le serai envers tous... 
pour qui donc ai-je écrit ceci, si ce n'est pour toi, Justice éternelle? 

3i janvier 1847. 



PRÉFACE DE 1847 



Chaque année, lorsque je descends de ma chaire, que je vois la 
foule écoulée, encore une génération que je ne reverrai plus, ma 
pensée retourne en moi. 

L'été s'avance, la ville est moins peuplée, la rue moins bruyante, 
le pavé plus sonore autour de mon Panthéon. Ses grandes Vdalle^ 
blanches et noires retentissent sous mes pieds. 

Je rentre en moi. J'interroge sur mon enseignement, sur mon 
histoire, son tout-puissant interprète, l'esprit de la Révolution. 

Lui, il sait, et les autres n'ont pas su. Il contient leur secret, à 
tous les temps antérieurs. En lui seulement la France eut conscience 
d'elle-même. Dans tout moment de défaillance où nous semblons nous 
oublier, c'est là que nous devons nous chercher, nous'-ccssaisiF. Là se 
garde toujours pour nous le profond mystère de vie, l'inextinguible 
étincelle. 

La Révolution est en nous, dans nos âmes; au dehors, elle n'a 
point de monument. Vivant esprit de la France, où te saisirâi-je, si ce 
n'est en moi?... Les pouvoirs qui se sont succédé, ennemis dans tout 
le reste, ont semblé d'accord sur un point, relever, réveiller les âges 
lointains et morts... Toi, ils auraient vouluàt'enfouir... Et pourquoi?... 
Toi seul, tu vis. 

Tu visl... Je le sens, chaque fois qu'à cette époque de l'année, 
mon enseignement me laisse, et le travail pèse, et la saison s'alourdit... 
Alors, je vais au Champ-dc-Mars, je m'assieds sur l'herbe séchée, je 
respire le grand souffle qui court sur la plaine aride. 

Le Champ-de-Mars, voilà le seul monument qu'a laissé la Révo- 
lution... L'Empire a sa colonne, et il a pris encore presque à lui seul 
l'Arc-de-Triomphe; la Royauté a son Louvre, ses Invalides; la féodale 
église de 1200 trône encore à Notre-Dame; il n'est pas jusqu'aux 
Romains, qui n'aient les Thermes de César. Et la Révolution a pour 
monument... le vide... 

Son monument, c'est ce sable, aussi plan que l'Arabie... Un 



lISTOmE DE LA. RÉVOLUTION FRANÇAISE 



tumuliis à droite, et un tumidiis à gauche, comme ceux que la Gaule 
élevait, obscurs et douteux témoins de la mémoire des héros... 

Le héros, n'est-ce pas celui qui fonda le pont d'Iéna? .. Non, il y 
a ici quelqu'un de plus grand que celui-là, de plus puissant, de plus 
vivant, qui remplit cette immensité. 

Quel Dieu? on n'en sait rien... Ici réside un Dieu ! » 

Oui, quoiqu'une génération oublieuse ose prendre ce lieu pour 
théâtre de ses vains amusements, imités de l'étranger, quoique le 
cheval anglais batte insolemment la plaine... un grand souffle la 
parcourt que vous ne sentez nulle part, une âme, un tout-puissant 
esprit... 

Et si cette plaine est aride, et si cette herbe est séchée, elle rever- 
dira un jour. 

Car dans cette terre est mêlée profondément la sueur féconde de 
ceux qui, dans un jour sacré, ont soulevé ces collines, le jour où, 
réveillés au canon de la Bastille, vinrent du Nord et du Midi, s'em- 
brasser la France et la France, — le jour où trois millions d'hommes, 
levés comme un homme, armés, décrétèrent la paix éternelle. 

Ah! pauvre Révolution, si confiante à ton premier jour, tu avais 
convié le monde à l'amour et à la paix... 

« O mes ennemis, disais-tu, il n'y a plus d'ennemis! » Tu tendis 
la main à tous, leur offris ta coupe à boire à la paix des nations... Mais 
ils ne l'ont pas voulu. 

Et lors même qu'ils sont venus pour la frapper par surprise, 
l'épée que la France a tirée, ce fut l'épée de la paix. C'est pour délivrer 
les peuples, pour leur donner la vraie paix, la liberté, qu'elle frappa 
les tyrans. 

Dante assigne pour fondateur aux portes de l'enter l'Amour 
éternel. Ainsi sur son drapeau de guerre, la Révolution écrivit : La 
Paix. 

Ses héros, ses invincibles, furent, entre tous, les pacifiques. Les 
rfoche, les Marceau, les Desaix et les Kléber, sont pleures, comme les 
hommes de la paix, des amis et des ennemis, pleures du Nil et du 
Rhin, pleures de la guerre elle-même, de l'inflexible Vendée. 

La France s'était fiée si bien à la puissance de l'idée, qu'elle fit ce 
qu'elle pouvait pour ne pas faire de conquête. Tout peuple ayant 
même besoin, la liberté, poursuivant le même droit, d'où pouvait 
naître la guerre? La Révolution, qui n'était dans son principe que le 
triomphe du droit, la résurrection de la justice, la réaction tardive de 
l'idée contre la force brutale, pouvait-elle, sans provocation, employer 
la violence? 

Ce caractère profondément pacifique, bienveillant, de la Révolu- 
tion, semble un paradoxe aujourd'hui. Tant on ignore ses origines, 



PREFACE DE 1847 lux 



tant sa nature est méconnue, tant la tradition, au bout d'un temps si 
court, se trouve déjà obscurcie! 

Les efforts violents, terribles, qu'elle tut obligée de faire, pour ne 
pas périr, contre le monde conjuré, une génération oublieuse les a 
pris pour la Révolution elle-même. 

Et de cette confusion, il est résulté un mal grave, profond, très 
difficile à guérir chez ce peuple : l'adoration de la force. 

La force de résistance, l'effort désespéré pour défendre l'unité, 
93... Ils frémissent, et ils se jettent à genoux. 

La force d'attaque et de conquête, 1800, les Alpes abaissées, puis 
la foudre d'Austerlitz... Ils se prosternent, ils adorent. 

Dirai-je qu'en 181 5, trop faciles à louer la force, à prendre le 
succès comme le jugement de Dieu, ils ont eu, au fond de leur cœur, 
sous leur douleur et leur colère, un misérable argument pour 
amnistier l'ennemi? Beaucoup se sont dit tout bas : « Il est fort, donc 
il est juste. » 

Ainsi deux maux, les plus graves qui puissent affliger un peuple, 
ont frappé la France à la fois. Sa propre tradition lui est échappée, 
elle s'est oubliée elle-même. Et chaque jour, plus incertaine, plus pâle 
et plus fugitive, a flotté devant ses yeux la douteuse image du Droit. 

Ne cherchez pas pourquoi ce peuple va baissant, s'affaiblissant. 
N'expliquez pas sa décadence par des causes extérieures; qu'il n'accuse 
ni le ciel, ni la terre; le mal est en lui. 

Qu'une tyrannie insidieuse ait eu prise pour le corrompre, c'est 
qu'il était corruptible. Elle l'a trouvé faible, désarmé, tout prêt pour 
la tentation; il avait perdu de vue l'idée qui seule le soutenait; il 
allait, misérable aveugle, à tâtons dans la voie^iangeiise^, il ne voyait 
plus son étoile... Quelle? l'^astre de la victoire?... Non, le soleil de la 
justice et de la Révolution. 

Que les puissances de ténèbres aient travaillé par toute la terre 
pour éteindre la lumière de la France, opérer l'éclipsé du Droit, cela 
était naturel. Mais jamais, avec tous leurs efforts, elles n'y auraient 
réussi. L'étrange, c'est que les amis de la lumière ont aidé ses ennemis 
à la voiler et l'obscurcir. 

Le parti de la liberté a présenté, aux derniers temps, deux graves 
et tristes symptômes d'un mal intérieur. Qu'il permette à un ami, à 
un solitaire, de lui dire toute sa pensée. 

Une main perfide, odieuse, la main de la mort, s'est offerte à lui, 
avancée vers lui, et il n'a point retiré la sienne. Il a cru que les 
ennemis de la liberté religieuse pouvaient devenir les amis de la 
liberté politique. Vaines distinctions scolastiques, qui lui ont troublé 
la vue. Liberté, c'est liberté. 

Et pour plaire à l'ennemi, il a renié l'ami... Que dis-je? son 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



propre père, le grand dix-huitième siècle. Il a oublié que ce siècle a 
fondé la liberté sur l'affranchissement de l'esprit, jusque-là lié par la 
chair, lié par le principe matériel de la double incarnation théologique 
et politique, sacerdotale et royale. Ce siècle, celui de l'esprit, abolit 
les dieux de chair dans l'État, dans la religion, en sorte qu'il n'y eût 
plus d'idole, et qu'il n'y eût de dieu que Dieu. 

Et pourquoi des amis sincères de la liberté ont-ils pactisé avec 
le parti de la tyrannie religieuse ? c'est parce qu'ils s'étaient réduits à 
une faible minorité. Ils ont été étonnés de leur petit nombre, et 
n'ont osé repousser les avances d'un grand parti qui semblait s'offrir 
à eux. 

Nos pères n'ont point agi ainsi. Ils ne se sont jamais comptés. 
Quand Voltaire enfant entra, sous Louis XIV même, dans la péril- 
leuse carrière de la lutte religieuse, il paraissait être seul. Seul était 
Rousseau, au milieu du siècle, quand il osa, dans la dispute des 
chrétiens et des philosophes, poser le dogme nouveau... Il était seul; 
le lendemain, le monde entier fut à lui. 

Si les amis de la liberté voient leur nombre décroître, c'est qu'ils 
l'ont voulu eux-mêmes. Plusieurs se sont fait un système d'épuration 
progressive, de minutieuse orthodoxie, qui vise à faire d'un parti une 
secte, une petite église. On rejette ceci, puis cela; on abonde en 
restrictions, distinctions, exclusions. On découvre chaque jour 
quelque nouvelle hérésie. 

De grâce, disputons moins sur la lumière du Thabor, comme 
faisait Byzarice assiégée. Mahomet II est aux portes. 

De même que, les sectes chrétiennes se multipliant, il y eut des 
jansénistes, des molinistes, etc., et il n'y eut plus de chrétiens, les 
sectes de la Révolution annulent la Révolution; on se refait consti- 
tuant, girondin, montagnard; plus de révolutionnaire. 

On fait peu de cas de Voltaire, on rejette Mirabeau, on exclut 
madame Roland. Danton même n'est pas orthodoxe... Quoi! il ne 
restera donc que Robespierre et Saint-Just? 

Sans méconnaître ce qu'il y eut dans ces hommes, sans vouloir 
les juger encore, qu'il suffise ici d'un mot : si la Révolution exclut, 
condamne leurs prédécesseurs, elle exclut précisément ceux qui lui 
donnèrent prise sur le genre humain, ceux qui -firent un moment le 
monde entier révolutionnaire. Si elle déclare au monde qu'elle s'en 
tient à ceux-ci, si elle ne lui montre sur son autel que l'image de ces 
deux apôtres, la conversion sera lente, la propagande française n'est 
pas fort à craindre, les gouvernements absolus peuvent parfaitement 
dormir. 

Fraternité! fraternité! ce n'est pas assez de redire le mot... Il 
faut, pour que le monde nous vienne, comme il fit d'abord, qu'il nous 



PRÉFACE DE 1847 u 



voie un cœur fraternel. C'est la traternité de l'amour qui le gagnera, 
et non celle de la guillotine. 

Fraternité? Eh! qui n'a dit ce mot depuis la création ? Croyez- 
vous qu'il ait commencé par Robespierre ou Mably ? 

Déjà, la cité antique parle de fraternité; mais elle ne parle qu'aux 
citoyens, aux hommes; l'esclave est une chose. Ici la fraternité est 
exclusive, inhumaine. 

Quand les esclaves ou affranchis gouvernent l'Empire, quand ils 
s'appellent Térence, Horace, Phèdre, Épictète, il est difficile de ne pas 
étendre la fraternité à l'esclavage. « Soyez frères », dit le christianisme. 
Mais, pour être frère, il faut être; or^ l'homme n'est pas encore; le 
droit et la liberté constituent seuls la vie de l'homme. Un dogme qui 
ne les donne pas n'est qu'une fraternité spéculative entre zéro et zéro. 

« La fraternité, ou la mort », a dit plus tard la Terreur. Encore 
fraternité d'esclaves. Pourquoi y joindre, par une dérision atroce, le 
saint nom de la liberté ? 

Des frères qui se fuient, qui pâlissent à se regarder en face, qui 
avancent, qui retirent une main morte et glacée... Spectacle odieux, 
choquant. Si quelque chose doit être libre, c'est le sentiment 
fraternel. 

La liberté seule, fondée au dernier siècle, a rendu possible la 
fraternité. La philosophie trouva l'homme sans droit, c'est-à-dire nul 
encore, engagé dans un système religieux et politique, dont l'arbitraire 
était le fond. Et elle dit : « Créons l'homme, qu'il soit par la liberté... » 
Créé à peine, il aima. 

C'est par la liberté encore que notre temps, réveillé, rappelé à sa 
vraie tradition, pourra à son tour commencer son œuvre. Il n'écrira 
pas dans la loi : « Sois mon frère, ou meurs! » Mais par une culture 
habile des meilleurs sentiments de l'âme humaine, il fera que tous, 
sans le dire, veuillent être frères en effet. L'État sera ce qu'il doit être, 
une initiation fraternelle, une éducation, un constant échange des 
lumières spontanées d'inspiration et de foi qui sont dans la foule, et 
des lumières réfléchies de science et de méditation qui se trouvent 
chez les penseurs. 

Voilà l'œuvre de ce siècle. Puisse-t-il donc enfin s'y mettre sérieu- 
sement! 

Il serait triste vraiment qu'au lieu de rien faire lui-même, il passât 
le temps à blâmer le plus laborieux des siècles, celui auquel il doit 
tout. Nos pères, il faut le répéter, firent ce qu'il fallait faire alors, 
commencèrent précisément comme il fallait commencer. 

Ils trouvèrent l'arbitraire dans le ciel et sur la terre, et ils com- 
mencèrent le droit. 

Us trouvèrent l'individu désarmé, nu, sans garantie, confondu, 



in HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



perdu dans une apparente unité, qui n'était qu'une mort commune. 
Pour qu'il n'eût aucun recours, même au suprême tribunal, le dogme 
religieux l'enveloppait en même temps dans la solidarité d'une faute 
qu'il n'avait pas faite; ce dogme, éminemment charnel, supposait que, 
du père au fils, l'injustice passe avec le sang. 

Il fallait, avant toute chose, revendiquer le droit de l'homme si 
cruellement méconnu, rétablir cette vérité, trop vraie, et pourtant 
obscurcie : « L'homme a droit, il est quelque chose-, on ne peut le nier, 
l'annuler, même au nom de Dieu; il répond, mais pour ses actions, 
pour ce qu'il fait de mal ou de bien. » 

Ainsi disparaît du monde la fausse solidarité. L'injuste transmis- 
sion du bien, perpétuée dans la noblesse; l'injuste transmission du mal, 
par le péché originel, ou laN^étrissure civile des descendants du cou- 
pable. La Révolution les efface. 

Est-ce là, hommes de ce temps, ce que vous taxez d'individua- 
lisme, ce que vous appelez un droit égoïste?... 

Mais songez donc que, sans ce droit de l'individu qui seul l'a 
constitué, l'homme n'était pas, n'agissait pas, donc, ne pouvait frater- 
niser. Il fallait bien abolir la fraternité de la mort, pour fonder celle de 
la vie. 

Ne parlez pas d'égoïsme. L'histoire répondrait ici, tout autant que 
la logique. C'est au premier moment de la Révolution, au moment où 
elle proclame le droit de l'individu, c'est alors que l'âme de la France, 
loin de se resserrer, s'étend, embrasse le monde entier d'une pensée 
sympathique, alors qu'elle offre à tous la paix, veut mettre en commun 
entre tous son trésor, la liberté. 

Il semble que le moment de la naissance, l'entrée d'une vie 
douteuse encore, est pour tout être celui d'un légitime égoïsme; le 
nouveau-né, nous le voyons, veut durer, vivre, avant tout... 

Ici, il n'en fut pas de même. 

La jeune liberté française, lorsqu'elle ouvrit les yeux au jour, 
lorsqu'elle dit le premier mot qui ravit toute créature nouvelle : « Je 
suis! » eh bien! alors même, sa pensée ne fut point limitée au moi, 
elle ne s'enferma pas dans une joie personnelle, elle étendit au genre 
humain sa vie et son espérance; le premier mouvement qu'elle fit dans 
son berceau, ce fut d'ouvrir des bras fraternels. « Je suis! dit-elle à 
tous les peuples; ô mes frères, vous serez aussi! » 

Ce fut sa glorieuse erreur, sa faiblesse touchante et sublime : la 
Révolution, il faut l'avouer, commença par aimer tout. 

Elle alla jusqu'à aimer son ennemi, l'Angleterre. 

Elle aima, s'obstina longtemps à sauver la royauté, la clef de 
voûte des abus qu'elle venait démolir. Elle voulait sauver l'Église : 
elle tâchait de rester chrétienne, s'aveuglant volontairement sur la 



PRÉFACE DE 1847 un 



contradiction du vieux principe, la Grâce arbitraire, et du nouveau, la 
Justice. 

Cette sympathie universelle qui, d'abord, lui fit adopter, mêler 
indiscrètement tant d'éléments contradictoires, la menait à l'inconsé- 
quence, à vouloir et ne pas vouloir, à faire, défaire en même temps. 
C'est l'étrange résultat de nos premières assemblées. 

Le monde a souri sur cette œuvre; qu'il n'oublie pas cependant 
que ce qu'elle eut de discordant, elle le dut en partie à la sympathie 
trop facile, à la bienveillance indistincte qui fit le premier caractère de 
notre Révolution. 

Génie profondément humain! j'aime à le suivre, à l'observer dans 
ces admirables fêtes où tout un peuple, à la fois acteur et témoin, 
donnait, recevait l'élan de l'enthousiasme moral, où chaque cœur 
grandissait de toute la grandeur de la France, d'une Patrie qui, pour 
son droit, proclamait le droit de l'Humanité. 

A la fête du 14 juillet 1792, parmi les saintes images de la Liberté, 
de la Loi, dans la procession civique où figuraient avec les magistrats, 
les représentants, les veuves et les orphelins des morts de la Bastille, 
on voyait divers emblèmes, ceux des métiers utiles aux hommes, des 
instruments d'agriculture, des charrues, des gerbes, des branches 
chargées de fruits; ceux qui les portaient étaient couronnés d'épis et 
de pampres verts. Mais on en voyait aussi d'autres en deuil, cou- 
ronnés de cyprès; ils portaient une table couverte d'un crêpe, et sous 
le crêpe, un glaive voilé, celui de la Loi... Touchante image! la Justice 
qui montrait son glaive en deuil, ne se distinguait plus de l'Humanité 
elle-même. 

Un an après, le 10 août 1793, une fête tout autre fut célébrée, 
celle-ci héroïque et sombre. Mais la loi s'était mutilée, le pouvoir 
législatif avait été violé, le pouvoir judiciaire, sans garantie, annulé, 
était serf de la violence. On n'osa plus montrer le glaive; l'œil ne 
l'aurait plus supporté. 

Une chose qu'il faut dire à tous, qu'il est trop facile d'établir, c'est 
que l'époque humaine et bienveillante de notre Révolution a pour 
acteur le peuple même, le peuple entier, tout le monde. Et l'époque 
des violences, l'époque des actes sanguinaires où plus tard le danger la 
pousse, n'a pour acteur qu'un nombre d'hommes minime, infiniment 
petit. 

Voilà ce que j'ai trouvé, constaté et vérifié, soit par les témoi- 
gnages écrits, soit par ceux que j'ai recueillis de la bouche des 
vieillards. 

Elle restera, la parole d'un homme du faubourg Saint-Antoine : 
« Nous étions tous au 10 août, et pas un au 2 septembre. » 

Une autre chose que cette histoire mettra en grande lumière, et 

LIT. 296. — J. mCBILET. — BISTOmi OK LA FÉVOLUTIO!» «AHÇilSI. — ta. J. RODrr ET c'». INTR. S 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



qui est vraie de tout parti, c'est que le peuple valut généralement 
beaucoup mieux que ses meneurs. Plus j'ai creusé, plus j'ai trouvé que 
le meilleur était dessous, dans les profondeurs obscures. J'ai vu aussi 
que ces parleurs brillants, puissants, qui ont exprimé la pensée des 
masses, passent à tort pour les seuls acteurs. Ils ont reçu l'impulsion 
bien plus qu'ils ne l'ont donnée. L'acteur principal est le peuple. Pour 
le retrouver, celui-ci, le replacer dans son rôle, j'ai dû ramener à leurs 
proportions les ambitieuses marionnettes dont il a tiré les fils, et dans 
lesquelles, jusqu'ici, on croyait voir, on cherchait le jeu secret de 
l'histoire. 

Ce spectacle, je dois l'avouer, m'a frappé moi-même d'étonnement. 
A mesure que je suis entré profondément dans cette étude, j'ai vu que 
les chefs de parti, les héros de cette histoire convenue, n'ont ni prévu, 
ni préparé, qu'ils n'ont eu l'initiative d'aucune des grandes choses, 
d'aucune spécialement de celles qui furent l'œuvre unanime du peuple 
au début de la Révolution. Laissé à lui-même, dans ces moments 
décisifs, par ses prétendus meneurs, il a trouvé ce qu'il fallait faire, et 
l'a accompli. 

Grandes et surprenantes choses! Mais le cœur qui les fit fut bien 
plus grand!... Les actes ne sont rien auprès. Cette richesse de cœur 
fut telle alors, que l'avenir, sans crainte de trouver le fond, peut y 
puiser à jamais. Tout homme qui en approchera, s'en ira plus homme. 

Toute âme abattue, brisée, tout cœur d'homme ou de nation, n'a, 
pour se relever, qu'à regarder là; c'est un miroir où chaque fois que 
l'humanité se voit, elle se retrouve héroïque, magnanime, désinté- 
ressée ; une pureté singulière qui craint l'or comme la boue, est alors 
la gloire de tous. 

Je donne aujourd'hui l'époque unanime, l'époque sainte où la 
nation tout entière, sans distinction de parti, sans connaître encore 
(ou bien peu) les oppositions de classes, marcha sous un drapeau 
fraternel. Personne ne verra cette unité merveilleuse, un même cœur 
de vingt millions d'hommes, sans en rendre grâces à Dieu. Ce sont les 
jours sacrés du monde, jours bienheureux pour l'histoire. Moi, j'ai eu 
ma récompense, puisque je les ai racontés... Jamais, depuis ma 
Pucelle d'Orléans, je n'avais eu un tel rayon d'en haut, une si lumi- 
neuse échappée du ciel... 

Et comme tout se mêle en la vie, pendant que j'avais tant de bon- 
heur à renouveler la tradition de la France, la mienne s'est rompue 
pour toujours. J'ai perdu celui qui si souvent me conta la Révolution, 
celui qui était pour moi l'image et le témoin vénérable du grand siècle, 
je veux dire du di.x-huitième. J'ai perdu mon père, avec qui j'avais 
vécu toute ma vie, quarante-huit années. 

Lorsque cela m'est arrivé, je regardais, j'étais ailleurs, je réalisais 



PRÉFACE DE JS47 lv 



à la hâte cette œuvre si longtemps rêvée. J'étais au pied de la Bastille, 
je prenais la forteresse, j'arborais sur les tours l'immortel drapeau... 
Ce coup m'est venu, imprévu, comme une balle de la Bastille... 

Plusieurs de ces graves questions, qui m'obligeaient de sonder si 
profondément ma foi, elles se sont débattues en moi dans la plur grave 
circonstance de la vie humaine entre la mort et les tunérailles, lorsque 
celui qui survivait, mort déjà pour une part, siégeait, jugeaiv entre 
deux mondes. 

Puis, j'ai repris mon chemin jusqu'au terme de cette œuvre, plein 
de mort et plein de vie, m'efforçant de tenir mon cœur au plus près de 
la justice, m'affermissani dans ma foi par mes pertes et mes espé- 
rances, me serrant, à mesure que mon foyer se brisait, au foyer de la 
patrie. 



il janvier 1847, 



PRÉFACE DE 1868 



Cette œuvre laboHeuse, qui a rempli huit années de ma vie, n'a 
pas eu la bonne fortune des improvisations venues en temps paisible. 
Elle a été écrite en plein événement. 

Deux volumes parurent en Février. Ils donnaient le récit des plus 
belles journées de la Révolution, crédule encore, fraternelle et clémente, 
comme a été sa jeune sœur de 1848. Ils furent accueillis aux célèbres 
banquets de cette époque. 

Des faits cruels survinrent. Je ne lâchai pas prise. Trois volumes 
parurent en i85o. Toute voix littéraire s'était tue; toute vie semblait 
interrompue. Ne voyant que ma tâche, au fond de nos archives, 
travaillant seul encore sur les ruines d'un monde, je pus croire un 
moment que je restais le dernier homme. 

Quittant Paris au 2 Décembre, n'emportant d'autre bien que les 
matériaux de mes derniers volumes, les documents de la Terreur, je 
les écrivis près de Nantes, en grande solitude, à la porte de la Vendée. 

Ainsi, contre vents et marée, à travers tout événement, elle alla 
jusqu'au bout, saignante, vivante d'autant plus,*une d'âme et d'esprit, 
sans que les dures traverses du sort l'aient fait dévier de sa ligne 
première. Les obstacles, bien loin d'arrêter, y aidèrent. Dans une 
vieille maison transparente que perçaient les grandes pluies, en janvier 
i853, j'écrivais sur le même mois correspondant de la Terreur : « Je 
plonge avec mon sujet dans la nuit et dans l'hiver. Les vents acharnés 
de tempêtes qui battent mes vitres depuis deux mois sur ces collines 
de Nantes, accompagnent de leurs voix, tantôt graves, tantôt déchi- 
rantes, mon Dies irœ de 93. Légitimes harmonies 1 Je dois les remer- 
cier. Ce qu'elles m'ont dit souvent dans leurs fureurs apparentes, dans 
leurs aigres sifflements, dans le cliquetis sinistrement gai dont la 
grêle frappait mes fenêtres, c'était la chose forte et bonne, que tous ces 
semblants de mort n'étaient nullement la mort, mais la vie tout au 
contraire, le futur renouvellement... » 



PRÉFACE DE 1868 lvh 



Au bout de quinze années, après le grand travail que je dus à 
l'ancienne France, je rentre en celle-ci, la France de la Révolution. 
J'y rentre comme en un foyer de famille délaissé quelque temps. 
Mais changé ? nullement. Refroidi ? point du tout. 

Épreuve singulière de se revoir ainsi au bout de tant d'années, de 
comparer les temps. Qu'étais-je ? et qu'étions-nous (nous France), et 
qu'est-ce que nous sommes devenus? 

Contenons notre cœur. Quelles que soient nos tristesses, d'un 
regard net et ferme observons la situation. 

La dureté du temps a brisé bien des choses, mais elle a aussi 
profité. Nous avons compris à la longue ce qu'on démêlait peu en 48. 
Toutes les grandes questions se présentaient alors d'ensemble, impa- 
tientes, sans égard à leur ordre logique et naturel. Nous exagérions 
les nuances qui nous divisaient. Un grand progrès s'est fait sous ce 
rapport. Sans nous dédire en rien ni changer de langage, nous tous, 
enfants divers de la Révolution, nous concordons en elle, nous rappro- 
chons de l'unité. 

I* Les choses ont repris leur véritable perspective, et tous sont 
revenus à la tradition nationale. Nul de nous aujourd'hui qui ne voie 
dans la Liberté la question souveraine. La question économique qui lui 
fit ombre, est une conséquence, un approfondissement essentiel de la 
Liberté. Mais celle-ci précède tout, doit couvrir et protéger tout. 

2" La question religieuse paraissait secondaire. Nos avertissements 
touchaient peu. En vain les Bossuet, les de Maistre disaient hautement 
aux nôtres la profonde union des deux autorités. Ils l'ont sue un peu 
tard. Il leur a bien fallu s'éveiller en voyant le couvent près de la 
caserne, ces monuments jumeaux qui couronnent aujourd'hui les hau- 
teurs des grandes villes, et proclament la coalition. 

3° Point de guerre. Sur cela encore, nous sommes unanimes. Dans 
!e travail immense où la France s'est engagée, elle a bien autre chose 
à faire. Elle est ravie de voir une Italie, une Allemagne, et les salue du 
cœur. Un point considérable, c'est que des deux côtés, les vaillants 
dédaignent la guerre, sachant que ce n'est plus une affaire de vaillance, 
mais de pure mécanique entre Delvigne et Chassepot. 

4* Ce qui pourra sembler un peu bizarre à l'avenir, c'est que nos 
dissidences en 48, les plus âpres peut-être, étaient relatives au passé, 
historiques, archéologiques. Ces débats se mêlaient à l'actualité. On 
s'identifiait à ces lugubres ombres. L'un était Mirabeau, Vergniaud, 
Danton, un autre Robespierre. Nous gardons aujourd'hui nos sym- 
pathies sans doute à tel ou tel héros de la Révolution. Mais nous les 
jugeons mieux. Nous les voyons d'ensemble, nullement opposés et se 
donnant la main. Si quelques-uns de nous s'acharnent à ces débats, 
en revanche, une grande France, née depuis 48, un demi-million 



LTin 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



d'hommes, qui lisent, pensent et sont l'avenir, regardent tout cela 
comme chose curieuse, mais hors de toute application, avec des cir- 
constances tellement différentes. 

L'histoire contestée des vieux temps s'est, d'année en année, 
éclaircie d'elle-même par tant de documents livres à la publicité. Mais 
nous autres historiens nous y avons fait quelque chose. Prenant 
chacun un point de vue, nous l'avons mis (par nos exagérations mêmes) 
îtn pleine lumière. Il est intéressant de voir combien cette diversité a 
servi. Je voudrais qu'une main habile esquissât l'histoire de l'histoire, 
je veux dire le progrès qui s'est fait dans nos études sur la Révolution. 

La tirer de 89, c'est en faire un effet sans cause. La faire partir de 
Louis XV, c'est l'expliquer bien peu encore. Il faut creuser beaucoup 
plus loin. C'est toute la vie de la France qui en prépare, en fait com- 
prendre le drame final. De moins en moins obscure, elle devient touie 
lumineuse au xvni* siècle, qui, loin d'être un chaos, ordonne, écrit splen- 
didement notre Credo moderne, que la Révolution entreprend d'appli- 
quer. Labeur très long. J'en ai été payé quand (dans mon Louis XV, 
vers lySo) j'ai eu la joie de donner fort simplement ce Credo de 
lumière. En face, je posai les ténèbres, la Conspiration de famille. Dès 
le ministère de Fleury, l'intrigue espagnole-autrichienne et catholico- 
monarchique se noue par les parentés, mariages, etc. Le premier effet 
fut le règne de Marie-Thérèse à Versailles et la guerre de Sept Ans 
qui enterra la France, donna le monde à l'Angleterre. Le second effet 
fut le règne de Marie-Antoinette, l'explosion tardive (si tardive!) de 89. 

Ceux qui veulent se persuader que cet événement immense' fut 
l'œuvre d'un parti, un complot d'Orléans, un mouvement factice 
qu'imposa Paris à la France, n'ont qu'à ouvrir les cent volumes in- 
folio des Cahiers, les vœux des provinces, leurs instructions aux 
députés de la Constituante. Du moins qu'ils prennent connaissance 
des extraits des Cahiers, si bien résumés par Chassin. 

Dans mon premier volume (1847), j'avais indiqué à quel point les 
idées d'intérêt, de bien-être, qui ne peuvent manquer en nulle 
Révolution, en la nôtre pourtant sont restés secondaires, combien il 
faut la tordre, la fausser, pour y trouver déjà les systèmes d'aujour- 
d'hui. Sur ce point, le beau livre de Quinet confirme le mien. Oui, la 
Révolution fut désintéressée. C'est son côté sublime et son signe divin . 

Brillant éclair au ci^el. Le monde en tressaillit. L'Europe délira à 
la prise de la Bastille; tous s'embrassaient (et dans Pétersbourgmême) 
sur les places publiques. Inoubliables jours! Qui suis-je pour les avoir 
contés? Je né sais pas encore, je ne saurai jamais comment j'ai pu les 
reproduire. L'incroyable bonheur de retrouver cela si vivant, si 
brûlant, après soixante années, m'avait grandi le cœur d'une joie 
héroïque, et mon papier semblait enivré de mes larmes. 



PRÉFACE DK 1868 



De cette âme agrandie il m'a été donné d'embrasser l'infini de la 
Révolution, de la refaire dans la variété de ses âges, de ses points de 
vue. C'eût été lui faire tort que d'en adopter un, de dénigrer le reste. 
Les opposés y concordent au fond. La grande âme commune, en 
chaque parti qui la révèle, est sentie, est comprise par des peuples 
divers, et le sera par d'autres générations dans l'avenir. Ce sont autant 
de langues que la Révolution, ce grand prophète, a parlées pour toute 
la terre. Chacun avait son droit, et devait être reproduit. 

Enfermer la Révolution dans un club,^'est chose impossible. Le 
travail infini, la passion sincère de Louis Blanc n'y a pas réussi. Mettre 
cet océan dans la petite enceinte du cloître jacobin! vaine entreprise. 
Elle déborde de toutes parts. Elle y eut sa police contre la trahison, 
son œil, son gardien vigilant. Mais sa vraie force active, la Montagne 
elle-même en ses plus grands acteurs qui discouraient fort peu, ne 
siégeait pas aux Jacobins. 

Le temps, qui peu à peu dit tout, et la publication des documents, 
ne permettent plus d'être exclusif. L'apologie de la Gironde, si 
véhémente dans Lanfrey, aujourd'hui ne semble que juste. Une voix 
sortie de la mort même, la voix testamentaire de Pétion, Buzot, enfin 
s'est fait entendre (1866). Qui osera contredire maintenant? 

Tel était l'esprit de système que nos Robespierristes mettaient la 
Montagne même en jugement. Ils poursuivaient Danton. Villiaumé, 
Esquiros (dans son livre éloquent) le défendirent, et les actes encore 
mieux. Publiés récemment par Bougeart, Robinet, ils le couvrent 
aujourd'hui, absolvent sa grande mémoire. 

On commence à voir clair, à mieux connaître la Montagne, que 
cachait jusqu'ici ce débat des individus. Les deux cents députés en 
mission, trop oubliés, reparaissent dans leur grandeur, dans leur 
indicible énergie qui fit notre salut. Deux médecins de vingt-cinq ans, 
Baudot, Lacoste, reprennent leur laurier de conquérants du Rhin. 
L'organisateur de la guerre (héros lui-même à Wattignies), le digne et 
bon Carnot nous est rendu enfin par la main de son fils. Les purs entre 
les purs, Romme, les cinq amis qui, les derniers, en prairial, ont signé 
et scellé la Révolution de leur sang, reparaissent en un livre qui m'a 
fait frissonner, celui de Claretie, si brûlant, cruellement vrai. 

Les temps faibles ne comprendront plus comment, parmi ces 
tragédies sanglantes, un pied dans la mort même, ces hommes extra- 
ordinaires ne rêvaient qu'immortalité. Jamais tant d'idées organiques, 
tant de créations, tant de souci de l'avenir! une tendresse inquiète pour 
la postérité ! Et tout cela, non pas comme on le croit, après les grands 
périls, mais au fort de la crise. Le livre de Despo'is {Vandalisme révolu- 
tionnaire) inaugure admirablement pour cet âge une histoire nouvelle, 
celle de ses créations. 



u 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



J'ai mieux compris le mot du vénérable Lasteyrie. Lui parlant de 
ces temps et de l'impression qu'il en eut (lui fort exposé, en péril), j'en 
tirai ce mot seul : « Monsieur, c'était très beau ! — Mais vous pouviez 
périr? Vous cachiez-vous? — Moi, point. J'allais, j'errais en France. 
J'admirais... Oui, c'était très beau. » 

La Révolution, a-t-on dit, a eu un tort. Contre le fanatisme 
vendéen et la réaction catholique elle devait s'armer d'un Credo de 
secte chrétienne, se réclamer de Luther ou Calvin. 

Je réponds : Elle c\)^ abdiqué. Elle n'adopta aucune Église. 
Pourquoi? C'est qu'elle était une Église elle-même. 

Comme agape et Communioji^ rien ne fut ici-bas comparable à 90, 
à l'élan des Fédérations. L'absolu, l'infini du Sacrifice en sa gran- 
deur, le don de soi qui ne réserve rien, parut au plus sublime dans 
l'élan de 92 : guerre sacrée pour la paix, pour la délivrance du monde. 

« Les symboles ont manqué? » Mais toute religion met des siècles 
à se faire les siens. La foi est tout; la forme est peu. Qu'importe le 
parement de l'autel? 

Il subsiste toujours, l'autel du Droit, du Vrai, de l'éternelle 
Raison. Il n'a pas perdu une pierre, et il attend tranquillement. Tel 
que nos philosophes, tel que nos grand légistes le bâtirent, solide, 
autant que les calculs de Laplace et de Lagrange qui y posèrent la loi 
du temps. 

Qui ne le reconnut? n'y sentit Dieu?... Quel cercle on vit autour? 
Le monde américain y fut en Thomas Payne, la Pologne en Kosciusko. 
Le maître du Devoir (ce roc de la Baltique), Kant s'émut. On y vil 
pleurer le vieux Klopstock, et ce fier enfant, Beethoven. 

Le grand stoïcien Fichte, au plus cruel orage, ne s'en détacha pas. 
Il nous resta fidèle. En plein gS, il publia son livre sur l'immuable 
droit de la Révolution. 

Cela lui fut compté. Il en garda ce cœur d'acier, qui, après léna, 
releva l'Allemagne, prépara le réveil du monde, opposant à la force 
une force plus grande, l'Idée, — et, devant l'ennemi, enseignant la 
victoire du Droit, contre lequel on ne prescrit jamais. 

Un mot sur la manière dont ce livre se fit. 

Il est né du sein des Archives. Je l'écrivis six ans (i845-i85o) dans 
oe dépôt central, où j'étais chef de la section historique. Après le 
2 Décembre, j'y mis deux ans encore, et l'achevai aux archives de 
Nantes, tout près de la Vendée, dont j'exploitais aussi les précieuses 
collections. 

Armé des actes mêmes, dss pièces originales et manuscrites, j'ai 
dû juger les imprimés et surtout les mémoires qui sont des plaidoyers, 
parfois d'ingénieux pastiches (exemple, ceux que Roche a faits pour 
Levasseur) 



PHEFACK DE 1868 m 

J'ai jugé jour par jour le Moniteur, que suivent trop MM. Thiers, 
l-amartine et Louis Blanc. 

Dés l'origine, il est arrangé, corrigé chaque soir, par les puissants 
du jour. Avant le 2 Septembre, la Gironde l'altère, et le 6, la Com- 
mune. De même en toute grande crise. Les procès-verbaux manuscrits 
des Assemblées illustrent tout cela, démentent le Moniteur, et ses 
copistes, {'Histoire parlementaire, et autres, qui souvent estropient 
encore ce Moniteur estropié. 

Un très rare avantage qu'aucun dépôt du monde ne présenterait 
peut-être au même degré, c'est que je trouvais dans les nôtres, pour 
chaque événement capital, des récits très divers et de nombreux détails 
qui se complètent et se contrôlent. 

Pour les Fédérations, j'ai eu des récits par centaines, venus 
d'autant de villes et de villages [Archives centrales). Pour les grandes 
tragédies du Paris révolutionnaire, le dépôt de VHôtel de Ville m'en 
ouvrait le foyer aux registres de la Commune; et la Préfecture de police 
m'en donnait h variété divergente dans les procès-verbaux de nos 
quarante-huit Sections. 

Pour le gouvernement, les Comités de Salut public et de Sûreté 
générale, j'avais sous les yeux tout ce qu'on a de leurs registres et j'y ai 
trouvé par jour la chronologie de leurs actes. 

On m'a blâmé parfois d'avoir cité trop rarement. Je l'aurais fait 
souvent, si mes sources ordinaires avaient été des pièces détachées. 
Mais mon soutien habituel, ce sont ces grandes collections où tout se 
suit dans un ordre chronologique. Dès que je date un fait, on peut 
retrouver à l'instant ce fait à sa date précise au registre, au carton où 
je l'ai pris. Donc, j'ai dû citer rarement. Pour les choses imprimées et 
les sources vulgaires, les renvois peu utiles ont l'inconvénient de 
couper le récit ou le fil des idées. C'est une vaine ostentation d'émailler 
constamment sa page de ces renvois à des livres connus, à des bro- 
chures de j-.etite importance et d'attirer l'attention là-dessus. Ce qui 
donne autorité au récit, c'est sa suite, sa cohésion, plus que la multi- 
tude des petites curiosités bibliographiques. 

Pour tel fait capital, mon récit, identique aux actes mêmes, est 
aussi immuable qu'eux. J'ai fait plus que d'extraire, j'ai copié de ma 
main (et sans y employer personne) les textes dispersés, et les ai réunis. 
Il en est résulté une lumière, une certitude, auxquelles on ne changera 
rien. Qu'on m'attaque sur le sens des faits, c est bien. Mais on devra 
d'abord reconnaître qu'on tient de moi les faits dont on veut user 
contre moi. 

Ceux qui ont des yeux et savent voir, remarqueront très bien que 
ce récit, quelquefois trop ému peut-être et orageux, n'est pourtant 
jamais trouble, point vague, point flottant dans les vaines généralités. 
tn. 291. — j. ■icHU.tT. — BLSToiHi Di LA iitvoi.uTia.'* rRA.iÇAisi. — io. I. Rourr k c". imt«. t 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Ma passion elle-même, l'ardeur que j'y mettais, ne s'en seraient point 
contentées. Elles cherchaient, voulaient le propre caractère, la 
personne, l'individu, la vie très spéciale de chaque acteur. Les person- 
nages ici ne sont nullement des idées, des systèmes, des ombres politi- 
ques ; chacun d'eux a été travaillé, pénétré, jusqu'à rencontrer l'homme 
intime. Ceux mêmes qui sont traités sévèrement, sous certains rap- 
ports, gagnent à être connus à ce point, atteints dans leur humanité. Je 
n'ai point flatté Robespierre. Eh bien, ce que j'ai dit de sa vie inté- 
rieure, du menuisier, de la mansarde, de l'humide petite cour qui, dans 
sa sombre vie, mit pourtant un rayon, tout cela a touché, et tel de mes 
amis, de parti tout contraire, m'avoua qu'en lisant il en versa des 
larmes. 

Nul de ces grands acteurs de la Révolution ne m'avait laissé froid. 
N'ai-je pas vécu avec eux, n'ai-je pas suivi chacun d'eux, au fond de sa 
pensée, dans ses transformations, en compagnon fidèle? A la longue, 
j'étais un des leurs, un familier de cet étrange monde. Je m'étais fait 
la vue à voir parmi ces ombres, et elles me coimaissaient,, je crois. 
Elles me voyaient seul avec elles dans ces galeries, dans ces vastes 
dépôts rarement visités. Je trouvais quelquefois le signet à la place où 
Chaumette ou tel autre le mit au dernier jour. Telle phrase, dans le 
rude registre des Cordeliers, ne s'est pas achevée, coupée brusquement 
par la mort. La poussière du temps reste. Il est bon de la respirer, 
d'aller, venir, à travers ces papiers, ces dossiers, ces registres. Ils ne 
sont pas muets, et tout cela n'est pas si mort qu'il semble. Je n'y 
touchais jamais sans que certaine chose en sortît,s'éveillât... C'est l'âme. 

En vérité, je méritais cela. Je n'étais pas auteur. J'étais à cent 
lieues de penser au public, au succès: j'aimais, et voilà tout. J'allais 
ici et là, acharné et avide; j'aspirais, j'écrivais cette âme du tragique 
passé. 

Cela fut fort senti, et d'hommes de nuances diverses : Déranger, 
Ledru-RoUin, Proudhon. 

Béranger avait eu contre moi des préventions, et il en revint tout 
à fait. Il dit de cette histoire : « Pour moi, c'est livre saint. » 

Proudhon savait combien je goûtais peu la plupart de ses para- 
doxes; c'est de lui, cependant, que je reçus la lettre la plus forte, 
l'acceptation la plus complète de mon livre, celle du principe posé 
dans mon Introduction (1847): l'inconciliable opposition du Christia- 
nisme avec le Droit et la Révolution. Il l'a pleinement adopté dans son 
livre De la Justice (i858). 

Au beau jour des Fédérations, Camille Desmoulins fit la proposi- 
tion touchante et chimérique d'un pacte fédératif entre les écrivains 
amis de la Révolution. Il est sûr qu'entre nous, unis (malgré nos 
dissidences) par un fonds de principes communs, il y a une sorte de 



PRÉFACE DE 1868 uin 



parenté. Je l'ai plus que personne respectée. Je n'ai jamais répondu aux 
critiques des nôtres, quoiqu'elles tussent souvent un peu légères et que 
je pusse exercer des représailles faciles. 

J'ai fini mon Histoire de la Révolution en 53, et depuis cette 
époque jusqu'en 62, Louis Blanc dans la sienne, dans ses dix ou douze 
volumes, l'a attaquée avec une passion extraordinaire. On m'en aver- 
tissait; mais j'étais occupé d'achever V Histoire de France jusqu'en 89. 
J'ajournai la lecture et l'examen de Louis Blanc. Mon silence persévé- 
rant dut l'étonner et l'encourager fort. De volume en volume, ses vio- 
lentes critiques continuaient. Il triomphait à l'aise, s'étendait à plaisir, 
et se trouva enfin avoir réellement fait un gros livre sur mon livre. 

Je ne finis Louis XVI qu'à la fin de 1867. C'est en achevant ce 
volume que je revins à ma Révolution et m'occupai de celle de Louis 
Blanc. Je l'ouvris fort placidement, tout prêt à profiter de ses critiques, 
si elles étaient sérieuses. 

Je connaissais et son talent et son caractère honorable, ses para» 
doxes aussi, son papisme socialiste et sa tyrannie du travail au nom de 
la fraternité. Mais je l'avais peu vu sur le terrain de l'histoire. J'avoue 
que je fus saisi d'étonnement en voyant sa faveur, sa prédilection 
fantaisiste... pour qui?... pour l'intrigant Galonné!... — Galonné, 
excellent citoyen qui ne ruine la France que pour faire la Révolution, 
qui ne gorge la cour « que pour les conduire tous en riant au bord d'un 
abîme si profond qu'ils appelleraient de leurs vœux les nouveautés 
libératrices. » (II, 169.) Tout cela sans la moindre preuve. 

J'apprends des choses non moins fortes. Les Montagnards n'étaient 
nullement les violents (VII, 372). Sans doute c'étaient les modérés. 

Les Girondins, qui ont tant exalté Rousseau, ce sont les ennemis 
de Rousseau chez Louis Blanc. G'est la Gironde qui conniva au 
2 Septembre; elle en garde la tache de sang. 

Robespierre, au contraire, qui parla, dénonça, et avant (le i"), et 
pendant (le 2 même), en est pur, y est étranger. 

Hébert, dans son Père Duchesne, malgré ses constants appels 
au massacre, n'en est pas moins un continuateur des modérés, 
des Girondins. Gomment cela ? G'est qu'il est voltairien, égoïste 
et sensualisle, ennemi de Rousseau et du sensible Robespierre. 

Louis Blanc, assez doux pour le Roi, pour la Reine, le duc 
d'Orléans, clément pour le Glergé, est terrible, accablant pour Danton 
et les Girondins. En ces derniers, il voit la bourgeoisie qui lui fut si 
hostile au i5 mai 1848. Étrange confusion! La garde nationale du 
i5 mai détestait la guerre; au contraire, la Gironde la prêcha, et la fit, 
pour le salut des nations. Elle forgea des millions de piques, et mit 
les armes aux mains des pauvres. 

Il faut prendre largement le grand cours révolutionnaire, dans ses 



LXiT HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



deux manifestations utiles et légitimes, et de croisade, et de police, — 
les Girondins, les Jacobins. J'ai tâché de le faire. J'ai marqué forte- 
meni les torts des Girondins, leur tort d'avoir toujours repoussé la 
Montagne en Danton et Cambon, leur tort d'avoir, malgré leur pureté, 
subi l'impur mélange des tourbes royalistes qui, se glissant chez eux 
dans les départements, entravaient la Révolution. 

'.' n'ai point contesté les services immenses que rendit l'institution 
jacobine. J'ai même, mieux que personne, marqué et nuancé ses trois 
â^es si différents. Je n'ai point méconnu le terrible labeur, la grande 
volonté de Robespierre, sa vie si sérieuse. Là, je le trouve intéressant. 

Cela même est mon crime. Je crois que Louis Blanc m'aurait 
mieux pardonné toute ma politique contraire, mes attaques à son dieu, 
que m.on regard minutieux, l'observation exacte du saint des saints, le 
tort d'avoir vu de si près, décrit la petite chapelle, le féminin cénacle 
de Marthe, Marie, Madeleine, l'habit, le port, la voix, les lunettes, les 
tics de ce nouveau Jésus. 

Une chose nous sépare bien plus qu'il ne paraît, une chose 
profonde. Nous sommes de deux religions. 

Il est demi-chrétien à la façon de Rousseau et de Robespierre. 
L'Être suprême, l'Évangile, le retour à l'Église primitive (III, 2^): 
c'est ce Credo vague et bâtard par lequel les politiques croient atteindre, 
embrasser les partis opposés, philosophes et dévots. 
' La race et le tempérament ne sont pas peu non plus dans notre 
opposition. Il est né à Madrid. Il est Corse de mère. Français par son 
père (de Rodez). Il a la flamme sèche et le brillant des Méridionaux, 
avec un travail, une suite que ces races n'ont pas toujours. Il a étudié 
à Rodez, au pays des Bonald, des Frayssinous, qui nous fait tant de 
prêtres. Dans sa démocratie, il est autoritaire. 

S'il n'avait pas été aveuglé par sa passion, avant de reprendre son 
livre interrompu, il aurait dià se dire : 

a Peut-on à Londres écrire l'histoire du Paris révolutionnaire? » 
Cela ne se peut qu'à Paris. A Londres, il est vrai, il y a- une jolie 
collection de pièces françaises, imprimés, brochures «journaux, qu'un 
amateur, M. Groker, vendit 12.000 francs au Musée Britannique, et 
qu'on étend un peu depuis. Mais une collection d'amateur, des curio- 
sités détachées, ne remplacent nullement les grands dépôts officiels où 
tout se suit, où l'on trouve et les faits, et leur raison, où souvent un 
événement représenté vingt, trente, quarante fois, en ses versions diffé- 
rentes, peut être étudié, jugé et contrôlé. C'est ce que nous permettent 
les trois grands corps d'archives révolutionnaires de Paris. 

Il s'est persuadé, ce semble, que la fréquence des critiques en 
suppléait la profondeur. Il n'est aucun exemple dans l'histoire littéraire 
d'une attaque si persévérante, de page en page, pendant tant de 



PRÉFACE DE 1868 ur 



Tolumes. Je suis l'homme, après Robespierre, qui l'a certainement le 
plus occupe'. J'ai eu ce don de ne point le lasser. J'admire les grandes 
passions. La sienne est véritablement intarissable, infatigable. Elle 
revient sans cesse, à propos, sans propos, sur les faits, sur le sens des 
faits, les moindres misères, enfin tout. 

Il dit parfois des choses un peu bien fortes, par exemple, «que j'ai 
oublie' tous les devoirs de l'historien ». Parfois, il me loue {c'est le pis); 
quelque part il me trouve « un pénétrant génie »; mais avec ce génie 
j'ai si peu pénétré qu'à chacun des grands jours de la Révolution, j'ai 
tout brouillé, me suis mépris complètement. 

Je pourrais dire pourtant, ayant exhumé tant de choses, donné 
tant de secours et à lui et à tous, je pourrais dire : « Ces fameuses jour- 
nées, qui les savait sans moi ? » 

Au massacre du Champ-de-Mars (17 juillet 91), j'ai tiré des 
Archives de la Seine le texte de la pétition qu'on signa sur l'autel et 
qu'on peut appeler le premier acte de la République. J'ai marqué 
l'action très directe des royalistes pour amener le massacre. Louis 
Blanc les en lave, mais ils ne veulent pas être lavés, ils s'en vantent. 

D'après les notes manuscrites d'un témoin oculaire, M. Aloreau de 
Jonnès, j'ai dit le fait certain : c'est que la garde soldée poursuivit 
barbarement le peuple qui se réfugia dans les rangs de la garde 
nationale. Chose grave; première apparition du funeste militarisme. 
— Je n'ai nullement nié le fait, cependant incertain, qu'affirme Louis 
Blanc, que beaucoup répètent, mais que ne vit personne, à savoir que 
quelques gardes nationaux (des Filles-Saint-Thomas?) purent, avec la 
garde soldée, tirer sur cet autel où était tout le peuple. — Au 10 août, 
même témoignage. J'ai accepté ce récit d'un homme très bon, fort peu 
passionné. Grâce à M, Labat, archiviste de la Police, j'ai trouvé et donné 
la pièce inestimable et capitale du 2 Septembre, l'enquête d'après 
laquelle il constate que le premier massacre fut provoqué par les pri- 
sonniers mêmes, par les cris, les risées, qu'à la nouvelle de l'invasion, 
poussaient par les fenêtres les imprudents de l'Abbaye. 

Pour le 3i Mai, pour le grand jour fatal de la Révolution où l'As- 
semblée fut décimée, j'ai mis un soin religieux à lire et copier les 
registres des quarante-huit sections. Ces copies m'ont fourni le récit 
immense, détaillé, qu'on lira, récit désormais authentique de ces funè- 
bres jours qu'on ne connaissait guère. Il restera, pour l'avenir, que 
des quarante-huit sections, cinq seulement (d'après les registres) auto- 
risèrent le Comité d'insurrection. 

Le Père Duchesne tirant à Ooo.ooo, Robespierre, effrayé des 
600,000 gueules' aboyantes, étouffa ses velléités de ménager le sang 
(qu'il avait tcmoi<;nces à Lyon) et qui l'auraient fait mettre au ciel, 
proclamer le sauveur des hommes. Il se cacha dans la Terreur. 



Livi HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Si, moi aussi, je voulais critiquer, je pourrais dire que Louis Blanc 
a fait ce qu'il a pu pour obscurcir cette bascule, dans laquelle Robes- 
pierre (terrifié, craignant Hébert, puis Saint-Just même) tua tout, 
modérés, enragés. Il n'est pas à son aise dans ce cruel récit. Il étrangle 
très spécialement le tragique moment où Robespierre, comme un chat 
qui a peur, qui avance et recule, voulant, ne voulant pas, lorgna la tête 
de Danton. En vérité, il faut un grand courage pour suivre Robes- 
pierre dans l'épuration jacobine. Nul n'est pur à droite ou à gauche, 
nul révolutionnaire, ni Chaumette, ni Desmoulins. Et il garde les 
prêtres, l'infaillible élément de la contre-révolution! 

La monarchie commence à la mort de Danton. Dès longtemps, il 
est vrai, Robespierre, par toute la France, avait ses Jacobins qui rem- 
plissaient les places. Mais c'est après Danton, subitement, en six 
semaines, qu'il prit le grand pouvoir central. Il avait sa Police 
(Herman), la Police du Comité (Héron). Il avait la Justice (Dumas), le 
grand tribunal général, qui jugeait même pour les départements. Il 
avait la Commune (Payan), les 48 Comités des sections. Par la 
Commune, il avait dans la main l'armée révolutionnaire (Henriot). Et 
tout cela sans titre, sans écriture ni signature. Au Comité de Salut 
public, il ne paraissait pas, faisait signer ses actes par ses collègues, ne 
signait point pour eux. 

Ainsi, il lui était loisible de se laver les mains de tout. Ses amis, 
aujourd'hui, peuvent nous le montrer comme un spéculatif, un philan- 
thrope rêveur dans les bois de Montmorency ou aux Champs-Elysées, 
promeneur pacifique entre Brount et Cornélia. 

11 jouait un gros jeu. Dans son isolement, dans son inertie apparente, 
11 n'en tenait pas moins un procès suspendu et sur les grands hommes 
d'affaires du Comité (Carnot,Cambon, Lindet),et sur les deux cents Mon- 
tagnards qui avaient eu des missions, avaient enduré tout, bravé tous 
les dangers, s'étaient violemment compromis. Ils voulaient que l'on 
\constatât leur fortune avant et après, qu'on établît leur probité. Il 
refusa cela, se réservant de pouvoir les poursuivre un jour. Au 9 ther- 
midor, il les eut contre lui. C'est ce que Louis Blanc se garde bien de 
dire. La Montagne, aussi bien que la droite et le centre, le repoussa alors. 
Les plus honnêtes gens, futurs martyrs de prairial, Romme, Sou- 
brany, etc., lui étaient sympathiques, mais pourtant le voyaient, par la 
force des choses, dictateur et tyran. Aces cris, ils se turent et ne répon- 
dirent rien. Le jugement de ces grands citoyens sera celui de l'avenir. 

Les 3i procès-verbaux des sections qui subsistent, et que j'ai 
suivis pas à pas, montrent parfaitement que Paris était contre lui, 
qu'il n'eut pour lui que ses Comités révolutionnaires (non élus, mais 
nommés, payés), et que les Sections, le peuple, tout le monde ne bougea, 
le laissa périr. Louis Blanc ne dit rien de ce vrai jugement du peuple- 



PREFACE DE 1868 lxvu 



Quant à l'appel aux armes contre la Loi qu'il commença d'écrire, 
n'acheva pas, on pouvait l'expliquer par un noble scrupule, s'il fut fait 
à minuit, quand il avait des forces, — ou par le désespoir, s'il fut fait 
vers une heure, lorsqu'il était abandonné. Nul témoin. J'ai suivi l'in- 
terprétation la plus digne de ce temps-là et celle qui honore sa 
mémoire, celle que Louis Blanc a suivie après moi. 

Sa fin m'a fort touché, et la fatalité qui le poussa. Nul doute qu'il 
n'aimât la patrie, qu'eh ajournait la liberté, il n'y rêvât pourtant. Il 
lisait constamment le fameux Dialogue de Sjlla et d'Eucrate. Comme 
Sylla peut-être, il aurait de lui-même quitté la dictature. 

Les rois, qui ne voyaient en lui qu'un homme d'ordre et de gouver- 
nement, le recherchaient déjà, l'estimaient et le regrettèrent. La 
Russie le pleura, son grand historien, Karamsin. 

Robespierre venait justement de se poser sous un aspect nouveau, 
« en guillotinant l'anarchie ». C'est ainsi qu'il appelait les premiers 
socialistes, Jacques Roux, etc. Au cœur de Paris même, dans les 
noires et profondes rues ouvrières (les Arcis, Saint-Martin) fermentait 
le socialisme, une révolution sous la révolution. Robespierre s'alarma, 
frappa et se perdit. Il est certain qu'au 9 thermidor, bien avant les 
troupes et la Convention, ces sections marchèrent à la Grève et^4ébau;:, 
chèrent les canonniers de Robespierre. Dès cette heure, il était perdu. 

Extraordinaire^éprise. Dans ses douze volumes, Louis Blanc 
prend Robespierre comme apôtre et symbole du socialisme, qu'il frap- 
pait et qui le tua. 

Je l'avais dit en toutes lettres, et d'aprèsH'irrécusable témoignage 
des Procès-verbaux des sections que j'ai fidèlement copiés. 

Rien n'était plus facile que de voir mes copies. On s'entend entre 
gens de lettres. Quand je fis mon Vico^ un de mes concurrents m'aida, 
en me fournissant un livre rare. Tout récemment, un savant suisse 
m'a envoyé ses propres notes sur un sujet que nous traitions tous 
deux. Si j'avais été averti, j'aurais très volontiers donné les miennes à 
Louis Blanc, sans demander s'il devait en user pour moi ou contre moi. 

J'ai été vif dans ma courte réponse. C'est qu'il s'agit bien moins de 
moi que de la Révolution elle-même, tellement^étrécic, mutilée, déca- 
pitée, en tous ses partis différents, moins l'unique parti jacobin. La 
réduire à ce point, c'est en faire un '^ronçoi^ sanglant, terribleVépou- 
vantail, pour la joie de nos ennemis. 

C'est à cela que je devais répondre, m'opposer de mon mieux. Il 
ne fallait pas moins que ce devoir pour me sortir de mes habitudes 
pacifiques. Je n'aime pas à rompre l'unité de la grande Église. 

Paris, I*» octobre 1868. k -r ff n 



PRÉFACE DE LA TERREUR 



LE TYRAN 



France, guéris des individus. 

Le temps porte son fruit. Regrettons moins la vie. Elle avance, 
mais elle profite. Les quinze années passées depuis que j'ai donné 
l'histoire de la Terreur me l'éclaircissent à moi-même. Les documents 
nombreux que l'on a publiés ne me démentent en rien. Ils confirment 
au contraire ce que j'avais senti dans la palpitation de ce brûlant récit. 
Je sentais, et je sais. Je juge aujourd'hui et je vois. 

Et voici mon verdict de juré : Sous sa forme si trouble, ce temps 
fut une dictature. 

Et je ne parle pas des quatre derniers mois où, tous les pouvoirs 
étant dans une même main, un homme se trouva absolu, redouté, 
plus que Louis XIV et plus que Bonaparte. Je parle d'un temps 
antérieur où l'autorité semble contestée, partagée. 

C'est là surtout ce qu'il faut expliquer. C'est cette grande mysti- 
fication, ce grand malentendu, que nombre d'écrivains, au fond 
autoritaires, continuent indéfiniment. C'est le procès obscur, la téné- 
breuse énigme que plusieurs ont crue insoluble. Cela est difficile 
quand on cherche le mot de l'énigme dans la biographie, la légende 
d'un individu, jugé diversement, dieu pour l'un et monstre pour 
l'autre. Il faut l'étudier, le juger dans le milieu qui lui fut propre. 
Robespierre doit se prendre dans l'inquisition jacobine. 

Cette tyrannie précéda la tyrannie militaire. Elles s'expliquent 
l'une par l'autre. Robespierre, Bonaparte, en leur destinée si diverse, 
eurent cela de commun, que dans le milieu qui les fit, ils eurent tout 
préparés leurs instruments d'aclion. Ils n'eurent pas à créer. La 
fortune obligeante leur mit sous la main les machines (terribles 
machines électriques) dont ils devaient user. Robespierre trouva tout 






(>ptri 



PREFACE DE LA TERREUR 



d'abord l'association jacobine des trois cents, des six cents, puis des 
trois mille sociétés. Grande armée de police, qui par quarante mille 
comités gouverna, défendit et écrasa la France. Bonaparte reçut 
s^agueiTJes les armées de la République. D'elle il hérita l'épée enchantée, 
infaillible, qui permit toute faute, ne pouvant pas être vaincue. Il en a 
promené la terreur par le monde, tous les abus de la victoire, nous 
a fait et en Allemagne et partout des haines solides. L'Europe lui en 
gardè<ancun^ comme la France à Robespierre. 

Avec cela l'adoration de la force est chose si naturelle à l'homme, 
que le Dictateur, l'Empereur, ont pu garder des fanatiques. 

Grave jugement sur Robespierre : les royalistes ont eu un certain 
faible pour lui. Ils injuriaient\cûns£uaien>ia Gironde, la Montagne, 
Danton, Chaumette. Ils se turent devant Robespierre. Ils virent qu'il 
aimait l'ordre, qu'il protégea l'Église, lui supposèrent l'âme d'un roi. 

Son histoire est prodigieuse bien plus que celle de Bonaparte. 
On voit bien moins les fils et les rouages, les forces préparées. Ce 
qu'on voit, c'est un homme, un petit avocat, avant tout homme de 
lettres ^et il le fut jusqu'à la mort). C'est un homme honnête et austère, 
mais de'^jètre figure, d'un talent \(i£oloj:e, qui se trouve un matin 
soulevé, emporté par je ne .sais quelle^t^ombe. Rien de tel dans les 
Mille et une Nuits. En un moment il va bien plus haut que le trône. 
Il est mis sur l'autel. Étonnante légende! Quel triomphe de la vertu! 

Beaucoup l'ont rabaissé beaucoup trop. Si l'ensemble dun patrio- 
tisme réel et d'un certain talent, d uneV^uit^^^^ d'une volonté, d'un 
labeur soutenu, un grand instinct de conduite, de tactique des assem- 
blées, suffisent pour faire un grand homme, ce nom est dû à Robes- 
pierre. 

11 avait l'esprit peu fécond, et bien peu d'invention. Cela le servit 
fort. Avec plus d'idées, il aurait infiniment moins réussi. Il se trouva 
dans la mesure commune à un vaste public, ni au-dessus ni 
au-dessous. 

Ce que je viens de dire est l'exacte e.xpression du type jacobin, 
aux commencements. Pour juger leur esprit critique, honnête, moyen 
et médiocre, il ne faut pas trop regarder à Paris le brillant club, formé 
de députés, de l'illustre Duport, des intrigants Lameth, du spirituel 
Laclos (orléaniste), etc. Il faut voir bien plutôt les sociétés de province 
qui se formèrent en même temps, et dont le caractère durable fut celui 
du vrai jacobin. J'en ai donné (juillet 90) un très excellent spécimen 
dans un acte inédit de Rouen [Archives nationales). 

Le premier but des Jacobins fut d'aider le Comité des recherches, 
créé pour surveiller la Cour, peu après la prise de la Bastille. Mais, 
outre leurs observateurs, les Jacobins avaient des N^to/rjr, pour 

LI». 29i. — J. mCUELET. — niSIOIRE DE LA RÉVOLUTIO:* FRANÇAIS». — tO. 1. RODFP ET C'". INTR. 10 



(txivd>- 



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tri HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



instruire le peuple, des consolateurs pour le soulager. Comprimer les 
forts, soutenir les faibles, ce fut leur première mission. J'ai montré, 
dans mon Louis XVI et aux premiers volumes de la Révolution, 
quelle indigne terreur faisait peser sur tous la classe noble, les gens 
d'épée, la terreur de l'escrime, duVpréjugé d'honneur. Les Jacobins 
Vbiffèrent et supprimèrent cet honneur-là, ils se firent respecter et 
terrorisèrent à leur tour. 

Contre les castes, alors si fortes encore, il fallait une caste sévère, 
inquiète. Il fallait une police courageuse qui marquât, signalât, qui 
Mascinât surtout ces ennemis insolents et puissants. Les Jacobins, au 
bout d'une année d'existence (le 26 janvier 91), proclament leur 
mission d'accuser, de dénoncer, jurent de défendre de leur fortune et 
de leur vie quiconque dénoncera les conspirateurs. 

On a vu comment Robespierre s'annonça et conquit la popularité. 
Au 6 octobre, quand les femmes affamées vinrent à la barre, accusant 
un représentant d'être affameur du peuple, et demandèrent enquête, 
un seul, Robespierre, appuya, et désigna un membre qui en avait 
parlé dans l'Assemblée. 

Cela devait aller au cœur des Jacobins. 

Peu après il demande le mariage des prêtres. Reconnaissance 
immense du clergé inférieur. 

Du premier coup il a les Jacobins, les prêtres, deux grands corps, 
deux grandes puissances. 

L'autorité énorme des Jacobins, la^ayei^r^ qu'ils inspirent par 
les six cents sociétés qu'ils ont déjà en février gi, peut se mesurer par 
ceci : que le colosse Mirabeau périt par eux, par leur censure, leur 
excommunication. Quel étonnant spectacle de voir au 6 avril 91, 
quand Mirabeau est enterré d'hier, de voir ce Robespierre, dont on 
riait, parler à l'Assemblée dans une sévérité altière! D'abord accu- 
sateur, il se ditVffrayé-de l'esprit qui préside aux délibérations. Et il 
ajoute en maître : « Voici l'instruction que je présente à l'Assemblée. » 
Puis il dicte une loi. On obéit, on vote. Il est évident que c'est bien 
plus qu'un homme qui a parlé. Là mesquin,e- figure est l'organe, la 
redoutable voix d'un peuple menaçant qu'on voit dans les tribunes, 
et qu'on voit en esprit, des cent mille Jacobins qui existent déjà, 
dominent dans les grandes villes. Chacun songe au retour qu'il aura 
dans la sienne, et ne sait quel accueil il trouvera chez lui. 

Robespierre n'est pas fort seulement à cette heure. Il est réelle- 
ment admirable. Il pose constamment les principes. Ainsi que Duport, 
il attaque, il proscrit la peine de mort. Il veut (contre le vote de 
l'Assemblée) que tous, pauvres ou riches, soient de la garde nationale 
et qu'on donne des armes à tous. Ce que feront les Girondins. 



l'^O-y^ro'^^'i C^'A/^- 



PRÊFACE DE LA TERREUR 



Il suit les Jacobins pas à pas, ne va pas en avant encore. On a vu 
que l'idée de la République qui vint à la fuite du roi est essentiellement 
girondime. C'est Bonneville, Fauchet, qui en parlent d'abord. 

Mais après la fameuse pétition républicaine, le massacre du 
Champ-de-Mars (en juillet 91), Robespierre prend la charge d'épurer 
les Jacobins et d'expulser les tièdes. Il fait l'armée dont il va se servir. 
Les provinces adhèrent. Toute la France se précipite dans les bras des 
Jacobins. En deux mois il se fait encore six cents nouvelles sociétés. 

Cette force, dès lors, était d'un effef-jndicibl^, Robespierre, au 
i" septembre, étrangle et étouffe Duport, ce créateur des Jacobins. 
Scène unique d'histoire naturelle. Le boa constrictor des mille sociétés 
exécute l'idée générale. Ce n'est pas Duport, c'est la royauté qu'il 
étouffe, — si coupable et si impossible. 

Quelqu'un parlant de Robespierre (à la fuite du roi) avait dit : 
« S'il faut un roi, pourquoi pas lui? » (1791). L'année suivante, Marat, 
louant fort Robespierre, disait que le salut serait d'abord un chef 
unique, un grand Tribun. Plusieurs pensaient que la France pourrait 
finir par avoir un Cromwell, un Protecteur, habituaient l'esprit public 
à cette idée. 

Visait-il à la dictature? voulait-il, à une influence si grande, à 
cette autorité morale joindre le pouvoir et le titre ? Je ne le crois nulle- 
ment. Le titre eût affaibli l'autorité morale, lak,^apautéy.qu'il sentait 
valoir mieux. Il eut le cœur moins roi que prêtre. Etre roi? Il eût 
descendu ! 

Il avait tellement goûté la popularité et il y était si sensible, il 
avait tellement mordu à ce dangereux fruit, qu'il ne pouvait plus s'en 
passer. Lorsque la généreuse, la brillante, l'étourdie Gironde, fit 
invasion, pour ainsi dire, dérangea tout cela, lui arracha des dents ce 
qu'il tenait, horrible fut sur lui l'opération. Ce qu'on n'eût vu jamais 
sans cela apparut ; c'est que, sans désirer précisément la tyrannie, il 
avait au fond l'âme si naturellement tyrannique, qu'il y allait tout 
droit, haïssait à mort tout obstacle. Le génie de Vergniaud, la vigueur 
des Roland, la facilité merveilleuse des Brissot, des Guadet, la vivacité 
bordelaise, provençale, lui furent intolérables. Mais ce qui fut bien pis, 
ce fut ce mouvement merveilleux, imprévu, la France lancée dans la 
croisade, l'immense fabrication des piques, les armes forge'cs sur les 
places, données à tout le peuple, l'audace, la confiance juvénile de cette 
Gironde. Tout cela lui fut odieux. 

Comment accuser la Gironde à ce moment, dire qu'elle est liée à 
la Cour le jour même où elle démasque la Cour dans son Comité 
autrichien? Qu'oppose Robespierre? Un pur roman, l'entente pré- 
tendue du roi avec ceux qui le détrônent. Les Jacobins, si défiants, 
étaient donc une race bien crédule pour avaler un tel tas de sottises? 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Leur foi en Robespierre était-elie donc si idiote ? Ou bien faut-il penser 
qu'ils avaient intérêt à croire aveuglément? Quoique très sincères 
patriotes, de n'e'lait pas sans peine qu'en cet élan universel ils voyaient 
s'affaiblir l'ascendant despotique des mille sociétés jacobines. 

Sur cette question de la guerre, que nos robespierristes d'aujour- 
d'hui embrouillent autant qu'ils peuvent, nous répondrons trois 
choses : r la Cour en avait peur, une effroyable peur, loin de la désirer, 
comme le dit faussement Robespierre. C'est ce qui est prouvé, avoué 
aujourd'hui par tous les royalistes. 2° Une guerre de croisade pour la 
délivrance des peuples, guerre désintéressée de l'idée de conquête, 
guerre purement révolutionnaire, eût été reçue et aidée de ceux qu'on 
aurait envahis. 3° Cette guerre, il la fallait rapide et offensive, il fallait 
qu'elle prît les devants sur les rois. Et alors, dit Cambon fort sage- 
ment, elle n'eût pas été ruineuse; elle se fût nourrie et payée. En 
l'ajournant, on l'eut, mais défensive; on l'eut à ses dépens. 

Robespierre traîna tant, balança, énerva tellement le parti de la 
guerre, qu'enfin la Prusse entra, l'ennemi vint chez nous, la guerre 
fut défensive. De là l'affreuse panique, la fureur de Septembre contre 
l'ennemi du dedans, contre les prisonniers qui chantaient la victoire 
des Prussiens. Funeste événement qui nous aliéna l'Europe, rendit la 
guerre terrible au dehors, cruelle au dedans, où les réquisitions exces- 
sives qu'elle exigeait ne purent être levées que par la terreur jacobine. 

Sous la Convention, les Jacobins déjà sont à leur troisièmeâge. 

Aux fondateurs (Duport, Lameth) ont succédé les seconds jaco- 
bins, des écrivains en partie girondins, tels que Brissot. Les troisièmes 
succèdent, moins lettrés et de moindre étoffe, plusieurs artistes ou 
artisans, tels que le maître menuisier chez qui fort habilement Robes- 
pierre élut domicile. 

Ce club, vraiment de Robespierre et sa propriété, partit de la 
funeste idée, que son chef posa en Septembre, que le peuple pouvait, 
pendant la Convention même, lui révoquer, lui biffer ses décrets, 
révoquer les représentants et les destituer. Pauvre assemblée ! avant 
d'être faite, elle était défaite d'avance, destituable, placée sous la 
tutelle, la police des Jacobins. 

Le grand coup de terreur fut d'abord sur Brissot, la tête de la 
Gironde. 

Ce fut une belle expérience. Celui qui le plus fortement avait 
miné, frappé le roi, on le déclare agent du roi. Acte prodigieux de la 
foi jacobine. On nia le soleil à midi. Et cela fut cru. L'affirmation du 
Moyen âge, du dogme catholique : « Ce pain n'est pas du pain : c'est 
Dieu », cette affirmation n'a rien de plus fort. Nous retournons dans 
les vieux siècles de la crédulité barbare. 



PREFACE DE LA TERREUR 



« Nulle réalité n'est réelle contre le mot de Robespierre. » Voilà la 
foi robuste des nouveaux Jacobins. 

J'ai parfois admiré la férocité des lettrés. Ils arrivent à des excès 
de nerveuse fureur, que les hommes moins cultivés n'atteignent 
pas. 

Robespierre, le sincère philanthrope de 8g, avait subi des choses 
atroces. D'abord la risée unanime des deux côtés de la Constituante, 
et des Lameth et des Maury. Lui, coq de sa province, lauréat de 
Louis-le-Grand et académicien d'Arras, il était très sensible. Cela lui 
fut un bain d'eau-forte, cruellement le sécha, le durcit. Et sa victoire 
de 91 ne lês4étend>t pas. Il ne reprit jamais la figure (encore assez 
douce) qu'il avait en 89. De plus en plus il devint chat. Les lancettes 
de la Gironde, souvent aiguës, ardentes, piquaient, brûlaient. On est 
épouvanté de voir qu'au 2 septembre, quand tout homme, même 
violent, eût ajourné ses haines, il va à la Commune, à côté de Marat, 
reprendre son roman, horrible en un tel jour : « qu'un parti, que 
certaines gens voudraient faire roi un Allemand ». Si Roland et sa 
femme ne périrent d'un tel mot, c'est un miracle, un pur hasard. 

Mirabeau avait dit sur lui cette parole profonde : « Tout ce qu'il 
a dit, il le croit. » Avec cette faculté d'être si crédule à soi-même, de 
respecter et suivre toute ombre qui traverse l'esprit, de lui donner 
corps, consistance, il n'avait nul besoin de mentir et d'être hypocrite. 
« Il croyait tout ce qu'il disait. » 

Mal très contagieux. C'est le mal jacobin. Et c'est ce qui rendit la 
société stérile et d'esprit négatif, moins propre à l'action. Elle n'agit 
guère au 10 août, ni pour créer la République, et encore moins dans 
le mouvement de la guerre. Elle est toute dans l'accusation. Accuser, 
toujours accuser! Rien de plus triste. C'est ce qui, pour beaucoup, fit 
la Révolution de bonne heure ennuyeuse. En décembre 92, Marat et 
la Gironde gémissent déjà sur V absentisme de Paris. Dans une section 
de 4.000 citoyens, 25 forment l'assemblée.... « Et dix agitateurs font 
tout; le reste se tait et vote. » C'est bien pis en gS; aux plus grandes 
élections, même par menace et par terreur, on ne peut réunir plus de 
5.000 votants dans cette ville de 700.900 âmes. En 94, le désert serait 
absolu, si l'on ne salariait les comités de sections. Il est curieux de 
voir nos historiens robespierristes nous dire : « Il y eut un grand 
mouvement; Paris faisait ceci, cela. » Paris ne faisait rien. Paris restait 
chez lui. 

Le comité d'insurrection qui se fit contre la Gironde fut si faible, 
si abandonné, que rien n'eût pu se faire sans l'aide des Jacobins 
(3 1 mai, 2 juin). Ceux-ci furent obligés d'agir. Robespierre avait 
espéré qu'il suffirait d'une insurrection morale, ou, pour parler plus 
clairement, d'une certaine pression de terreur, qui, sans trop de 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAIS3 



violences, déciderait l'Assemblée à se mutiler, à voter contre elle- 
même. Il fallut davantage, l'enfermer, l'entourer de baïonnettes, d'un 
petit corps payé, quand tout Paris était pour elle. Cela fut irritant 
pour la Montagne même. Ce qui le fut bien plus, c'est que les députés 
n'ayant pas pu passer et rentrant pleins de honte, l'homme de Robes- 
pierre, Gouthon dit : « Maintenant que vous vous êtes assurés de 
Qfotre liberté, délibérons, votons. » 

Insolente parole qui rendit bien des coeurs implacables pour 
Robespierre. Vraie tyrannie de prêtre qui s'impose contre l'évidence, 
qui contre le réel veut un acte de foi. C'est le commencement de la 
froide mystification que nos robespierristes continuent avec tant 
d'effort, répétant le mot d'ordre du 2 juin : Liberté! Si l'ont veut bien 
juger de cette liberté, qu'on lise la plate lettre que le Moniteur {çros-_, 
terne toujours à chaque avènement) écrit le 18 juin au nouveau maître, 
s'excusant d'avoir imprimé les discours girondins, mais disant qu'il les 
mutilait, etc. 

Robespierre éluda toute apparence du pouvoir, même n'entra que 
tard au Comité de salut public. Mais il prit la force réelle, s'assurant 
de trois classes : les Jacobins, les prêtres et les propriétaires. Aux 
Jacobins, les places. Aux prêtres, l'Être suprême^ écrit en tête de la 
Constitution. Quant aux propriétaires, il avait pu les alarmer, en 
disant avec un Girondin qu'eux seuls payeraient l'impôt, que les pauvres 
ne payeraient rien. Il rétracta expressément cette doctrine, « ne voulant 
pas priver les pauvres de l'honneur de contribuer ». 

Comment, penchant ainsi à droite, ce faiseur de miracles ferait-il 
qu'on le vît à gauche? Cette duplicité lui fit la très honteuse condition 
de s'appuyer d'Hébert, du populacier Père Duchesne^ un journal ivre à 
froid, hurlant toujours le sang! Hébert envahit à son aise les places et 
les fonds de la Guerre, paralysant ce ministère en présence de l'ennemi. 
Il arrivait. Enfin (après trois mois d'inaction), on appela Carnot. La 
victoire improbable, si acharnée, de "Wattignies, non seulement sauva 
la France, mais nous fit un réveil. Pour un moment Paris sort du sec 
esprit jacobin. 

Ni Robespierre ni la Gironde n'eurent le moindre sens de Paris, 
ne comprirent la valeur de ce creuset profond de chimie sociale où 
tout, hommes et idées, a sa transformation. Robespierre vivait à Paris? 
Non, aux Jacobins, de là à l'Assemblée. Il ne connaissait qu'une rue. 
Le centre de Paris, ce centre actif, ingénieux qui produit pour le 
monde, lui fut tout à fait inconnu. Et encore plus les masses du fau- 
bourg Saint-Antoine. Jamais il ne se montra dans les foules. Sa 
correcte tenue de ci-devant l'eût fait paraître prodigieusementHléplacé. 

Il n'y a jamais eu un peuple moins violent que le vrai Parisien. Si 



PRÉFACE DE LA TERREUR 



Londres avait souffert le dixième de ce qu'on souffrit ici, il y eût eu 
pillage, incendie. Paris prit la Bastille, fit le lo août. En septembre 
peu d'hommes agirent, et les vieillards m'ont dit : « Force Auvergnats, 
de rudes bêtes, des charabiats, des charbonniers, etc. Au 5 septembre 
93, où quelques milliers d'ouvriers affamés forcèrent Chaumette et la 
Commune d'aller à la Convention, ils ne voulaient rien que du pain 
(c'est Chaumette qui le dit). » L'insolence des royalistes, qui cette fois 
encore criaient victoire à l'approche de l'ennemi, força de faire les lois 
de la Terreur. 

Ce pauvre peuple, au coup de Wattignies, crut tout fini, et éclata 
de joie. L'effet en fut très grand. Je le crois bien. La moisson était 
faite, le prix du pain baissait. Plus de nuit à attendre, plus de queue à 
la porte des boulangers. Le 20 octobre, deux nouvelles à la fois. « La 
victoire en chantant nous ouvre la barrière! » D'une part, cent vingt 
mille Autrichiens repoussés! de l'autre, la Vendée sortie de la Vendée; 
elle a désespéré, elle s'est jetée, dans un désordre immense, au delà de 
la Loire. Enfin ce monde de ténèbres, forcé hors de ses bois, ne fait plus 
de miracles. Ses prêtres charlatans, qui rôtissaient des hommes, sont 
convaincus, chassés. Grande joie pour Paris! Le vin nouveau y fut 
aussi pour quelque chose. On punit la Vendée sur les statues de 
Notre-Dame, les saints de pierre. On leur cassa le nez. 

Chaumette était bon homme au fond et trop heureux que l'on s'en 
tînt aux pierres, qu'il n'y eût de tué que les saints. Il n'y eut nul 
mouvement sérieux contre les prêtres. Lui-même, l'apôtre de Paris, 
prêcheur de bienfaisance, Chaumette, et avec lui Clootz, l'orateur du 
genre humain, deux prêtres en révolution, menèrent à l'Assemblée 
l'évêque de Paris et les prêtres de l'ancien culte. L'évêque fraternisa 
avec un pasteur protestant. Ce fut un acte édifiant de sagesse et de 
tolérance. 

Dans les départements, plus d'un représentant en mission était 
charmé de détourner de ce côté les fureurs populaires. Les saints de 
bois étaient guillotinés. Leurs riches vêtements arrivaient chaque jour 
à la Convention. Les porteurs quelquefois s 'e n'affublaient., Le^toles 
et chasubles du cardinal Collier et du saint cardinal Dubois n'étaîent^ 
peut-être pas entourées du respect qu'on eût dû à de telles reliques. 
On en vêtit un âne. Enfances populaires qui rappellent assez bien nos 
vieux noëls d'église, où l'âne avait sa fête aussi. 

« Paris, dit Clootz, est la vraie Rome, le Vatican de la Raison. » 
La Raison était dès longtemps la pensée de Paris, l'enseignement de la 
Commune, la prédication de Chaumette dans les quartiers du centre. 
Les auteurs du calendrier, les mathématiciens de la Convention, 
Romme, entre autres, ce stoïque esprit, futur martyr de prairial, orga- 
nisèrent l'autel du Dieu-Raison. 



uivi HISTOIKE DE L\ RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Le vrai point grave et fort de la prédication nouvelle, le sujet que 
Chaumette insatiablement traitait dans ses sermons, était l'épuration 
des mœurs. Parmi tant de misères, la multiplication des filles, l'éner- 
vation de l'homme, était un vrai fléau. Au nom de la Raison, au nom 
de la Patrie, on sommait le jeune homme de rester fier et pur, entier 
pour le travail, pour l'énergie civique et les nobles eiforts. 

L'Assemblée, la Commune, s'accordaient dans le nouveau culte. 
L'Assemblée tout entière reçut, accueillit la Raison avec son innocent 
cortège de petites filles de douze ans. Elle fit plus. Elle alla tout 
entière la visiter à Notre-Dame (lo novembre). Le i6, un acte grave 
engagea la Convention. Sur la proposition de Cambon, elle décida que 
les églises, devenant la propriété des communes, serviraient spéciale- 
ment d'asiles aux indigents. Quelle destination plus pieuse, plus 
conforme en réalité aux vues charitables de ceux qui firent tant d'éta- 
blissements religieux? A l'entrée de ce rude hiver, couvrir le pauvre 
sans asile, c'était à coup sûr oeuvre sainte. Mais indirectement un tel 
décret finissait l'ancien culte. 

L'étonnement ne fut pas petit le 21 novembre d'entendre, aux 
Jacobins, Robespierre dire (sans égard au décret) que la Convention 
ne voulait point toucher au culte catholique. 

Les Jacobins furent désorientés. Ils croyaient que leur chef était 
pour la Montagne, et ils le virent arec la Droite. Ils le croyaient à 
gauche, et venaient de nommer président Anacharsis Clootz. 

La liberté d'un culte intolérant qui proscrit tous les cultes, la 
liberté de cette Église armée qui dans le moment même, menait la 
Vendée aux Anglais, pour leur livrer Cherbourg! c'était une étrange 
thèse à soutenir. Robespierre nia l'évidence, soutint que cette Vendée 
(sous des généraux prêtres) n'était point une affaire de prêtres, mais 
chose politique, de simple royalisme. 

Démenti violent pour l'Assemblée. Il rouvrait les églises fermées 
par le décret du 16, biffait le dix-huitième siècle, nous replongeait 
darts le passé. 

Que font les Jacobins? Leur président, cet Anacharsis Clootz 
qu'ils viennent de portée au fauteuil, ils le'sî-ayent, ils l'excluent de leur 
société! 

On vit là à quel point ils étaient l'instrument, la macnine de 
Robespierre. 

Ils lui avaient toujours appartenu. Mais combien plus alors! On 
le comprend en remontant au décret du 18 qui venait de créer la 
royauté des Jacobins. 

Ce décret, présenté par le Comité de salut public, trouva la Mon- 
tagne en partie absente pour des missions, mais la Droite présente, 
mais le Centre complet. Dans la Droite, beaucoup ne croyaient vivre 



PRÉFACE DE LA TERREUR lxxvii 

encore que par faveur de Robespierre. Le Centre détestait, jalousait la 
Montagne, et fut ravi de la voir écrasée. 

Le décret proposé se ramenait à deux articles : 

1° Les représentants que l'Assemblée envoie en mission ne 
correspondent plus avec elle, mais avec le Comité de salut public. 
(L'Assemblée est brisée dans son pouvoir exécutif, ses employés, tous 
Montagnards.) 

2° Les municipalités et leurs comités révolutionnaires qui lèvent 
la réquisition (en hommes, argent, denrées), ne sont comptables qu'au 
district et au Comité de sûreté générale. 

Ce simple article fit en France 44,000 tyrans. 

Ces comités eurent réellement sans surveillance) la disposition 
absolue des personnes et des fortunes. 

Le district ne surveilla pas. C'était alors un simple agent recevant 
la réquisition et la poussant vers la frontière, sans s'occuper de la 
manière dont elle avait été levée. 

Le Comité de sûreté ne surveilla pas. Qu'était-ce que ce Comité? 
M. Louis Blanc s'efforce de l'obscurcir. C'était Robespierre en deux 
hommes, en David et Lebas; les autres étaient des gens morts 
d'avance, sous la guillotine, plats valets et serfs de la peur. Ils étaient 
à cent lieues d'oser demander des comptes à ces comités jacobins. 

Le projet original de la Réquisition, tel que Cambon l'avait 
présenté, obligeait ces comités de regarder vers le centime, vers l'Assem- 
blée, qui par ses commissaires les surveillait. Mais le projet voté le 
18 novembre, n'imposant qu'une unité fausse, émancipa de l'Assem- 
blée ces 44,000 comités jacobins. Il créa une royauté sans contrôle du 
peuple jacobin, qui eut pouvoir, argent, terreur. 

Les historiens robespierristes, qui parlent tant d'unité, ici sont 
vrais fédéralistes, admirent la division. Mais les grands hommes 
d'affaires, qui avaient les choses en main, disent que cette grande 
machine était très misérable, avait des frottements infinis, criait, 
grinçait dans ses ressorts. A l'opération nécessaire de la réquisition 
s'en mêlait une autre, celle d'un terrorisme irritant, local et personnel, 
entre voisins, concurrents, ennemis. Un proconsul sanguinaire (il y 
en eut deux ou trois en gS) terrorisait une ville, comme eût fait une 
inondation, sans laisser de rancune envenimée. Mais un voisin que 
l'on croyait toujours poussé de vieilles querelles de classe, de métier, 
de familles, exaspérait bien autrement. Les Italiens du moyen âge 
étaient plus politiques. Souvent une ville en proie aux factions, pour 
rétablir l'ordre, voulait un bon tyran, un juge armé, un podestat. 
Mais elle le prenait au loin, elle voulait un étranger, et il n'entrait dans 
la ville qu'en jurant qu'il n'y avait ni parent ni ami, n'y connaissait 
personne. Au premier désordre, il frappait le coupable sans savoir qui. 

I.IT. 299. — J. mcilELET. — HISTOIRE 01 LA RtVOLUTIO:* FRANgAISI. — iO. 1. ROUtT ir C". INTB. 1 i 



Lïïvni HISTOIRE DE L\ RÉVOLUTION FRA.NÇ.VISB 



Cambon voulait que, pour l'argent du moins, ces comités fissent 
des comptes exacts et publics. 

Chaumette demandait (pour Paris du moins) que les comités 
révolutionnaires des 48 sections qui accusaient et arrêtaient, motivas- 
sent ces arrestations, les expliquassent à la Commune, écartassent 
ainsi le soupçon d'agir par haine personnelle. 

Mais ni Cambon ni Cliaumette ne furent écoutés. Robespierre 
n'osa pas mécontenter ses Jacobins. 

Le plus simple bon sens disait que la machine éclaterait. Le 
Comité demanda que l'Assemblée l'autorisât à séparer, dans les 
prisons, les suspects des vrais accusés, à élargir des prisonniers, à 
diminuer enfin l'horrible encombrement. Robespierre soutint que les 
Comités n'avaient pas le temps. A tort. Sauf deux ou trois membres, 
accablés de travail, les autres avaient du temps et en perdaient beau- 
coup (par exemple RobespieiTe dissertant sur les vices du gouverne- 
ment anglais). 

Il voulait que cet examen et cet élargissement ne se fît que par 
des commissaires, lesquels resteraient inconnus. Cela se comprenait. 
Ces inconnus eussent été des hommes à lui. Il eût eu la clef des 
prisons. La Convention recula. On ne fit rien du tout (26 décembre g3), 
et le mal augmentait de minute en minute. 

Le remède, disait-il, c'était l'accélération des jugements. Il la 
demanda plusieurs fois. Mais quelque extension que l'on donnât aux 
tribunaux, les Comités entassaient aux prisons de telles masses 
d'hommes que les juges les plus rapides n'en pouvaient venir à bout. 

On vit là ce qu'est la Terreur : un phénomène moral, que la bru- 
talité émousse, énerve, éteint. Phénomène assez délicat. Je l'ai vu dans 
une ville du Rhin. Quand j'y passai en iSSy, il y avait eu une chose 
qui faisait dresser les cheveux. C'était le vieil usage qu'on appelait le 
Vent du glaive. Le coupable était amené, les yeux bandés, agenouillé, 
le bourreau derrière lui, armé de l'épée germanique, une épée à deux 
mains et de cinq pieds de long. Sur ce cou nu, et à peu de distance, il 
balançait l'épée, la lançait fort adroitement. Mais point de sang versé. 
C'était très efficace. 

Ce qu'il fallait ici, c'était et de montrer le glaive et d'illuminer la 
justice, de montrer à quel point elle était juste et sainte, de sorte qu'il 
n'y eût aucun doute. 

Il fallait seulement quelques très grands coupables. L'un des 
funestes personnages qui firent la guerre de Sept Ans, nous vendirent 
à l'Autriche et firent périr un million d'hommes, vivait. Son châtiment 
légitime était attendu. Il n'eut aucun effet. Un jugement de cinq 
minutes, et son audace peu commune, mirent l'intérêt de son coté. Le 
jugement de la Du Barry eut même un effet de pitié. Fait avec soin, il 



PRÉFACE DK LA TERREUR 



eût été un pilori de Louis XV. Elle-même, on l'eût exposée, enfermée 
ou chassée, pour ne pas salir l'échafaud. 

Mais la guillotine, avilie, semblait devenir folle, travailler au 
hasard. David lui-même, l'agent si utile de Robespierre, David un jour 
disait rêveur : « Resterons-nous vingt dans la Montagne? » Il semble 
que Robespierre, de défiance en défiance, aurait fini par s'arrêter et se 
guillotiner lui-même. 

Et plus que lui! Billaud-Varennes! le fantôme de la Terreur, et 
son véritable idéal. Il eut l'idée stupide que Billaud trahissait. Et ils 
se regardèrent. Billaud le comprit bien, et lui jeta Danton, royal mor- 
ceau, mais de digestion difficile, qui fut mortel à Robespierre. 

La situation de Carnot, de Lindet, de Prieur, de Lavicomterie, etc., 
dans les deux Comités, était horrible. Le dernier frémissait d'y être, et 
avait peur de n'y pas être. Il se trouvait mal presque en voyant Robes- 
pierre. Carnot, Lindet. hommes si nécessaires, gardés par la victoire, 
n'étaient pas moins forcés de signer ces pièces sanglantes qu'envoyaient 
Couthon et Saint-Just, et que lui-même, Robespierre, le plus souvent 
ne signait pas. Il est frivole, et même injurieux pour eux, de dire qu'ils 
ont signé sans lire des pièces si importantes. Disons les choses comme 
elles furent. S'ils avaient refusé, s'ils s'étaient retirés, la France eût 
été en péril. Sans leur mortel travail, leur sage direction, l'immense 
bavardage n'aurait guère servi. De plus, faut-il le dire? ils étaient liés 
là par une atfaire de creur. Chacun alors sauvait ce qu'il pouvait. 
Osselin et Bazire, excellents montagnards, périrent pour avoir sauvé 
des femmes effrayées, éplorées, qui se cachaient chez eu:;. Carnot 
aussi avait bien son péché; il cachait des amis, très utiles à la Répu- 
blique, l'illustre groupe d'officiers du génie qui avait renouvelé et 
honoré cette arme. Il les avait dans son bureau, comme petits commis 
anonymes Par là il donnait prise. Lindet n'était pas moins exposé, et 
plus visiblement encore. Il faut lire (spécialement dans M. Boivin) la 
froide audace, la persévérance intrépide, la sainte hypocrisie par 
laquelle il sut étouffer le grand incendie de l'Ouest, calmer et rassurer, 
sauver la Normandie. Cette question énorme s'était posée sur un seul 
point, une petite municipalité. Si on la poursuivait, de proche en 
proche, tout était poursuivi, la guillotine se remettait en route. Lindet 
sut profiter du renom de férocité que lui faisaient les Girondins. Il fit 
un acte bien hardi, arrêta la justice, défendit à Fouquier-Tinville de 
procéder avant que lui, Lindet, eût fait son rapport général contre les 
Girondins de Normandie. Il les sauva ainsi en ajournant toujours, et 
il atteignit Thermidor. 

Ce qui a fait haïr si terriblement Robespierre, c'est, je l'ai dit, 
d'avoir placé ainsi et les membres du Comité et les représentants en 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTlOiS FRANÇAISE 



mission sous l'imminence d'un procès, d'avoir décliné pour lui-même 
la responsabilité, en l'imposant aux autres, tenant sur eux le couteau 
suspendu. // n'était rien, ne faisait rien, à en croire les robespierristes. 
Vraiment, c'est se moquer de nous! Qui pouvait s'y tromper ? N'est-ce 
donc pas à lui que s'adressaient ces lettres suppliantes qu'on a trouvées ? 
On savait bien qu'il faisait la vie ou la mort. Ne le voyait-on pas aux 
Jacobins le plus souvent entre Dumas et Coffinhal, etc., entre ses 
juges et jurés salariés? Lui-même ne vivait-il pas, ne mangeait- il pas 
chaque soir chez un de ces jurés, Duplay, et de son pain? Pouvait-il 
ignorer les grandes fournées de la journée, cette justice rapide que lui- 
même voulut plus rapide? A cette table de famille, il mangeait quoi? 
Le salaire d'un juré, et j'allais dire le prix du sang. 

Ce qui a fort aidé à blanchir Robespierre, c'est que son successeur. 
Napoléon, a accepté, placé une foule de Jacobins, gens souples et bien 
dressés. , 

Ils aimaient peu à parler de ces temps. Mais si on les pressait, 
ils disaient finement que tout cela n'était pas éclairci, « que c'était un 
procès jugé, mais non plaidé ». C'est le mot que Cambacérès dit au 
maître lui-même, sachant très bien qu'il ne déplairait pas. 

Sous la Restauration, les gens de lettres s'en mêlèrent, exhumèrent 
Robespierre littérairement. C'était le temps des réhabilitations para- 
doxales. La faveur que de Maistre et bien des royalistes portaient à 
Robespierre ne nuisait pas. Sa sœur vivait encore, et la véhémente, 
l'intéressante M""" Lebas (Duplay), plusieurs octogénaires de mémoire _ 
fort confuse, qui disaient tout ce qu'on voulait. Bûchez, secondé d'un 
jésuite, fit sa grosse compilation, mêlant tout, brouillant tout, avec sa 
gaucherie naturelle, sanctifiant pêle-mêle le 2 septembre et la Saint- 
Barthélémy. L'immense plaidoyer de M. Louis Blanc était fini à peine 
que M. Hamel fit le sien, d'effroyable longueur aussi. C'est bien plus 
qu'un éloge ici. C'est une légende. Comment est-elle si ennuj'euse, 
malgré le mérite, le travail, les recherches de l'auteur? C'est parce que 
ses héros sont trop parfaits. Saint-Just devient un Télémaque, un 
Grandisson. Robespierre est bien plus qu'un homme. Dès son enfance, 
c'est un saint, il fait de petites chapelles. Il n'a qu'un amour: ses 
colombes. On se croit dans les Bollandistes. M. Hamel deux fois le 
compare à Jésus. 

Que nous sommes mauvais ! Au lieu de profiter, de nous édifier, 
plus cet exemple est beau et ce type accompli, plus nous entrons en 
défiance. Cela nous paraît fort qu'il y ait eu des saints si parfaits. Est- 
ce bien sûr ? Songez donc que Jésus, le type de ce doux Robespierre, 
lui-même a eu quelque ombre en son humanité. Un jour il a pleuré, 
un jour désespéré. Non, rien au monde d'absolument parfait. 

Tout était libre, disent-ils. La Convention était libre. Les juges et 



PRÉFACE DE L.\ TERllEUR lxxii 

jurés étaient libres. La police... ah! grand Dieu! Robespierre n'a pas 
su seulement si elle existait. 

Voilà, messieurs, voilà ce que nous ne pouvons avaler, c'est cette 
ineffable douceur; ce miel reste à la gorge et ne peut pas passer. 

Je me rappelle qu'étant jeune et cherchant du travail, je fus 
adressée une Revue estimée, à un philanthrope connu, tout occupé 
d'éducation, du peuple, du bonheur des hommes. Je vis un homme 
fort petit, de mine triste, douce et fade. Nous étions à sa cheminée. Il 
regardait toujours le feu et jamais moi. Il parlait longuement, d'un ton 
didactique, monotone. J'étais mal à mon aise, écœuré; je partis 
aussitôt que je pus. J'appris plus tard que c'était lui, ce petit homme, 
qui fit la chasse aux Girondins et les guillotina, qui eut ce succès à 
vingt ans. Remarquons en passant l'effroyable pouvoir que devait avoir 
Robespierre pour envoyer cet enfant-là, on peut dire cette petite fille, 
et croire que c'était assez pour faire trembler tout le Midi. 

Tel fut le doux Couthon, tel fut le philanthrope Herman. 
Herman, d'Arras, camarade de Robespierre, qui dans ses notes 
secrètes le met au premier rang des hommes capables. Herman, dès 
qu'il est mort, jure qu'il le connut peu. (Saint Pierre dit de Jésus : 
« Quel est cet homme-là? ») Mais vivant il le connaissait parfaitement. 
Il lui fit la mort de Danton, la mort de Fabre d'Églantine, ayant la ^ 
fausse pièce qui guillotina celui-ci. Tout cela dans les formes 
humaines. Au moment où Danton est le plus éloquent, fait tout 
frémir, pleurer : « Repose-toi, Danton, lui dit Herman (lui étant la 
parole), car tu pourrais te fatiguer. » 

Admirable douceur ! Pour être condamné à mort, c'est cet homme 
que j'aurais choisi. 

Le sujet le plus tragique que l'histoire nous offre, c'est certaine- 
ment Robespierre. Mais c'est aussi le plus comique. Shakespeare n'a 
rien de pareil. Ce sujet est tellement fort, tentant, que, même en plein 
péril, des hommes déjà sous le couteau voulurent en faire la comédie. 
Les Girondins, dans les ténébreuses cavernes de Saint-Émilion, pour- 
suivis, chassés, morts d'avance, d'avanceVçnseveli^ firent un drame de 
Robespierre. Et, ce qui étonne encore plus, c est que Fabre d'Églan- 
tine, sous l'œil de Robespierre même et sous ses vertesVlunettes qui 
lui regardaient dans l'âme,' s'emparîi/de ce fantôme, lui dit : « Tu seras 
comédie ! » 

Il est sûr que tout élément du vrai Tartufe politique y était. Ses 
moralités banales, ses appels à la vertu, ses attendrissements calculés, 
de fréquents retours pleureurs sur lui-même, enfin les formes bâtardes 
d'un faux Rousseau, prêtaient fort, surtout lorsque dans cette rhéto- 
rique discordait de façon criante tel brusque élan de fureur. 

Fabre, avec grande finesse, le prenait au moment critique où les 



r' 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



fluctuations de l'immuable éclataient, où celui qui servait de règle 
laissait voir ses vicissitudes, ne soutenant sa fixité que de sa raide 
attitude et de son affirmation. Allié des furieux, d'Hébert en Juin 90, 
clément à Lyon en octobre, puis, effraj'é de ce pas, se renfonçant dans 
la Terreur, il offrait à Tobservateur un Robespierre vacillant, disons 
même plusieurs Robespierre. 

Saint-Just, si raide, n'est pas plus conséquent. C'est le comique 
épouvantable des grands discours meurtriers où il croyait systématiser 
l'idée même de Robespierre. Impartiale extermination des violents et 
des modérés, des exagérés et des indulgents, surtout au nom de la 
7}io?-ale, des principes. Mais quels principes ? Il flotte et va de l'un à 
l'autre. 

Il est prodigieux que la réputation révolutionnaire de Robespierre 
ait survécu à la barbare exécution qu'on fit des hommes de gS, de 
Chaumette et de Clootz. Quelle fête pour les prêtres ! comment n'y 
invita-t-on pas les évêques et les curés du Centre et de la Droite de la 
Convention ? Déjà on avait cet égard pour eux, de défendre aux théâtres 
les costiames sacerdotaux. Un journal fut supprimé pour avoir pris ce 
titre : La Confession. Dans l'église de Saint-Jacques, on chantait la 
messe si fort qu'on l'entendait de Port-Royal. Les prisonniers de là 
suivaient l'office. 

Robespierre eut par la mort de Danton tous les pouvoirs. Ce fut 
son Brumaire, son Décembre. Mais la terrible comédie l'entraînait. 
Elle arriva à une hauteur colossale, quand, en prairial, il dit : « Beau 
et rare spectacle ! une Assemblée qui va se purgeant, s'épurant elle- 
même ! » L'Assemblée, purgée de Danton, est priée de se soumettre à 
une purgation nouvelle, héroïque et radicale. Elle hésite. Il est indigné. 
Ah ! méchante Convention, qui s'obstine à ne pas vouloir se guillo- 
tiner!... J'ai noté ce point terrible où on le voit qui ne veut pas 
enfoncer de sa main ce fer salutaire dans le cœur de l'Assemblée, veut 
qu'elle se l'enfonce elle-même. Pharisaïsme intérieur de lui à lui. Il se 
fût dit : « Elle l'a voulu ainsi. » Il se fût innocenté au fond de sa 
conscience, ayant trouvé le secret, en exterminant la loi, de la respecter. 

Où est Marat, si naïf? Combien 94 est loin de 98 ! Dans quelles 
ténèbres sommes-nous? Ah! ce n'est pas impunément qu'on a éteint 
ces lumières : Danton, Fabre, Desmoulins, le pauvre Anacharsis 
Clootz, l'infortuné Chaumette, si inoffensif alors ! Les apôtres de la 
Raison sont morts. Et nous voilà rentrés auV^cabreux ^de l"^uivoque/ 
du faux, de la Dé-Raison. 

Où est Marat ? où est Chalier ? J'aimais mieux leurs folles fureurs. 
Tous deux étaient des malades, il est vrai, des étrangers de race éton- 
namment mêlée, où ces éléments confus avaient fait un chaos sanglant. 
Marat était hystérique ; on le saignait à chaque instant. On fera un 



PR|FACh; DE LA TEKUEUR 



jour, je pense, la pathologie de la Terreur. Les situations extrêmes 
créent d'étranges maladies. Nos camisards de 1700 en eurent une con- 
tagieuse, la prophétie ; les enfants au berceau prophétisaient. Chez les 
hommes de 93 (et non de 94), une maladie éclata : la 'i^iirie,.de la pitié. 

Qu'est-ce cela ? Souvent des femmes qui voient frapper un cheval 
crient contre le conducteur et le frapperaient^Çjtftlonti^^ J'ai vu des 
hommes aussiy^anguip*^, qui dans ce cas s'emportaient et rougissaient 
parfois jusqu'à l'apoplexie, parfois jusqu'à prendre à la gorge le char- 
retier, l'étrangler. Cette pitié meurtrière fut dans Marat et Chalier. 
Dans Chalier, très éloquente. .Marat eut moins de talent. Sa vanité 
littéraire se mêle trop à^ses fureurs. Eh bien ! cependant Robespierre 
n'eût jamais trouvé le mot\ttendri<qui lui échappa : « Je me suis fait 
anathème pour ce bon peuple de France. » 

Lyon semble le cœur du cœur, comme Paris l'esprit de l'esprit. 
Entre la Croix-Rousse et Fourvières, dans cette vallée de travail, il y a 
comme un foyer profond de mysticisme social, de tendresse et de 
fureur. Là, après Chalier, fermentèrent le grand, l'ingénieux Fourier, 
le fort Proudhon, dont la main excentrique a tout remué. Chalier, 
négociant italien, riche, dans cette mer de pauvres, devant cette 
terrible misère, en devint vraiment malade, délira. Les sanglants 
complots qu'on lui prête ne sont pas prouvés. Ce qui l'est, c'est la 
barbarie avec laquelle lui et les siens furent massacrés. 

Ses disciples vinrent à Paris, et trouvèrent justement Chaumette 
en face de cent mille pauvres, les prêchant, les consolant, surtout de 
la vaine idée que tant de terres, alors désertes, abandonnées, seraient 
à eux. Qu'en aurait fait l'ouvrier, fin, délicat, de Paris? On ne retourne 
pas à la terre. 

Un autre prédicateur excentrique et furieux est un certain Jacques 
Roux, apôtre des rues Saint-Martin, des Arcis, des Gravilliers. 11 
voulait des greniers publics où le fermier apporterait et où l'État seul 
vendrait. 

Robespierre avait été, pour précipiter la Gironde, peu favorable à 
la propriété. Après, il changea de style ; il poursuivit Roux, et à mort, 
l'accusant de vol. Roux, indigné, se poignarda. 

Après le siège de Lyon, quand on rapporta dans Paris la tête de 
Chalier, quand son meilleur ami, Gaillard, arriva, on pouvait croire 
que Robespierre les accueillerait. Point du tout. Il fut très froid. 
Gaillard fut mal reçu des Jacobins, et si mal, qu'il fit comme Roux. Il 
se brûla la cervelle. 

Robespierre, comme je l'ai dit, fut anti-socialiste. Même l'innocente 
idée des Banquets fraternels, où chacun, dans la\|isette, descendait, 
apportait son pain, cela même il le proscrivit. 

J'ai dit avec grande clarté, d'après les procès-verbaux des 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



48 sections, comment, au 9 thermidor, ces sections du centre (Saint- 
Martin, Arcis, Gravilliers), dont Robespierre venait de guillotiner les 
apôtres, et Roux, et le pauvre Chaumette, furent terribles contre lui. 

Les trois sections Saint-Antoine ne vinrent pas à son secours. Ni 
Saint-Marceau. Et la Cité, en lui fermant Notre-Dame, lui interdit le 
tocsin. A une heure, il se trouva seul, si seul, qu'un enfant, Merda, 
vint à lui et tira sur lui. 

Par quelle obstination donc une chose tellement éclaircie est-elle 
toujours mise en doute ? On immole la Montagne, on immole la 
Commune de gS, on imm oie les apôtres de la Raison et Paris ! Quel 
est donc l'individu pour lequel on tue tant de choses ? Un grand 
homme ? je le veux bien. Et je l'ai nomme' ainsi, mais avant que je 
l'eusse enseveli près de Danton. Hélas ! j'ai bien abîmé Danton dans 
ses lâchetés. Pouvais-je ménager Robespierre ? 

Je ne sais combien de peuples et d'Europe et d'Amérique, Haïti^ 
etc., parmi leurs agitations, se posent cette question : 

« Quel sera le prochain t}Tan ? » 

Car c'est une maladie. Le tyran naît du tyran. 

Le tyran bavard, jacobin, amène le militaire. Et le tyran militaire 
ramène le tyran jacobin. 

Ceux qui si énergiquement nous refont l'autel jacobin sont les 
apôtres involontaires de la tyrannie militaire. 

Beaucoup de gens disent : « Après tout, j'aime autant être 
fusillé. » 

Heureusement le temps avance. Nous sommes un peu moins 
imbéciles. La manie des incarnations, inculquée soigneusement par 
l'éducation chrétienne, le messianisme, passe. Nous comprenons à la 
longue l'avis qu'Anarcharsis Clootz nous a laissé en mourant ; 
« France, guéris des individus. » 



i«f janvier 1SG9. 



HISTOIRE 

DE LA 



RÉVOLUTION 1 RANCAÎSE 



LIVRE PREMIER 

AVRIL JUILLET 1789 
CHU'ITRE PRF.MIF.a 

ÉLECTIONS DE 1789 

LK PEUPLE ENTIER APl'ELK A KLIllE Ll-i r....... . .., „.•,, A ÉCRIRE SES PLAINTES ET 

SES DEMANDES. — ON COMPTAIT SUR L'INCAPACITÉ DU PEUPLE ; KEHMETE DU 
PEUPLE, SON UNANIMITÉ. — ON RETARDE I.A CONVOCATION DES ÉTATS. — ON 
RETARDE LES ÉLECTIONS DE PARIS. — PREMIER ACTE DE SOUVERAINETÉ NATIO- 
NALE. — LES ÉLECTEURS TROUBLÉS PAR L'KMEUTK. — ÉMEUTE RÉVEILLON. — 
QUI T AVAIT INTÉRÊT. — LI-> ÉLECTIONS SACllÈVENT. — (JAN VIEH-AVHIL 1789.) 

La convocation des États généraux de 1789 est l'ère véritable de la nais- 
sance du peuple. Elle appela le peuple entier à l'exercice de ses droits. 

Il put du moins écrire ses plaintes, ses vœux, élire les électeurs. 

On avait vu de petites sociétés républicaines admettre tous leurs membres 
à la participation des droits politiques, jamais un grand royaume, un empire, 
comme était la France. La chose était nouvelle, non seulement dans nos annales, 
mais dans celles même du monde. 

Aussi, quand pmir la première fois, à la (in des temps, ce mot fut entendu : 
7'oî/v s'assembleront pour élin;, tous écriront leurs pLiinles, ce fut une commo- 
tion immense, profonde, comme un tremblement de terre; la inaase en tressaillit 
juscpiaux régions obscures et muettes, où l'on eût le moins soupçonné la vie. 

Toutes les villes élurent, et non pas seulement les bonnes villes, comme 
aux anciens États; les cam/jm/nes élurent, et non pas seulement les villes. 

On assure que cinq millions d'hommes prirent part à l'élection. 

Grande scène, étrange, étonnante! de voir tout un peuple qui d'une fois 
passait du néant à l'être, qui, jiisiiiie-là silencieux, prenait tout d'un coup une 
voix. 

Le môme appel d'égalité s'adressait à des populations prodigieusement 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



inégales, non seulement de position, mais de culture, d'état moral et d'idées. 
Ce peuple, comment répondrait-il? C'était une grande question. Le lise d'une 
part, la féodalité de l'autre, semblaient lutter pour l'abrutir sous la pesanteur 
des maux. La royauté lui avait ôté la vie municipale, l'éducation que lui don- 
naient les affaires de la commune. Le Clergé, son instituteur obligé, depuis 
longtemps ne l'enseignait plus. Ils semblaient avoir tout fait pour U rendre 
incapable, muet, sans parole et sans pensée, et c'est alors qu'ils lui disaient ; 
« Lève-toi maintenant, marche, parle. » 

On avait compté, trop compté sur cette incapacité; autrement jamais on 
n'eût hasardé de faire ce grand mouvement. Les premiers qui prononcèrent le 
nom des États généraux, les parlements qui les réclamèrent, les ministres. qui 
les promirent, Necker qui les convoqua, tous croyaient le peuple hors d'état d'y 
prendre une part sérieuse. Ils pensaient seulement, par cette évocation solen- 
nelle d'une grande masse inerte, faire peur aux privilégiés. La cour, qui était 
elle-môme le privilège des privilèges, l'abus des abus, n'avait nulle envie de 
leur faire la guerre. Elle espérait seulement, des contributions forcées du Clergé 
et de la Noblesse, remplir la caisse publique dont elle faisait la sienne. 

La Reine, que voulait-elle? Livrée aux parvenus, chansonnée par la 
Noblesse, peu à peu méprisée et seule, elle voulait tirer de ces moqueurs une 
petite vengeance, les intimider, les obliger de se serrer près du Roi. Elle voyait 
son frère Joseph essayer aux Pays-Bas d'opposer les petites villes aux grosses 
villes, aux prélats, aux grands. Cet exemple, sans nul doute, la rendit moins 
contraire aux idées de Necker ; elle consentit à donner au Tiers autant de députés 
qu'en avaient la Noblesse et le Clergé réunis. 

Et Necker, que voulait-il? Deux choses tout à la fois : nionlrer beaucoup et 
faire peu. 

Pour la montre, pour la gloire, pour être célébré, exalté des salons, du 
grand public, il fallait généreusement doubler les députés du Tiers. 
En réalité, on voulait être généreux à bon marché. 

Le Tiers, plus ou moins nombreux, ne ferait toujours qu'un des trois 
ordres, n'aurait qu'une voix contre deux; Necker comptait bien maintenir le 
vote par ordre, qui avait tant de fois paralysé les anciens États généraux. 

Le Tiers d'ailleurs, dans tous les temps, avait été très modeste, très respec- 
tueux, trop bien appris pour vouloir être représenté par des hommes du Tiers. 
Il nommait souvent des nobles pour députés, le plus souvent des anoblis, gens 
du Parlement et autres, qui se piquaient de voter avec la Noblesse, contre les 
intérêts du Tiers qui les avait nommés. 

Chose étrange, et qui prouve qu'on n'avait pas d'intention sérieuse, qu'on ^ 
voulait seulement, par cette grande fantasmagorie, vaincre l'égoïsme des privi- 
légiés, desserrer leur bourse, c'est que dans ces États appelés contre eux, on ' 
sa'rrangeait néanmoins pour leur assurer une influence dominante. Les assem- 
blées populaires devaient élire à haute voix. On ne supposait pas que les petites 
gens, dans un tel monde d'élection, en présence des nobles et notables, eussent 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 5 

assez de fenueté pour leur tenir tète, assez d'assurance pour prononcer d'autres 
noms que ceux qui leur seraient dictés. 

En appelant à l'élection les gens de la campagne,, des villages, Necker 
croyait faire, on n'en peut douter, une chos > très politique ; autant l'esprit démo- 
cratique s'était éveillé dans les villes, autant les campagnes étaient dominées par 
les nobles et le clergé, possesseurs des deux tiers des terres. Des millions 
d'hommes arrivaient ainsi à l'élection, qui dépendaient des privilégiés, comme 
fermiers, métayers, etc., ou qui indirectement devaient être influencés, intimidés, 
parleurs agents, intendants, procureurs, Hommes d'affaires. Necker savait, par 
l'expérience de la Suisse et des petits Cantons, que le suffrage universel peut 
être, dans certaines conditions, l'appui de l'aristocratie. Les notables qu'il con- 
sulta entrèrent si bien dans cette idée, qu'ils voulaient faire électeurs les domes- 
tiques mêlne. Necker n'y consentit pas, l'élection fût tombée entièrement dans 
les mains des grands propriétaires. 

L'événemenJ Ironqia tout calcul. Ce peuple, si peu préparé, montra un 
instinct très sur. Quand on l'appela à l'élection',, et qu'on lui apprit son droit, il 
se trouva (ju'on avait peu à lui apprendre. Dans <e prodigieux mouvement de 
cinq ou six millions d'hommes, il y eut (}uel(iue hésitation, par l'ignorance des 
formes, et spécialement parce que la plupart ne savaient écrire. Mais ils surent 
parler; Us surent, en présence de leurs seigneurs, sans sortir de leurs habitudes 
respectueuses, ni quitter leur humble maintien, nonim<M(iiMliL:!i>'s élocteinsqui 
tous nommèrent des dépufés sûrs et feniies. 

L'admission des campagnes à l'élection eut le résultat inattendu de placer 
dans les députés même des ordres privilégiés une démocratie nombreuse, à 
laquelle on ne pensait pas, deux cents curés et davantage, très hostiles à leurs 
évèques. Dans la Bretagne, dans le .Midi, le paysan nommait volontiers son 
curé, qui, d'ailleurs sachant seul écrire, recevait les votes, et menait toute 
l'élection. 

* 

Le peuple des villes, un peu mieux préparé, ayant reçu quelques lueurs de 
la philosophie du siècle, montra une admirable ardeur, une vive conscience «le 
son droit. Il y parut aux élections, à la rapidité, à la certitude avec laquelle 
des masses d'hommes inexpériHientés lircnl ce premier pas politique. Il y parut 
à l'uniformité des cahiers, où ils consignèrent leurs plaintes, accord inattendu, 
imposant, qui donna au vœu public une irrésistible force. Ces plaintes, depuis 
combien de temps elles étaient dans les cœurs!... Il n'en coûta guère d'écrire. 
Tel cahier d'un de nos districts, qui comprenait presque un code, fut commencé 
à minuit, et terminé à trois heures. 

Un mouvement si vaste, si varié, si peu préparé, et néanmoins unanime!... 
c'est un phénomène admirable. Tous y prirent part, et (moins un nombre 
imperceptible) tous voulurent la même chose. 

Unanime! il y eut un accord complet, sans réserve, une situation toute 
simple, la nation d'un côté, et le privilège de l'autre. Et, dans la nation alors, 
ancune distinction possible de peuple et de bourgeoisie ; une seule distinction 



IIISfOIRE DE LA UEVOLUTION FRANÇAISE 



paiiit, les lettrés et les illettrés ; les lettrés seuls parlèrent, écrivirent, mais ils 
écrivirent la pensée de tous. Ils formulèrent les demandes communes, et ces 
demandes, c'étaient celles des masses muettes, autant et plus que les leurs. 

Ah! qui ne serait touché au souvenir de ce moment unique, qui fut notre 
point de départ? Il dura peu, mais il reste pour nous l'idéal où nous tendrons 
toujours, l'espoir de l'avenir... Sublime accord, où les libertés naissantes des 
classes, opposées plus tard, s'embrassèrent si tendrement, comme des frères au 
berceau, est-ce que nous ne vous verrons pas revenir sur cette terre? 

Cette union des classes diverses; cette grande apparition du peuple dans sa 
formidable unité, était l'effroi de la cour. Elle faisait les derniers efforts auprès 
du Roi pour le décider à manquer à sa parole. Le comité Polignac avait imaginé, 
pour le mettre entre deux peurs, de faire écrire, signer des princes une lettre 
audacieuse où ils menaçaient le Roi, se portaient pour chefs des privilégiés, 
parlaient de re/"us d'impôt, de scission, presque de gueri*e civile. 

Et pourtant, comment le Roi eùt-il éludé les États ? Indiqués par la cour des 
Aides, demandés par les Parlements et par les Notables, promis par Brienne et 
promis par Necker, ils devaient enfin ouvrir le 27 avril. On les ajourna encore 
au 4 mai... Périlleux délai! A tant de voix qui s élevaient, une s'était jointe, 
hélas! qui fut souvent entendue au dix-huitième siècle, la voix de la terre... la 
terre désolée, stérile, refusant la vie aux hommes!... L'hiver avait été terrible, 
l'été fut sec et ne donna rien, la famine commença. Les boulangers, toujours en 
péril devant la foule ameutée et affamée, dénoncèrent eux-mêmes des compagnies 
qui accaparaient les grains. Une seule chose contenait le peuple, le faisait patiem- 
ment jeûner, attendre : l'espoir des États généraux. Vague espoir, mais qui 
soutenait; la prochaine assemi)lée était un Messie ; il sufiisait qu'elle parlât, et 
les pierres allaient se changer en pain. 

Les élections, tant retardées, le furent encore plus à Paris. Elles ne furent 
convoquées qu'à la veille des États. On espérait que les députés n'assisteraient 
pas aux premières séances, et qu'avant leur arrivée, on assurerait la séparation 
des trois ordres, qui donnait la majorité aux privilégiés. 

Autre sujet de mécontentement, et plus grave, pour Paris. Dans cette ville, 
la plus éclairee du royaume, l'élection était assujettie à des conditions plus 
sévères. Un règlement spécial, donné après la convocation, appelait comme 
électeurs primaires, non pas tous les imposés, mais ceux-là seulement qui 
payaient six livres d'impôt. 

Paris fut rempli de troupes, les rues de patrouilles, tous les lieux d'élection 
furent entourés de soldats. Les armes furent chargées dans la rue devant la 
ibule. 

En présence de ces vaines démonstrations, les électeurs furent très fermes. 
A peine réunis, ils destituèrent les présidents que le Roi leur avait donnés. Sur 
soixante districts, trois seulement renommèrent le président nommé par le Roi, 
en lui faisant déclarer qu'il présidait comme élu. Grave mesure, premier acte de 
la souveraineté nationale. Et c'était elle en effet qu'il fallait fonder. Les questions 



IIISTOIIU: bt LA HEVOLUTION FUANÇAISE 7 

d'argent, de réformes ne venaient quaprès. Hors du droit, quelle garantie, 
quelle réforme sérieuse ? 

Les électeurs, créés par ces assemblées de districts, agirent précisément de 
même. Ils élurent président lavocat Target; vice-président Canuis, lavocat du 
r.lergé ; secrétaire, l'académicien Bailly, et le docteur Guillotin, un médecin 
philanthrope. 

La cour fut étonnée de la décision, de la fermeté, de la suite avec laquelle 
procédèrent vingt-cinq mille électeurs primaires si neufs dans la vie politique. 
H n'y eut aucun désordre. Assemblés dans les églises, ils y portèrent l'émotion 
de la chose grande et sainte qu ils accomplissaient. La mesure la plus hardie, la 
destitution des présidents nommés par le Roi, s'accomplit sans bruit, sans cris, 
avec la simplicité vigoureuse que donne la conscience du droit. 

Les électeurs, sous un président de leur choix, siégeaient à rArchevèclu', 
ils allaient procéder à la fusion des cahiers de dislricls et à la rédaction du cahier 
commun; ils s'accordaient déjà sur une chose, que Sieyès avait conseillée, 
l'utilité de placer en tète une déclaration des droits de l'homme. Au milieu de 
cette délicate et diflicile besogiie métapiiysicpie, un bruit terrible les interrompit. 
C'était la foule efKguciiiUçg'qui venait demander la tète d'un de leurs collègues, 
d'un électeur. Réveillon, fabricant de papier au fiuibourg Saint-Antoine. Réveilloi 
était caché : mais le,mouvemcnt n'en était pas moins dangereux. On était déjà 
au 28 avril; les Étals généraux, promis pour le 27, puis rerais encore au 4 mai, 
risquaient fort, si le-mouvement durait, d être ajouinés de nouveau. 

Il avait commencé précisément le 27, et il n'était que trop facile de le 
propager, le continuer, l'agrandir, dans une population affamée. On avait 
réjtandu dans le faubourg Saint-Antoine que le papetier Réveillon, ex-ouvrier 
enrichi, avait dit durcimiit qu'il fallait abaisser les jouiiiées à quinze sols; on 
iijoutait qu'il devait être décoré du cordon noir. Sur ce bruit, grand mouvement. 
Voilà d'abord une bande qui, devant la porte de Réveillon, pend son effigie 
décorée du cordon, la |iroméne, la porte à la Grève, la brûle en cérémonie, sous 
les fenêtres de I lltMel de Ville, sous les yeux de l'autorité municipale, qui ne 
s'émeut pas. Cette autorité et les autres, si éveillées tout à l'heure, semblent 
endormies. Le lieutenant de police, le prévôt des marchands Flesselles, J'inten- 
dant Berfhier, tous ces agents de la cour, qui naguère entouraient les élections 
de soldats, ont perdu leur activité. 

La bande a dit tout haut qu'elle irait le lendemain faire justice chez 
Réveillon. Kllc lient parole. La police, si bien informée, ne prend nulle précau- 
tion. C'estle colonel des gardes françaisesqui de lui-même envoie trente hommes, 
secours ridicule; dan.s'une foule compacte de mille ou deux mille pillards et de 
cent mille curieux, les soldats ne veulent, ne peuvent rien faire. La maison est 
forcée, on brise, on ca.sse, on bnlle tout. Rien ne fut emporté, sauf cinq ceiily 
louis en or. Beaucoup s'établirent aux caves, burent le vin et les couleurs de la 
fabrique, qu'ils prirent pour du vin. 

Chose incroyable, celte vilaine scène dura tout le jour. Remarquez qu'elle 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAESE 



se passait à l'entrée môme du faubourg, sous le canon de la Bastille, à la porte 
du fort. Réveillon, qui y était caché, voyait tout des tours. On envoyait de temps 
à autre des compagnies de gardes françaises, qui tiraient, à poudre d'abord, 
puis à balles. Les pillards n'en tenaient compte, quoiqu'ils n'eussent que des 
pierres à jeter. Tard, bien tard, le commandant Besenval envoya des Suisses, 
les pillards résistèrent encore, tuèrent quelques hommes ; les soldats répondirent 
par des décharges meurtrières qui laissèrent sur le carreau nombre de blessés 
et de morts. Beaucoup de ces morts en guenilles avaient de l'argent dans leurs 

poches. 

Si, pendant ces deuK longs jours où les magistrats dormirent, où Besenval 
s'abstint d'envoyer des troupes, le faubourg Saint-Antoine s'était laissé aller à 
suivre la bande qui saccageait Réveillon, si cinquante mille ouvriers sans travail, 
sans pain, s'étaient mis, sur cet exemple, à piller les maisons riches, tout chan- 
geait de face ; la cour avait un excellent motif pour concentrer une armée sur 
Paris et sur Versailles, un prétexte spécieux pour ajourner les États. Mais la 
grande masse du faubourg resta honnête et s'abstint ; elle regarda, sans bouger. 
L'émeute, ainsi réduite à quelques centaines de sens ivres et de voleurs, devenait 
iionteuse pour l'autorité qui la permettait. Besenval trouva, à la fin, son rôle 
trop ridicule, il agit et finit tout brusquement. La cour lui en sut mauvais gré; 
elle n'osa le blâmer, mais ne lui dit pas un mot. 

Le Parlement ne put se dispenser, pour son honneur, d'ouvrir une enquête 
et l'enquête resta là. On a dit, sans preuve suflisante, qu'il lui fut fait défense, 
au nom du Roi, de passer outre. 

Quels furent les instigateurs? Peut-être personne. Le feu, dans ces moments 
d'orage, prend bien de lui-même. On ne manqua pas d'accuser « le parti révolu- 
tionnaire )). Qu'était-ce que ce parti? Il n'y avait encore nulle association active. 

On prétendit que le duc d'Orléans avait donné de l'argent. Pourquoi? Qu'y 
gagnait-il alors? Le grand mouvement qui commençait offrait à son ambition 
trop de chances légales, pour qu'à cette époque il eût besoin de recourir à 
l'émeute. H était mené, il est vrai, par dés intrigants prêts à tout ; mais leur 
plan, à cette époque, était entièrement dirigé vers les États généraux; seul 
populaire entre les princes; leur duc, ils s'en croyaient sûrs, allait y jouer le 
premier rôle. Tout événement, qui pouvait retarder les États, leur paraissait un 
malheur. 

Qui désirait les retarder? qui trouvait son compte à terrifier les électeurs? 
qui profitait à l'émeute? 

La cour seule, il faut l'avouer. L'affaire venait tellement à point pour elle, 
([u'on pourrait l'en croire auteur. Il est néanmoins plus probable qu'elle ne 
la commença point, mais la vit avec plaisir, ne fit rien pour l'empêcher, et 
regretta qu'elle finît. Le faubourg Saint-Antoine m'avait pas alors sa .terrible 
réputation; l'émeute, sous le canon même de la Bastille, ne semblait pas 
dangei-euse. 

Les nobles de Bretagne avaient donné l'exemple de troubler les opérations 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 




Procession des États généraux. (Page 10.) 



légales des États provinciaux, en remuant les paysans, en lançant contre le peuple 
une populace mêlée de laquais. A Paris môme, un journal, l'Ami du Roi, peu 
de jours avant l'afTaire Réveillon, semblait essayer des mômes moyens : 
« Qu'importe ces élections? disait-il hypocritement, le pauvre sera toujours 
pauvre; le sort de la plus intéressante portion du royaume est oublié, etc. » 
Comme si les premiers résultats de la Révolution que ces élections commen- 
çaient, la suppression de la dime, la suppression de l'octroi et des aides, la 

Ltv. 2. — I. iiia:ni.KT. — histoire dk i.a révolution pbakçaise. — éd. j. rolpi' ït c'«. liv. S 



10 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



vente à bas prix de moitié des terres du royaume, n'avaient pas produit la plus 
subite amélioration dans le sort du pauvre qu'aucun peuple eût vue jamais ! 

Le 29 avril, au matin, tout se retrouva tranquille. L'assemblée des électeurs 
put reprendre paisiblement ses travaux. Ils durèrent jusqu'au 20 mai, et la cour 
obtint l'avantage qu'elle s'était proposé par cette convocation tardive, d'empêcher 
la députation de Paris de siéger aux premières séances des États généraux. Le 
dernier élu de Paris et de la France fut celui qui dans l'opinion était le premier 
de tous, celui qui d'avance avait tracé à la Révolution une marche si droite et si 
simple, qui en avait marqué les premiers pas, un à un. Toat avançait sur le 
plan donné par Sieyès, d'un mouvement majestueux, pacifique et ferme, comme 
la loi. 

La loi seule allait régner; après tant de siècles d'arbitraire et de caprice, le 
temps arrivait où personne n'aurait raison contre la raison. 

Qu'ils s'assemblent donc, qu'ils s'ouvrent, ces redoutés États généraux! 
Ceux qui les ont convoqués, et qui maintenant voudraient qu'on n'en eût parlé 
jamais, n'y peuvent rien faire. C'est un Océan qui monte ; des causes infinies, 
profondes, agissant du fond des siècles en soulèvent la masse grondante... 
Opposez-lui, je vous prie, toutes les armées du monde, ou bien le doigt d'un 
enfant, il n'en fait pas la différence... Dieu le pousse, la justice tardive, l'expia- 
tion du passé, le salut de l'avenir i 



CHAPITRE ÏI 

OUVERTURE DES ÉTATS GÉNÉRAUX 

PH0CESSION DES ÉT^TS GÉNÉRAUX.— OUVERTURE (5 MAr). — DISCOURS DE NECXER. 

— QUESTION DE LA SÉPARATION DES ORDRES. — LE TIERS INVITE A LA RÉUNION. 

— INACTION DE l'aSSEMBLÉE. — PIÈGES QU'ON LUI TEND (4 MAI-9 JUIN 1789). 

La veille de l'ouverture des États généraux, on dit solennellement à Ver- 
sailles la messe du Sainf-Esprit. C'était bien ce jour, ou jamais, qu'on pouvait 
cbamter l'hymTie prophétique : « Tu vas créer des peuples, et la face de la terre 
en sera renouvelée, n 

Ce grand jour fut le 4 mai. Les douze cents députés, le Roi, la Reine, toute 
la cour, entendirent à l'église de Notre-Dame le Veni Creator. Puis, l'immense 
procession, traversant toute la ville, se rendit à Saint-Louis. Les larges rues de 
Versailles, bordées de gardes-françaises et de gardes-suisses,Mendues de tapis- 
series de la couronne, ne pouvaient contenir la foule. 

Tout Paris était venu. Les fenêtres, les toits même, étaient chargés de 
monde. Les balcons étaient ornés d'étoffes précieuses, ^^larés de femmes bril- 
lantes, dans la toilette coquette et bizarre qu'on portait alors, mêlée de plumes- 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE il 

et de (leurs. Tout ce monde était ému, attendri, plein de trouble et d'espérance. 

Une grande chose commençait; quels en seraient le progrès, l'issue, les 
résultats? Qui pouvait le dire?... L'éclat d'un tel spectacle, si varié, si majestueux, 
la musique, qui se faisait entendre de distance en distance, faisaient taire toute 
autre pensée... - 

Beau jour, dernier jour de paix, premier d'immense avenir!... 
■ Les passions étaient vives, divei^ses, opposées sans doute, mais elles 
n'étaient pas aigries, comme elles le furent bientôt. Ceux même qui avaient le 
moins souhaité cette ère nouvelle ne pouvaient s'empêcher de partager l'émotion 
commune. Un député de la Noblesse avoue qu'il pleurait de joie : « Cette France, 
ma patrie, je la voyais, appuyée sur la religion, nous dire : Étouflez vos que- 
relles!... Des larmes coulaient de mes yeux. .Mon Dieu, ma patrie, mes conci- 
toyens, étaient devenus moi-môme. » 

En tête de la procession, apparaissait d'abord une masse d'hommes, vôtus 
de noir, le fort et profond balaillon des cinq cent cinquante députés du Tiers; 
sur ce nombre, plus de trois cents légistes, avocats ou magistrats, représentaient 
avec force l'avènement de la loi. Modestes d'habits, fermes de marche et de 
regards, ils allaient encore, sans distinction de partis, tous heureux de ce grand 
jour qu'ils avaient fuit et qui était leur victoire. 

La brillante petite troupe des députés de la Noblesse venait ensuite avec 
ses chapeaux à plumes, ses dentelles, ses parements d'or. Les applaudissements, 
qui avaient accueilli le Tiers, cessèrent tout à coup. Sur ces nobles, cependant, 
quarante environ semblaient de chauds amis du peuple, autant que les hommes 
du Tiers. 

Même silence pour le Clergé. Dans cet ordre, on voyait très distinctement 
deux ordres : une .Noblesse, un Tiers État : une trentaine de prélats en rochets 
et robes violettes; à part et séparés d'eux par un chœur de musiciens, l'humble 
troupe des deux cents curés dans leurs noires robes de prêtres. 

A regarder cette masse imposante de douze cents hommes animés de 
grande passion, une chose put frapper l'observateur attentif. Ils offraient 1res 
peu d'individualités fortes, beaucoup d'hommes honorables sans doute et d'un 
talent estimé, aucun de ceux ([ui, par l'autorité réunie du génie et du caractère, 
ont le droit d'entraîner la foule, nul grand inventeur, nul héros. 

Les puissants novateurs, qui avaient ouvert les voies à ce siècle, n'existaient 
plus alors. 11 restait leur pensée pour mener les nations. De grands orateurs 
surgirent pour l'exprimer, l'appliquer, mais ils n'y ajoutèrent pas. La gloire de 
la Révolution dans ces premiers moments, mais son péril aussi, ce qui pouvait 
la rendre moins certaine dans sa nurche, c'était de se passer d'hommes, d'aller 
seule, par l'élan des idées, sur la foi de la raison pure, sans idole et sans faux 
Dieu. 

Ce corps de la Noblesse, qui se présentait comme dépositaire et gardien de 
notre gloire militaire, n'offrait aucun général célèbre. « Celaient dillustres 
obscurs ijiic! Ions les grands seigneurs de France. » Un seul peut-être excitait 



12 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

l'intérêt, celui qui, malgré la cour, ayait le premier pris part à la guerre d'Amé- 
rique, le jeune et blond Lafayette. Personne ne soupçonnait le rôle exagéré 
qu'allait lui donner la fortune. 

Le Tiers, dans sa masse obscure, portait déjà la Convention. Mais qui aurait 
su la voir? qui distinguait, dans cette foule d'avocats, la taille roide, la pâle 
figure de tel avocat d'Arras? 

Deux choses étaient remarquées : l'absence de Sieyès, la présence de 
Mirabeau. 

Sieyès n'était pas venu encore; on cherchait, dans ce grand mouvement, 
celui dont la sagacité singulière l'avait vu, formulé et calculé. 

Mirabeau était présent, et il attirait tous les regards. Son immense cheve- 
lure, sa tète léonine, marquée d'une laideur puissante, étonnaient, effrayaient 
presque; on n'en pouvait détacher les yeux. C'était un homme celui-là, visible- 
ment, et les autres étaient des ombres; un homme malheureusement de son 
temps et de sa classe, vicieux comme l'était la haute société du temps, scandaleux 
de plus, bruyant et courageux dans le vice : voilà ce qui l'avait perdu. Le monde 
était plein du roman de ses aventures, de ses captivités, de ses passions. Car il 
avait eu des passions, et violentes, furieuses... Qui alors en avait de telles? Et 
la tyrannie de ces passions, exigeantes et absorbantes, l'avait souvent mené bien 
bas... Pauvre par la dureté de sa famille, il eut les misères morales, les vices 
du pauvre, par-dessus les vices du riche. Tyrannie de la famille, tyrannie de 
l'État, tyrannie morale, intérieure, celle de la passion... Ah! personne ne devait 
saluer avec plus d'ardeur cette aurore de la liberté, le renouvellement de l'âme, 
il le disait à ses amis. Il allait renaître jeune avec la France, jeter son vieux 
nianteau taché. . . Seulement, il fallait vivre encore ; au seuil de cette vie nouvelle 
qui s'ouvrait, fort, ardent, passionné, il n'en était pas moins^ntamé profondé- 
ment; son teint était altéré, ses joues s'affaissaient... N'importe! il portait haut 
sa tête énorme, son regard était plein d'audace. Tout le monde pressentait en 
lui la grande voix de la France. 

Le Tiers fut applaudi en général ; puis dans la Noblesse, le seul duc 
d'Orléans, le Roi enfin, qu'on remerciait ainsi d'avoir convoqué les États. Telle 
fut la justice du peuple. 

Au passage de la Reine, il y eut quelques murmures, des femmes crièrent : 
« Vive le duc d'Orléans! » croyant la blesser davantage en nommant son 
ennemi... L'impression fut forte sur elle, elle pensa s'évanouir, on la soutint; 
mais elle se remit bien vite, relevant sa tête hautaine, belle encore. Elle 
s'essayait dès lors à repousser la haine publique d'un regard ferme et mépri- 
sant... Triste effort qui n'embellit pas. Dans le solennel portrait que nous a laissé 
d'elle, en 1788, son peintre. M"" Lebrun, qui l'aimait, et qui a dû la parer de 
son affection même, on sent déjà pourtant quelque chose de répulsif, de dédai- 
gneux, d'endurci. 

Ainsi, cette belle fête de paix, d'union, trahissait la guerre. On indiquait un 
joar à la France pour s'unir et s'embrasser dans une pensée commune, et l'on 



HISTOlKt; UE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 13 

faisait en même temps ce qu'il fallait pour la diviser. Rien qu'à voir cette diversité 
de costumes imposée aux députés, on trouvait réalisé le mot dur de Sieyès : 
« Trois ordres? Non, trois nations. » 

La cour avait fait fouiller les vieux livres, pour y retrouver le détail odieux 
d'un cérémonial gothique, ces oppositions de classes, ces signes de distinction 
et de haine sociale qu'il eût fallu plutôt enfouir. Des blasons, des figures, des 
symboles, après Voltaire, après Figaro! c'était tard. A vrai dire, ce n'était pas 
tant la manie des vieilleries qui avait guidé la cour, mais bien le plaisir secret 
de mortilier, d'abaisser ces petites gens qui, aux élections, avaient fait les rois, 
de les rappeler à leurs basses origines... La faiblesse se jouait au dangereux 
amusement d'humilier une dernière fois les forts. 

Dès le 3 mai, la veille de la messe du Saint-Esprit, les députés étant pré- 
sentés à Versailles, à ce moment de cordialité, de facile émotion, le Roi glaça 
les députés, qui presque tous arrivaient favorablement disposés pour lui. Au 
lieu de les recevoir mêlés par provinces, il les fit entrer par ordres : le Clergé, 
la Noblesse d'abord..., puis, après une pause, le Tiers. 

On aurait voulu imputer ces petites insolences aux officiers, aux valets; 
mais Louis XVI ne montra que trop qu'il tenait lui-même au vieux cérémonial. 
A la séance du 5, le Roi s'étant couvert, et la Noblesse après lui, le Tiers en 
voulut faire autant; mais le Roi, pour l'empêcher de prendre ainsi l'égalité 
avec la Noblesse, aima mieux se découvrir. 

Qui croirait que cette cour insensée se rappelât, regrettât l'usage absurde 
de faire haranguer le Tiers à genoux? On ne voulut pas l'en dispenser expres- 
sément, et l'on aima mieux décider que le président du Tiers ne ferait pas de 
harangue. C'est-à-dire, qu'au bout de deux cents ans de séparation et de silence, 
le Roi revoyait son peuple, et lui défendait de parler. 

Le 5 mai, l'Assemblée s'ouvrit, non chez le Roi au château, mais dans 
l'avenue de Paris, à la salle des Menus. Cette salle, qui malheureusement 
n'existe plus, était immense ; elle pouvait contenir, outre les douze cents députes, 
quatre milliers d'auditeurs. 

Un témoin oculaire, M°" de StaCl, fille de Necker, qui était venue là pour 
voir applaudir son père, nous dit qu'il le fut en effet, et que Mirabeau venant 
prendre place, on entendit quelques murmures... Murmures contre l'homme 
immoral? Cette société brillante, qui se mourait de ses vices, et venait à sa der- 
nière fête, n'avait pas droit de sévérité. 

L'Assemblée essuya trois discours, celui du Roi, celui du garde des sceaux, 
et celui de Necker, tous sur le même texte, tous indignes de la circonstance. 
Le Roi se retrouvait enfin en présence de la nation, et il n'avait pas une parole 
patemefie à dire, pas un mot du cœur pour le cœur. L'exorde, c'était une 
gronderie gauche, timide, sournoise, sur l'esprit d'innovation. Il exprimait sa 
sensibilité... pour les deux ordres supérieurs, « qui se montraient disposés à 
renoncer à leurs privilèges pécuniaires ». La préoccupation d'argent dominait 
les trois discours; peu ou rien, sur la question de droit, celle qui remplissait, 



14 HISTOIRE DE LA. REVOLUTION FRANÇAISE 



élevait toutes les âmes, le droit de l'égalité. Le Roi et ses deux ministres, dans 
un pathos maladroit où l'enflure alterne avec lavbassesse, semblent convaincus 
qu'il s'agit uniquement d'impôt, d'argent, de subsistances, de la question du 
ventre. Ils croient que si les privilégiés accordent au Tiers, en aumône, l'égalité 
de l'impôt, tout va s'arranger de soi-même. De là, trois éloges, dans les trois 
discours, pour le sacrifice des ordres supérieurs qui veulent bien renoncer à 
leurs exemptions. Les éloges vont crescendo:, jusqu'à Necker, qui ne voit aucun 
héroïsme comparable dans l'histoire. 

Ces éloges, qui ont plutôt l'air d'une invitation, annoncent trop clairement 
que ce sacrifice admirable et tant loué n'est pas fait encore. Qu'il se fasse donc 
bien vite! c'est toute la question pour le Roi et les ministres, qui ont appelé là 
le Tiers comme épouvantail, et le renverraient volontiers. De ce grand sacrifice, 
ils n'ont encore que des assurances partielles, douteuses; quelques seigneurs 
l'ont offert, mais les autres se sont moqués d'eux. Plusieurs membres du Clergé, 
contre l'opinion connue de l'Assemblée du Clergé, ont donné cette espérance. 
Les deux ordres n'ont pas hâte de s'expliquer là-dessus; le mot décisif ne peut 
sortir de leur bouche, il reste à la gorge. Il faut deux mois, les plus graves, les 
plus terribles circonstances, disons-le, la victoire du Tiers, pour qu'eniin, le 
26 juin, le Clergé vaincu renonce, et même alors la Noblesse jsrowze^ seulement 
de renoncer. 

Necker parla trois heures de finance et de morale : « Rien, dit-il, sans la 
morale publique, sans la morale particulière. .» Son discours n'en était pas 
moins l'immorale énumération des moyens qu'avait le Roi pour se passer d'États 
généraux, continuer l'arbitraire. Les États, dès lors, étaient un vulgaire don, 
une faveur octroyée et révocable. 

Il avouait imprudemment que le Roi était inquiet... D exprimait le désir 
que les deux oi'dres supérieurs, restant seuls et libres, accomplissent leurs 
sacrifices, sauf à se réunir au Tiers pour discuter plus tard les questions 
d'intérêt commun. Dangereuse insinuation! Le ministre, une fois libre de puiser 
l'impôt à ces riches sources de la grande propriété, n'eût guère insisté pour 
obtenir la réunion des ordres. Les privilégiés auraient gardé leur fausse majorité ; 
deux ordres ligués contre un auraient empêché les réformes. Qu'importe! la 
banqueroute étant évitée, la disette ayant cessé, l'opinion s'étant rendormie, la 
question de droit, de garantie, était ajournée, l'inégalité et l'arbitraire raffermis, 
Necker régnait, ou plutôt la cour qui, une fois quitte du péril, eût renvoyé à 
Genève le banquier sentimental. 

Le 6 mai, les députés du Tiers prennent possession de la grande salle; la 
foule impatiente, qui assiégeait les portes, s'élance à leur suite. 

La Noblesse à part, le Clergé à part, s'établissent dans leurs chambres, et, 
sans perdre de temps, décident que les pouvoirs doivent être vérifiés par chaque 
ordre et dans son sein. Forte majorité dans la Noblesse, petite dans le Clergé; 
un grand nombre de curés voulaient se réunir au Tiers. Le Tiers, fort de son 
grand nombre et raaître de la grande salle, déclare qu'il attend les deux 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE »5 

autres ordres. Le vide de cet immense local semblait accuser leur absence : 
la salle elle-même parlait. 

La question de la réunion des ordres spntcnaiC toutes les autres. Celui du 
Tiers, déjà double de nombre, devait y gagner' la voix de cinquante nol)les 
environ et d'une centaine de curés, partant dominer les deux ordres d'une 
majoiité énorme, et se trouver en tout leur juge. Le privilège jugé par ceux 
contre qui il fut établi ! il était facile de prévoir l'arrùt. 

Donc, le Tiers attendait le Clergé et la Noblesse; il attendait dans sa force, 
patiemment, comme toute chose éternelle. Les privilégiés s'agitaient; ils se 
retournaient, trop tard, vers le grand privilégié, le Roi, leur centre naturel, 
qu'ils avaient ébranlé eux-mêmes. Ainsi, dans ce moment d'attente qui duraim 
mois et plus, les choses se classèrent selon leurs afiinités : les privilégiés avec 
le Roi, l'Assemblée avec le peuple. 

Elle vivait avec lui, parlait avec lui, les portes toutes grandes ouvertes; 
nulle barrière encore. Paris siégeait à Versailles, pôle-mêle avec les députés. 
Une communication continuelle existait sur toute la route. L'assemblée des 
électeurs de Paris, l'assemblée irrégulière, tumultueuse, que la foule tenait au 
Palais-Royal, demandait de moment en moment nouvelle des députés; on inter- 
rogeait avidement tout ce qui venait de Versailles. Le Tiers, qui voyait la cour 
s'irriter de plus en plus et s'entourer de soldats, ne se sentait qu'une défense, 
la foule qui l'écoutait, la presse qui le faisait écouter de tout le royaume. Le 
jour même de l'ouverture des États, la cour essaya d'étouffer la presse ; unarrôt 
du Conseil supprima, condamna le journal des États généraux, que Mirabeau 
publiait; un autre arrêt défendit qu'aucun écrit périodique parût sans per- 
mission. Ainsi la censure, inactive depuis plusieurs mois et comme suspendue, 
était rétablie en face de la nation assemblée, rétablie pour les communications 
nécessaires, indispensables, des députés et de ceux qui les avaient députés. 

.Mirabeau n'en tint compte, et continua sous ce litre : Lettres à mes[com- 
meltants. L'assemblée des électeurs de Paris, qui travaillait encore a"~5es 
cahiers, s'interrompit (7 mai) pour réclamer unanimement contre l'arrêt du 
Conseil. Ce fut la première intervention de Paris dans les affaires générales. La 
grande et capitale question de la liberté de la presse se trouva emportée 
vjj^iblée. La cour pouvait dès lors rassembler des canons et des armées ; une 
artillerie plus puissante, celle de la presse, tonnait désormais à l'oreille du 
peuple, tout le royaume entendait. 

Le 7 mai, le Tiers, sur la proposition de Malouet et de Mounier, permit à 
quelques-uns des siens d'inviter le Clergé et la Noblesse à venir siéger. La 
Noblesse V^ssa outre, se constitua en assemblée. Le Clergé, plus divisé, plus 
craintif, voulut voir venir les choses ; les prélats, d'ailleurs, croyaient avec le 
temps gagner des voix parmi les curés. 

Six jours perdus. Le 12 mai, Rabaut de Saint-Étienne, député protestant 
de Nîmes, fils du vieux martyr des Cévcnnes, proposa de conférer pour amener 
la réunion. A quoi le Breton Chapelier voulait qu'on substituât « une notification 



iO HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



de l'étonnement où le Tiers se trouvait de l'absence des autres ordres, de 
l'impossibilité de conférer ailleurs qu'en réunion commune, de l'intérôt et du 
droit qu'avait chaque député de juger la validité du titre de tous ; les États 
ouverts, il n'y a plus de député d'ordre ou de province, mais des représentants 
de la nation; les députés du privilège y gagnent, leurs fonctions en sont 

agrandies ». 

L'avis de Rabaut l'emporta, comme le plus modéré. Des conférences eurent 
lieu, et elles ne servirent qu'à aigrir les choses. Le 24 mai, Mirabeau reproduit 
un avis qu'il avait ouvert, d'essayer de détacher le Clergé de la Noblesse, de 
l'inviter à la réunion, « au nom du Dieu de paix ». L'avis était très politique; 
nombre de curés attendaient impatiemment l'occasion de se réunir. La nouvelle 
invitation faillit entraîner l'ordre entier. A grand'peine les prélats obtinrent un 
délai. Le soir ils coururent au château, au comité Polignac. Par la Reine, on 
tira du Roi une lettre où il déclarait « désirer que les conférences reprissent en 
présence du garde des sceaux et d'une commission royale ». Le Roi empêchait 
ainsi la réunion du Clergé au Tiers, et se faisait visiblement l'agent des privi- 
légiés. 

Cette lettre, peu royale, était un piège tendu. Si le Tiers acceptait, le Roi, 
juge des conférences, pouvait étouffer la question par un arrêt du Conseil, et les 
ordres restaient divisés. Si le Tiers refusait seul, les autres ordres acceptant, il 
portait seul l'odieux de l'inaction commune; seul, dans ce moment de misère et 
de famine, il ne voulait pas faire un pas pour secourir la nation. Mirabeau, en 
montrant le piège,- conseilla à l'Assemblée de paraître dupe, d'accepter des 
conférences, en protestant par une adresse. 

Nouveau piège. Dans ces conférences, Necker fit appel au sentiment, à la 
générosité, à la confiance. Il conseillait que chaque ordre s'en remît aux autres 
de vérifier ses pouvoirs ; en cas de dissentiment, le Roi jugerait. Le Clergé 
accepta sans hésiter. Si la Noblesse eût accepté, le Tiers restait seul contre deux. 
Qui le tira de ce danger ? La Noblesse elle-même, folle et courant à sa perte. Le 
comité Polignac ne voulut point d'un expédient proposé par son ennemi. Avant 
même de Ure la lettre du Roi, la Noblesse avait décidé, pour fermer la voie à 
toute conciliation, que la délibération par ordres et le veto de chaque ordre sur 
les décisions des autres étaient des principes constitutifs de la monarchie. Le 
plan de Necker tentait beaucoup de nobles modérés; deux anoblis de grand 
talent, mais violents et de faible tète, Cazalès et d'Eprémesnil, embrouillèrent 
la question et parvinrent à éluder ce dernier moyen de salut, à repousser la 
planche que le Roi leur tendait dans leur naufrage (6 juin). 

Un mois de retard, après le retard des trois ajournements qu'avait subis 
la convocation! un mois, en pleine famine!... Notez que, dans cette grande 
attente, les riches se tenaient immobiles, ajournaient toute dépense. Le travail 
avait cessé. Celui qui n'a que ses bras, son travail du jour pour nourrir le jour, 
allait chercher du travail, n'en trouvait pas, mendiait, ne recevait pas, volait... 
Des bandes affamées couraient le pays; où il y avait résistance, elles devenaient 



HISTOIRE DE LA REVOLLTlOiN FRANÇAISE 



17 




C'étaient, ditail-on, des brigands payés par la cour. (P. 11.) 



furieuses, tuaient, brillaient... L'effroi s'étendait au loin; les communications 
cessaient, la disette allait croissant. Mille contes absurdes circulaient. C'étaient, 
disait-on, des brigands payes par la cour. El la cour rejetait l'accusation sur le 
duc d'Orléans. 

La position de l'Assemblée était diflicile. Il lui fallait siéger inactive, lorsque 
tout le remède qu'on pouvait espfMor était dans son action. Il lui fallait fermer 
l'oreille en quelque sorte au cri douloureux de la France, pour sauver la 
France môme, lui^Ajnder^ la liberté !... 

u* 3. — j. n.cnELiT — aiSTomi di la hévoli.tio:^ rRANi^Aisi. — Id. i. boltf it c'". i.iv. 3 



(8 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Le Clergé aggrava cette position cruelle, etV.S[yisa^'conlre le Tiers d'une 
HiTention vraiment pharisienne. Un prélat vint, dans l'Asseml)Iée, pleurer sur 
le pauvre peuple, sur la misère des campagnes. Devant les quatre mille per- 
sonnes qui assistaient à la séance, il tira de sa poche un énorme morceau de 
pain noir : « Voilà, dit-il, le pain du paysan ». Le Clergé proposait de former 
une commission pour conférer ensemble sur la question des subsistances, sur la 
aiiscre des pauvres. 

Dangereux piège. Ou l'Assemblée cédait, se mettait en activité et consa- 
crait ainsi la séparation des ordres, ou bien elle se déclarait insensible aux 
malheurs publics. La responsabilité du désordre qui commençait partout, tom- 
bait sur elle d'aplomb. Les parleurs ordinaires se turent sur cette question coni- 
promettante. Mais des députés obscurs, MM. Populus et Robespierre, expri- 
mèrent avec violence, avec talent, le sentiment général. On invita le Clergé à 
Tenir dans la salle commune délibéi'er sur ces maux publics dont l'Assemblée 
a'était pas moins touchée que lui. 

Cette réponse ne diminuait pas le péril. Quelle facihté, la cour, les nobles, 
les prêtres n'avaient-ils pas désormais pour tourner le peuple ? Quel beau texte 
qu'une assemblée d'avocats, orgueilleuse, ambitieuse, qui avaient promis de 
sauver la France, et la laissaient mourir de misère, plutôt que de rien céder 
i'une injuste prétention. 

La cour saisit avidement cette arme,«t crut tuer l'Assemblée. Le Roi dit au 
président du Clergé qui vint lui soumettre la proposition charitable de son ordre 
sur l'affaire des subsistances « qu'il verrait avec plaisir se former une commis- 
sion des États généraux, qui put l'aider de ses conseils ». 

Donc le Clergé songeait au peuple, le Roi aussi; rien n'empêchait la 
Noblesse de dire les mêmes paroles. Et alors, le Tiers serait resté seul. Il allait 
être constaté que tous voulaient le bien du peuple, le Tiers seul ne le voulait pas. 



CHAPITRE m 



ASSEMBLÉE NATIONALE 



3ERNIÊRE SOMMATION DU TIERS, 10 JUIN. — IL PREND LE NOM DE COMMUNES. — 
LES COMMUNES PRENNENT LE TITRE d'aSSEMULÉE NATIONALE, 17 JUIN. — ELLES 
SE SAISISSENT DU DROIT DE l'imPÔT. — LE ROI FAIT FERMER LA SALLE. -- 

l'assemblée au jeu DE PAUME, 20 JUIN 1789. 



Le 10 juin, Sieyès dit en entrant dans l'Assemblée : « Coupons le câble, il 
«t temps ». Depuis ce jour, le vaisseau de la Révolution, malgré les tempêtes 
jt malgré les calmes, retardé, jamais arrêté, cingle, vers l'avenir. 

Ce grand théoricien, qui d'avance avait calculé si juste, se montra ici 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FIJANÇAISE 19 



Traiment homme d'État ; il avait dit ce qu'il fallait faire, et il le fit au moment 

Il n'y a qu'un moment pour chaque chose. Ici, c'était le 10 juin, pas plus 
tôt, pas plus tard. Plus tôt, la nation n'était pas assez convaincue de l'endurcis 
sèment des privilégiés ; il leur fallait un mois pour bien mettre en lumière toute 
leur mauvaise volonté. Plus tard, deux choses étaient à craindre, ou que le 
peuple, poussée botit, ne laissai la liberté pour un morceau de pain, que les 
li;-lvilégiés ne linissent tout, en renonçant à leur exemption d'impôt; ou bien que 
la Noblesse, s'unissant au Clergé ne fonnât (comme pn le leur conseillait) une 
chambre haute. Une telle chambre qui, de nos jours n'a nul rôle que d'être un* 
machine commode à la royauté, eût été en 89 une puissance par elle-même 
elle eût réuni ceux qui possédaient alors la moitié ou les deux tiers des terres 
du royaiùne, ceux qui, par leurs agents, leurs fermiers, leurs domestique 
innombrables, avaient tant de moyens d'influer sur les campagnes. On veno.it de 
voir aux Pays-Bas le formidable accord de ces doux ordres, qui avait entraîné le 
peuple, chassé les Autrichiens, dépossédé l'Empereur. 

Le mercredi 10 juin 1789, Sieyès proposa de sommer une dernière fois le 
Clergé et la Noblesse, de les avertir que l'appel se fomit rf">i<i mip hmfp^ ei 
qu'il serait donné di' faut contre les non-comparants. 

Celte sommation dans la forme judiciaire était mi coup inattendu. Les 
.lejjutés des communes prenaient, à l'égard de ceux qui leur contestaient ' - .i- 
lité, une position supérieure, celle de juges, en quebjue sorte. 

Cela était sage, on risquait trop à attendre, mais cela était hardi. On e 
I éiMtè souvent que ceux qui avaient tout un peuple derrière eux, une ville comm 
['iiris, n'avaient rien à craindre, qu'ils étaient les forts, qu'ils avançaient san; 
péril Après coup, et toute chose ayant réussi, on peut soutenir la thèse. Sans 
doute, ceux qui franchirent ce pas se sentaient une grande force, mais cofft 
force n'était imllement organisée; le peuple n'était pas militaire, comme il l'es; 
devenu plus tard. Une armée entourait Versailles, allemande et suisse en partie 
neuf régiments au moins sur quinze); une batterie de canons était devant 
l'As.senddée... La gloire du grand logicien qui formula la pensée nationale, la 
gloire de l'Assemblée (jui accepta la formule, fut de ne rien voir de cela, mai- 
de croire à la logique, et d'avancer dans sa foi. 

La cour, très irrésolue, ne sut rien faire que s'enfermer dans un dédaigneui 
silence. Deux fois, le Roi évita de recevoir le président des Communes; il étai. 
à la chasse, disait-on, ou bien, il était trop affligé de la mort récente du Dauphin 
F.t l'on savait qu'il recevait tous les jours les prélats, les nobles, les parlemcn- 
t.àres. Ils coinni' iiçaiont à s'elTrayer, ils venaient s'olTrir au Roi. La cour les 
(■coûtait, leVqjarchamhù^péculait sur leurs* craintes. Toutefois, il était visiblt 
que le Roi obsédé par eux, leur prisonnier en quelque sorte, leur appartiendrai; 
tout enlipr, et se montrerait de plus en plus ce qu'il était, un privilégié à la tèU 
des privilégiés. La situation devenait nette et facile à saisir; il ne restait qu( 
deux choses, le privilège d'un côté, le droit de l'autre. 

L'Assemblée avait parlé haut. Elle attendait de sa démarche la réunior, 



20 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

- — ~ i-s c-î5. ,/>fe'- ■ " 

d'une partie du Clergé. Les curés se sentaient peuple, et voulaient aller prendre 
leur vraie place à côté du peuple. Mais les habitudes de subordination ecclésias- 
tique, les intrigues des prélats, leur autorité, leur voix menaçante; la cour, la 
Reine d'autre part, les tenaient encore fixés sur leurs bancs. Trois seulement se 
hasardèrent, puis sept, entin dix-huit en tout. Grande risée à la cour sur la belle 
:onquête que faisait le Tiers. 

L'Assemblée devait ou périr, ou avancer, faire un second pas. Elle devait 
envisager hardiment la situation simple, terrible, que nous indiquions tout à 
l'heure, le droit en face du privilège, le droit de la nation concentré dans 
l'Assemblée... Et il ne suffisait pas de voir cela, il fallait le faire voir et le pro- 
mulguer, donner à l'Assemblée son vrai nom : Assemblée nationale. 

Dans sa fameuse brochure que tout le monde savait par cœur, Sieyès avait 
dit ce mot remarquable qui ne tomba pas en vain : « Le Tiers seul, dira-t-on, 
ne peut pas former les États généraux... Eh! tant mieux, il composera une 
Assemblée nationale. » 

Prendre ce titre, s'intituler ainsi la nation, réaliser le dogme révolutionnaire 
posé par Sieyès : Le Tiers, c'est le tout, c'était un pas trop hardi pour le franchir 
tout d'abord. Il fallait y préparer les esprits, s'acheminer vers ce but peu à peu 
et par degré. 

D'abord le mot à' Assemblée nationale ne se dit point dans l'Assemblée 
même, mais à Paris entre les électeurs qui avaient élu Sieyès, et ne craignaient 
pas de parler sa langue. 

Le 15 mai, M. Boissy d'Anglas, obscur alors et sans influence, prononça le 
.Tiot, mais pour l'éloigner, l'ajourner, avertissant la Chambre qu'elle devait se 
garder de toute précipitation, s'affranchir du moindre reproche de légèreté... 
.\vant que le mouvement commençât, il voulait déjàV'U'ayer. 

L'Assemblée s'en tint au nom de Communes, qui, dans son humble signi- 
fication, mal définie, la débarrassait pourtant de ce petit nom spécial, inexact 
de Tiers. Vives réclamations de la part de la Noblesse. 

Le 15 juin, Sieyès, avec audace et prudence, demanda que les Communes 
s'intitulassent : Assemblée des représentants connus et vérifiés de la nation 
française. Il semblait n'énoncer qu'un fait impossible à contester, les députés 
des Communes avaient soumis leurs pouvoirs à une vérification publique, faite 
solennellement dans la grande salle ouverte et devant la foule. Les deux autres 
ordres avaient vérifié entre eux, à huis clos. Le simple mot de députés vérifiés 
réduisait les autres au nom de députés /jre'sMwze'i ; ces derniers pouvaient-ils 
empêcher les autres d'agir? les absents pouvaient-ils paralyser les ;?re5e?i/i? 
Sieyès rappelait que ceux-ci représentaient déjà les quatre-vingt-seize centièmes 
au moins) de la nation. 

On connaissait trop bien Sieyès pour douter que cette proposition ne fût un 
degré pour amener à une autre, plus hardie, plus décisive. Mirabeau lui reprocha 
tout d'abord « de lancer l'Assemblée dans la carrière, sans lui montrer le but 
auquel il voulait la conduire » 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



21 




MIRABRAO 



Et en effet, au second jour de la bataille, la lumière se fit. Deux députés 
servirent de précurseurs à Sieyès. M. Legraiid proposa que l'assemblée se cons- 
tituât en assemblée gi'm'rale ; qu'elle ne se tint arrêtée par rien de ce qui sor- 
tirait de C indivisibilité d'une assemblée nationale. M. Galand demanda que, le 
Clergé et la Noblesse étant simplement deux corporations, la nation étant une et 
indivisible, l'Assemblée se constituât Assemblée légitime et active des repré- 
sentants de la nation française. Sieyès alors sortit des obscurités, laissa les 
ambages, et proposa le titre A' Assemblée nationale. 

Depuis la séance du 10, Mirabeau regardait Sieyès marcher sous la terre, 
et il était effrayé. Cette marche rectiligne aboutissait à un point, où elle ren- 
contrait de front la royauté, l'aristocratie. S'arriMerait-elle par respect devant 



22 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



l'idole^ermoulue? Il n'y avait pas d'apparence. Or, malgré la dure discipline 
par laquelle la tyrannie forma Mirabeau pour la liberté, il faut dire que le 
fameux tribun était aristocrate de goût et de mœurs, royaliste de cœur; il l'était 
d'origine et de sang, pour ainsi dire. Deux choses, l'une grande, l'autre basse, 
le poussaient aussi. Entouré de femmes avides, il lui fallait de l'argent ; et la 
monarchie lui paraissait la main ouverte et prodigue, versant l'argent, les 
faveurs. Elle lui avait été dure, cruelle, cette royauté ; mais cela même la servait 
maintenant auprès de lui ; il eût trouvé beau de sauver un roi qui avait signé 
dix-sept fois l'ordre de l'emprisonner. Tel fut ce pauvre grand homme, si 
magnanime et généreux, qu'on voudrait pouvoir rejeter ses vices sur son 
déplorable entourage, sur la barbarie paternelle, qui l'isola de la famille. Son 
père le persécuta toute sa vie, et il a demandé en mourant d'être enterré auprès 
de son père. 

Le 10, lorsque Sieyès proposa de donnej' défaut contre les non- comparants, 
Mirabeau appuya ce mot dur, parla fort et ferme. Mais le soir, voyant le péril, 
il prit sur lui d'aller voir Necker, son ennemi ; il voulait l'éclairtr sur la situation, 
offrir à la royauté le secours de sa parole puissante. 

Mal reçu et indigné, il n'entreprit pas moins de barrer la route à Sieyès, de 
se mettre, lui tribun, lui relevé d'hier par la Révolution, et qui n'avait de force 
qu'elle, il voulut, dis-je, se mettre en face d'elle, et s'imagina l'an-èter. 

Tout autre y eût péri d'abord, sans pouvoir s'en tirer jamais. Qu'il soit plus 
d'une fois tombé dans l'impopularité, et qu'il ail pu remonter toujours, c'est ce 
qui donne une idée bien grande du pouvoir de l'éloquence sur cette nation, 
sensible, entre toutes, au génie de la parole. 

Quoi de plus difficile que la thèse de Mirabeau? Il essayait, devant cette 
foule émue, exaltée, devant un peuple élevé au-dessus de lui-même par la 
grandeur de la crise, d'établir « que le peuple ne s'intéressait pas à de telles 
discussions, qu'il demandait seulement de ne payer que ce qu'il pouvait, et de 
porter paisiblement sa misère ». 

Après ces paroles basses, affligeantes, décourageantes, fausses d'ailleurs en 
général, il se hasardait à poser la question de principe : « Qui vous a convoqués? 
Le Roi... Vos mandats, vos cahiers, vous autorisent-ils à vous déclarer l'assem- 
blée des seuls représentants connus et vérifiés ? Et si le Roi vous refuse sa 
sanction!... La suite en est évidente. Vous aurez des pillages, des boucheries, 
vous n'aurez pas même l'exécrable honneur d'une guerre civile. » 

Quel titre fallait-il donc prendre? 

Mounier et les imitateurs du gouvernement anglais proposaient : Repré- 
sentants de la majeure partie de la nation, en l'absence de la mineure partie. 
Cela divisait la nation en deux, conduisait à l'établissement des deux Chambres. 

Mirabeau préférait la formule : Représentants du peuple français. Ce mot, 
disait-il, était élastique, pouvait dire peu ou beaucoup. 

C'est précisément le reproche que lui firent deux légistes éminents, Target 
(de Paris), Thouret (de Rouen). Ils lui demandèrent si peuple signifiait ;»/eôs ou 



HISTOIRE UË LA IlEVOLLTION FRAiNÇAISE 23 

populus. L'équivoque était mise à nu. Le Roi, le Clergé, la Noblesse auraient 
sans nul doute interprété peuple dans le sens de plebs^ du peuple inférieur, 
d'une simple partie de la nation. 

Beaucoup n'avaient pas senti l'équivoque, ni combien elle allait faire pei'dre 
de terrain à l'Assemblée. Tous le comprirent, lorsque Malouet, l'ami de Necker, 
accepta ce mot de peuple. 

La peur que Mirabeau essayait de faire du Veto royal, ne fit qu'indigner. 
Le janséniste Camus, l'un des plus fermes caractères de l'Assemblée, répondit 
ces fortes paroles : « Nous sommes ce que nous sommes. Le veto peut-il empê- 
cher que la vérité ne soit une et immuable ? La sanction royale peut-elle changer 
l'ordre des choses, et altérer leur nature? » 

.Mirabeau, irrité par la contradiction, et perdant toute prudence, s'emporta 
jusqu'à (lire : « Je crois le veto du Roi tellement nécessaire, que j'aimerais 
mieux vi-/re à Constantinople qu'en France, s'il ne l'avait pas... Oui, je le déclare, 
je ne connaîtrais rien de plus terrible que l'aristocratie souveraine de six cents 
pcrsoimes qui demain pourraient se rendre mamovibles, après-demain héré- 
ditaires, et finiraient, comme les aristocraties de tous les pays du monde, par 
tout envahir ». 

Ainsi, de deux maux, l'un possible, l'autre présent, Mirabeau préférait le 
mal présent et certain. Dans l'hypothèse qu'un jour celte .\sscmblée pourrait 
vouloir se perpétuer et devenir un tyran héréditaire, il armait du pouvoir tyran- 
nique d'empêcher toute réforme, cette cour incorrigible qu'il s'agissait de réfor- 
mer... LeRoi! le Roi! pourquoi abuser toujours de cette vieille religion? Qui ne 
savait que depuis Louis XIV il n'y avait point de roi? La guerre était entre deux 
répultliques, l'une qui siégeait dans l'.^ssemblée, c'étaient les grands esprits du 
temps, les meilleurs citoyens, c'était la France elle-même; l'autre la république 
des abus, tenait son conciliabule chez Diane de Polignac, aux vieux cabinets 
des Dubois, des Pompadour et des Du Barry. 

Le discours de Mirabeau fut accueilli d'un tonnerre d'indignation, d'une 
tempête d'imprécations et d'insultes. La rhétorique éloquente par laquelle il 
réfutait ce (jue personne n'avait dit (que le mot de peuple est vil) n'avait nulle- 
ment donné le change. 

Il était neuf heures du soir. On ferma la discussion pour aller aux voix. La 
netteté singulière avec laquelle la question s'était pesée sur la royauté elle-même 
faisait craindre que la cour ne fît la seule chose qu'elle avait à faire pour empê- 
cher le peuple d'être roi le lendemain ; elle avait là force brutale, une armée 
autour de Versailles ; elle pouvait l'employer, enlever les principaux députés, 
dissoudre les États, et si Paris remuait, affamer Paris... Ce crime hardi était 
son dernier coup de dé ; on croyait qu'elle le jouerait. On voulait le prévenir en 
constituant l'Assemblée cette nuit même. C'était l'avis de plus de quatre cents 
députés; une centaine, au plus, était contre. Cette petite minorité empêcha toute 
la nuit, par les cris et la violence, qu'on ne pût faire l'appel nominal. Mais ce 
spectacle d'une majorité tyrannisée, de l'Assemblée mise en péril par le retard, 



24 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



l'idée que, d'un moment à l'autre, l'œuvre de la liberté, le salut de l'avenir, 
pouvaient être anéantis, tout exalta jusqu'au transport la foule qui remplissait 
les tribunes; un homme s'élança, et saisit au collet Malouef, le meneur prin- 
cipal de ces crieurs obstinés. L'homme s'évada. Les cris continuèrent. « En 
présence de ce tumulte, dit Bailly qui présidait, l'Assemblée resta ferme et 
digne; patiente autant que forte, elle attendait en silence que cette bande tur- 
bulente fût épuisée par ses cris ». A une heure après minuit, les députés étaient 
moins nombreux, on remit le vote au matin. 

Le matin, au moment du vote, on annonça au président qu'il était mandé 
à la chancellerie pour prendre une lettre du Roi. Cette lettre, où il rappelait 
qu'on ne pouvait rien sans le concours des trois ordres, serait arrivée bien à 
point pour fournir un texte aux cent opposants, donner lieu à de longs discours, 
inquiéter, refroidir beaucoup d'esprits faibles. L'Assemblée, avec une gravité 
royale, ajourna la lettre du Roi, défendit à son président de quitter la salle 
avant la fin de la séance. Elle voulait voter et vota. 

Les diverses motions pouvaient se réduire à trois, ou plutôt à deux; 

1° Celle de Sieyès : Assemblée nationale; 

1° Celle de Mounier : Assemblée des représentants de la majeure, partie de 
la nation, en l'absence de la mineure -partie. La formule équivoque de Mirabeau 
rentrait dans celle de Mounier, le mot peuple pouvant se prendre dans un sens 
restreint, et comme la majeure partie de la nation. 

Mounier avait l'avantage apparent d'une littéralité judaïque, d'une justesse 
arithmétique, au fond contraire à la justice. Elle opposait symétriquement, 
mettait en regard, et comme de niveau, deux valeurs énormément différentes. 
L'Assemblée représentait la nation, moins (les privilégiés, c'est-à-dire 2Q ou 98 
centièmes, contre 4 centièmes (selon Sieyès), 2 centièmes (selon Necker). 
Pourquoi donner à ces 2 ou 4 centièmes une si énorme importance ! Ce n'était 
pas à coup stir pour ce qu'ils gardaient de puissance morale, ils n'en avaient 
plus; c'était dans la réalité parce que toute la grande propriété du royaume, 
les deux tiers des terres, étaient dans leurs mains. Mounier était l'avocat de la 
propriété contre la population, de la terre contre l'homme. Point de vue féodal, 
anglais et matérialiste ; Sieyès avait donné la formule française. 

Avec l'arithmétique de Mounier, sa justesse injuste, avec l'équivoque de 
Mirabeau, la nation restait une classe, et la grande propriété, la terre, consti- 
tuait aussi une classe en face de la nation. Nous restions dans l'injustice antique ; 
le Moyen âge continuait, le système barbare où la glèbe compta plus que l'homme, 
où la terre, le fumier, la cendre, furent suzerains de l'esprit. 

Sieyès, mis aux voix d'abord, eut près de cinq cents voix pour lui, et il n'y 
eut pas cent opposants. Donc l'Assemblée fut proclamée Assemblée nationale. 
Beaucoup crièrent : « Vive le Roi ! » 

Deux interruptions vinrent encore, comme pour arrêter l'Assemblée, l'une 
de la Noblesse qui envoyait sous un prétexte; l'autre de certains députés qui 
voulaient qu'avant tout, on créât un président, un bureau réguUer. L'Assemblée 



HISTOIRE DK LA REVOLUTION FRANÇAISE 



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passa outre, et procéda à la solennité du serment. En présence dune foule émur. 
de quarante mille spectateurs, les six cents députés, debout, la main levée, dans 
un silence profond, les yeux fixés sur l'honnôte et grave figure de leur président 
l'écoutèrent lisant la formule, et crièrent : « Nous le jurons ! » Un sentiment 
universel de respect et de religion remplit tous les cœurs. 

L'Assemblée était fondée, elle vivait ; il lui manquait la force, la certitude 
de vivre. Elle se l'assura, en saisissant le droit d'impôt. Elle déclara que l'impôt, 

UT. 4. -- j. yicniLBT. — b:stoiri de la iisvol(tio:< niAMÇAiss — éd. j. Boorr it c'*. lit i 



26 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



■tllègal jusqu'alors, sera\lsQerçnprovtsoireme7it « jusqu'au joui- de la séparation 
de la présente Assemblée »^Tretait, d'un coup, condamner tout le passé, s'em- 
parer de l'avenir. 

Elle adoptait hautement la question de l'honneur, la dette, et s'en portait 



garant. 



Et tous ces actes royaux étaient en langage royal, dans les formules môme 
que le Roi seul prenait jusqu'ici : « l'Assemblée entend et décrète.. . » 

Finalement, elle s'inquiétait des subsistances publiques. Le pouvoir adminis- 
tratif ayant défaiUi autant que les autres, la législature, seule autorité respectée 
alors, était forcée d'intervenir. Elle demandait au reste pour son comité de 
subsistances ce que le Roi lui-mûme avait offert à la députation du Cler-gé, la 
communication des renseignements qui éclairaient cette matière. Mais ce qu'il 
offrait aloi-s, il ne voulut plus l'accorder. 

Le plus surpris de tous fut Neclier ; il croyait naïvement mener le monde, 
et le monde avançait sans lui. Il avait toujours regardé la jeune Assemblée comme 
sa lille, sa pupille ; il répondait au Roi qu'elle serait docile et sage ; et voilà que 
tout à coup, sans consulter le tuteur, elle allait seule, avançait, enjambait les 
vieilles l>;uTiùres sans daigner même y regarder... Dans sa stupéfaction immo- 
bile, Necker reçut deux conseils, d'un royaliste, d'un républicain, et les deux 
revenaient au môme. Le royaliste était l'intendant Bertrand de iyiolleYill&, un 
inlendaut d'ancien régime, passionné et borné; le répubhcain était Dui'ovray, un 
de ces démocrates que le Roi avait chassés de Genève en 1782. 

Il faut savoir ce que c'était que cet étranger qui, dans une crise si grave, 
s'intéressait tant à la France et se hasardait à donner conseil. Durovray, 
établi en Angleterre, pensionné par les Anglais, devenu Anglais de cœur et de 
maximes, fut un peu plus tard un chef d'émigrés. En attendant, il faisait partie 
d'un petit comité genevois qui, malheureusement pour nous, circonvenait 
Mirabeau. L'Angleterre semblait entourer le principal organe de la liberté fran- 
çaise. Peu favorable aux Anglais jusque-là, le grand homme s'était laissé prendre 
à ces ex-républicains, soi-disant martyrs de la liberté. Les Durovray, les Dmnont, 
et autres faiseurs médiocres, infatigables, étaient toujours là pom- aider à la 
paresse. Il était déjà malade, et faisait ce qu'il fallait pour l'êtrede plus en plus. Ses 
nuits tuaient ses jours ; au matin, il se souvenait de l'Assemblée, des affaires, et 
il cherchait sa pensée ; il avait là tout à point la pensée anglaise, rédigée par les 
Genevois; il prenait les yeux fermés, et il y mettait le talent. Telle était sa faci- 
lité, son imprévoyance, qu'à la tribune même sa parole admirable n'était parfois 
qu'une traduction desnotes que ces Genevois, de moment en moment, lui faisaient 
passer. 

Durovray, qui n'était point en rapport avec Necker, se lit son conseiller 
officieux dans cette grave circonstance. 

Il voulait, comme Bertrand de Mollcville, que le Roi \assât/le décret de 
l'Assemblée, lui ôtât son nom à' Assemblée nationale.^ ordomial la réunion des 
trois ordres, se déclarât le législateur ■provisoire de la France, fît'»ar l'autorité 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 27 

royale, ce que les communes avaient fait sans elle. Bertrand croyait avec raison 
qu'après ce coup, il ne restait qu'à dissoudre. Durovray prétendait que l'Assem- 
blée brisée, humiliée sous la prérogative royale, accepterait son petit rôle de 
machine à faire des lois. 

Dès le 17 au soir, les chefs du clergé, le cardinal de Larochefoucauld et 
l'archevêque de Paris, avaient couru à Marly implorer le Roi, la Reine. Le 19, 
vaines disputes dans la chambre de la Noblesse ; Orléans propose de s'unir au 
Tiers, Montesquiou de s'unir au Clergé. Le môme jour, les curés avaient emporté 
la majorité de leur ordre pour la réunion au Tiers, coupé l'ordre en 
deux. Le cardinal, l'arche vèqtie, le soir môme, retournent encore à Marly, se 
jtHtent aux genoux du Roi : C'est fait de la religion. Puis viennent les gens du 
l'arlemcnt : La monarchie est perdue, si l'on ne dissout les États. 

Parti dangereu.\, déjà impossil)le à suivre. Le flot montait d'heure en heure. 
Versailles, Paris frémissaient... Necker avait persuadé à deux ou trois des 
ministres, au Roi même, que son projet létait le seul moyen de salut. On 
l'avait relu ce projet, dans un dernier conseil définitif, le 19, au soir ; tout était 
fini, convenu : « Déjà les portefeuilles se refermaient, dit Necker, lorsqu'on vit 
entrer un oflicier de service ; il parle bas au Roi, et, sur-le-champ. Sa Majesté 
se leva, ordonnant à ses ministres de rester en place. M. de Montmorin, assis 
près de moi, me dit : « Il n'y a rien de fait; la Reine seule a pu se permettre 
d'interrompre le conseil d'État; les princes apparemment l'ont circonvenue. » 

Tout fut arrêté: on pouvait le prévoir; c'était pour cela, sans nul doute, 
qu'on avait mené le Roi à Marly, loin de Versailles et du peuple, seul avec la. 
Reine, plus tendre et plus faible pour elle, dans leur douleur commune pour la 
mort de leur enfant. . . Belle occasion, forte prise pour les suggestions des prêtres. 
La mort du Dauphin n'élait-elle pas un avis sévère de la Providence, lorsque 
le Roi se prêtait aux innovations dangereuses d'un ministre protestant? 

Le Roi flottant encore, mais déjà presque vaincu, se contenta d'ordonner, 
pour empêcher le Clergé de se réunir au Tiers, que la salle serait fermée le 
lendemain samedi (20 juin) ; le prétexte était les préparatifs pour une séance 
qui se tiendrait le lundi. 

Tout cela arrêté dans la nuit, afliché dans Versailles à six heures du matin. 
Le président de l'Assemblée nationale apprend par hasard qu'elle ne peut se 
réunir. Il était plus de sept heures, lorsqu'il reçoit une lettre, non du Roi (comme 
il était naturel, le Roi écrivait bien de sa main au président du Parlement), mais 
simplement un avis du jeune Brézé, maître des cérémonies. Ce n'était pas au 
président, à M. Bailly en son logis, qu'un tel avis devait être donné, mais à 
l'Assemblée elle-même. Bailly n'avait pas pouvoir pour agir à sa place. A l'heure 
indiquée la veille pour la séance, à huit heures, il se rend à la porte de la salle 
avec beaucoup de députés. Arrêté par la sentinelle, il proteste contre Icnipêche- 
ment, déclare la'^é ance tenant^ Plusieurs jeunes députés firent mine de forcer 
la porte; l'officier fit prendre les armes, annonçant ainsi que sa consigne ne 
f.iisait nulle réserve pour l'inviolabilité. 



28 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Voilà donc nos nouveaux rois, mis et tenus à la porte, comme des écoliers 
indociles. Les voilà errants à la pluie parmi le peuple, sur l'avenue de Paris. Tous 
s'accordent sur la nécessité de tenir séance et de s'assembler. Les uns disent : 
A la place d'armes ! — D'autres: A Marly! — Tel : A Paris! Ce parti était 
extrême, il mettait le feu aux poudres... 

Le député Guillotin ouvrit l'avis moins hasardé de se rendre au Vieux 
Versailles et de s'établir au Jeu-de-Paume. . . Triste lieu, laid, démeublé, pauvre. . . 
El il n'en valait que mieux. L'Assemblée y fut pauvre, et représenta ce jour-là 
d'autant plus le peuple. Elle resta debout tout le jour, ayant à peine un banc de 
bois. . . Ce fut comme la crèche pour la nouvelle religion, son étable de Bethléem. 

Un de ces curés intrépides qui avaient décidé la réunion du Clergé, l'illustre 
Grégoire, longtemps après, lorsque l'Empire avait si cruellement effacé la Révo- 
lution sa mère, allait souvent près de Versailles voir les ruines de Port-Royal ; 
un jour (en revenant sans doute), il entra dans le Jeu-de-Paume... l'un ruiné, 
l'autre abandonné... Des larmes coulèrent des yeux de cet homme si ferme, qui 
n'avait molli jamais... Deux religions à pleurer, c'était trop pour un cœur 
d'homme ! 

Nous aussi, nous l'avons revu, en 1846, ce témoin de la liberté, ce lieu 
dont l'écho répéta sa première parole, qui reçut, qui garde encore son mémo- 
rable serment... Mais que pouvions-nous lui dire? quelles nouvelles lui donner 
du monde qu'il enfanta?... Ah! le temps n'a pas marché vite, les générations se 
sont succédé, l'œuvre n'a guère avancé... Quand nous posâmes le pied sur 
ses dalles vénérables, la honte nous vint au cœur de ce que nous sommes, du 
peu que nous avons fait. Nous nous sentîmes indigne, et nous sortîmes de ce 
lieu sacré 



CHAPITRE IV 

SERMENT DU JEU-DE-PAUME 

SERMENT DU JEU DE PAUME 20 JUIN 1789. — l'aSSU.MBLÉE ERRANTE. — COUP 

d'État; projet de necker; déclaration du roi, 23 juin 1789; l'assemblée 
refuse de se séparer. — lk roi prie necker de rester, mais ne révoque 
point sa déclaration. 

Les voilà dans le Jeu-de-Paume, assemblés malgré le Roi... Mais que vont- 
ils faire ! 

N'oublions pas qu'à cette époque, l'Assemblée tout entière est royaliste, sans 
excepter un seul membre. 

N'oublions pas qu'au 17, quand elle se donna le titre d'Assemblée nationale, 
elle cria Vive le Roi. Et quand elle s'attribua le droit de voter l'impôt, déclarant 
illégal l'impôt perçu jusqu'alors, les opposants étaient sortis plutôt que de con- 
.«acrer par leur présence cette atteinte à l'autorité royale. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 29 

Le Roi, cette vieille ombre, cette superstition antique, si puissante dans la 
salle des États généraux, elle pâlit au Jeu-de-Paume. La misérable enceinte, 
toute moderne, nue, démeublée, n'a pas im seul recoin où les songes du passé 
puissent s'abriter encore. Régnent donc ici l'esprit pur, la raison, la justice, ce 
Roi de l'avenir. 

Ce jour, il n'y eut plus d'opposant ; l'Assemblée fut une, de pensée et de cœur. 
Ce fut un des modérés, Mounier de Grenoble, qui proposa à l'Assemblée la déclara- 
tion célèbre : Qu'en quelque lieu qu'elle filt forcée de se réunir, là était toujours 
l'Assemblée nationale, que rien ne pouvait l'empêcher Ae continuer ses délibé- 
rations ; que jusqu'à l'achèvement et l'affermissement de la constitution, elle 
faisait le serment de ne se séparer jamais. 

Baiiiy jura le premier, et prononça son serment si distinctement, si haut, 
que toute la foule du peuple, qui se pressait au dehors, put entendre, et applau- 
dit, dans l'ivresse de l'enthousiasme . . Des cris de Vive le Roi s'élevèrent de 
l'Assemblée et du peuple... C'était le cri de la vieille France, dans les vives 
émotions, et il se mêla encore au serment de la résistance. 

En 1792, Mounier, émigré alors, seul sur la terre étrangère, s'interroge 
et se demande si sa proposition du 20 juin fut fondée en droit, si sa loyauté de 
royaliste et son devoir de citoyen ont été d'accord... Et là même, dans l'émi- 
gration, parmi tous les préjugés de la haine et de l'exil, il se répond : Oui! 

Oui, dit-il, le serment fut juste; on voulait la dissolution, elle eût eu lieu 
sans le serment; la cour, délivrée des États, ne les eût convoqués jamais; il 
fallait renoncer à fonder cette constitution réclamée unanimement dans les 
vœux écrits de la France... — Voilà ce qu'un royaliste, le modéré des modérés, 
un juriste habitué à trouver des décisions morales dans les textes positifs, pro- 
nonce sur l'acte primordial de notre Révolution. 

Que faisait-on pendant ce temps à Marly? Le samedi et le dimanche, 
Necker fut aux prises avec les gens du Parlement auxquels le Roi l'avait livré, 
et qui, avec le sang-froid qu'ont parfois les fous, bouleversaient son projet, en 
effaçaient ce qui l'aurait pu faire passer, lui ôtaient son caractère bâtard, pour 
•en faire un pur coup d'État, brutal, à la Louis XV, un simple lit de justice, 
comme le Parlement en avait subi tant de fois. Les discussions furent poussées 
dans la soirée. Ce fut à minuit seulement que le président apprit dans son lit 
que la séance royale ne pouvait avoir lieu le matin, qu'elle était remise à 
mardi. 

La Noblesse était venue le dimanche à Marly, à grand bruit et en grand 
nombre. Elle avait, dans une adresse, remontré au Roi qu'il s'agissait de lui, 
maintenant, bien plus que de la Noblesse. La Cour s'était animée d'audace 
chevaleresque; les gens d'épée semblaient n'attendre qu'un signal contre les 
hommes de plume. Le comte d'.\rtois, au milieu de ces bravades, devint ivre 
d'insolence, jusqu'à faire dire au Jeu-de-Paume qu'il jouerait le lendemain. 

L'Assemblée se retrouve donc, au lundi matin, sur le pavé de Versailles, 
errante, sans feu ni lieu. Digne amusement pour la cour. Le maître de la salle 



30 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



a peur, craint les princes. L'Assemblée ne réussit pas mieux à la porte des 
Récollets où elle s'en va frapper; les moines n'osent se compromettre... Quels 
sont donc, ces vagabonds, cette bande dangereuse devant laquelle se ferment 
toutes les portes!... Rien que la nation elle-même. 

Et pourquoi ne pas délibérer sous le ciel? Quel plus noble lieu d'assem- 
blée!... Mais ce jour même la majorité du Clergé veut venir siéger avec les 
communes. Où les recevoir! Heureusement, déjà les cent trente-quatre curés, 
et quelques prélats à leur tête, s'étaient établis le matin dans l'église de Saint- 
Louis. L'Assemblée y fut introduite dans la nef, et les ecclésiastiques, d'abord 
réunis dans le chœur, en sortirent pour venir prendre place dans son sein. — 
Reau moment, et de joie sincère ! « Le temple de la religion, dit un orateur 
ému, devint celui de la patrie. » 

Ce môme jour, lundi 22, Necker bataillait encore en vain. Son projet, 
funeste à la liberté parce qu'il y conservait une ombre de modération, fit place 
à un autre plus franc, plus propre à mettre les choses dans leur véritable jour. 
Necker n'était plus qu'un médiateur coupable entre le bien et le mal, gardant 
xm semblant d'équilibre entre le juste et l'injuste, courtisan, à la fois, du peuple 
et des ennemis du peuple. Au dernier conseil qui se tint le lundi, à "Versailles, 
les princes y furent appelés, rendirent à la liberté le service essentiel d'écarter 
(•et intermédiaire équivoque qui empochait la raison et la déraison de se bien 
voir face à face. 

Avant que la séance commence, je veux examiner les deux projets, celui 
de Necker, celui de la cour. Sur le premier, je n'en veux croire que Necker 
lui-même. 



PROJET DE NECRER 

Dans son livre de 1796, écrit en pleine réaction, Necker nous avoue con- 
fidentiellement ce que c'était que son projet; il montre que ce projet était /«arcft, 
très hardi... en faveur des privilégiés. Cet aveu lui coûte un peu à faire, mais, 
enfin il en fait l'effort. « Le défaut de mon projet est sa trop grande hardiesse; . 
je risquais tout ce que je pouvais risquer... Expliquez- vous... Je le ferai, je le 
dois. Daignez m'écouter. » 

C'est aux émigrés qu'il parle, qu'il adresse cette apologie. Vaine entreprise ! 
Comment lui pardonneront-ils jamais d'avoir appelé le peuple à la vie politique, 
fait cinq millions d'électeurs? 

1° Les réformes nécessaires, infaillibles, que la cour avait refusées si long- 
temps, et qu'elle acceptait par force, il les promulguait par le Roi. Lui, qui 
savait à ses dépens que le Roi était un jouet pour la Reine et la cour, une simple 
affiche, rien de plus, il se prônait à continuer cette triste comédie. 

La liberté, le droit sacré qui existe par lui-même, il en faisait un don du 
Roi, U7ie charte octroyée., comme fut en 1814 la char* de l'invasion... Mais il 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 3t 

fallait trente ans de guerre, et toute l'Europe à Paris, pour que la France 
acceptât cette constitution du mensonge. 

2° Point d'unité législative, deux chambres au moins. C'était comme un 
conseil timide à la France, de se faire anglaise ; à quoi il y avait en effet deux 
ayantages : de fortifier les privilégiés, prùtres et nobles, désormais concentrés 
en une chambre haute ; puis, de faciliter au Roi les moyens d'amuser le peuple, 
d'empôcher par la chambre haute au lieu d'empêcher lui-même, d'avoir (nous 
le voyons aujourd'hui) deux veto pour un. 

3* Le Roi permettrait aux trois ordres de délibérer en commun sur les 
affaires générales; mais quant aux privilèges de distinction personnelle, 
d'honneur, quant aux droits attachés aux fiefs, nulle discussion commune... 
C'était justement là ce que la France regardait comme l'affaire générale 
par excellence. Qui donc osait voir une affaire spéciale dans la question 
d'honneur? 

4* Ces États boiteux, tantôt réunis, tantôt séparés en trois ordres, tantôt 
actifs, tantôt immobiles par leur triple mouvement, Necker les balance encore, 
les entrave, les neutraUse par des Etats provinciaux, augmentant la division, 
quand la France a soif d'unité. 

5' Voilà ce qu'il donne, et dès qu'il l'a donné, il le retire à l'instant... 
Cette belle machine législative, personne ne la verra jouer, il nous en envie le 
spectacle, elle fonctionne à huis clos : Nulle publicité des séances. La loi se 
fera ainsi, loin du jour, dans les ténèbres, comme pourrait se faire un complot 
contre la loi. 

6* La loi! que signifie ce mot, sans liberté pcrsomielle? qui peut agir, 
élire, voter librement, quand personne n'est sûr de coucher chez soi! Celle 
première condition de vie sociale, antérieure, indispensable à l'action politique, 
Necker ne l'assure pas encore. Le Roi invitera l'Assemblée à rechercher les 
moyens qui pourraient permettre l'abolition des lettres de cachet... En atten- 
dant, il les garde, les enlèvements arbitraires, les prisons d'État, la Bastille. 

Voilà l'extrême concession, que, dans son meilleur moment, poussée par 
un ministre populaire, fait la vieille royauté. Encore, ne peut-elle aller jusque- 
là. Le roi nominal promet; le vrai roi, qui est la cour, se moque de la pro- 
messe... Qu'ils meurent dans leur péché! 

DÉCLlRATICy DD ROI (23 i\iV{ 89) 

Le plan de la cour vaut mieux que le plan bâtard de Necker. Au moins, 
on y voit plus clair. Tout ce qui est mal chez Necker est conservé précieusement, 
mais richement augmenté. 

Cet acte, qu'on peut appeler le testament du despotisme, se divise en deux 
parties : 1° La prohibition des garanties, sous ce titre : Déclaration concernant 
la présente tenue des États; 2° les réformes, les bienfaits, comme ils disent. 



32 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Déclaration des intentions du Roi, de ses vœux, de ses désirs, pour le futur 
contingent. Le mal est sûr, et le bien possible. Voyons le détail : 

I. Le Roi brise la volonté de cinq millions d'électeurs, déclarant que leurs 
demandes ne sont que des renseignements. 

Le Roi brise les décisions des députés du Tiers, les déclarant « nulles, 
illégales, inconstitutionnelles » . 

Le Roi veut que les ordres restent distincts, qu'un seul puisse entraver les 
autres (que deux centièmes de la nation pèsent autant que la nation). 

S'ils veillent se réunir, il le permet, pour cette fois seulement^ — et 
seulement encore pour les affaires générales; — dans ces affaires générales ne 
sont compris ni les droits des trois ordres, ni la constitution des prochains 
États, ni les propriétés féodales et seigneuriales, ni les privilèges d'argent ou 
d'honneur... 

C'est tout l'ancien régime qui se trouve ainsi excepté. 

Tout ceci est de la cour. Voici, selon toute apparence, l'articledu Roi, celui 
qui lui tenait au cœur, qu'il aura écrit lui-même : L'ordre du Clergé aura un 
veto spécial (contre la Noblesse et le Tiers) pour tout ce qui touche la religion, 
la discipline, le régime des ordres séculiers et réguliers . — Ainsi, pas un moine 
de m'oins, nulle réforme à faire. Ces couvents chaque jour plus odieux et plus 
inutiles, qu'on ne pouvait plus recruter, le Clergé voulait les maintenir tous... 
La Noblesse fut furieuse. Elle perdait son plus bel espoir; elle avait bien compté 
qu'un jour ou l'autre cette proie lui reviendrait ; tout au moins espérait-elle que 
si le Roi et le peuple la pressaient trop de faire quelque sacrifice, elle ferait 
généreusement celui du Clergé. 

Veto sur veto... A quoi bon ! Voici un luxe de précautions, bien plus sûres 
pour rendre tout résultat impossible. Dans les délibérations communes des trois 
ordres, il suffit que les deux tiers d'un seul ordre réclament contre la délibéra- 
tion, pour que la décision soit remise au Roi. Bien plus, la chose décidée, il 
Suffit que cent membres réclament "pour qu'il n'y ait rien de décidé... C'est- 
à-dire que ces mots d'assemblée, de délibération, de décision, ne sont qu'une 
mystification, une farce... Mais, qui la jouerait sans rire?... 

IL Maintenant, arrivent les bienfaits : Publicité des finances, vote de l'im- 
pôt, fixité des dépenses pour laquelle les États indiqueront les moyens, et 
Sa Majesté « les adoptera, s'ils s'accordent avec la dignité royale et la célérité 
du service pubfic ». 

Second bienfait : Le Roi sanctioiinera l'égaUté d'impôt, quand le Clergé et 
la Noblesse voudront renoncer à leurs privilèges pécuniaires. 

Troisième bienfait : Les propriétés seront respectées, spécialement les 
dîmes, droits et devoirs féodaux. 

Quatrième bienfait : Liberté individuelle? Non. Le Roi invite les États à 
chercher, et à lui proposer des moyens pour concilier l'abolition des lettres de 



UISTOIHE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



33 




Allez (lire & ceux qui vous eoroient, que cous sommes ici par la volonté du peuple. (P. 35.' 



cachet avec les précautions nécessaires, soit pour ménager l'honneur des 
familles, soit pour réprimer les commencements de sédition, etc. 

Cinquième : Liberté de la presse ? Non. Les États chercheront le moyen de 
concilier la liberté de la presse avec le respect dû à la religion, aux mœurs et 
à l'honneur des citoyens. 

Sixième : Admission de tous aux emplois ? Non. Refusé expressément pour 
l'armée. Le roi déclare de la manière la plus expresse qu'il veut conserver en 

LIV. 3. — 1. mcniLET. — BISTOIRI DK la RiVOLimO!* fBAnçAISE. — ÉD. J. ROUrF ET c'". UT. 5 



34 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

— - ^^y - ^ç,^ 



entier, sans la moindre atteinte, l'institution de l'armée. C'est-à-dire que le 
roturier n'arrivera jamais aux gradés, etc. Ainsi, le législateur idiot pousse les 
choses à la violence, à la force, à l'épée! Et c'est ce moment qu'il prend pour 
briser la sienne... Qu'il appelle maintenant des soldats, qu'il en entoure l'As- 
semblée, qu'il les pousse vers Paris, c'est autant de défenseurs qu'il donne à la 
Révolution. 

La veille du grand jour, à minuit, trois députés nobles, MM. d'Aiguillon 
de Menou, de Montmorency, vinrent avertir le président des résultats du dernier 
conseil, tenu le soir même à Versailles : « M. Necker n'appuiera pas de sa pré- 
sence un projet contraire au sien, il n'ira pas à la séance, et sans doute il va 
partir. » La séance s'ouvrait à dix heures ; Bailly put dire aux députés, et ceux- 
ci à bien d'autres, le grand secret de la journée. L'opinion eût pu se diviser, 
prendre le change, si l'on eût vu le ministre populaire siéger à côté du Roi ; lui 
absent, le Roi restait découvert,^élaissé de l'opinion. La cour espérait faire son 
coup, sous l'abri de Necker, à ses dépens ; elle ne lui a jamais pardonné de ne 
point s'être laissé abuser et déshonorer par elle. 

Ce qui prouve que tout était su, c'est qu'à la sortie même du château, le 
Roi trouva dans la foule un morne silence. L'affaire était éventée, la grande 
scène tant préparée n'avait plus d'effet. 

Le misérable petit esprit d'insolence qui menait la cour, avait fait imaginer 
de faire entrer les deux ordres supérieurs par devant, par la grande porte, las 
communes par derrière, de les tenir sous un hangar, moitié à la pluie. 

Le Tiers, ainsi humilié, sali et mouillé, serait entré tête basse, pour rece- 
voir sa leçon. 

Personne pour introduire, porte fermée, la garde au dedans. — Mirabeau 
au président : Monsieur, conduisez la nation au-devant du Roi ! — Le président 
frappe à la porte; les gardes du corps du dedans : Tout à l'heure. — Le prési- 
dent : Messieurs, où donc est le maître des cérémonies ? — Les gardes du corps : 
Nous n'en savons rien. — Les députés : Eh bien, partons, allons-nous-en ! — 
Enlîn, le président parvient à faire venir le capitaine des gardés, qui s'en ya 
chercher Brézé. 

Les députés, entrant à la file, trouvent dans la salle le Clergé et la Noblesse 
qui, déjà en place et siégeant, semblent les attendre, comme juges... Du reste. 
la salle est vide. Rien de plus triste que cette salle immense, d'où le peuple est 
exilé. 

Le Roi lut avec sa simplicité ordinaire la harangue qu'on lui avait composée, 
ces paroles despotiques si étranges dans sa bouche. Il en sentait peu la violence 
provocante, car il se montra surpris de l'aspect que présentait l'assemblée. Les 
nobles ayant applaudi l'article qui consacrait les droits féodaux, des voix hautes 
et claires dirent : Paix là ! 

Le Roi, après un moiront de silence et d'étonnement, finit par un mot 
grave, intolérable, qui jetait le gant à l'Assemblée, commençait la guerre : « Si 
vous m'abandonnez dans une si belle entreprise, seul, je ferai le bien de 



IIISTOIRK DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 35 



mes peuples, seul, je me considérerai comme leur véritable représentant. » 

El enfin : « Je vous ordonne, messieurs, de vous séparer tout de suite, et 
(le vous rendre demain matin dans les chambres affectées à votre ordre, pour y 
reprendre vos séances. » 

Le roi sortit, la noblesse et le clergé suivirent. Les communes demeurèrent 
assises, tranquilles, en silence. 

Le maître des cérémonies entre alors et, d'une voix basse, dit au prési- 
dent : Monsieur, vous avez entendu l'ordre du Roi ? — Il répondit : « L'assem- 
blée s'est ajournée après la séance royale ; je ne puis la séparer sans qu'elle ait 
délibéré. » — Puis se tournant vers ses collègues voisins de lui : « Il me semble 
que la nation assemblée ne peut pas recevoir d'ordre. » 

Ce mot fut repris admii blement par Mirabeau ; il l'adressa au maître des 
cérémonies; de sa voix foiie, imposante, et dans une majesté terrible, il lui 
lança ces paroles : « Nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées au 
Roi ; et vous, monsieur, qui ne sauriez être son organe auprès de l'Assemblée 
nationale, vous qui n'avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes 
pas fait pour nous rappeler son discours... Allez dire à ceux qui vous envoient 
que nous sommes ici par la volonté du peuple, et qu on ne nous en arrachera 
que par la puissance des baïonnettes. » 

Brézé fut déconcerté, atterré ; il sentit la royauté nouvelle, et rendant à 
celle-ci ce que l'étiquette ordonnait pour l'autre, il sortit à reculons comme on 
faisait devant le Roi. 

La cour avait imagine un autre moyen de renvoyer les communes, moyen 
brutal employé jadis avec succès dans les États généraux, de faire simplement 
démeubler la salle, démolir l'amphithéâtre, l'estrade du Roi. Des ouvriers en- 
trent en effet ; mais, sur un mot du président, ils s'arrêtent, déposent leurs 
outils, coiil('nii>lent avec admiration la majesté calme de l'Assemblée, devien- 
nent des auditeurs attentifs et respectueux. 

Un député proposa de discuter le lendemain les résolutions du Roi. Il ne 
fut pas écouté. Camus établit avec force, et fit déclarer : « Que la séance n'était 
qu'un acte ministériel, que l'assemblée persistait dans ses arrêtés. » 

Le jeune dauphinois Barnave : « Vous avez déclaré ce que vous êtes ; vous 
n avez pas besoin de sanction. » 

Le breton Glezen : « Quoi donc ! le souverain parle en maître, quand il 
devrait consulter. » 

Pétion, Buzot, Garât, Grégoire, parlèrent aussi fortement. Et Sieyès, avec 
simplicité : « Messieurs, vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier, m 

L'assemblée déclara ensuite, sur la proposition de Mirabeau, que ses mem- 
bres étaient inviolables, que quiconque mettait la main sur im député, était 
traître, infime et digne de mort. 

Ce décret n'était pas inutile. Les gardes du corps s'étaient formés en ligne 
devant la salle. 

On croyait que soixante députés seraient enlevés dans la nuit. 



36 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

La Noblesse, son président en tête, alla tout droit remercier son sauveur le 
comte d'Artois, puis Monsieur, qm fut prudent, et se garda bien d'être chez lui. 
Beaucoup allèrent voir la Reine, triomphante, rayonnante, qui, donnant la main 
à sa fille, portant le Dauphin, leur dit : « Je le confie à la Noblesse. » 

Le Roi ne partageait aucunement cette joie. Le silence du peuple, si nou- 
veau pour lui, l'avait accablé. Quand Brézé vint lui apprendre que les députés 
du Tiers restaient en séance et lui demanda ses ordres, il se promena quelques 
minutes, et du ton d'un homme ennuyé, dit enfin : « Eh bien ! qu'on les 
laisse. » 

Le Roi parlait sagement. 11 y avait tout à craindre. Un pas de plus, et Paris 
marchait sur Versailles. Déjà Versailles était bouleversé. Voilà cinq mille, six , 
mille hommes, qui montent au château. La Reine voit avec terreur cette étrange 
cour, toute nouvelle, qui remplit en un moment les jardins, les terrasses, déjà 
les appartements. Elle prie, supplie le Roi de défaire ce qu'elle a fait, de rap- 
peler Necker... Il n'avait pas à revenir de bien loin ; il était là,t tout à côté, con- 
vaincu à son ordinaire que rien n'irait jamais sans lui. Louis XVI lui dit avec 
bonhomie : « Moi, je n'y tiens nullement, à cette déclaration. » 

Necker n'en voulut pas davantage, ne fit aucune condition. Sa vanité satis- 
faite, l'ivresse d'entendre crier Necker! lui ôtait toute autre pensée. Il sortit, 
gonflé de joie, dans la grande cour du château, et pour rassurer la foule, il 
passa tout au travers. . . Là, des fols se mirent à genoux, lui baisèrent les mains. . . 
Lui, troublé : « Oui, mes enfants, oui, mes enfants, je reste, rassurez- vous... » 
Et il alla fondre en larmes dans son cabinet. 

Pauvre instrument de la cour, il restait sans exiger rien, il restait pour 
couvrir la cabale de son nom, lui servir d'affiche, la rassurer contre le peuple ; il 
rendait cœur à ces braves, et leur donnait le temps d'appeler encore des troupes 



CHAPITRE V 

MOUVEMENT DE PARIS 

ASSEMBLÉE DES ÉLECTEURS, 25 JUIN. — MOUVEMENT DES GARDES FRANÇAISES. — 
AGITATION DU PALAIS-ROYAL. — INTRIGUES DU PARTI D'ORLKANS. — LE ROI 
ORDONNE LA RÉUNION DES ORDRES, 27 JUIN. — LE PEUPLE DÉLIVRE LES GARDES 
FRANÇAISES, 30 JUIN. — LA COUR PRÉPARE LA GUERRE. — PARIS DEMANDE A 
s'armer. — RENVOI DE NECKER, 1789. 

La situation était étrange, visiblement provisoire. 

L'Assemblée n'avait pas obéi. Mais le Roi n'avait rien révoqué. 

Le Roi avait rappelé Necker. Mais il tenait l'Assemblée comme prisonnière 
au milieu des troupes. Mais il avait exclu le public des séances; la grande 
porte restait fermée; l'Assemblée entrait par la petite, et discutait à huis clos 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



37 



rrt 




NLC.K ER 



L'Assemblée réclama faiblement, mollement. La résistance du 23 semblait 
avoir épuisé ses forces. 

Paris ne mollit pas de môme. 

Il ne se résigna pas à voir ses députés lui faire des lois en prison. 

Le 24, la fermentation fut terribli-. 

Elle éclate le 25 de trois manières à lu fois, par les électeurs, par la foule, 
par les soldats. Le siège de la Révolution se place à Paris. 

Les électeurs s'étaient promis, après les élections, de se réunir encore, 

pour compléter leurs instructions aux députés qu'ils avaient élus. Quoique le 

ministère leur en refusât la permission, le coup d'État du 23 les fit -passer 

^utçe; ils firent aussi leur coup d'État, et d'eux-mêmes se réunirent, le 25, rue 



Î8 HISTOIRE DR LA î ÉVOLUTION FRANÇAISE 



Dauphine. Une misérable salle d^lraiteur, occupée à ce moment même par une 
noce qui fit place, reçut d'abord l'assemblée des électeurs de Paris. Ce fut leur 
Jeu-de-Paume, à eux. 

Là, Paris, par leur organe, prit l'engagement de soutenir l'Assemblée 
nationale. L'un d'eux, Thuriot, leur conseilla d'aller à l'Hôtel de Ville, à la 
grande salle Saint-Jean, qu'on n'osa leur refuser. 

Ces électeurs étaient pour la plupart des riches, des bourgeois notables ; 
l'aristocratie y était en nombre. Mais il y avait parmi eux des tètes fort exaltées. 
Deux hommes d'abord, ardents révolutionnaires, avec une tendance singulière 
au mysticisme ; l'un était l'abbé Fauchet, éloquent et intrépide ; l'autre, son 
ami Bonneville (le traducteur de Shakespeare). Tous deux au treizième 
siècle se seraient fait brûler comme hérétiques, à coup sûr. Au dix-huitième, 
ils prirent, autant et plus que personne, l'initiative de la résistance, qu'on 
n'aurait guère attendue de l'assemblée bourgeoise des électeurs. Bonneville, le 
6 juin, proposa qu'on armât Paris, et le premier cria : Aux armes ! 

Fauchet, Bonneville, Bertolio, Carra, un violent journaliste, firent les 
motions hardies qui auraient dû se faire dans l'Assemblée nationale : 1° la 
garde bourgeoise; 2° l'organisation prochaine d'une vraie commune, élective 
et annuelle ; 3° une adresse au Roi pour l'éloigneraent des troupes et la liberté 
de l'Assemblée, pour la révocation du coup d'État du 23. 

Le jour même de la première assemblée des électeurs, comme si le cri : 
Aux armes! eût retenti dans les casernes, les soldats des gardes françaises, 
retenus depuis plusieurs jours, forcèrent la consigne, se promenèrent dans 
Paris et vinrent fraterniser avec le peuple du Palais-Royal. Déjà, depuis quelque 
temps, des sociétés secrètes s'organisaient parmi eux ; ils juraient de n'obéir à 
aucun ordre qui serait contraire aux ordres de l'assemblée. L'acte du 23, dans 
lequel le Roi déclare de la manière la plus forte qi^il ne changerait j aman 
l'institution de l'armée, c'est-à-dire que la noblesse aurait toujours tous les 
grades, que le roturier ne pourrait monter, que le soldat mourrait soldat, cette 
déclaration insensée dut achever ce que la contagion révolutionnaire avait 
commencé 

Ces gardes françaises, habitués dans Paris, mariés pour la plupart, avaient 
vu supprimer peu auparavant, par 1 ur colonel, \m homme dur, M. Du Châ- 
telet, le dépôt où l'on élevait gratis les enfants de troupe. Le seul changement 
qu'on fit aux institutions militaires, on le fit contre eux. 

Pour bien apprécier ce mot Institutions de l'armée, il faut savoir qu'au 
Dudget de ce temps, les officiers comptaient pour 46 miUions, les soldats pour 
44. Il faut savoir que Jourdan, Joubert, Kléber, qui d'abord avaient servi, 
quittèrent l'état mihtaire, comme une impasse, une carrière désespérée. 
Augereau était sous-officier d'infanterie. Hoche était sergent des gardes fran- 
çaises, Marceau soldat; ces jeunes gens de grand cœur et de haute ambition 
étaient cloués là pour toujours. Hoche, qui avait vingt et un ans, n'en faisait 
pas moins son éducation, comme pour être général en chef ; littérature, 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 39 

politique, philosophie môme, il dévorait tout. Faut-il dire que ce giand homme, 
pour acheter quelques livres, brodait des gilets d'officiers, et les vendait dans 
un café ! La faible paye du soldat était, sous un prétexte ou lautre, absorbée 
par des retenues que des ofliciers, dit-on, dissipaient entre eux. 

Le mouvement des gardes françaises n'était point une émeute prétorienne, 
un brutal mouvement de soldats. 11 arrivait à l'appui des déclarations des 
électeurs et du peuple. 

Cette troupe vraiment française, parisienne en grande partie, suivait Paris, 
suivait la loi, la loi vivante, l'Assemblée nationale. 

Ils arrivent au Palais-Royal, salués, pressés de la foule, embrassés, presque 
étouffés. Le soldat, ce vrai paria de l'ancienne monarchie, si maltraité par les 
nobles, est recueilli par le peuple... Et qu'est-il, sous l'uniforme, sinon le peuple 
lui-môme? Deux frères se sont retrouvés, le soldat, le citoyen, deux enfants 
d'une même mère; ils tombent dans les bras l'un de l'autre, et les larmes 
coxilent... 

La haine et l'esprit de parti ont rabaissé tout cela, défiguré ces grandes 
scènes, obscurci l'histoire à plaisir. On s'est attaché à telle ou telle anecdote 
ridicule. Digne amusement des petits esprits! On a donné à ces mouvements 
immenses je ne sais quelles misérables, quelles imperceptibles causes... Eh!' 
malheureux ! expliquez donc par la paille que la vague emporte l'agitation de 
l'Océan. 

Non, ces mouvements furent ceux d'un peuple, vrais, sincères, immenses, 
unanimes ; la France y prit part, Paris y prit part, tous (chacun dans sa mesure), 
tous agirent, ceux-ci du bras et de la voix, ceux-là de leur pensée, de leur ardent 
désir, du plus profond de leur cœur. 

Et que disais-je, la France? Le monde, eiU été mieux dit. Un ennemi, un 
envieux, un Genevois imbu de tous les préjugés anglais, ne peut s'empêcher 
d'avouer que, dans ce moment décisif, le monde entier regardait, qu'il observait 
avec une sympathie inquiète la marche de notre Révolution, qu'il sentait que 
la France faisait à ses risques et périls les afiaires c^i genre humain... 

Un agronome anglais, Arthur Young, homme positif, spécial, venu ici, 
chose bizarre, pour étudier l'agriculture, dans un tel moment, s'étonne du 
silence profond qui règne autour de Paris ; nulle voiture, à peine un homme. 
La terrible agitation qui concentrait tout au dedans, faisant du dehors un 
désert... 11 entre, le tumulte l'effraye; il traverse avec étonnement cette capitale 
du bruit. On le mène au Palais-Royal, au centre de l'incendie, au point brûlant 
de la fournaise. Dix mille hommes parlaient à la fois; aux croisées dix mille 
lumières ; c'était un joui- de victoire pour le peuple, on tirait des feux d'artifice, 
on faisait des feux de joie... Ébloui, étourdi, devant cette mouvante Babel, il 
s'en retire à la hâte... Cependant l'émotion si grande, si vive de ce peuple uni 
dans une pensée, gagne bientôt le voyageur; il s'associe peu à peu, sans s'avouer 
son changement, aux espérances de la liberté ; l'Anglais fait des vœux pour la 
France! 



40 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



Tous s'oubliaient. Le lieu, l'étrange lieu où la scène se passait, semblait, 
dans de tels moments, s'oublier lui-même. Le Palais-Royal n'était plus le 
Palais-Royal. Le vice, dans la passion d'une grandeur si sincère, à la flamme 
de l'enthousiasme devenait pur un instant. Les plus dépravés relevaient la tête 
et regardaient dans le ciel; leur passé, ce mauvais songe, était mort au moins 
pour un jour; honnêtes? ils ne pouvaient pas l'être, mais ils se sentaient 
héroïques, au nom des libertés du monde!... Amis du peuple, frères entre eux, 
n'ayant plus rien d'égoïste, tout prêts à tout partager. 

Qu'il y eût des agitateurs intéressés dans cette foule, cela ne peut faire un 
doute. La minorité de la Noblesse, hommes d'ambition et de bruit, les Lameth 
et les Duport, travaillaient le peuple par leurs brochures, par leurs agents. 
D'autres bien pires s'y joignaient. Tout cela se passait, il faut bien le dire, sous 
les fenêtres du duc d'Orléans sous les yeux de cette cour intrigante, avide, 
immonde... Hélas! qui n'aurait pitié de notre Révolution? ce mouvement naïf, 
désintéressé, sublime, \^ié, vcouvé des yeux, par ceux qui croient un jour ou 
l'autre le tourner à leur profit ! 

Regardons à ces fenêtres. J'y vois distinctement une femme blancne, un 
homme noir. Ce sont les conseillers du prince, le vice et la vertu, M"' de Genlis 
et Choderlos de Laclos. Les rôles sont divisés. Dans cette maison où tout est 
faux, la vertu est représentée par M"" de Genlis, sécheresse et sensiblerie, un 
torrent de larmes et d'encre, le charlatanisme d'une éducation modèle, la cons- 
tante exhibition de la jolie Paméla. De ce côté du palais est le bureau philan- 
thropique où la charité s'organise à grand bruit la veille des élections. 

Le temps n'est plus où le prince jockey pariait, après souper, de courir 
tout nu de Paris à Bagatelle. C'est aujourd'hui un homme d'État avant tout, un 
chef de parti; ses maîtresses le veulent ainsi. Elles ont rêvé deux choses, une 
bonne loi de divorce et un changement de dynastie. Le confident politique du 
prince est cet homme sombre, taciturne, qui semble vous dire : « Je conspire, 
nous conspirons. » Ce profond Laclos qui, par son petit livre des Liaisons 
dangereuses, se flatte d'avoir fait passer le roman du vice au crime, y insinue 
que la galanterie scélérate est un prélude utile au scélérat politique. C'est ce 
nom qu'il ambitionne, ce rôle qu'il joue à ravir... Plusieurs disent, pour flatter 
le prince : « Laclos est un homme noir. » 

Il n'était pourtant pas facile de faire un chef de parti de ce duc d'Orléans ; 
il était usé, à cette époque, fini de corps et de cœur, très faible d'esprit. Des 
fripons lui faisaient faire de l'or dans les greniers du Palais-Royal et ils lui 
avaient fait faire connaissance du diable. 

Une autre difficulté, c'est que ce prince, sous tous les vices acquis, en avait 
un naturel, fondamental et durable qui ne finit pas par l'épuisement, comme les 
autres, qui reste fidèle à son homme. Je parle de l'avarice. « Je donnerais, 
disait-il, l'opinion publique pour un écu de six francs. » Ce n'était pas un mot 
en lair. Il l'avait bien appliqué, lorsque, malgré la clameur publique, il avait 
bâti le Palais-Royal. 



HISTOIRE DK LA REVOLUTION FRANÇAISE 




Elle y < ,: : .. - ; . , 'fini. (P. 44.) 

UV. 6. — I. mCIIElIT. — HISTOIRE DE LA IlÉVOLU flUM. — tl>. '■ BOUFr IT C'« 



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HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 43 

Ses conseillers politiques n'étaient pas assez habiles pour le relever de là. 
Ils lui firent faire plus d'une démarche fausse et imprudente. 

En 1788, le frère de M™' de Genlis, un jeune homme sans autre titre que 
celui d'officier de la maison d'Orléans, écrit au Roi, pour demander... rien 
autre chose que le premier ministère, la place de Necker et de Turgot; il se fait 
fort de rétablir en un moment les finances de la monarchie. Le duc d'Orléans se 
fait porteur de l'incroyable missive, la remet au Roi, l'appuie et devient 
l'amusement de la cour. 

Les sages conseillers du prince avaient cru faire passer ainsi tout dou- 
cement le pouvoir entre ses mains. Trompés dans celte espérance, ils agirent 
plus ouvertement, essayèrent de faire un Guise, un Cromwell, se tournèrent du 
côté du peuple. Là aussi, ils rencontrèrent de grandes difficultés. Tous ne furent 
pas dupes; la ville d'Orléans n'élut pas le prince, et, par représailles, il lui retira 
brusquement les bienfaits par lesquels il avait cru acheter son élection. 

Rien n'avait été épargné cependant, ni l'argent ni l'intrigue. Ceux qui 
conduisaient l'affaire avaient imaginé de coller une brochure tout entière de 
Sieyès aux instructions électorales que le duc envoyait dans ses domaines, et de 
placer ainsi leur maître sous l'affiche et le patronage du grand penseur, alors si 
populaire, qui n'avait pourtant nul rapport avec le duc d'Orléans. 

Quand les Communes firent le pas décisif de prendre le titre A' Assemblée 
nationale, on avertit le duc d'Orléans que le moment était venu de se montrer, 
de parler, d'agir, qu'un chef de parti ne pouvait rester un personnage muet. 
On obtint de lui qu'il lirait au moins un discours de quatre lignes pour engager 
la Noblesse à se réunir au Tiers. Il le fit, mais en lisant, le cœur lui faillit, il se 
trouva mal. On vit, en lèSléboutonnant,,que, dans la crainte d'être assassiné par 
la cour, ce prince trop prudent mettait, en guise de cuirasse, cinq ou six gilets 
l'un sur l'autre. 

Le jour du coup d'État manqué (23 juin), le duc crut le Roi perdu, et lui 
roi demain ou après ; il ne put cacher sa joie. La terrible fermentation de Paris, 
au soir et le lendemain, annonçait assez qu'un grand mouvement éclaterait. Le 
25, la minorité de la Noblesse sentit qu'elle baissait beaucoup, si Paris prenait 
l'initiative ; elle alla, le duc d'Orléans en tête, s'unir aux Communes. L'homme 
du prince, Sillery, le commode mari de M"' de Genlis, fit, au nom de tous, un 
discours peu convenable, celui qu'aurait fait un médiateur, un arbitre accepté 
entre le Roi et le peuple : « Ne perdons jamais de vue le respect que nous 
devons au meilleur des rois... Il nous offre la paix, pourrions-nous ne pas 
l'accepter? etc. » 

Le soir, grande joie à Paris pour cette réunion des nobles, amis du peuple. 
Une adresse à l'Assemblée se trouve au café deFoy; tout le monde signe, 
jusqu'à trois mille personnes, à la hùte, la plupart sans lire. Cette pièce, faite 
de bonne main, contenait un mot étrange sur le duc d'Orléans : « Ce prince objet 
de la vénération publique. » Un tel mot pour un tel homme semblait cruelle- 
ment dérisoire; un ennemi n'aurait pas dit mieux. Les agents maladroits du 



44 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



prince crurent apparemment que l'éloge le plus hasardé serait le mieux payé 
aussi. 

Grâce à Dieu, la grandeur, l'immensité du mouvement, épargna à la 
Révolution l'indigne médiateur. Depuis le 25, l'élan fut tellement unanime, 
l'accord si puissant, que les agitateurs emportés eux-mêmes durent perdre la 
prétention de rien diriger. Paris mena ses meneurs. Les Catilina de salons et de 
cafés n'eurent qu'à se ranger à la suite. Une autorité se trouva tout à coup dans 
Paris, que l'on avait cru sans chef et sans guide, l'assemblée des électeurs. 
D'autre part, les gardes françaises commençant à se déclarer, on put prévoir 
que la force ne manquerait pas à l'autorité nouvelle. Pour tout résumer d'un 
mot, les médiateurs obligeants pouvaient se tenir tranquilles ; si l'Assemblée 
était captive à Versailles, elle avait son asile ici, au cœur même de la France, 
et au besoin Paris pour armée. 

La cour indignée, frémissante, mais encore plus effrayée, se décida, le 26 
au soir, à accorder la réunion des ordres. Le Roi y invita la Noblesse, et pour 
ménager un moyen de protester contre tout ce qui se faisait, on fit écrire par le 
comt.e d'Artois cette parole imprudente (fausse alors) : « La vie du Roi est en 
danger. » 

Le 27 eut donc lieu la réunion tant attendue. La joie fut excessive dans 
Versailles, insensée et folle. Le peuple fit des feux de joie, il cria : Vive la Reine ! 
Il fallut qu'elle vint au balcon. La foule lui demanda qu'elle lui montrât le 
Dauphin, en signe de réconciliation complète et de raccommodement. Elle y con- 
sentit encore, et reparut avec son enfant. Elle n'en méprisait que plus cette foule 
crédule, et elle appelait des troupes. 

Elle n'avait pris aucune part à la réunion des ordres. Et pouvait-on .bien 
dire qu'il y eût réunion? C'était toujours des ennemis qui maintenant étaient 
dans une même salle, se voyaient, se coudoyaient. Le Clergé avait fait expressé- 
ment ses réserves. Les protestations des nobles arrivaient une à une, comme 
autant de défis, et remplissaient des séances ; ceux qui venaient ne daignaient 
s'asseoir, ils erraient, se tenaient debout comme simples spectateurs. Ils sié- 
geaient, mais ailleurs, dans un conciliabule. Beaucoup avaient dit qu'ils partaient 
et ils restaient à Versailles ; visiblement, ils attendaient. 

L'Assemblée perdait le temps. Les avocats qui y étaient en majorité parlaient 
beaucoup et longtemps, croyaient tro;;- à la parole. Que la Constitution se fît, 
tout était sauvé, selon eux. Comme si la Constitution peut être quelque chose, 
avec un gouvernement en conspiration permanente! Une liberté de papier, 
écrite ou verbale, tandis que le despotisme aurait la force et l'épée ! non-sens, 
dérision ! 

Mais ni la cour, ni Paris, ne voulaient de compromis. Tout tournait à la 
violence ouverte. Les militaires de cour étaient impatients d'agir. Déjà M. Du 
Châtelet, colonel des gardes françaises, avait mis à l'Abbaye onze de ces soldats 
qui avaient juré de n'obéir à aucun ordre contraire à ceux de l'Assemblée. Et il 
ne s'en tint pas là. Il voulut les tirer de la prison militaire, et les envoyer à celle 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE « 



des voleurs, à cet épouvantable égout, prison, hôpital à la fois, qui réunissait 
sous le même fouet les galériens et les vénériens. L'affaire terrible de Latude, 
plongé là pour y mourir, avait révélé Bicètre, jeté une première lueur; un livre 
récent de Mirabeau avait soulevé les cœurs, terrifié les esprits... Et c'était là 
qu'on allait mettre des hommes dont le crime était de ne vouloir être que les 
soldats de la loi. 

Le jour même où on va les transférer à Bicêtre, on l'apprend au Palais- 
Royal. Un jeune homme monte sur une chaise, crie : « A l'Abbaye! allons 
délivrer ceux qui n'ont pas voulu tirer sur le peuple ! » Des soldats s'offrent ; les 
citoyens les remercient et vont seuls. La foule grossit en route, les ouvriers s'y 
joignent avec de bonnes barres de fer. A l'Abbaye, ils étaient quatre mille. On 
enfonce le guichet; on brise, à grands coups de maillets, de haches, de barres, 
les grosses portes intérieures. Les victimes sont délivrées. On sortait, lorsqu'on 
rencontre des hussards et des dragons qui venaient bride abattue, l'épée haute... 
Le peuple saute à la bride ; on s'explique ; les soldats ne veulent pas massacrer 
les libérateurs des soldats; ils rengainent, ôtent leurs casques, on apporte du 
vin, et tous boivent ensemble au Roi et à la nation. 

Tout ce qui était en prison fut délivré en même temps. La foule mène sa 
conquête chez elle, à son Palais-Royal. Parmi les délivrés, on portait un vieux 
soldat qui.'depuis des années, pourrissait à l'Abbaye et ne pouvait plus marcher. 
Le pauvre diable, qui depuis si longtemps n'éprouvait que des rigueurs, était 
trop ému : « J'en mourrai, messieurs, disait-il, je mourrai de tant de bonté! » 

Il n'y en avait qu'un de bien coupable, on le ramena en prison. Tout le 
reste, pêle-mêle, citoyens, soldats, prisonniers, un cortège immense, arrive au 
Palais-Royal; on dresse une table dans le jardin, on les fait asseoir. Ladiflicullé 
était de les loger ; on les couche au spectacle dans la salle des Variétés ; et on 
monte la garde à la porte. Le lendemain, établis en un hôtel qui se trouvait sous 
les arcades, soldés, nourris par le peuple. Toute la imit, on avait illuminé des 
deux côtés de Paris, et autour de l'Abbaye, et dans le Palais-Royal. Bourgeois, 
ouvriers, riches et pauvres, dragons, hussards, gardes françaises, tous se pro- 
menaient ensemble, sans qu'il y eut d'autre bruit, que les cris : Vive la nation! 
Tous se livraient au transport de cette réunion fraternelle, à leiir jeune confiance 
dans l'avenir de la liberté. 

Le matin, de bonne heure, les jeunes gens étaient à Versailles, aux portes 
de l'Assemblée. Là, ils ne trouvèrent que glace. Une révolte militaire, une prison 
forcée, tout cela apparaissait à Versailles sous l'aspect le plus sinistre. Mirabeau, 
se tenant à côté de la question, proposa une adresse aux Parisiens pour leur 
conseiller d'être sages. On s'arrêta à l'avis (peu rassurant pour ceux qui récla- 
maient l'intercession de l'Assemblée) de déclarer que l'affaire ne regardait que 
le Roi, qu'on ne pouvait qu'implorer sa clémence. 

C'était le 1" juillet. Le 2, le roi écrit, non à l'Assemblée, mais à l'Arche- 
vêque de Paris, que, si les coupables rentrent en prison, il pourra faire grâce. 
La foulé trouva cette promesse si peu sûre, qu'elle alla demander à la Ville, aux 



4P HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



électeurs, ce qu'il fallait croire. Longue hésitation de ceux-ci; mais la foule 
insiste, elle augmente à chaque instant. A une heure après minuit, les électeurs 
s'engagent à aller demain à Versailles, à ne point rentrer sans la grâce. Sur 
leur parole, les délivrés se mirent eux-mêmes en prison, et furent élargis 
bientôt. 

Ceci n'était point de la paix. La guerre enveloppait Paris, tous les régiments 
étrangers étaient arrivés. On avait appelé pour les commander l'Hercule et 
l'Achille de la vieille monarchie, le vieux maréchal de Broglie. La Reine avait 
mandé Breteuil, son homme de confiance, ex-ambassadeur à Vienne, homme 
de plume qui, pour le bruit et les bravades, valait tout homme d'épée. « Son 
gros son de voix ressemblait à de l'énergie ; il marchait à grand bruit, en frap- 
pant du pied, comme s'il avait voulu faire .sortir une armée de terre... » 

Tout cet appareil de guerre réveilla enfin l'Assemblée. Mirabeau, qui déjà 
le 27 avait lu, sans être écouté, une adresse pour la paix, en proposa une 
nouvelle pour l'éloignement des troupes; cette pièce, harmonieuse et sonore, 
flatteuse à l'excès pour le Roi, fut très goûtée par l'Assemblée. La meilleure 
chose qu'elle contînt, la demande d'une garde bourgeoise, fut la seule qu'on en 
ôta. 

Les électeurs de Paris qui, les. premiers, avaient fait cette demande écartée 
par l'Assemblée, la reprirent avec force le 10 juillet. 

Carra, dans une dissertation fort abstraite, à la Sieyès, posa le droit de la 
Commune, droit imprescriptible, et, dit-il, antérieur même à celui de la 
monarchie, lequel droit comprend spécialement celui de se garder soi-même. 
Bonneville, en son nom, au nom de son ami Fauchet, demandait qu'on passât à 
l'application, qu'on avisât à se constituer en Commune, conservant /jrouwo/re- 
ment le prétendu corps municipal. Charton voulait de plus que les soixante 
districts fussent assemblés de nouveau, qu'on transmît leurs décisions à l'Assem- 
blée nationale, qu'on s'entendit avec les grandes villes du royaume. 

Toutes ces motions hardies se faisaient dans la grande salle Saint-Jean de 
l'Hôtel de Ville, par-devant un peuple immense; Paris semblait se serrer autour 
de cette autorité qu'il avait créée, il ne se fiait à nulle autre ; il eût voulu en tirer 
l'ordre de s'organiser, s'armer, d'assurer son salut lui-même. 

La mollesse de l'Assemblée nationale n'était pas pour le rassurer. Le 
11 juillet, elle reçut la réponse du Roi à l'Adresse, et s'en contenta. Quelle 
réponse cependant? Que les troupes étaient là pour assurer la liberté de l'Assem- 
blée, que si elles causaient ombrage, le Roi la transférerait à Noyon ou à Sois- 
sons, c'est-à-dire la placerait entre deux ou trois corps d'armée. Mirabeau ne put 
obtenir que l'on insistât pour le renvoi des troupes. Visiblement, la réunion des 
cinq cents députés du Clergé et de la Noblesse avait énervé l'Assemblée. Elle 
laissa la grande affaire, et se mit à écouter une déclaration des droits de l'homme 
que présenta Lafayette. 

Un modéré, très modéré, le philanthrope Guillotin, vint tout exprès à Paris 
pour communiquer cette quiétude à l'assemblée des électeurs. Honnête homme, 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 47 

et trompé sans doute, il assura que tout allait bien, que M. Necker était plus 
solide que jamais. Des applaudissements accueillirent cette excellente nouvelle, 
et les électeurs, non moins dupes que l'Assemblée, s'amusèrent, comme elle, à 
l'admirable déclaration des droits, que par bonheur on venait d'apporter de 
Versailles. Ce jour même, pendant que le bon Guillotin parlait, M. Necker, con- 
gédié, était déjà bien loin sur le chemin de Bruxelles. 

Quand Necker reçut l'ordre de s'éloi^mer à l'instant, il se mettait à table, il 
était trois heures. Le pauvre homme, qui avait si tendrement épousé le ministère, 
ne le quitta jamais qu'en pleurant, sut pourtant se contraindre devant ses con- 
vives et fit bonne contenance. Après dîner, sans même avertir sa fille, il partit 
avec sa femme, prenant la route la plus courte pour sortir du royaume, celle 
des Pays-Bas. 

Les gens de la Reine, chose indigne, étaient d'avis qu'on l'arrêtât ; ils 
connaissaient si peu Necker, qu'ils avaient peur ([u'il ne désobéit au Roi et ne 
se jetât dans Paris ! 

MM. de Broglie et de Breteuil, au premier jour qu'on les manda, avaient 
été eux-mêmes elTrayés de voir où l'on s'engageait. Broglie ne voulait pas qu'on 
renvoyât Necker, Breteuil aurait dit : « Donnez-nous donc alors cent mille 
hommes et cent millions. » — « Vous les aurez, » dit la Reine. Et l'on se mit à 
fabriquer secrètement une monnaie de papier. 

M. de Broglie, pris au dépourvu, lourd de ses soixante et onze ans, s'agitait 
beaucoup sans agir. Ordres, contre-ordres se croisaient. Son hôtel était un 
quartier général, plein de commis, d'ordonnances, d'aides de camp prêts à 
monter à cheval. « On dressait une liste d'oÛiciers généraux; on faisait un ordre 
de bataille. » 

Les autorités militaires n'étaient pas trop d'accord entre elles. Il n'y avait 
pas moins de trois chefs : Broglie qui allait être ministre, Puységur qui l'était 
encore, enîin Besenval qui, depuis huit ans, avait le commandement des pro- 
vinces de l'intérieur, et à qui l'on signifia sèchement qu'il obéirait au vieux 
mai'échal. Besenval lui exphcjua la situation, le danger, et qu'on n'était pas en 
campagne, mais devant une ville de huit cent mille âmes au dernier degré de 
l'exaltation. Broglie ne voulut pas l'écouter. Ferme sur sa guerre de Sept-Ans, 
no connaissant que le soldat, que les forces brutes, plein de mépris pour le 
bourgeois, il était convaincu qu'à la seule vue d'un uniforme le peuple fuirait. 
11 ne crut pas nécessaire d'envoyer des troupes à Paris ; seulement il lenvironna 
de régiments étrangers, ne s'inquiétant pas d'augmenter par là l'irritation 
populaire. Tous ces soldats allemands présentaient l'aspect d'une invasion autri- 
chienne ou suisse; les noms barbares de leurs régiments effarouchaient les 
oreilles : Royal-Cravate était à Charenton, à Sèvres, ReinachetDiesbach, Nassau 
était à Versailles, Salis-Samade à Issy, les hussards de Bercheny à l'École mili- 
taire; ailleurs, Chûteauvieux, Esterhazy, Rœmer, etc. 

La Bastille, assez défendue de ses épaisses murailles, venait de recevoir un 
renfort de Suisses. Elle avait des munitions, une monstrueuse masse de poudre, 



48 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



à faire sauter toute la ville. Les canons, en batterie sur les tours depuis le 
30 juin, regardaient Paris de travers, et, tout chargés, passaient leur gueule 
menaçante entre les créneaux. 



CHAPITRE Vî 

INSURRECTION DE PARIS 

DANGER DE PARIS. — EXPLOSION DE PARIS, 12 JUILLET 4789. — INACTION DE VER- 
SAILLES. — PROVOCATION DES TROUPES; PARIS PREND LES ARMES. — l'aSSEM- 
BLÉE NATIONALE s'aDRESSE EN VAIN AU ROI, 13 JUILLET. — LES ÉLECTEURS 
DE PARIS AUTORISE VT l'aRMEMENT. — ORGANISATION DE LA GARDE BOURGEOISE. 
— HÉSITATION DES ÉLECTEURS. — LE PEUPLE SAISIT DES POUDRES, CHERCHE 
DES FUSILS. — SÉCURITÉ DE LA COUR. 

Du 23 juin au 12 juillet, de la menace du Roi à l'explosion du peuple, il y 
eut une halte étrange. C'était, dit un observateur, c'était un temps orageux, 
lourd, sombre, comme un songe agité et pénible, plein d'illusions, de trouble. 
Fausses alarmes, fausses nouvelles; fables, inventions de toutes sortes. On 
savait, on ne savait pas. On voulait tout expliquer, tout deviner. On voyait des 
causes profondes, même aux choses indifférentes. Des mouvements commen- 
çaient sans auteur et sans projets, d'eux-mêmes, d'un fonds général de défiance, 
de sourde colère. Le pavé brûlait, le sol était comme miné, vous entendiez 
dessous déjà gronder le volcan. 

On a vu que, dès la première assemblée des électeurs, Bonneville avait 
crié : Aux armes ! cri étrange dans cette assemblée des notables de Paris, et 
qui tombait de lui-même. Plusieurs frémirent, d'autres sourirent, et l'un d'eux 
dit prophétiquement : <f Jeune homme, remettez votre motion à quinze jours. » 

Aux armes ? contre une armée tout organisée qui était aux partes. Aux 
armes? quand cette armée pouvait si aisément affamer la ville, quand la'disette 
s'y faisait déjà sentir, quand on voyait la queue s'allonger à la porte des bou- 
langers... Les pauvres gens des campagnes entraient par toutes les barrières. 
"-^ hâves, déguenillés, sur leurs longs bâtons de voyage. Une masse de vingt mille 
mendiants, qu'on occupait à Montmartre, était suspendue sur la ville ; si Paris 
faisait un mouvement, cette autre armée pouvait descendre. Déjà quelques-uns 
avaient essayé de brûler et de piller les barrières. 

Il y avait à parier que la cour porterait les premiers coups. Il lui fallait 
faire sortir le Roi des scrupules, des velléités de paix, en finir une fois avec tous 
les compromis... Pour cela, il fallait vaincre. 

De jeunes officiers de hussards, des Sombreuil et des Polignac, allèrent 
jusque dans le Palais-Royal narguer la foule, et ils sortirent le sabre à la main. 
Visiblement la cour se croyait trop forte ; elle souhaitait des violences. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



49 




On les porte couverts de crêpes à travers Paris. (P. 50.) 



Le dimanche, 12 juillet au matin, jusqu'à dix heures, personne encore à 
Paris ne savait le renvoi de Necker. Le premier qui en parla au Palais-Royal fut 
traité d'aristocrate, menacé. Mais la nouvelle se confirme, elle circule, la fureur 
aussi... A ce moment, il était midi, le canon du Palais-Royal vint à tonner. « On 
ne peut rendre, dit l'Ami du Roi, le sombre sentiment de terreur dont ce bruit 
pénétra les âmes. » Un jeune homme, Camille Desmoulins, sort du café de Poy, 
saute sur une table, tire l'épée, montre un pistolet : « Aux armes, les Allemands 

LtV. 7. — .'. «ICHELÏT. — niSTOIRI Dt LA HtVOLUTlOI FHANÇAU». — ÉD. 3. HOOFP FT Cl«. LIV. 7 



50 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



du £hamp-de-Mars entreront ce soir dans Paris pour égorger les hahitaot* ! 
Arborons une cocarde ! » Il arrache une feuille d'arbre «tla mcl ù son chapeau : 
tout le monde en fait autant; les arbres sont dépouillés. 

« Point de théâtres ! point de danse ! c'est un jour de deuil ! » On va pren- 
éxe au cabinet des figures de cire le buste de Necker ; d'autres, toujours là pour 
irofiter des circonstances, y joignent celui d'Orléans. On les porte couverts de 
crêpes à travers Paris; le cortège, armé de bâtons, d'épées, de pistolets, de 
àaches, suit d'abord la rue Richelieu, puis, en tournant le boulevard, les mes 
Saint-Martin, Saint-Denis, Saint-Honoré, et vient â la place Vendôme. Là, devant 
les hôtels des fermiers généraux, un détachement de dragons attendait le peuple ; 
il fondit sur lui, le dispersa, lui brisa «on Kecker ; un garde française sans 
annefi l'esta ferme, et fut tue. 

Les barrières, qu'on achevait à pdne, ces lourdes petites bastilles de la 
ferme générale, furent partout, ce même dimanche, attaquées par le peupJ<\ 
mal déJendues par la troupe, qui pomlant tua du monde. Elles brûlèrent pea- 
âsaat la nuit. 

La cour, si près de Paris, ne pouvait rien ignorer. Elle resta immobile, 
n'envoya ni ordre, ni troupe. Elle attendait apparemment que le trouble aug- 
nientant, devenant révolte et guerre, lui donnât ce que l'affaire Béveiflon, 
étouffée trop tôt, n'avait pu donner, un prétexte spécieux pour dissoudre l'As- 
semblée Donc, elle laissait à loisir Paris s'enfoncer dans son tort. Elle g'ardait 
bien Versailles, les ponts de Sèvres et de Saint-CIoud, coupait toute caammâ- 
£alion, et se croyait sûi'e de pouvoir toujours, au pis aller, affamer Paris. Elle- 
même, entourée de troupes allemandes, pour les deux tiers, qu'avait-elle à 
craindre?... Rien, que de perdre la France. 

Le ministre de Paris (il y en avait un alors), resta à Versailles. Les aiitrcs 
autorités, le lieutenant de police, le prévôt des marcliandsFlessell. '" ' lîkiu 
^ertliier parureiit de même inactils. Flesselles, mandé à la corn-, iw ^ _^ ren- 
dr«, mais vraisemljlablemenl il en eut les instructions. 

Le commandant Besenval, sans responsabilité, puisqu'il ne, pouvait agir 
jjue par les ordres de Broglie, restait paresseusement à l'Erole militaire. I| 
n'osait se servir des gardes françaises, et les tenait consignés. -Mai^ 'A a', ail plu- 
sieurs détachements de divers corps, et trois régiments disponiijles, un de 
Suisses et deux de cavalerie allemande. Vers l'après-midi, voyant le trouble 
augmenter, il mit ses Suisses dans les Champs-Elysées avec cjualre pièces de 
canon, et réunit ses cavaliers sur la place Louis XV. Avant le soir, avant l'heure 
où l'on rentre le dimanche, la foule revenait par les Champs-Elysées, remplis- 
sait les Tuileries ; c'était généralement des promeneurs inoffensifs, des familles 
qui voulaient rentrer de bonne heure « parce qu'il y avait du bruit. » Cepen- 
dant, la vue de ces soldats allemands en bataille sur la place, ne laissait pas 
d'émouvoir. Des hommes dirent des injures, des enfants jetèrent des pierres. 
C'est alors que Besenval, craignant à la lin qu'on ne lui reprochât à Versailles 
de n'avoir rien fait, donna l'ordre insensé, barbare, digne de son étourderie, de 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE SI 



pousser ce peuple avec les dragons. Ils ne pouTaient se mouvoir dans cette 
foule compacte qu'en écrasant quelques personnes. Lem- colonel, le prince de 
Lambesc, entre dans les Tuileries, mais d'abord au pas. Il rencontre une barri- 
cade de chaises; les bouteilles, les pierres commencent à pleuvoir sur lui : il 
répond par des coups de feu. Les femmes jettent des cris perçants ; les hommes 
se mettent à fermer les Tuilenes derrière Lambesc. Il jugea pnident de sortir. 
Un homme fut renversé, foulé ; un vieillard qui fuyait fut blessé grièvement. 

La foule, sortie des Tuileries avec des cris d'effroi et d'indigTiation, rem- 
[ilit Paris du récit de cette brutalité, de ces Allemands poussant leurs chevaux 
contre des femmes et des enfants, du vieillard blessé, disait-on, de la main 
môme du prince... Alors, on court aux armuriers, on prend ce qu'on trouve. 
On court à l'Ilûlel de Ville pour demander des armes, sormer le tocsin. Nul ma- 
gistrat municipal n'était à son poste. Quelques électeurs de bonne volonté s'y 
rendirent vers six heures du soir, occupèrent dans la gi-ande salle leur enceinte 
réservée, et tâchèrent de calmer la foule. Mais derrière cette foule, déjà entrée, 
il y en avait une autre sur la place qui criait : Des armes ! qui croyait que la 
ville avait un arsenal caché, qui menaçait de brûler tout. Ils forcent le poste, 
envaiiissent la salle, poussent la barrière, pressent les électeurs jusque sur leur 
bureau. Alors, ils leur font k la fois mille récits de ce qui vient de se passer. . .Les 
électeurs ne peuvent refuser les armes des gardes de la ville ; mais déjà le peu- 
ple les a cherchées, trouvées, prises; déjà un homme en chemise, sans bas ni 
souliers, a pris la place du factionnaire, et, le fusil sur l'épaule, monte fière- 
ment la garde à la porte de la salle. 

Les électeurs reculaient devant la responsabilité d'autoriser le mouvement. 
Us accordèrent seulement la convocation des districts, et envoyèrent quelques- 
uns des leurs « aux postes des citoyens armés, pour les prier, au nom de lu 
patrie, de^jurseoir^ux attroupements et voies de fait. » Elles avaient commencé 
le soir d'une manière fort sérieuse. Des gardes françaises, échappés de leurs 
casernes, se formèrent au Palais-Royal, marchèrent sur les Allemands et ven- 
gèrent leur camarade. Ils tuèrent trois cavaliers sur le boulevard, puis allèrent 
à la place Louis XV, qu'ils trouvèrent évacuée. 

Le lundi 13 juillet, le député Guillotin, puis deux électeurs, allèrent à Ver- 
sailles, et supplièrent l'Assemblée « de concourir à établir une garde bour- 
geoise. » Ils firent un tableau effrayant de la crise de Paris. L'Assemblée vota 
deux dépulations, l'une au Roi, l'autre à la Ville. Elle ne tira du Roi qu'une 
sèche et ingrate réponse, bien étrange quand le sang coulait : « Qu'il ne pouvait 
rien changer aux mesures qu'il avait prises, qu'il était seul juge de leur néces- 
sité, que ta présence des députés à Paris ne pouvait faire aucun bien... » — 
L'Assemblée indignée arrêta : 1° que .M. Necker emportait les regrets de la 
nation ; 2° qu'elle insistait pour l'éloignemenl des troupes ; 3° que non seu- 
lement les ministres, mais les conseils dii Roi, de quelque rang qu'ils pus- 
sent être, étaient personnellement responsables des malheurs présents ; 4° que 
nul pouvoir n'avait droit de prononcer l'infâme mot de banqueroute. — 



iv^^Wvoi- 



f.2 HISTOIRE DE LA BÉVOLUTION FBANÇAISR 



L'article 3 désignait assez la Reine et les princes ; le dernier les^étrissaj^r— 
L'Assemblée reprit ainsi sa noble attitude ; désarmée au milieu deslroupes, 
sans autre appui que la loi, menacée pour le soir même de dispersion, d'en- 
lèvement, elle marqua bravement ses ennemis à la face, de leur vrai nom : 
banquerouttet-s . 

L'Assemblée, après ce vote, n'avait qu'un asile, l'assemblée môme, la 
salle qu'elle occupait ; hors de là, pas un pouce de terre au monde ; aucun 
de ses membres n'osait plus coucher chez lui. Elle craignait aussi que la 
cour ne mît la main sur les archives. La veille, le dimanche, l'un des secré- 
taires, Grégoire, avait enveloppé, scellé, caché tous les papiers dans une mai- 
son de Versailles. Le lundi, il présida par intérim, soutint de son grand cou- 
rage ceux qui moUissaient, leur rappelant le Jeu de Paume, et le mot du 
Romain : Que le monde croule, les ruines le frapperont sans l'effrayer. » {Im- 
pavidum ferient ruinœ.) 

On déclara la séance permanente, et elle continua pendant soixante- 
douze heures. M. de Lafayette, qui n'avait pas peu contribué au vigoureux 
arrêté, fut nommé vice-président. 

Paris était cependant dans la plus vive anxiété. Le faubourg Saint- 
Honoré croyait de moment en moment voir entrer les troupes. Malgré les 
efforts des électeurs qui coururent la nuit pour faire déposer les armes, tout 
le monde s'armait ; personne n'était disposé à recevoir paisiblement les 
Croates et les Pandours, à porter les clefs à la Reine. Le lundi matin, dès 
six heures, toutes les cloches de toutes les églises sonnant coup sur coup le 
tocsin, quelques électeurs se rendent à l'Hôtel de Ville, y trouvent déjà la 
foule, la renvoient dans les districts. A huit heures, voyant qu'elle insisté, ils 
affirment que la garde bourgeoise est autorisée, ce qui n'était pas encore. Le 
peuple crie toujours : Des armes ! à quoi les électeurs répondent : Si la Ville 
en a, on ne peut les obtenir que par leVgrévôt^es marchands. — Eh bien, 
envoyez-le chercher ! 

Le prévôt Flesselles, ce même jour, était mandé à Versailles par le Roi, 
à l'Hôtel de Ville par le peuple. Soit qu'il n'osât se refuser à cet appel de la 
foule, soit qu'il crût pouvoir mieux servir le Roi à Paris, il alla à l'Hôtel de 
Ville, fut applaudi dans la Grève, dit paternellement : « Vous serez contents, 
mes amis, je suis votre père. » Il déclara dans la salle qu'il ne voulait pré- 
sider que par élection du peuple. Là-dessus, nouveaux transports. 

Il n'y avait pas encore d'armée parisienne, et l'on discutait quel serait 
le général. L'Américain Moreau de Saint-Méry, qui présidait les électeurs, 
montra un buste de Lafayette, et ce nom fut fort applaudi. D'autres proposè- 
rent, obtinrent qu'on offrît le commandement au duc d'Aumont, qui demanda 
vingt-quatre heures pour réfléchir, et puis refusa. Le commandant en second 
fut le marquis de la Salle, militaire éprouvé, écrivain patriote, plein de dé- 
vouement et de cœur. 

Tout cela traînait, et la foule frémissait d'impatience, elle avait hâte 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 53 

d'être armée, et non sans raison. Les mendiants de Montmartre jetaient la 
pioche, descendaient en yille ; des masses d'hommes remuaient, inconnus, 
sans aveu. L'effroyahle misère des campagnes avait rabattu de toutes parts 
des troupeaux d'alTamés sur Paris ; la famine le peuplait. 

Dés le matin, sur un bruit qu'il y avait du blé à Saint-Lazare, la foule y 
court, et y trouve en effet une masse énorme de farines, que les bons pères 
avaient entassées, de quoi charger plus de cinquante voitures, qui furent con- 
duites à la Halle. On brisa tout, on mangea, on but ce qui était dans la mai- 
son ; du reste, on n'emporta rien ; le premier qui essaya de le faire fut pendu 
par le peuple même. 

Les prisonniers de Saint-Lazare avaient échappé. On délivra ceux de la 
Force, qui étaient détenus pour dettes. Les criminels du Châtelet voulaient 
profiter du moment, et déjà enfonçaient les portes. Le concierge appela -eue 
bande de peuple qui passait ; elle entra, fit feu sur les rebelles, et les força 
de rentrer dans l'ordre. 

Les armes du Garde-Meuble furent enlevées; mais plus tard remises 
fidèlement. 

Les électeurs, ne pouvant plus différer l'armement, essayèrent de le 
Umiter. Ils votèrent, et le prévôt prononça : Que chacun des soixante districts 
éhrait. armerait deux cents hommes, et que tout le reste serait désarmé. — 
C'était une armée de douze mille notables ; à merveille pour la police, mais 
très mal pour la défense. Paris eût été livré. Le m<^me jour, l'après-midi, on 
décida : Que la milice parisienne serait de quarante-huit mille hommes. La 
cocarde aux couleurs de la ville, bleue et rouge. Cet arrêté fut le jour même 
confirmé par tous les districts. 

Un comité permanent est nommé pour veiller, nuit et jour, à l'ordre 
public. On le forme d'électeurs. — Pourquoi les seuls électeurs? dit un 
homme qui s'avance. — Et qui voulez-vous qu'on nomme? — Moi, dit-il. — 
Il est nommé par acclamation. 

Le prévôt hasarda alors une question grave : A qui prêtera-t-on ser- 
ment? — .V lassemhlée des citoyens, dit vivement un électeur. 

LalTaire des subsistances pressait autant que celle des armes. Le lieute- 
nant de police, mandé par les électeurs, dit que les arrivages ne le regar- 
daient en rien. La ville dut aviser à se nourrir comme elle pourrait. Tous 
ses abords étaient occupés par les troupes ; il fallait que les fermiers, les 
marchands qui apportaient Iek4enrég>f se hasardassent à traverser des postes 
et des camps d'étrangers qui ne parlaient qu'allemand. En supposant qu'ils 
arrivassent, ils trouvaient mille difficultés pour repasser les barrières. 

Paris devait mourir de faim ou vaincre, et vaincre en un jour. Gomment 
espérer ce miracle ? Il avait l'ennemi dans la ville même, à la Bastille et à 
l'Ecole militaire, l'ennemi à toutes les barrières ; les gardes françaises, sauf 
un potil nombre, restaient dans leurs casernes, ne se décidaient pas encore. 
Que le niiiacle se fit par les Parisiens tout seuls, c'était presque ridicule à 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



dire. Ils passaient pour une population douce, amollie, bonne enfant. Que ce 
peuple devînt tout à coup une armée, et une armée aguerrie, rien n'était 
moins vraisemblable. 

Voilà certainement ce que pensaient les hommes froids, les notables, les 
bourgeois qui composaient le comité de la ville. Ils voulaient gagner du temps, 
ne pas aggraver l'immense responsabilité qui déjà pesait sur eux. Ils gouver- 
naient Paris depuis le 12 ; était-ce comme électeurs ? le pouvoir électoral 
s'étendait-il jusque-là ? Ils croyaient à tout moment voir le vieux maréchal de 
Broglie venir avec toutes ses troupes, leur demander compte... De là leurs 
hésitations, leur conduite longtemps équivoque; delà la défiance du peuple, qui 
trouvait en eux son obstacle principal, et fit ses affaires sans eux. 

Vers le miheu du jour, les électeurs envoyés à Versailles en reviennent ; 
ils rapportent la réponse menaçante du Roi, le décret de l'Assemblée. 

C'était tout de bon la guerre. Les envoyés avaient rencontré sur les routes la 
cocarde verte, couleur du comte d'Artois. Ils avaient passé à travers la cava- 
lerie, toutes les troupes allemandes qui stationnaient sur la route, dans leurs 
blancs manteaux autrichiens. 

La situation était terrible, dénuée, de peu d'espoir, à voir le matériel. Mais 
le cœiu* était immense, chacun le sentait grandir d'heure en heure dans sa 
poitrine. Tous venaient, à l'Hôtel de Ville, s'offrir au combat ; c'étaient des 
corporations, des quartiers qui formaient des légions de volontaires. La compa- 
gnie de l'arquebuse offrit ses services. L'École de chirurgie vint, Boyer en tète; 
la Basoche voulait passer devant, combattre à l'avant-garde ; tous ces jeunes 
gens juraient de mourir jusqu'au dernier. 

Combattre ? mais avec quoi : sans armes, sans fusils, sans poudre ? . 

L'arsenal, disait-on, était vide. Le peuple ne se tint pas content. Un inva- 
lide et un perruquier firent sentinelle aux environs, et bientôt ils virent sortir 
une grande quantité de poudre, qui allait être embarquée pour Rouen. Ils cou- 
rurent à l'Hôtel de Ville, et obligèrent les électeurs de faire apporter ces poudres. 
Un brave abbé se chargea de la mission périlleuse de les garder et de les distri- 
buer au peuple. 

Il ne manquait plus que des fusils. On savait qu'il y en avait un grand 
dépôt dans Paris. L'intendant Berthier en avait fait venir trente mille, et il avait 
ordonné la fabrication de deux cent mille cartouches. Le prévôt ne pouvait 
ignorer ce grand mouvement de l'intendance. Pressé d'indiquer le dépôt, il dit 
que la manufacture de Gharleville lui promettait trente mille fusils, et que de 
plus, douze mille allaient arriver d'un moment à l'autre. A l'appui de ce men- 
songe, voilà des chariots qui traversent la Grève, portant ce mot : Artillerie. 
Ce sont les fusils sans doute. Le prévôt fait emmagasiner les caisses. Mais il 
veut des gardes françaises pour en faire la distribution. On court aux casernes, 
et comme on devait l'attendre, les officiers ne donnent pas un soldat. Il faut 
donc que les électeurs distribuent les fusils eux-mêmes. Hs ouvrent les caisses ! . . . 
Qu'y trouvent-ils ? Des chiffons. La fureur du peuple est au comble, il crie à la 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 55 

trahison. Flesselles, ne sachant que dire, s'avise de les envoyer aux Célestins, 
aux Chartreux : « Les moines ont des armes cachées. » Nouveau désappointe- 
ment ; les Chartreux ouvrent, montrent tout ; la perquisition la plus exacte ne 
donne pas un fusil. 

Les électeurs autorisèrent les districts à fabriquer cinquante mille piques, 
et elles furent forgées en trente-six heures ; mais ce temps si court était long 
pour une telle crise. Tout pouvait être fini dans la nuit. Le peuple, qui savait 
toujours, quand ses chefs ne savaient pas, apprit le soir l'existence du grand 
dépôt de fusils qui était aux Invalides. Les députés d'un district allèrent le soir 
même trouver le commandant Besenval, et Sombreuil, gouverneur de l'hôtel. 
« J'en écrirai à Versailles, » dit froidement Besenval. Il avertit en effet le maré- 
chal de Broglie. Chose étrange, prodigieuse ! il n'eut aucune réponse. 

Ce silence inconcevable tenait sans doute, on l'a dit, à l'anarchie complète 
qui régnait dans le conseil, tous étant discordants sur tout, sauf un point bien 
arrêté, la dissolution de l'Assemblée nationale. Il tenait aussi, je le crois, à la 
méprise de la cour, qui, trop fine et trop subtile, voyait dans ce grand mouve- 
ment l'effet d'une petite intrigue, croyait que le Palais-Royal faisait tout et 
qu'Orléans payait tout... Explication puérile: est-ce qu'on solde des millions 
d'hommes. Le duc avait donc aussi payé le soulèvement de Lyon et du Dau- 
phiné, qui, au même moment, proclamaient le refus de l'impôt ? Il avait payé 
les villes de Bretagne, qui prenaient les armes, payé les soldats, qui, à 
Rennes, refusèrent de tirer sur les bourgeois ? 

Le buste du prince, il est vrai, avait été porté en triomphe. Mais le prince 
lui-même était venu à Versailles se remettre à ses ennemis, protester qu'il avait 
autant, et plus que personne, peur de cette émeute. On le pria de vouloir bien 
coucher au château. La cour l'ayant sous la main, croyant tenir le fabricateur 
de toute la machination, en eut peu d'inquiétude. Le vieux maréchal, à qui 
toutes les forces militaires étaient confiées en ce moment, s'enveloppa bien de 
troupes, tint le roi en sûreté, mit en défense Versailles, à qui personne ne son- 
geait, et laissa les vaines fumées de Paris se dissiper d'elles-mêmes. 




56 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



CHAPITRE VII 



PRISE DE LA BASTILLE, 14 JUILLET 1789 



DIFFICULTÉ DE PRENDRE LA BASTILLE. — L IDEE DE L ATTAQUE APPARTIENT AU 
PEUPLE. — HAINE DU PEUPLE POUR LA BASTILLE. — JOIE DU MONDE EN APPRE- 
NANT LA PRISE DE LA BASTILLE. — LE PEUPLE ENLÈVE LES FUSILS AUX INVA- 
LIDES. — LA BASTILLE ÉTAIT EN DÉFENSE. — THURIOT SOMME LA BASTILLE. 
— LES lÉLECTEURS Y ENVOIENT INUTILEMENT PLUSIEURS DÉPLTATIONS. — 
DERNIÈRE attaque; ÉLIE, HULLIN. — DANGER DU RETARD. — LE PEUPLK 
SE CROIT TRAHI, MENACE LE PRÉVÔT, LES ÉLECTEURS. — LES VAINQUEURS A 
l'hOTEL de VILLE. — COMMENT LA BASTILLE SE LIVRA. — MORT DU GOUVER- 
, NEUR. — PRISONNIERS MIS A MORT. — PRISONNIERS GRACIÉS. — CLÉMENCE DU 
PEUPLE. 



Versailles, avec un gouvernement organisé, un roi, des ministres, un 
général, une armée, n'était qu'hésitation, doute, incertitude, dans la plus com- 
plète anarchie morale. 

Paris, bouleversé, délaissé de toute autorité légale, dans un désordre appa- 
rent, atteignit, le 14 juillet, ce qui moralement est l'ordre le plus profond, 
l'unanimité des esprits. 

Le 13 juillet, Paris ne songeait qu'à se défendre. Le 14, il attaqua. 

Le 13 au soir, il y avait encore des doutes, et il n'y en eut plus le matin. 
Le soir était plein de trouble, de fureur désordonnée. Le matin fut lumineux et 
d'une sérénité terrible. 

Une idée se leva sur Paris avec le jour, et tous virent la même lumière. 
Une lumière dans les esprits, et dans chaque cœur ime voix : Va, et tu prendras 
la Bastille ! 

Cela était impossible, insensé, étrange à dire... Et tous le crurent néan- 
moins. Et cela se fit. 

La Bastille, pour être une vieille forteresse, n'en était pas moins imprenable, 
à moins d'y mettre plusieurs jours, et beaucoup d'artillerie. Le peuple n'avait, 
en cette crise, ni le temps, ni les moyens de faire un siège régulier. L'eùt-il 
fait, la Bastille n'avait pas à craindre, ayant assez de vivres pour attendre un 
secours si proche, et d'immenses munitions de guerre. Ses murs de dix pieds 
d'épaisseur au sommet des tours, de trente ou quarante à la base, pouvaient 
rire longtemps des boulets ; et ses batteries, à elle, dont le feu plongeait sur 
Paris, auraient pu en attendant démolir tout le Marais, tout le faubourg Saint- 
Antoine. Ses tours, percées d'étroites croisées et de meurtrières, avec doubles 
et triples grilles, permettaient à la garnison de faire en toute sûreté un affreux 
carnage des assaillants. 



HISTOIRE DE LA HEVOLLTION KRANÇAISE 



57 




Les parleurs ila Palais-Royal passèrent le temps à dresser une lista de proscription. (P. 57.) 



L'attaque de la Bastille ne fut nullement raisonnable. Ce fut un acte de foi. 

Personne ne proposa. Mais tous crurent, et tous agirent. Le long des rues, 
des quais, des ponts, des boulevards, la foule criait à la fouie : A la Bastille! 
à la Bastille !... Et, dans le tocsin qui sonnait, tous entendaient : A la Bas- 
tille ! 

Personne, je le répète, ne donna l'impulsion. Les parleurs du Palais- 
Royal passèrent le temps à dresser une liste de proscription, à juger à mort 

UV. 8. — I. mCHEI-RT. - HISTOIRI I)« t.\ RÉVOLUTION fBA:ii;AI3ï. — ÉD. J. BOUFF »T c'». UV. S 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



la reine, la Polignac, Artois, le prévôt Flesselles, d'autres encore. Les noms 
des vainqueurs de la Bastille n'offrent pas un seul des faiseurs de motions. 
Le Palais-Royal ne fut pas le point de départ, et ce n'est pas non plus au 
Palais-Royal que les vainqueurs ramenèrent les dépouilles et les prisonniers. 

Encore moins les électeurs qui siégeaient à l'Hôtel de Ville eurent-ils 
l'idée de l'attaque. Loin de là, pour l'empêcher, pour prévenir le carnage 
que la Bastille pouvait faire si aisément, ils allèrent jusqu'à promettre au 
gouverneur que, s'il retirait ses canons, on ne l'attaquerait pas. Les électeurs 
ne trahissaient point, comme ils en furent accusés, mais ils n'avaient pas la 
foi. 

Qui l'eut ? Celui qui eut aussi le dévouement, la force, pour accomplir 
sa foi. Qui ? Le peuple, tout le monde. 

Les vieillards qui ont eu le bonheur et le malheur de voir tout ce qui s'est 
fait dans ce demi-siècle unique où les siècles semblent entassés, déclarent 
que tout ce qui suivit de grand, de national, sous la République et l'Empire, 
eut cependant un caractère partiel, non unanime, que le seul 14 juillet fut 
le jour du peuple entier. Qu'il reste donc, ce grand jour, qu'il reste une des 
fêtes éternelles du genre humain, non seulement pour avoir été le premier 
de la délivrance, mais pour avoir été le plus haut dans la concorde ! 

Que se passa-t-il dans cette courte nuit, où personne ne dormit, pour 
qu'au matin tout dissentiment, toute incertitude disparaissant avec l'ombre, 
ils eussent les mêmes pensées ? 

On sait ce qui se fit au Palais-Royal, à l'Hôtel de Ville ; mais ce qui se 
passa au foyer du peuple, c'est là ce qu'il faudrait savoir. 

Là pourtant, on le devine assez par ce qui suivit, là chacun fit dans son 
cœur le jugement dernier du passé, chacun, avant de frapper, le condamna 
sans retour... L'histoire revint cette nuit-là, une longue histoire de souf- 
frances, dans l'instinct vengeur du peuple. L'âme des pères qui, tant de siècles, 
souffrirent, moururent en silence, revint dans les fils, et parla. 

Hommes forts, hommes patients, jusque-là si pacifiques, qui deviez 
frapper en ce jour le grand coup de la Providence, la vue de vos familles, 
sans ressource autre que vous, n'amollit pas votre cœur. Loin de là, regar- 
dant une fois encore vos enfants endormis, ces enfants dont ce jour allait faire 
la destinée, votre pensée grandie embrassa les libres générations qui sorti- 
raient de leur berceau, et sentit dans cette journée tout le combat de 
l'avenir ! . . . 

L'avenir et le passé faisaient tous deux même réponse : tous deux ils 
dirent : Va !.. . 

Et ce qui est hors du temps, hors de l'avenir et hors du passé, l'im- 
muable Droit le disait aussi. L'immortel sentiment du ^uste donna un^assieti*?' 
Xairain au cœur agité de l'homme, il lui dit : Va 'paisible, que t'importe ? 
quoi qu'il t'arrive, mort, vainqueur, je suis avec toi! " 

Et qu'est-ce que la Bastille faisait à ce peuple ? les hommes du peuple n'y 



niSTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 59 



entrèrent presque jamais... Mais la justice lui parlait, et une Yoix qui plus forte, 
ment encore parle au cœur, la voix de i'hmnaniié et de la miséricorde ; cette 
voix douce qui semble faible et qui renverse les tours, déjà, depuis dix ans, 
elle faisaiK<^hanceler la Bastille. 

Il faut dire vrai ; si quelqu'un eut la gloire de la renverser, c'est cette 
femme intrépide qui, si longtemps, travailla à la délivrance de Latude contre 
toutes les puissances du monde. La royauté refusa, la nation arracha la grâce ; 
cette femme, ou ce héros, fut couronnée dans une solennité publique. Couron- 
ner celle qui avait pour ainsi dire forcé les prisons d'État, c'était déjà lesvQélrir/^ 
le^^ouep'à l'exécration publique, les démolir dans le cœur et dans le désirdfes 
hommes... Cette femme avait pris la Bastille. 

Depuis ce temps, le peuple de la ville et du faubourg, qui sans cesse, dans 
ce lieu si fréquenté, passait, repassait dans son ombre, ne manquait pas de la 
Naau^ire. Elle méritait bien celte haine. Il y avait bien d'autres prisons, mais 
celle-ci, c'était celle de l'arbitraire capricieux, du despotisme fantasque, de l'in- 
quisition ecclésiastique et bureaucratique. La cour, si peu religieuse en ce siècle, 
avait fait de la Bastille le domicile des libres esprits, la prison de la pensée^ 
Moins remplie sous Louis XVI, elle avait été plus dure (la promenade fut ôtée 
aux prisonniers), plus dure, et non moins injuste: on rougit pour la France 
d'être obUgé de dire que le crime d'un des prisonniers était d'avoir donné un 
secret utile à notre marine ! On craignit qu'il ne le portât ailleurs. 

Le monde entier connaissait, haïssait la Bastille. Bastille, tyrannie, étaient, 
dans toutes les langues, deux mots synonymes. Toutes les nations, à la nouvelle 
de sa ruine, se crurent délivrées. 

En Russie, dans cet empire du mystère et du silence, cette Bastille mons- 
trueuse entre l'Europe et l'Asie, la nouvelle arrivait à peine que vous auriez vu 
des hommes de toutes nations crier, pleurer sur les places ; ils se jetaient dans 
les bras l'un de l'autre, en se disant la nouvelle : « Comment ne pas pleurer de 
joie ? la Bastille est prise ! » 

Le matin même du grand jour, le peuple n'avait pas d'armes encore. 

La poudre qu'il avait prise la veille à l'arsenal, et mise à l'Hôtel de Ville, 
lui fut lentement distribuée pendant la nuit par trois hommes seulement. La 
distribution ayant cessé un moment vers deux heures, la foule désespérée 
enfonça les portes du magasin à coups de marteau ; chaque coup faisait feu sur 
les clous. 

Point de fusils ! il fallait aller les prendre, les enlever des Invalides. Cela 
était très hasardeux. Les InvaUdes sont, il est vrai, une maison tout ouverte. 
Mais le gouverneur Sombreuil, vieux et brave militaire, avait reçu un fort déta- 
chement d'artillerie et des canons, sans compter ceux qu'il avait. Pour peu que 
ces canons servissent, la foule pouvait être prise en Qanc par les régiments que 
Besenval avait à l'École militaire, facilement dispersée. 

Ces régiments étrangers auraient-ils refusé d'agir ? Quoi qu'en dise Besen- 
val, il est permis d'en douter. Ce aui apparaît bien mieux, c'est que, laissé sans 



ri' 



60 HISTOIRE DE LA nÉVOLL'TION FRANÇAISE 



ordres, il était lui-même plein d'hésitation et comme paralysé d'esprit. Le matin 
môme, à cinq heures, il avait eu une visite étrange. Un homme entre, pâle, les 
yeux enflammés, la parole rapide et courte, le maintien audacieux... Le vieux 
4at, qui était l'officier le plus frivole de l'ancien régime, mais brave et froid, re- 
garde l'homme et le trouve beau ainsi : « Monsieur le baron, dit l'homme, il 
faut qu'on vous avertisse pour éviter la résistance. Les barrières seront brûlées 
aujourd'hui ; j'en suis sûr et n'y peux rien, vous non plus. N'essayez pas de l'em- 
pôcher. » 

Besenval n'eut pas peur. Mais il n'avait pas moins reçu le coup, subi l'effet 
moral. « Je lui trouvai, dit-il, je ne sais quoi d'éloquent qui me frappa... J'au- 
rais dû le faire arrêter et je n'en fis rien. » C'étaient l'ancien régime et la Révo- 
lution qui venaient de se voir face à face, et celle-ci laissait l'autre saisi de 
stupeur. 

Il n'était pas neuf heures et déjà trente mille hommes étaient devant les 
Invalides. On voyait en tète le procureur de la ville ; le comité des électeurs 
n'avait osé le refuser. On voyait quelques compagnies de gardes françaises, 
échappées de leur caserne. On remarquait au milieu les clercs de la Basoche, 
avec leur vieil habit rouge et le curé de Saint-Étienne-du-Mont, qui, nommé 
président de l'assemblée réunie dans son église, ne déclina pas l'office périlleux 
de conduire la force armée. 

Le vieux Sombreuil fut très'-^j^bil^. Il se présenta à la grille, dit qu'il avait 
effectivement des fusils, mais que c'était un dépôt qui lui était confié, que sa 
délicatesse de militaire et de gentilhomme ne lui permettait pas de trahir. Cet 
argument imprévu arrêta la foule tout court ; admirable candeur du peuple à ce 
premier âge de la Révolution. — Sombreuil ajoutait qu'il avait envoyé un 
courrier à Versailles, qu'il attendait la réponse, le tout avec force protestations, 
d'attachement et d'amitié pour l'Hôtel de Ville et la ville en général. 

La plupart voulaient attendre. Il se trouva là heureusement un homme 
moins scrupuleux qui empêcha la foule d'être ainsi mystifiée. Il n'y avait pas de 
temps à perdre; et ces armes, à qui étaient-elles, sinon à la nation?... On 
sauta dans les fossés et l'hôtel fut envahi ; vingt-huit mille fusils furent trouvés 
dans les caves, enlevés, avec vingt pièces de canon. 

Tout ceci entre neuf et onze. Mais courons à la Bastille. 

Le gouverneur de Launay était sous les armes, dès le 13, dès deux heures 
de nuit. 11 n'avait négligé aucune précaution. Outre ses canons des tours, il en 
avait de l'Arsenal, qu'il mit dans la cour, chargés àNmitraille. Sur les tours, il 
lit porter six voitures de pavés, de boulets et de ferraille, pour écraser les assail- 
lants. Dans les meurtrières du bas il avait douze gros fusils de rempart qui 
liraient chacun une livre et demie de balles. En bas, il tenait ses soldats les plus 
sûrs, trente-deux Suisses, qui n'avaient aucun scrupule de tirer sur des Fran- 
çais. Ses quatre-vingt-deux invalides étaient pour la plupart dispersés, loin des 
portes, sur les tours. Il avait évacué les bâtiments avancés qui couvraient le pied 
de la forteresse. 



HISTOIIU; UE LA RÉVOLUTJO.N 1 UANÇAISE 



61 




CAMILLK OESMOULINS 



Le 13, rien, sauf des injures que les passants venaient dire à la Bastille. 

Le 14, vers minuit, sept coups de fusil sont tirés sur les factionnaires des 
tours. Alarme ! Le pouvemeur monte avec l'état-major, reste |une demi-heure, 
écoutant les bruits lointains de la ville ; n'entendant plus rien, il descend. 

Le matin, beaucoup de peuple, et de moment en moment, des jeunes gens 
(du Palais-Royal ? ou autres) ; ils crient qu'il faut leur donner des armes. On ne 
les écoute pas. On écoute, on introduit la députation pacifique de l'Hôtel de 
Ville, qui, vers dix heures, prie le gouverneur de retirer ses canons, promettant 
que, s'il ne tire point, on ne l'attaquera pas. Il acceptè^-ïQlontiers, n'ayant nul 
ordre de tirer, et plein de joie, oblige les envoyés de déjeuner avec lui. 

Comme ils sortaient un homme arrive qui parle d'un tout autre ton. 



62 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Un homme violent, audacieux, sans respect humain, sans peur ni pitié, ne 
connaissant nul obstacle, ni délai, portant en lui le génie colérique de la Révo- 
lution... Il venait sommer la Bastille. 

La terreur entre avec lui. La Bastille a peur; le gouverneur ne sait 
pourquoi, mais il se trouble, il balbutie. 

L'homme, c'était Thuriot, un dogue terrible, de la race de Danton ; nous 
le retrouverons deux fois, au commencement et à la fin ; sa parole est deux 
fois mortelle : il tue la Bastille, il tue Robespierre. 

Il ne doit pas passer le pont, le gouverneur ne le veut pas, et il passe. 
De la première coiu-, il marche à la seconde ; nouveau refus, et il passe ; il 
franchit le second fossé par le pont-levis. Et le voilà en face de l'énorme 
grille qui fermait la troisième cour. Celle-ci semblait moins une cour qu'un 
puits monstrueux, dont les huit tours, unies entre elles, formaient les parois. 
Ces affreux géants ne regardaient pas du côté de cette cour, n'avaient point 
une fenêtre. A leur pied, dans leur ombre, était l'unique promenade du pri- 
sonnier ; perdu au fond de l'abîme, oppressé de ces masses énormes, il n'avait 
qu'à contempler l'inexorable nudité des mui-s. D'un côté seulement on avait 
placé ime horloge entre deux figures de captife aux fers, comme pour 
enchaîner le temps et faire plus lourdement peser la lente succession des 
heures. 

Là étaient les canons chargés, la garnison, l'état-major. 

Rien n'imposa à Thmiot : « Monsieur, dit-il au gouverneur, je vous 
somme, au nom du peuple, au nom de l'honneur et de la patrie, de retirer 
vos canons et de rendre la Bastille. » Et, se tournant vers la garnison, il 
répéta les mêmes mots. 

Si M. de Launay eût été un vrai mihtaire, il n'eût pas introduit ainsi 
le parlementaire au cœur de la place ; encore moins l'eût-il laissé haranguer 
la garnison. Mais il faut bien remarquer que les officiers de la Bastille 
étaient la plupart officiers par la grâce du lieutenant de pohce ; ceux mêmes 
qui n'avaient servi jamais portaient la croix de Saint-Louis. Tous, depms 
le gouverneur jusqu'aux\marmitons^ avaient acheté leurs places, et ils en 
lil'aient parti. Le gouverneur, à ses soixante mille Uvres d'appointements trou- 
vait moyen chaque année d'en ajouterHQUt autanJ4)ar ses rapines. Il nourris- 
sait sa maison aux dépens des prisonniers ; il avait réduit leur chauffage, 
gagnait sur leur vin, sur leur triste mobiUer. Chose impie, barbare, il louait 
à im jardinier le petit jardin de la Bastille, qui couvi-ait un bastion, et pour 
ce misérable gain, il avait ôté aux prisonniers cette promenade, ainsi que 
celle des tours, c'est-à-dire l'air et la lumière. 

Cette âme basse et avide avait encore une chose qui lui abaissait le cou- 
rage : il savait qu'il était connu ; les terribles Mémoires de Linguet avaient 
rendu de Launay illustre en Europe. La Bastille était haie, mais le gouverneur 
était personnellement haï. Les cris furieux du peuple, qu'il entendait, il les 
prenait pour lui-même ; il était plein de trouble et de peur. 



'■^ 



0-v— 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 63 

Les paroles de Thuriot eurent un effet différent sur les Suisses et sur les 
Français. Les Suisses ne les comprirent pas ; leur capitaine, M. de Flue, fut 
résolu à tenir. Mais l'état-major, mais les invalides furent ébranlés ; ces vieux 
soldats, en rapport habituel avec le peuple du faubourg, n'avaient nulle envie 
de tirer sur lui. Voilà la garnison divisée ; que feront les deux partis ? s'ils ne 
peuvent s'accorder, vont-ils tirer l'un sur l'autre ? 

Le triste gouverneur, d'un ton apologétique, dit ce qui venait d'être con- 
venu avec la Ville. Il jura et fit jurer à la garnison, que s'ils n'étaient attaqués, 
ils ne commenceraient pas. 

Thurio^çes'en tint pas là. Il veut monter sur les tours, voir si effective- 
ment les canons~sÔnrTënfés. De Launay, qui n'en était pas à se repentir de 
l'avoir laissé pénétrer si loin, refuse; mais déjà ses officiers le pressent, il monte 
avec Thuriot. 

Les canons étaient reculés, masqués, toujours en direction. La vue de cette 
hauteur de cent quarante pieds était immense, effrayante; les rues, les places, 
pleines de peuple; tout le jardin de l'arsenal comble d'hommes armés... Mais 
voilà de l'autre côté une masse noire qui s'avance... C'est le faubourg Saint- 
Antoine. 

Le gouverneur devint pâle. Il prend Th-ariot au bras : « Qu'avez-vous fait? 
vous abusez du titre de parlementaire ! tous m'avez trahi ! » 

Tous deux étaient sur le bord, et de Launay avait une sentinelle sur la 
tour. Tout le monde dans la Bastille faisait serment au gouverneur ; il était, dans 
sa forteresse, le roi et la loi. Il pouvait se venger encore. . . 

Mais ce fut tout au contraire Thuriot qui lui fit peur : « Monsieur, dit il, 
un mot de plus, et je vous jure qu'un de nous deux tombera dans le fossé. » 

Au moment môme, la sentinelle approche, aussi troublée que le gouver- 
neur, et s'adressant à Thuriot : « De grâce, monsieur, montrez-vous, il n'y a 
pas de temps à perdre ; voilà qu'ils s'avancent... Ne vous voyant pas, ils vont 
attaquer. » Il passa la tète aux créneaux; et le peuple, le voyant en vie, et 
fièrement monté sur la tour, poussa une immense clameur de joie et d'applau- 
dissement. 

Thuriot descendit avec le gouverneur, traversa de nouveau la cour, et 
parlant encore à la garnison : « Je vais faire mon rapport; j'espère que le 
peuple ne se refusera pas à fournir une garde bourgeoise qui garde la Bastille 
avec vous. » 

Le peuplé^^maginait entrer dans la Bastille, à la sortie de Thuriot. Quand 
il le vit partir pour faire son rapport à la Ville, il le prit pour un traître et le 
menaça. L'impatience allait jusqu'à la fureur; la foule prit trois invalides, et 
voulait les mettre en pièces. Elle s'empara d'une demoiselle qu'elle croyait être 
la fille du gouverneur, il y en avait qui voulaient la brûler, s'il refusait de se 
rendre. D'autres l'arrachèrent de leurs mains. « Que deviendrons-nous, disaient- 
ils, si la Bastille n'est pas prise avant la nuit?... » Le gros Sanlerre, un bras- 
seur que le faubourg s'était donné pour commandant, proposait d'incendier la 



64 IlISTOIHi; UK LA KÉVOLUTION FRANÇAISE 



place en y lançant de rimile d'œillotte et d'aspic, qu'on avait saisie la veille et 
qu'on enflammerait avec du phosphore. Il envoyait chercher des pompes. 

MjjiXcliai'ronj ancien soldat, sans s'amuser à ce parlage, se mit bravement à 
l'œuvre. Il avance, la hache à la main, monte sur le toit d'un petit corps de 
garde, voisin du premier pont-levis, et sous une grêle de balles il travaille pai- 
siblement, coupe,'\ibat4es chaînes, fait tomber le pont. La foule passe; elle est 
dans la cour. On tirait à la fois des tours et des meurtrières qui étaient au bas. 
Les assaillants tombaient en foule, et ne faisaient aucun mal à la garnison. De 
tous les coups de fusil qu'ils tirèrent tout le jour, deux portèrent : im seul des 
assiégés fut tué. ,,.■.: 

Le comité des électeurs, qui déjà voyait arriver les blessés à l'Hôtel de Ville, 
qui déplorait l'effusion du sang, aurait voulu l'arrêter. Il n'y avait plus qu'un 
moyen pour cela, c'était de sommer la Bastille au nom de la Ville, et d'y faire 
entrer la garde bourgeoise. Le prévôt hésitait fort; Fauchet insista; d'autres 
électeurs pressèrent. Ils allèrent, comme députés ; ni la Bastille ni le peuple ne 
cessèrent de tirer. Les députés furent dans le plus grand péril. 

Une seconde députation, le procureur de la Ville marchant à la tête, avec un 
tambour et un drapeau, fut aperçue de la place. Les soldats qui étaient sur les tours 
arborèrent un drapeau blanc, renversèrent leurs armes. Le peuple cessa de tirer, 
suivit la députation, entra dans la cour. Arrivés là, ils furent accueillis d'une 
furieuse décharge qui coucha plusieurs hommes par terre à côté des députés. 
Très probablement, les Suisses qui étaient en bas avec de Launay ne tinrent 
compte des signes que faisaient les invalides. 

La rage du peuple fut inexprimable. Depuis le matin on disait que le gou- 
verneur avait attiré la foule dans la cour pour tirer dessus ; ils se crurent tronipés 
deux fois, et résolurent de périr ou de se venger des traîtres. A ceux qui les 
rappelaient, ils disaient dans leur transport : « Nos cadavres serviront au moins 
à combler les fossés ! » Et ils allèrent obstinément, sans se décourager jamais, 
contre la fusillade, contre ces tours meurtrières, croyant qu'à force de mourir, 
il pourraient les renverser. 

Mais alors, et de plus en plus, nombre d'hommes généreux qui n'avaient 
encore rien fait s'indignèrent d'une lutte tellement inégale qui n'était qu'un 
assassinat. Ils voulurent en être. Il n'y eut plus moyen de tenir les gardes 
françaises; tous prirent parti pour le peuple. Ils allèrent trouver les comman- 
dants nommés par la Ville et les obligèrent de leur donner cinq canons. Deux 
colonnes se formèrent, l'une d'ouvriers et de bourgeois, l'autre de gardes fran- 
çaises. La première prit pour son chef un jeune homme d'une taille et d'une 
force héroïque^ Hullin, horloger de Genève, mais devenu domestique, chasseur 
du marquis de Gonflans ; le costume hongrois de chasseur fut pris sans doute 
pour un uniforme ; les livrées de la servitude guidèrent le peuple au combat de 
la liberté. Le chef de l'autre colonne fut Elle, officier de fortune du régiment de 
la reine, qui, d'abord en habit bourgeois, prit son brillant uniforme, se désignant 
bravement aux siens et à l'ennemi. Dans ses soldats, il en avait un. admirable 



lUSTOlUK DK L\ UEVOLUTION KB ANC Al SK 



65 




PHISE DK I.A DASTrLLE 



de vaillance, de jeunesse, de pureté, l'une des gloires de la France, Marceau, 
qui se contenta de combattre, et ne réclama rien dans l'honneur de la victoire. 
Les choses n'étaient guère avancées quand ils arrivèrent. On avait poussé, 
allumé trois voitures de paille, brùlé les casernes et les cuisines. Et l'on ne 
savait plus que faire. Le désespoir du peuple retombait sur l'Hôtel de Ville. On 
accusait le prévôt, les électeurs, on les pressait avec menaces d'ordonner le siège 
de la Bastille. Jamais on n'en put tirer l'ordre. 

UV. 9. — J. llli,BELET. — HlSTOinE DE LA BÉVOLCTIOS rBAKÇAISE. — ÉD. J. ROLFP ET C'«. UV. • 



66 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



Divers moyens bizarres, étranges, étaient proposés aux électeui-s pour 
prendre la forteresse. Un charpentier conseillait un ouvrage de charpenterie, 
une catapulte romaine pour lancer des pierres contre les murailles. Les comman- 
dants de la Ville disaient qu'il fallait attaquer dans les règles, ouvrir la tranchée. 
Pendant ces longs et vains discours, on apporta, on lut un billet que l'on venait 
de saisir ; Besenval écrivait à de Launay de tenir jusqu'à la dernière extrémité. 

Pour sentir le prix du temps dans cette crise suprême, pour s'expliquer 
l'effroi du retard, il faut savoir qu'à chaque instant il y avait de fausses alertes. 
On supposait que la cour, instruite à deux heures de l'attaque de la Bastille, 
commencée depuis midi, prendrait ce moment pour lancer sur Paiis ses Suisses 
et ses Allemands. Ceux de l'École militaire passeraient-ils le jour sans agir? cela 
n'était pas vraisemblable. Ce que dit Besenval du peu de fonds qu'il pouvait 
faire sur ses troupes a l'air d'une excuse. Les Suisses se montrèrent très fermes 
à la Bastille, il y parut au carnage ; les dragons allemands avaient tiré plusieurs 
fois le 12 tué des gardes françaises; ceux-ci gavaient tué des dragons; la 
haine de corps assurait la fidélité. 

Le faubourg Saint-Honoré^^épavaiJ^ se croyait attaqué de moment en 
moment ; la Villette était dans les mémes\U;ans§3, et effectivement un régiment 
vint l'occuper, mais trop tard. 

Toutèslenteur semblait trahison. Les tergiversations du prévôt le rendaient 
suspect, ainsi que les électeurs. La foule indignée sentit quelle perdait son temps 
avec eux. Un vieillard s'écrie : « Amis, que faisons-nous là avec ces traîtres r 
allons plutôt à la Bastille ! » Tout s'écoula ; les électem-s stupéfaits se trouvèrent 
seuls... L'un d'eux sort, et rentrant tout pâle avec le visage d'un spectre : 
« Vous n'avez pas dix minutes à vivre, si vous restez... La Grève fréiûit de 
rage... Les voilà qui montent... » Ils n'essayèrent pas de fuir, et c'est ce qui 
les sauva. 

Toute la fureur du peuple se concentra sur le prévôt des marchands. 
Les envoyés des districts venaient successivement lui jeter sa trahison à la 
face. Une partie des électeurs se voyant compromis devant le peuple, par son 
imprudence et ses mensonges, tournèrent contre lui, l'accusèrent. D'autres. 
le bon vieux Dussaulx (le traducteur de Juvénal), l'intrépide Fauchet, essayè- 
rent de le défendre, innocent ou coupable, de le sauver de la mort. Force 
par le peuple de passer du bureau dans la grande salle Saint- Jean, ils l'entou- 
rèrent, et Fauchet s'assit à côté de lui. Lel affres de la mort étaient sur son 
visage : « Je le voyais, dit Dussaulx, mâchant sa dernière bouchée de pain, 
elle lui restait aux dents, et il la gai'da deux heures sans venir à bout de 
l'avaler. » Environné) de papiers, de lettres, de gens qui venaient lui parler 
affaires, au milieu des cris de mort, il faisait effort pour répondre avec affa- 
bilité . Ceux du Palais-Royal et du district de Saint-Roch étant les plus achar- 
nés, Fauchet y courut pour demander grâce. Le district était assemblé dans 
l'église Saint-Roch; deux fois, Fauchet monta en chaire, priant, pleurant, 
disant des paroles ardentes que son grand cœur pouvait trouver dans cette 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 57 

nécessité ; sa robe touteVjiblée^es balles de la Bastille était éloquente aussi ; 
elle priait pour le peuple même, pour l'honneur de ce grand jour, pour lais- 
ser pur et sans tache ce berceau de la liberté. 

Le prévôt, les électeurs restaient à la salle Saint-Jean, entre la vie et la 
mort, plusieurs fois couchés en joue. Tous ceux qui étaient là, dit Dussaulx, 
étaient comme des sauvages : parfois, ils écoutaient, regardaient en silence; 
parfois, un murmure terrible, comme un tonnerre sourd, sortait de la 
foule. Plusieurs parlaient et criaient, mais la plupart étaient étourdis de la 
nouveauté du spectacle. Les bruits, les voix, les nouvelles, les alarmes, les 
lettres saisies, les découvertes vraies ou fausses, tant de secrets révélés, tant 
d'homme5 amenés au tribunal, brouillaient l'esprit et la raison : un des élec- 
teurs disait : « N'est-ce pas le Jugement dernier?... » L'étourdissement était 
arrivé à ce point qu'on avait tout oublié, le prévôt et la Bastille. 

Il était cinq heures et demie. Un cri monte de la Grève. Un grand bruit, 
d'abord lointain, éclate, avance, se rapproche, avec la rapidité, le fracas de 
la tempête... La Bastille est prise! 

Dans cette salle déjà pleine, il entre d'un coup mille hommes, et dix mille 
poussaient derrière. ' Les boiseries craquent, les bancs se renversent, la bar- 
rière est poussée sur le bureau, le bureau sur le président. 

Tous armés, de façons bizarres, les uns presque nus, d'autres vêtus de 
toutes couleurs. Un homme était porté sur les épaules et couronné de lauriers, 
c'était Élie, toutes les dépouilles et les prisonniers autour. En tête, parmi ce 
fracas où l'on n'aurait pas entendu la foudre, marcliait un jeune homme 
recueilli et plein de religion; il portait suspendue et percée de sa baïonnette 
une chose impie, trois fois maudite, le règlement de la Bastille. 

Les clefs aussi étaient portées, ces clefs monstrueuses, ignobles, grossières, 
usées par les siècles et par les douleurs des hommes. Le hasard ou la Provi- 
dence voulut (lu'elles fussent remises à un homme qui ne les connaissait que 
trop, à un ancien prisonnier. L'.\ssemblée nationale les plaça dans ses Archives, 
la vieille machine des tyrans à côté des lois qui ont brisé les tyrans. Nous les 
tenons encore aujourd'hui ces clefs, dans l'armoire de fer des Archives de la 
France. . . Ah ! puissent, dans l'armoire de fer, venir s'enfermer les clefs de 
toutes les Bastilles du monde! 

La Bastille ne fut pas prise, il faut le dire, elle se livra. Sa mauvaise 
conscience la troubla, la rendit folle et lui fit perdre l'esprit. 

Les uns voulaient qu'on se rendit, les autres tiraient, surtout les Suisses 
qui, cinq heures durant, sans péril, n'ayant nulle chance d'être atteints, 
Nd ity^isèrent à leur aise, abattirent qui ils voulaient. Ils tuèrent quatre- 

M!i_. .;..:s hommes, en blessèrent quatre-vingt-huit. Vingt des morts étaient 
de pauvres pères de famille qui laissaient des femmes, des enfants pour mourir 
(le faim. 

La honte de celle guerre sans danger, l'horreur de verser le sang français 
qui ne touchaient guère les Suisses, finirent par faire tomber les armes des 



68 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



mains des invalides. Les sous-ofiiciers, à quatre heures, prièrent, supplièrent 
de Launay de tinir ces assassinats. Il savait ce qu'il méritait; mourir pour 
mourir, il eut envie un moment de se faire sauter, idée horriblement féroce : 
il aurait détruit un tiers de Paris. Ses cent trente-cinq barils de poudre auraient 
soulevé la Bastille dans les airs, écrasé, enseveli tout le faubourg, tout le 
Marais, tout le quartier de l'Arsenal... Il prit la-^èch§ d'un canon. Deux 
sous-offlciers empêchèrent le crime, ils croisèrent la baïonnette, et lui fermèrent 
l'accès des poudres. Il fit mine alors de se tuer, et prit un couteau qu'on lui 
arracha. 

Il avait perdu la tête, et ne pouvait donner d'ordre. Quand les gardes 
françaises eurent mis leurs canons en batterie, et tiré (selon quelques-uns), le 
capitaine des Suisses vit bien qu'il fallait traiter ; il écrivit, il passa un billet 
où il demandait à sortir avec les honneurs de la guerre. — Refusé. — Puis, 
la vie sauve. — Hullin et Élie promirent. 

La difficulté était de faire exécuter la promesse. Empêcher une vengeance 
entassée depuis des siècles, irritée par tant de meurtres que venait de faire la 
Bastille, qui pouvait cela?... Une autorité qui datait d'une heure, qui venait 
de la Grève à peine, qui n'était même connue que des deux petites bandes de 
l'avant-garde, n'était pas suffisante pour contenir cent mille hommes qui 
suivaient. 

La foule était enragée, aveugle, ivre de son danger même. Elle ne tua 
cependant qu'un seul homme dans la place, elle épargna ses ennemis les Suisses 
qu'à leurèySarraux elle prenait pour des domestiques ou des prisonniers ; elle 
blessa, maltraita ses amis les invalides. Elle aurait voulu pouvoir exterminer la 
Bastille ; elle brisa à coups de pierres les deux esclaves du cadran ; elle monta 
aux tours pour insulter les canons; plusieurs s'en prenaient aux pierres, et 
s'ensanglantaient les mains à les arracher. On alla vite aux cachots délivrer 
les prisonniers; deux étaient devenus fous. L'un, effarouché du bruit, voulait 
se mettre en défense ; il fut tout surpris quand ceux qui brisèrent sa porte se 
jetèrent dans ses bras en le mouillant de leurs larmes. Un autre, qui avait une 
barbe jusqu'à la ceinture, demanda comment se portait Louis XV; il croyait 
qu'il régnait encore. A ceux qui demandaient son nom il disait qu'il s'appelait 
le major de l'Immensité. 

Les vainqueurs n'avaient pas fini ; ils soutenaient dans la rue Saint- Antoine 
un autre combat. En avançant vers la Grève, ils rencontraient de proche en 
proche des foules d'hommes, qui, n'ayant pas pris part au combat, voulaient 
pourtant faire quelque chose, tout au moins massacrer les prisonniers. L'un 
fut tué dès la rue des Tournelles, un autre sur le quai. Des femmes suivaient 
échevelées, qui venaient de reconnaître leurs maris parmi les morts, et elles 
les laissaient là pour courir aux assassine; l'une d'elles, écumante, demandait 
à tout le monde qu'on lui donnât un couteau. 

De Launay était mené, soutenu, dans ce gi-and péril, par deux hommes 
de cœur et d'une force peu commune, Hullin, et un autre. Ce dernier alla 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 69 

jusqu'au Petit-Antoine, et fut arraché de lui par un tourbillon de foule. Hullin 
ne lâcha pas prise. Conduire son homme de là à la Grève, qui est si près, 
c'était plus que les douze travaux d'Hercule. Ne sachant plus comment faire, 
et voyant qu'on ne connaissait de Launay qu'à une chose, que seul il était 
sans chapeau, il eut l'idée héroïque de lui mettre le sien sur la tète, et dès ce 
moment reçut les coups qu'on lui destinait. Il passa enfin l'Arcade Saint-Jean; 
s'il pouvait lui faire monter le perron, le lancer dans l'escalier, tout était fini. 
La foule le voyait bien ; aussi, de son côté, fit-elle un furieux effort. La force 
de géant qu'Hullin avait déployée ne lui servit plus ici. Étreint du boa énorme 
que la masse tourbillonnante serrait et resserrait sur lui, il perdit terre, fut 
poussé, repoussé, lancé sur la pierre. Il se releva par deux fois. A la seconde, 
il vit dans l'air, au bout dune pique, la tète de de Launay. 

Une autre scène se passait dans la salle Saint-Jean. Les prisonniers étaient 
là, en grand danger de mort, on s'acharnait surtout contre trois invalides 
qu'on croyait avoir été les canonniers de la Bastille. L'un était blessé; le 
commandant de la Salle, par d'incroyables efforts, en invoquant son titre de 
commandant, vint à bout de le sauver; pendant qu'il le menait dehors, les 
deux autres furent entrainés,Vaccroché* à la lanterne du coin de la Vannerie, 
en face de l'Hùtel de Ville. " 

Ce grand mouvement, qui semblait avoir fait oublier Flesselles, fut pour- 
tant ce qui le perdit. Ses implacables accusateurs du Palais-Royal, peu nom- 
breux, mais mécontents de voir la foule occupée de toute autre affaire, se 
tenaient près du bureau, le menaçaient, le sommaient de les suivre... Il finit 
par leur céder, soit qu'une si longue attente de la mort lui parût pire que 
la mort même, soit qu'il espérât échapper dans la préoccupation universelle 
du grand événement du jour : « Eh bien, messieurs, dit-il, allons au Palais- 
Royal. » Il n'était pas au quai, qu'un jeime homme lui cassa la tète d'un coup 
de pistolet. 

La masse du peuple accumulé dans la salle ne demandait pas de sang ; 
il le voyait couler avec stupeur, dit un témoin oculaire. Il regardait bouche 
béante ce prodigieux spectacle, bizarre, étrange à rendre fou. Les armes du 
Moyen âge, de tous les âges, se mêlaient ; les siècles étaient présents. Élie, 
debout sur une table, le casque en tète, à la main son èpée faussée à trois 
places, semblait un guerrier romain. Il était tout entouré de prisonniers, et 
priait pour eux. Les gardes françaises demandaient pour récompense la grâce 
des prisonniers. 

A ce moment on amène, on apporte plutôt, un homme suivi de sa femme, 
c'était le prince de Montbarrey, ancien ministre, arrêté à la barrière. La femme 
s'évanouit, l'homme est jeté sur le bureau, tenu sous les bras de douze 
hommes, pUé en deux... Le pauvre diable, dans cette étrange attitude, expliqua 
qu'il n'était plus ministre depuis longtemps, que son fils avait eu grande part 
à la révolution de sa province... Le commandant de la Salle parlait pour lui, 
etNç'exposait. beaucoup lui-même. Cependant onvs' adoucit, on lâcha prise un 



70 inSTOIRË DK LA REVOLUTION FRANÇAISE 

moment. De la Salle, qui était très fort, enleva le malheureux... Ce coup de 
force plut au peuple et fut applaudi... 

Au moment même, le brave et excellent Élie trouva moyen de finir d'un 
coup tout procès, tout jugement. Il aperçut les enfants du service de la Bastille, 
et se mit à crier : <( Grâce pour les enfants ! grâce ! » 

Vous auriez vu alors les visages bruns, les mains noircies par la poudre, 
qui commençaient à se laver de grosses larmes, comme tombent après l'orage 
les grosses gouttes de pluie... Il ne fut plus question de justice, ni de vengeance. 
Le tribunal était brisé. Élie avait vaincu les vainqueurs de la Bastille. Ils firent 
jurer aux prisonniers fidélité à la nation, et les emmenèrent avec eux ; les 
invalides s'en allèrent paisiblement à leur hôtel ; les gardes françaises s'em- 
parèrent des Suisses, les mirent en sûreté dans leurs rangs, les conduisirent à 
leurs propres casernes, les logèrent et les nourrirent. 

Les veuves, chose admirable ! se montrèrent aussi magnanimes. Indi- 
gentes et chargées d'enfants, elles ne voulurent pas recevoir seules une petite 
somme qui leur fut distribuée ; elles mirent dans le partage la veuve d'un 
pauvre invalide qui avait empêché la Bastille de sauter, et qui fut tué par 
méprise. La femme de l'assiégé fut ainsi comme adoptée par celles des 



LIVRE II 

li JLILLtX — 6 OCTOBUE 1780 
CnAPITRE FREMIEa 

LA FAUSSE PAIX 

« 

VERSAILLES, LE 14 JUILLET. — LE ROI A L'ASSEMBLÉE, 13 JUILLET. — LEUIL ET 
MISÈRE DE PARIS. — DLPUTATION A L'aSSEMBLÉE DE LA VILLE DE PARIS, 
15 JUILLET. — LA FAUSSE PAU. — LE ROI VA A PARIS, 17 JUILLET. — PRE- 
MIÈRE ÉMIGRATION. — ARTOIS, CONDÉ, POLIGNAC, CTC. — ISOLEMENT DU ROI. 

L'Assemblée passa toute la journée du 14 entre deux craintes, les violences 
de la Cour, les violences de Paris, les chances d'une insurrection, peut-être 
malheureuse, qui tuerait la liberté. On écoutait tous les bruits, on mettait 
l'oreille à terre, on croyait reconnaître le retentissement d'ime canonnade 
lointaine. Ce mouvement pouvait être le dernier; plusieurs voulaient qu'on 
posât à la hâte les bases de la constitution, que l'Assemblée, si elle devait 
être dispersée, détruite, laissât d'elle ce testament, cette lumière pom* guider 
la résistance. 

La cour organisait l'attaque ; peu de choses manquaient pour l'exécution. 
A deux heures, l'intendant Berthier en ordonnait encore les détails à l'École 
militaire. Son beau-père. Foulon, sous-ministre de la guerre, achevait à 
Versailles les préparatifs. Paris devait, à la nuit, être attaqué de sept côtés à 
la fois. On discutait en conseil la liste des députés qui seraient enlevés le soir ; 
on proscrivait celui-ci, on exemptait celui-là ; M. de Breteuil défendait l'inno- 
cence de Baiily. La reine cependant et madame de PoUgnac allaient à l'Orangerie 
animer les troupes, faire donner du vin aux soldats, qui dansaient et formaient 
des rondes. Pour compléter l'enivrement, la belle des belles emmenait chez elle 
les officiers, les troublait de liqueurs, de ses douces paroles et de ses regards... 
Ces aveugles une fois lancés, la nuit aurait été sanglante. . . On surprit leui's 
lettres, où ils écrivaient : « Nous marchons â l'ennemi... » Quel ennemi? La 
loi et la France. 

Voilà cependant un tourbillon de poussière sur l'avenue de Paris, c'esi 
un gros de cavaliers, c'est le prince de Lambesc, avec tous ses officiers, qui 
fuit le peuple de Paris... Mais il trouve celui de Versailles ; si l'on n'eût craint 
de blesser les autres, on aurait tiré sur lui. 

M. de Noailles arrive : « La Bastille est pri.sc. » M. de Wimpfen arrive : 
a Le gouverneur est tué, il a failli être traité comme lui. » Deux envoyés des 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



électeurs viennent enfin, exposent à l'Assemblée l'état affreux de Paris. On 
s'indigne, on invoque contre la cour et les ministres la vengeance de Dieu et 
des hommes... « Des têtes! dit Mirabeau; il nous faut M. de Broglie. » 

Une députation de l'Assemblée va trouver le Roi, et n'en tire que deux 
paroles équivoques. Il envoie des officiers pour prendre le commandement de 
la milice bourgeoise... Il ordonne aux troupes du Champ-de-Mars de se 
replier... — Mouvement très bien entendu pour l'attaque générale 

Indignation de l'Assemblée, clameur, envoi d'une seconde députation... 
« Le cœur du roi est déchiré, mais il ne peut rien de plus. » 

Louis XVI, dont on a si souvent déploré la faiblesse, avait ici les appa- 
rences d'une fermeté déplorable. 

Berthier était venu près de lui; il était dans son cabifïet, l'affermissait, 
lui disait que le mal était peu de chose. Dans le trouble où était Paris, il y avait 
encore des chances pour la grande attaque du soir. Cependant, on sut bientôt 
que la ville était sur ses gardes. Elle avait déjà placé des canons sur Mont- 
martre, qui couvraient la Villette, tenaient en respect Saint-Denis. 

Parmi les rapports contradictoires, le Roi ne donna nul ordre, et, fidèle à 
ses habitudes, alla se coucher de bonne heure. Le duc de Liancourt qui, par le 
droit de sa charge, entrait toujours, même de nuit, ne put le voir périr ainsi, 
dans son apathie et son ignorance. Il entra, il l'éveilla. Il aimait le Roi, et il 
voulait le sauver. Il lui dit son danger, la grandeur du mouvement, son irré- 
sistible force, qu'il devait l'accepter, devancer le duc d'Orléans, se rapprocher 
de l'Assemblée... Louis XVI, mal éveillé (et qui ne s'éveilla jamais) : « Mais 
quoi? c'est donc une révohe? — Sire, c'est une révolution. » 

Le roi ne cachait rien à la reine; on sut tout chez le comte d'Artois. Ses 
serviteurs eurent grand'peur. La royauté pouvait se sauver à leurs dépens. Un 
d'eux, qui connaissait le prince, le prit par son côté sensible, par la peur, lui 
dit qu'il était proscrit au Palais-Royal, comme Flesselles et de Launay, qu'il 
pouvait calmer les esprits, en s'unissant au Roi dans la démarche populaire 
qu'imposait la nécessité. Le même homme, qui était député, courut à l'Assemblée 
(il était minuit), y trouva le bonhomme Bailly qui n'osait aller coucher, et lui 
demanda de la part du prince, un discours que le Roi put prononcer le len- 
demain. 

Il y avait quelqu'un, à Versailles, affligé autant que personne. Je parle 
du duc d'Orléans. Le 12 juillet, son buste avait été porté triomphalement, et 
puis brutalement cassé. Et tout avait fini là, personne ne s'en était ému. Le 
13, quelques-uns parlèrent de lieutenance générale, mais ce peuple était comme 
sourd, il n'entendait pas, ou ne voulait pas entendre. Le 14, au matin, 
madame de Genlis fit la démarche, audacieuse, incroyable, d'envoyer sa Paméla 
avec un rouge laquais, tout au milieu de l'émeute. Quelqu'un dit : « Que 
n'est-ce la reine! » Et ce mot tomba encore... Toutes les petites intrigues 
furent comme noyées dans ce mouvement immense; tout misérable intérêt 
périt dans l'élan de ce jour sacré. 



HlSTOirîR DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



73 




Le roi la mit à son chapeau. (P. 80.) 



Le pauvre duc d'Orléans alla le matin du 15 au château, au conseil. Mais 
il resta à la porte. Il attendit, puis écrivit, non pas pour demander la lieute- 
nance générale, non pour offrir sa médiation (comme il était convenu entre 
lui, Mirabeau et quelques autres), mais pour assurer le Roi, en bon et loyal 
sujet, que si les temps devenaient plus fûcheux, il passerait en Angleterre. Il 
ne bougea tout le jour de l'Assemblée de Versailles, le soir alla au château; 
contre toute accusation de complot, il s'assurait Yalibi, il se lavait les mains 

UV. 10. — ). mCHELET. — USTOlni DI LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. — ÉD. t. HOUFF ET c'». UV. 10 



HISTOIRE DE LA RE VOLUTION ^-RANÇAISE 



pour la prise de la Bastille. Mirabeau fut furieux, et des lors s'éloig-na de lui. 
Il dit (j'adoucis les termes) : « C'est un eunuque pour le crime ; il voudrait, 
mais il ne peut ! » 

L'homme du duc d'Orléans, Sillery-Genlis, pendant que le duc faisait 
antichambre à la porte du conseil, travaillait à le venger; il lisait, faisait 
adopter un insidieu.K projet d'adresse, qui pouvait amoindrir l'effet de la visite 
du Roi, lui ôter la grâce de l'imprévu, glacer d'avance les cœurs : « Venez, 
Sire, Votre Majesté verra la consternation de l'Assemblée, mais elle sera peut- 
être étonnée de son calme, etc. » Et, en môme temps, il annonçait que des 
farines qui allaient à Paris avaient été arrêtées à Sèvres... « Que sera-ce, si 
cette nouvelle parvient à la capitale ! » 

A quoi Mirabeau ajouta une effrayante sortie. S'adressant aux députés 
que l'on envoyait au Roi : « Eh bien, dites au Roi que les hordes étrangères 
dont nous sommes investis ont reçu hier la visite des princes et des princesses, 
des favoris et des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs 
présents. Dites-lui que, toute la nuit, ces satellites étrangers, gorgés de vin et 
d'or, ont prédit, dans leurs chants impies^i'^sservjssementjie la France, et que 
leurs vœux brutaux invoquaient la destruction de l'Assemblée nationale. Dites- 
lui que, dans son palais môme, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de 
cette musique barbare, et que tel fut l'avant-sccne de la Saint-Barthélémy !.. . 
Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux qu'il 
affectait de vouloir prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris 
révolté, qu'il assiégeait en personne ; et que ses féroces conseillers font 
rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris affamé et lidôle. » 

La députation sortait. Mais voilà que le Roi arrive ; il entre, sans gai'des, 
avec ses frères. Il fait quelques pas dans la salle, et debout, en face de 
l'Assemblée, il annonce qu'il a donné ordre aux troupes de s'éloigner de Paris 
et de Versailles, et il invite l'Assemblée à en avertir Paris... Triste aveu que 
sa parole obtiendra peu de créance, si l'Assemblée n'assure que le Roi n'a pas 
menti!... Il ajouta pourtant un mot plus noble, plus habile : « On a osé publier 
que vos personnes n'étaient pas en sûreté. Serait-il donc nécessaire de rassm'er 
sur des bruits aussi coupables, démentis d'avance par mon caractère connu ! 
Eh bien, c'est moiqui ne suis qu'un avec la nation, c'est moi qui me lie à vous. » 

Éloigner les troupes de Paris et de Versailles, sans indiquer la distance, 
c'était encore une promesse obscure, équivoque, médiocrement rassurante. 
Mais l'Assemblée était généralement si alarmée de l'immensité obscure qui 
s'entr'ouvrait devant elle, elle avait tant besoin d'ordre, qu'elle se montra cré- 
dule, enthousiaste pour le Roi, jusqu'à oublier ce qu'elle se devait à elle-même. 

Les voilà qui se précipitent tous, le suivent ; il retourne à pied. L'Assemblée, 
le peuple, l'entourent, le pressent; le Roi, fort\i'eglet, traversant la zone torride 
de la Place d'Armes, n'en pouvait plus; des députés, entre autres le duc 
d'Orléans, firent la chaîne autour de lui. A l'arrivée, la musique joua l'air : 
« Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?... » Famille trop limitée, le 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 7:5 



peuple n'en était pas; on ferma les portes sur lui. Le Roi dit qu'on les rouvrit. 
Cependant il s'excusa de recevoir les députés qui voulaient le voir encore ; il 
allait à sa chapelle remercier Dieu. La Reine parut au balcon avec ses enfants 
et ceux du comte d'Artois, montrant une joie contrainte, et ne sachant trop que 
croire d'un enthousiasme si peu mérité. 

Versailles nageait dans la joie. Paris, malgré sa victoire, était encore dans 
l'alarme et dans le deuil. On y enterrait les morts ; beaucoup d'entre eux 
laissaient des familles sans ressource. Ceux qui n'avaient pas de famille, leurs 
camarades leur rendaient les derniers devoirs. Ils avaient mis un chapeau à 
côté d'un des morts, et ils disaient aux passants : « Monsieur, pour ce pauvre 
diable qui s'est fait tuer pour la nation ! madame, pour ce pauvre diable qui 
s'est fait tuer pour la nation ! . . . » Humble et simple oraison funèbre pour des 
hommes dont la mort donnait la vie à la France... 

Tout le monde gardant Paris, personne ne travaillait. Plus d'ouvrage. Peu 
de subsistance, et chère. L'Hôtel de Ville assurait que Paris avait des vivres 
pour quinze jours, et il n'en avait pas pour trois. Il fallut ordonner un impôt 
pour la subsistance des pauvres. Les farines étaient arrêtées par les troupes à 
Sèvres et. à Saint-Denis. Deux nouveaux régiments arrivaient, pendant qu'on 
promettait le renvoi des troupes. Les hussards venaient reconnaître les bar- 
rières. Le bruit courait qu'on avait essayé de surprendre la Bastille. Les 
alarmes étaient enlin telles qu'à deux heures le comité des électeurs ne put 
refuser au peuple un ordre pour dépaver Paris. 

A deux heures, précisément, un homme arrive, haletant, tout près de se 
trouver mal... Il a coiu-u depuis Sèvres, où les troupes voulaient l'arrêter... 
Tout est fini, la Révolution est finie, le Roi est venu dans l'Assemblée, il a dit : 
« Je me fie à vous... » Cent députés partent en ce moment de Versailles, 
envoyés par l'Assemblée à la ville de Paris. 

Ces députés s'étaient mis sur-le-champ en route; Bailly ne voulut pas 
dîner. Les électeurs eurent à peine le temps de courir à leur rencontre, comme 
ils étaient, en désordre, ne s'étant pas couchés depuis plusieurs nuits. On 
voulait tirer le canon; il était encore en batterie, on ne put le faire venir. Il 
n'y en avait pas besoin pour solenniser la fête. Paris était assez beau de son 
soleil de juillet, de son trouille, de tout ce grand peuple armé. Les cent 
députés, précédés des gardes françaises, des Suisses, des officiers de la milice 
citoyenne, des députés, des électeurs, s'avançaient par la rue Saint-Horioré au 
son des trompettes... Tous les bras étaient étendus vers eux, les cœurs 
s'élançaient... De toutes les fenêtres les bénédictions, les fleurs pleuvaient, et 
les lannes... 

L'Assemblée nationale et le peuple de Paris, le serment du Jeu-de-Paume, 
la prise de la Bastille et la victoire venaient s'embrasser! 

Plusieurs députés baisèrent en pleurant les drapeaux des gardes fran- 
çaises : « Drapeaux de la patrie! disaient-ils, drapeaux de la liberté! » 

Arrivés à IHôtel de Ville, on fit asseoir au bureau Lafayette, Bailly, 



76 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



l'archevêque de Paris, Sieyès et Clermont-Tonnerre. Lafayette parla, froide- 
ment, sagement, puis Lally-Tollendal avec son entraînement irlandais, ses 
larmes faciles. C'était à cette môme Grève que, trente ans auparavant, 
l'ancien régime avait bâillonné, décapité le père de Lally; son discours, tout 
attendri, n'était justement qu'une sorte d'amnistie de l'ancien régime, amnistie 
vraiment trop précipitée, lorsqu'il tenait encore Paris tout enveloppé de troupes. 

L'attendrissement n'en gagna pas moins dans cette assemblée bourgeoise 
de l'Hôtel de Ville. « Le plus gras des hommes sensibles, «comme on appelait 
Lally, fut couronné de fleurs, porté plutôt que conduit à la fenêtre, montré à 
la foule... Résistant tant qu'il pouvait, il mit la couronne sur la tête de Bailly, 
du premier président qu'ait eu l'Assemblée nationale. Bailly refusait aussi, 
elle fut retenue, affermie sur sa tête par la main de l'archevêque... Étrange 
et bizarre spectacle, qui faisait bien ressortir le faux de la situation. Le pré- 
sident du Jeu-de-Paume fut couronné par la main du prélat qui conseilla le 
coup d'État et qui força Paris de vaincre... La contradiction fut si peu sentie, 
que l'archevêque ne craignit pas de proposer un Te Deum, et que tout le 
monde le suivit à Notre-Dame... C'était plutôt un De profundis qu'il devait 
dire à ces morts qu'il avait faits. 

Malgré l'émotion conunune, le peuple resta dans son bon sens. Il ne 
souffrit pas volontiers qu'on touchât à sa victoire; cela n'était ni juste, ni 
utile, il faut le dire; cette victoire n'était pas assez complète pour la sacrifier, 
l'oubher déjà. L'effet moral en était immense; mais le résultat matériel, faible 
encore et incertain. Dès la rue Saint-Honoré, la garde citoyenne (alors c'était 
tout le peuple), amena au-devant des députés, au son de la musique militaire, 
le garde française qui le premier avait arrêté le gouverneur de la Bastille ; il 
était conduit en triomphe sur la voiture de Launay, couronné de lauriers, 
portant la croix de Saint-Louis, que le peuple arracha au geôUer pour la 
mettre à son vainqueur... Il ne voulait pas la garder; toutefois, avant de la 
rendre, en présence des députés, il s'en para bravement, la montrant sur sa 
poitrine... La foule applaudit, les députés applaudirent, couvrant de leur 
approbation ce qui s'était fait la veille. 

Autre incident, plus clair encore. Dans les discours qu'on fît à l'Hôtel de 
Ville, M. de Liancourt, bon homme, mais étourdi^ dit que le \\o\ pardonnait 
volontiers aux gardes françaises. Plusieurs d'entre eux étaient là qui s'avancè- 
rent, et l'un d'eux : « Nous n'avons que faire de pardon, dit-il. En servant la 
nation, nous servons le îloi ; les intentions qu'il manifeste aujourd'hui prouvent 
assez à la France que nous seuls peut-être nous avons été fidèles au Roi et à la 
patrie. » 

Bailly est proclamé maire, Lafayette commandant de la milice citoyenne. 
On part pour le Te Deum. L'archevêque donnait le bras à ce brave abbé Lefebvre 
qui avait gardé et distribué les poudres, qui sortait pour la première fois de 
son antre, et était tout noir encore. Bailly était de môme conduit par HuUin, 
applaudi, pressé de la foule, presque à étouffer. Quatre fusiliers le suivaient: 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 77 

malgré la joie de ce jour et l'honneur inattendu de sa position nouvelle, il ne 
put s'empêcher de songer « qu'il avait l'air d'un homme qu'on mène en prison. . . » 
S'il eût pu mieux prévoir, il aurait dit : à la mort ! 

Qu'était-ce que ce Te Deum, sinon un mensonge? Qui pouvait croire que 
l'archevêque remerciât Dieu de bon cœur pour la prise de la Bastille? rien 
n'avait changé, ni les hommes, ni les principes... La cour était toujours la 
cour, l'ennemi toujours l'ennemi. 

Ce qui était fait était fait. L'Assemblée nationale, les électeurs de Paris, 
avec leur toute-puissance, ne pouvaient rien sur le passé. Il y avait eu, le 
14 juillet, un vaincu qui était le Roi, un vainqueur qui était le peuple. Comment 
donc défaire cela, faire que cela ne fût point, biffer l'histoire, changer la réalité 
des événements accomplis, donner le change au Roi, au peuple, de sorte que 
le premier se tînt heureux d'être battu, que l'autre, sans défiance, se remît 
aux mains d'un maître si cruellement provoqué? 

Mounier, racontant le 16 dans l'Assemblée nationale la visite des cent 
députés à la ville de Paris, fit l'étrange proposition (reprise le lendemain et 
votée à l'Hôtel de Ville), d'élever une statue à Louis XVI sur la place de la 
Bastille démolie. . . Une statue pour une défaite, c'était neuf, original. . Le ridicule 
était sensible; qui pouvait-on tromper ainsi? Faire triompher le vaincu, était-ce 
vraiment assez pour escamoter la victoire? 

L'obstination du Roi dans toute la journée du 14 faisait sentir aux plus 
simples que sa démarche du 15 n'était nullement spontanée. Au moment même 
où l'Assemblée le ramenait au château, dans ce délire feint ou réel, une femme 
embrassa ses genoux et ne craignit pas de dire : « Ah! Sire, êtes-vous bien 
sincère? ne vont-ils pas vous faire changer? » 

Le peuple de Paris avait les idées les plus sombres. Il ne pouvait croire 
qu'avec quarante mille hommes autour de Versailles la cour ne fît rien du 
tout. Il croyait que la démarche du Roi n'était qu'un moyen d'endormir pour 
attaquer avec plus d'avantage. Il se défiait des électeurs : deux d'entre eux, 
envoyés ^e 15 à Versailles, furent ramenés, menacés comme traîtres, en grand 
péril. Les gardes françaises craignaient quelque embûche dans leurs casernes, 
et ne voulaient pas y rentrer. Le peuple s'obstinait à croire que, si la cour 
n'osait combattre, elle se vengerait par quelque noir attentat, qu'elle pouvait 
avoir quelque part une mine pour faire sauter Paris. 

La crainte n'était pas ridicule, mais plutôt la confiance. Pourquoi se 
serait-on rassuré? Les troupes, malgré la promesse, ne s'éloignaient pas. Le 
baron de Falckenheim, qui commandait à Saint-Denis, disait qu'il n'avait pas 
d'ordre. On arrêta à la barrière deux de ses officiers qui étaient venus observer. 
Une chose non moins grave, c'est que le lieutenant de police donnait sa démis- 
sion, l'intendant Berthier avait fui, et avec lui tout lesVpréposés de l'adminis- 
tration des subsistances. Un jour ou deux de plus, peut-être, la halle était sans 
farine, le peuple allait à l'Hôtel de Ville demander du pain et la tête des 
magistrats. Les électeurs envoyèrent plusieurs des leurs chercher des blés à 



7R HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



DE U 



Senlis, à Vernon, jusqu'au Havre même. Paris attendait le Roi. Il croyalit que 
s'il avait parlé bien franchement et de cœur, il laisserait son Versailles et ses 
mauvais conseillers, se jetterait dans les bras du peuple. Rien n'eût été plus 
habile, ni d'un plus grand effet le 15; il devait partir pour Paris en sortant 
de l'Assemblée, se confier, non de parole, mais vraiment et de sa personne, 
entrer hardiment dans la foule, se confondre à ce peuple armé... L'émotion, 
si grande encore, tournait tout entière pour lui. 

Voilà ce que le peuple attendait, ce qu'il croyait et disait. Il le dit à l'Hôtel 
de Ville, il le répétait dans les rues. Le Roi hésita, consulta, différa d'un 
jour, et tout fut manqué. 

Où le passa-t-il, ce jour irréparable? Le 15 au soir, le 16 au matin, il 
était enfermé encore avec ces mêmes ministres dont l'audacieuse ineptie avait 
ensanglanté Paris, ébranlé pour jamais le trône. A ce conseil, la Reine voulait 
fuir, éloigner le Roi, le mettre à la tête des troupes, commencer la guerre 
civile. Mais les troupes étaient-elles sûres? Qu'arriverait-il, si la guerre éclatait 
dans l'armée môme, entre les soldats français et les mercenaires étrangers? 
Ne valait-il pas mieux" louvoyer, gagner du temps, amuser le peuple... 
Louis XVI, entre ces deux avis, n'en eut aucun, ne voulut rien; il était prêt à 
suivre indifféremment l'un ou l'autre. La majorité du Conseil fut pour le second 
parti, et le Roi resta. 

Un maire de Paris, un commandant de Paris, nommés sans^.^Vvel^ du 
Roi par les électeurs, ces places acceptées par des hommes aussi graves que 
Bailly et Lafayette, les nominations confirmées par l'Assemblée, sans rien 
demander au Roi, ceci n'était plus l'émeute, c'était une révolution, bien et 
dûment organisée. Lafayette, « ne doutant pas que toutes les communes ne 
voulussent confier leur défense à des citoyens armés, » proposa d'appeler la 
milice citoyenne garde nationale (nom déjà trouvé par Sieyès) . Ce nom sem- 
blait généraliser, étendre l'armement de Paris à tout le royaume, de même 
que la cocarde bleue et rouge de la ville, augmentée du blanc, la vieille 
couleur française, devint celle de la France entière. 

Si le Roi restait à Versailles, s'il tardait, il hasardait Paris. Les disposi- 
tions, de moment en moment, étaient plus hostiles. Les districts étant iuvités 
à joindre leurs députés à ceux de l'Hôtel de Ville, pour aller remercier le 
Roi, plusieurs répondirent « qu'il n'y avait pas lieu de remercier encore. » 

Ce fut seulement le 16 au soir que Bailly, ayant vu par hasard Vicq- 
d'Azyr, le médecin de la Reine, l'avertit que la Ville de Paris désirait, atten- 
dait le Roi. Le Roi promit, et le soir même écrivit à M. Neciier pour l'inviter 
à revenir. 

Le 17, le Roi se mit en route à neuf heures, fort sérieux, triste, pâle; 
il avait entendu la messe, communié, remis à Monsieur sa nomination de 
lieutenant général, en cas qu'il fût tué ou retenu prisonnier; la Reine, dans 
son absence, écrivit d'une main agitée le discours qu'elle irait prononcer à 
l'Assemblée, si l'on retenait le Roi 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 79 

Sans gardes, mais entouré de trois on quatre cents députés, il arriva à 
trois heures à la barrière. Le maire lui présentant les clefs, dit : « Ce sont 
les mômes clefs qui ont été présentées à Henri IV; il avait reconquis son 
peuple, ici le peuple a reconquis son roi. » Ce dernier mot, si vrai, si fort, 
dont Bailly même ne sentait pas bien la portée, fut applaudi vivement. 

La place Louis XV offrait un cercle 'de troupes, au centre, en bataillon 
carré, les gardes françaises. Le bataillon s'ouvrit, se mit en files, laissant voir 
dans son sein des canons (ceux de la Bastille?). Il prit la tôte du cortège, 
traînant ses canons... et le Roi après. 

Devant la voiture du Roi, allait à cheval, en habit bourgeois, l'épée à la 
main, la cocarde et le panache au chapeau, le commandant Lafayette. Tout 
suivait son moindre signe. L'ordre était grand, le silence aussi; pas un cri 
de : Vive le Roi! De moment en moment; on criait : Vive la Nation. Du 
Point-du-Jour à Paris, de la barrière à l'IIôtcl de Ville, il y avait deux cent 
raille hommes sous les armes, trente mille fusils et davantage, cinquante 
mille piques, et, pour le reste, des lances, des sabres, des épées, des four- 
ches, des faux. Point d'uniformes, mais deux lignes régulières dans toute 
cette longueur immense, sur trois hommes d'épaisseur, parfois sur quatre ou 
sur cinq. 

Formidable apparition de la nation armée !... Le Roi ne pouvait s'y 
méprendre ; ce n'était pas un parti. Tant d'armes, tant d'habits différents, 
même âme et môme silence ! 

Tous étaient là, tous avaient voulu venir ; personne ne manquait à cette 
revue solennelle. On voyait môme des dames armées près de leurs maris, 
(les filles près de leurs pères. Une femme figurait dans les vainqueurs de la 
Bastille. 

Des moines, croyant aussi qu'ils étaient hommes et citoyens, étaient venus 
prendre leur part de cette grande croisade. Les Mathurins étaient en ligne sous 
la bannière de leur ordre, devenu le drapeau du district des Mathurins. Des 
capucins portaient sur l'épaule l'épée, le mousquet. Les dames de la place 
Maubert avaient mis la révolution de Paris sous la protection de sainte Gene- 
viève, et la veille, offert un tableau où la sainte encourageait l'ange exter- 
minateur à renverser la Bastille, qu'on voyait croulante, avec des couronnes, 
des sceptres brisés. 

On applaudissait deux hommes, Bailly, Lafayette ; c'était tout. Les députés 
uiarchiicnt autour de la voiture du Roi, l'air triste, agité, il y avait quelque 
chose ùc sombre dans cette fête... Ces armes sauvages, ces fourches et ces 
faux, ne charmaient point le regard. Les canons qui dormaient là sur ces 
places, muets, parés de fleurs, semblaient ne pas bien dormir... Sur tous les 
semblants de paix planait une image de guerre, claire et significative, les lam- 
beaux déchirés du drapeau de la Bastille. 

Le Roi descend, et Bailly lui présente la nouvelle cocarde, aux couleurs 
de la ville, qui devient celle de la France. Il le prie d'accepter « ce signe 



80 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



distinctif des Français. » Le Roi la mit à son chapeau, et, séparé de sa suite par 
la foule, il monta la sombre voûte de l'Hôtel de Ville ; sur sa tête, les épées 
croisées formaient un berceau d'acier ; honneur bizarre emprunté aux usages 
maçonniques, qui semblait à double sens, et qui pouvait faire croire que le 
Roi passait sous les Fourches Gaudines. 

Il n'y avait nulle intention de déplaire, ni d'humilier. Loin de là, il fut 
accueilli avec un attendrissement extraordinaire. La grande salle, mêlée de 
notables et d'hommes de toutes classes, présenta un spectacle étrange ; ceux 
qui étaient au miUeu se tenaient à genoux, pour ne pas priver les autres de 
voir le Roi, tous, les mains levées vers le trône, et les yeux remplis de 
larmes. 

Bailly avait, dans son discours, prononcé le mot à' Alliance entre le Roi 
et le peuple. Le président des électeurs, Moreau de Saint-Méry (celui qui avait 
tenu le fauteuil dans les grandes journées, donné trois mille ordres en trente 
heures) hasarda un mot qui semblait engager le Roi : « Vous venez promettre 
à vos sujets que les auteurs de ces conseils désastreux ne vous entoureront 
plus, que la Vertu, trop longtemps exilée, restera votre appui. » La vertu vou 
lait dire Necker. 

Le Roi, soit timidité, soit prudence, ne disait rien. Le procureur de la Ville 
émit la proposition de la statue à élever sur la place de la Bastille ; votée à 
l'unanimité. Puis, Lally, toujours éloquent, mais trop sensible et pleureur, 
avoua le chagrin du Roi, le besoin qu'il avait de consolation... C'était le 
montrer vaincu, au lieu de l'associer à la victoire du peuple sur les ministres 
qui partaient. « Eh bien, citoyens, êtes-vous satisfaits ? Le voilà ce Roi, etc. » 
Ce Voilà, trois fois répété, fit l'effet d'une triste paraphrase de YEcce homo. 

Ceux qui faisaient ce rapprochement l'achevèrent, le trouvèrent complet, 
quand Bailly montra le Roi à la fenêtre de l'Hôtel de Ville, la cocarde à son 
chapeau. H y resta un quart d'heure, sérieux, silencieux. Au départ, on lui dit 
tout bas qu'il devrait dire un mot lui-même. Mais on n'en put rien tirer que la 
confirmation de la garde bourgeoise, du maire et du commandant, et cette trop 
brève parole : « Vous pouvez toujours compter sur mon amour. « 

Les électeurs s'en contentèrent, mais le peuple non. Il s'était imaginé que 
le Roi, quitte de ses mauvais conseillers, venait fraterniser avec la ville de 
Paris. Mais, quoi ! pas un mot, pas un signe !... La foule applaudit cependant 
au retour; elle semblait avoir besoin d'épanch^- enfin un sentiment contenu. 
Toutes les armes étaient renversées en signe de paix. On criait : Vive le Roi ! 
Il fut porté à sa voiture. Une femme de la halle lui sauta au col. Des hommes 
armés de bouteilles arrêtèrent ses chevaux, versèrent du vin au cocher, aux 
valets, burent avec eux à la santé du Roi. Il sourit, mais il ne dit rien encore. 
Le moindre mot de bonté, prononcé à ce moment, eût été répété, célébré, avec 
un effet immense. 

II ne rentra au château qu'à plus de neuf heures du soir. Sur l'escalier, il 
trouva la Reine et ses enfants en larmes qui vinrent se jeter dans ses bras... Le 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 




Elles erraient comme des lionnes. (P. 87. 



tiv. 11. — I. MicnEirr. — nisTnmp. ne l* révolutio:» — ko. 1. hocff et g'». 



uv. 11 



JU^'^^. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 89 

Roi avait donc couru un bien grand danger en allant visiter son peuple ! Ce 
peuple, était-ce l'ennemi?... Et qu'aurait-on fait de plus pour un Roi délivré, 
pour Jean ou François I", sortant de Londres ou de Madrid ? 

Le même jour, vendredi 17, comme pour protester que le Roi ne faisait 
rien, ne disait rien à Paris que par force et par contrainte, son frère le comte 
d'Artois, les Condé et les Conti, les Polignac, Vaudreuil, Broglie, Lambesc et 
autres, ^sgsauvèreQt de France. Ce ne fut pas sans difficulté. Ils trouvèrent 
partout l'horreur de leur nom, le peuple soulevé contre eux. Les Polignac et 
Vaudreuil ne purent échapper qu'en déclamant sur leur route contre Vaudreuil 
et PoUgnac. 

La conspiration de la cour aggravée de mille récits populaires, étranges et 
horribles, avait saisi les imaginations, les avait rendues incurablement soup- 
çonneuses et méfiantes. Versailles, exalté au moins autant que Paris, veillait 
le château nuit et jour, comme le foyer des trahisons. Il semblait désert, ce 
palais immense. Beaucoup n'osaient plus y venir. L'aile du Nord, celle des 
Condé, était presque vide ; l'aile du Midi, celle du comte d'Artois, les sept 
vastes appartements de M"' de Polignac étaient fermés pour toujours. Plu- 
sieurs domestiques du Roi auraient voulu quitter leur maître. Ils commen- 
çaient à avoir d'étranges idées sur lui. 

Pendant trois jours, dit Besenval, le Roi n'eut guère auprès de lui que 
M. de Montmorin et moi. Le 19, tout le ministère étant absent, j'étais entré chez 
le Roi pour lui faire signer l'ordre de donner des chevaux à un colonel qui 
s'en retournait. Comme je présentais cet ordre, un valet de pied se place entre 
le RoTetinoi, pourvoir ce qu'il écrivait. Le Roi se retourne, aperçoit l'insolent, 
et se saisit des pincetle«. Je l'empêchai de suivre ce mouvement d'une colère 
très naturelle ; il me serra la main pour m'en remercier, et je remarquai des 
larmes dans ses yeux. 



CBiPITRB II 

JUGEMENTS POPULAIRES 

AUCUN POUVOIR n'inspire CONFIANCE. — LE POUVOIR JUDICIAIRE A PERDU LA 
CONFIANCE. — CLUB BRETON. — AVOCATS, BASOCHE. — DANTON ET CAMILLE 
DESMOULINS. — BARBARIE DES LOIS, DES SUPPLICES. — JUGEMENT AU PALAIS- 
ROYAL. — LA GRÈVE BT LA FAIM. — MORT DE FOULON ET DE BERTHIER 
(22 JUILLET 1789.) 

La royauté reste seule. Les privilégiés s'exilent ou se soumettent ; ils 
déclarent qu'ils voteront désormais dans l'Assemblée nationale, '^subiront la 
majorité ; isolée et découverte, la Royauté apparaît ce que depuis longtemps 

elle était au fond : un néant. 

' ♦ /' 



84 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

à' -,- 

Ce néant, c'était la vieille foi de la France ; et cette foi déçue fait mainte- 
nant sa méfiance, son incrédulité ; il la rend prodigieusement inquiète et soup- 
çonneuse. Avoir cru, avoir aimé, avoir été depuis un siècle toujours trompé 
dans cet amour, c'est de quoi ne plus croire à rien. 

Où sera la foi maintenant ?... On éprouve à cette question un sentiment de 
terreur et de solitude, comme Louis XVI lui-même au fond de son palais désert. . . 
La foi ne sera plus dans aucun pouvoir mortel. 

Le pouvoir législatif lui-même, cette Assemblée chère à la France, elle a 
maintenant le malheur d'avoir absorbé ses ennemis, cinq ou six cents nobles 
et prêtres, et de les contenir dans son sein. Autre mal, elle a trop vaincu, elle 
va être maintenant l'autorité, le gouvernement, le Roi... Et tout roi est impos- 
sible. 

Le pouvoir électoral, qui de même s'est trouvé obligé de se faire gouver- 
nement, en quelques jours il est tué ; il le sent, il prie les districts de lui créer 
un successeur. Au canon de la Bastille, il a frémi, il a douté. Gens de peu de 
foi?... Perfides? Non. Cette bourgeoisie de 89, nourrie du grand siècle de la 
philosophie, était certainement moins égoïste que la nôtre. Elle était flottante, 
incertaine, hardie de principes, timide d'application ; elle avait servi si long- 
temps ! 

C'est la vertu du pouvoir judiciaire, lorsqu'il reste entier et fort, dé sup- 
pléer tous les autres ; et lui, nul ne le supplée. Il fut le soutien, la ressource de 
notre ancienne France, dans ses plus terribles crises. Au quatorzième siècle, au 
seizième, il siégea immuable et ferme, en sorte que dans la tempête, la patrie 
presque perdue, se reconnaissait, se retrouvait toujours au sanctuaire inviolable 
de la justice civile. 

Eh bien, ce pouvoir est brisé. 

Brisé de son inconséquence et de ses contradictions. Servile et hardi à la 
fois, pour le roi et contre le roi, pour le pape et contre le pape, défenseur de 
la loi et champion du privilège, il parle de liberté et résiste un siècle à tout 
progrès libéral. Lui aussi, autant que le roi, il a trompé l'espoir du peuple. 
Quelle joie, quel enthousiasme, quand le Parlement revint de l'exil à l'avène- 
ment de Louis XVI ! Et c'est pour répondre à cette confiance qu'il s'unit aux 
privilégiés, arrête toute réforme, fait chasser Turgot ! — En 1787, le peuple 
le soutient encore, et, pour l'en récompenser, le Parlement demande que les 
États Généraux soient -calqués sur la vieille forme de 1614, c'est-à-dire 
inutiles, impuissants et dérisoires ! 

Non, le peuple ne peut se fier au pouvoir judiciaire. 

Chose étrange, c'est ce pouvoir, gardien de l'ordre et des lois, qui a com- 
mencé l'émeute. Elle s'essaye autour du Parlement, à chaque lit de justice. 
Elle est encouragée du sourire du magistrat. Les jeunes conseillers, les d'E.s- 
prémenil, les Duport, pleins des souvenirs de la Fronde, ne demandent qu'à 
copier Broussel et le Coadjuteur. La basoche organisée fournit une armée de 
clercs ; elle a son roi, ses jugements, ses prévôts, vieux étudiants, comme était 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 8» 

Moreau à Rennes, brillants parleurs et duellistes, comme Barnave à Grenoble. 
La solennelle défense faite aux clercs de porter l'épée ne les rend que plus 
belliqueux. 

Le premier club fut celui que le conseiller Duport ouvrit chez lui, rue du 
Chaume, au Marais. Il y réunit les parlementaires les plus avancés, des députés, 
des avocats, les Bretons surtout. Le club, transporté à Versailles, s'appela 
le club breton. Revenu à Paris avec l'Assemblée, et changeant de caractère, 
il s'établit aux Jacobins. 

Mirabeau n'alla qu'une fois chez Duport ; il appelait Duport, Barnave et 
Lameth, le Trhimguetisat. Sieyès y alla aussi et n'y voulut pas retourner : 
« G'esl une politique de caverne, disait-il ; ils prennent des attentats pour des 
expédients. » Il les désigne ailleurs plus durement encore : « On peut se les 
représenter comme une troupe de polissons méchants toujours en action, 
criant, intriguant, s'agitant au hasard et sans mesure, puis riant du mal qu'ils 
avaient fait. On peut leur attribuer la meilleure part dans l'égarement de la 
Révolution. Heureuse encore la France si les agents subalternes de ces pre- 
miers perturbateurs, devenus chefs à leur tour, par un genre d'hérédité 
ordinaire dans les longues révolutions, avaient renoncé à l'esprit dont ils 
furent agités si longtemps ! » 

Ces subalternes dont parle Sieyès, qui succédèrent à leurs chefs (et qui 
leur sont bien supérieurs), furent surtout deux hommes, deux forces révolu- 
tionnaires, Camille Desmoulins et Danton. Ces deux hommes, le roi du pam- 
phlet, le foudroyant orateur du Palais-Royal, avant d'être celui de la Conven- 
tion, nous n'en pouvons parler ici. Ils vont nous suivre, au reste, ils ne nous 
lâcheront pas. La comédie, la tragédie de la Révolution, sont en eux, ou dans 
personne. 

Ils laisseront leurs maîtres tout à l'heure faire les Jacobins et ils fonde- 
ront les Cordeliers. Pour le moment, tout est mêlé; le grand club de cent 
clubs, parmi les cafés, les jeux et les filles, c'est encore le Palais-Royal. C'est 
là que, le 12 juillet, Desmoulins cria : Aux armes! C'est là que, la nuit du 
13 au 14, se firent les jugements de Flesselles et de de Launay. Ceux du comte 
d'Artois, des Condé, des Polignac, leur furent expédiés à eux-mêmes; ils 
eurent l'étonnant effet qu'on aurait à peine attendu de plusieurs batailles, de 
les faire partir de France. De là, une prédilection funeste pour les moyens de 
terreur, qui avaient si bien réussi. Desmoulins, dans un discours qu'il fait tenir 
à la lanterne de la Grève, lui fait dire : « Que les étrangers sont en extase 
devant elle; qu'ils admirent qu'une lanterne ait fait plus en deux jours que 
tous leurs héros en cent ans. » 

Desmoulihs renouvelle avec une verve intarissable la vieille plaisanterie 
qui remplit tout le Moyen âge sur la potence, la corde, les pendus, etc. Ce 
suppHce hideux, atroce, qui rend l'agonie risible, était le texte ordinaire des 
contes les plus joyeux, l'amusement du populaire, l'inspiration de la basoche. 
Celle-ci trouva tout son génie dans Camille Desmoulins. Le jeune avocat 



M HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

picard, très léger d'argent, plus léger de caractère, traînait sans cause au palais 
lorsque la Révolution le fit tout à coup plaider au Palais-Royal. Pour être 
quelque peu bègue, il n'était que plus amusant. Les saillies errantes sur sa 
lèvre embarrassée, s'échappaient comme des dards. Il suivait sa verve co- 
mique, sans trop s'informer si la tragédie n'allait pas en résulter. Les fameux 
jugements de la basoche, ces farces judiciaires qui avaient tant amusé l'an- 
cien palais, n'étaient pas plus gais que les jugements du Palais-Royal ; la dif- 
férence est que ceux-ci souvent s'exécutaient en Grève. Chose étrange et qui 
fait rêver, c'est Desmoulins, ce polisson de génie aux plaisanteries mortelles, 
c'est ce taureau de Danton quiVrugit'le meurtre, ce sont eux, dans quatre 
années, qui périront pour avoir proposé le comité de la clémence ! 

Mirabeau, Duport, les Lameth, bien d'autres plus modérés, approuvaient 
les violences ; plusieurs disent qu'ils les conseillaient. Sieyès, en 88, de- 
mandait la mort des ministres. Mirabeau, le 14 juillet, cria: la tête de' 
Broglie ! Il logeait chez lui Desmoulins. Il ma^-chait volontiers entre 
Desmoulins et Danton ; ennuyé de ses Genevois, il a.iuait biea .iv.i'ix ceux-ci, 
faisait écrire l'un, parler l'autre. 

Un homme très modéré, très sage, une tête froide, 'larget, était intime- 
ment lié avec Desmoulins, et donnait son approbation au pamphlet de la 
Lanterne. 

Ceci mérite explication : 

Personne ne croyait à la justice, sinon à celle du peuple. 

Les légistes spécialement méprisaient la loi, le droit d'alors, en contra- 
diction avec toutes les idées du siècle. Ils connaissaient les tribunaux, et 
savaient que la Révolution n'avait pas d'adversaires plus passionnés que le 
Parlement, le Châtelet, les juges en général. 

Un tel juge, c'était l'enneini. Remettre le jugement de l'ennemi à l'ennemi, 
le charger de décider entre la Révolution et les contre-révolutionnaires, 
c'était absoudre ceux-ci, les rendre plus fiers et plus forts, les envoyer aux 
armées commencer la guerre civile. Le pouvaient-ils? Oui, malgré l'élan de 
Paris et la prise de la Bastille. Ils avaient des troupes étrangères, ils avaient 
tous les officiers: ils avaient spécialement un corps formidable, qui faisait 
alors la gloire miliiaire de la France, les officiers de la marine. 

Le peuple seul, dans cette crise rapide, pouvait laisir et frapper des cou- 
pables si puissants. « Mais si le peuple se trompe?... » L'objection n'em- 
barrassait pas les amis de la violence. Ils récriminaient. « Combien de fois. 
répondaient-ils, le Parlement, le Châtelet, ne se sont-ils pas trompés ? >> Ils 
citaient les fameuses méprises des Calas et des Sirven ; ils rappelaient le 
terrible mémoire de Dupaty pour trois hommes condamnés à la roue, ce 
mémoire brûlé par le Parlement, qui ne pouvait y répondre. 

Quels jugements populaires, disaient-ils encore, seront jamais plus barbares 
que les procédures des tribunaux réguliers comme elles sont encore en 89?... 
Procédures secrètes, faites tout entières sur pièces que l'accusé ne voit pas ; 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 87 

les pièces non communiquées, les témoins non confrontés, sauf ce dernier 
petit moment où l'accusé, sorti à peine de la nuit de son cachot, effaré du 
jour, vient sur la 'pellette, répond ou ne répond pas, voit ses juges pendant 
deux minutes pour s'entendre condamner?... Barbares procédures, jugements 
plus barbares. On n'ose rappeler Damiens écartelé, tenaillé, arrosé de plomb 
fondu... Peu avant la Révolution, on brûla un homme à Strasbourg. Le 
11 août 89, le Parlement de Paris, qui meurt lui-même, condamne encore un 
homme à expirer sur la roue. De tels supplices, qui pour le spectateur même 
étaient des supplices, troublaient les âmes à fond, les effarouchaient, les ren- 
daient folles, brouillaient toute idée de justice, tournaient la justice à rebours; 
le coupable qui souffrait tant, ne paraissait plus coupable; le coupable, c'était 
le juge; des montagnes de malédictions s'entassaient sur lui... La sensibilité 
s'exaltait jusqu'à la fureur, la pitié devenait féroce. L'histoire offre plusieurs 
exemples de cette sensibilité furieuse qui souvent mettait le peuple hors de 
tout respect, de toute crainte, et lui faisait rouer, brûler les officiers de jus- 
tice en place du criminel. 

C'est un fait trop peu remarqué, mais qui fait comprendre bien des choses 
plusieurs de nos terroristes furent des hommes d'une sensibilité exaltée, 
maladive, qui ressentirent cruellement les maux du peuple, et dont la pitié 
tourna en fureur. 

Ce remaïquable phénomène se présentait principalement chez les hommes 
nerveux, d'une imagination faible et irritable, chez les artistes en tous 
genres ; l'artiste est un homme-femme. Le peuple, dont les nerfs sont plus 
forts, suivit cet entraînement ; mais jamais, dans les premiers temps, il ne 
donnait l'impulsion. Les violences partaient du Palais-Royal, où dominaient 
les bourgeois, les avocats, les artistes et gens de lettres. 

La responsabilité même entre ceux-ci, n'était entière à personne. Un Ca- 
mille Desmoulins levait le lièvre, ouvrait la chasse ; un Danton la poussait à 
mort... en paroles, bien entendu. Mais il ne manquait pas de muets pour 
exécuter, d'hommes pâles et furieux pour porter la chose à la Grève, où elle 
était poussée par des Dantons inférieurs. Dans la foule misérable qui envi- 
ronnait ceux-ci, il y avait d'étranges figures comme échappées de l'autre 
monde ; des hommes à face de spectres, mais exaltés par la faim, ivres de 
jeûne, et qui n'étaient plus des hommes... On affirmait que plusieurs, au 
20 juillet, ne mangeaient pas depuis trois jours. Parfois, ils se rési- 
gnaient, mouraient, sans faire mal à personne. Les femmes ne se résignaient 
pas, elles avaient des enfants. Elles erraient comme des lionnes. En toute 
émeute, elles étaient les plus âpres, les plus furieuses ; elles poussaient des 
cris frénétiques, faisaient honte aux hommes de leurs lenteurs ; les jugements 
sommaires de la Grève étaient toujours trop longs pour elles. Elles pendaient 
tout d'abord. 

L'Angleterre a eu en ce siècle la poésie de la faim. Qui donnera son histoire 
en France?... Terrible histoire au dernier siècle, négligée des historiens, qui 



88 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



ont gardé leur pitié pour les artisans de la famine... J'ai essayé d'y des- 
cendre, dans les cercles de cet enfer, guidé de proche en proche par de pro- 
fonds cris de douleur. J'ai montré la terre de plus en plus stérile, à mesure que 
le fisc saisit, détruit le bétail, et que la terre sans engrais, est condamnée à 
un jeûnft perpétuel. J'ai montré comment les nobles, les exempts d'impôts se 
multipliant, l'impôt allait pesant sur une terre toujours plus pauvre. Je n'ai 
pas assez montré comment l'aliment devient, par sa rareté même, l'objet d'un 
trafic éminemment productif. Les profits en sont si clairs, que le Roi veut aussi 
en être. Le monde voit avec étonnement un roi qui trafique de la vie de ses 
sujets, un roi qui spécule sur la disette et la mort, un roi assassin du peuple. 
La famine n'est plus seulement le résultat des saisons, un phénomène naturel; 
ce n'est ni la pluie ni la grêle. C'est un fait d'ordre civil : on a faim de par 
le Roi. 

Le Roi ici, c'est le système. On eut faim sous Louis XV, on a faim sous 
Louis XVI. 

La famine est alors une science, un art compliqué d'administration, de 
commerce. Elle a son père et sa mère, le fisc, l'accaparement. EUe engendre 
une race à part, race bâtarde de fournisseurs, banquiers, financiers, fermiers 
généraux, intendants, conseillers, ministres. Un mot profond sur l'alliance 
des spéculateurs et des politiques, sortit des entrailles du peuple : Pacte de 
famine. 

Foulon était spéculateur, financier, traitant d'une part, de l'autre membre 
du Conseil, qui seul jugeait les traitants. Il comptait bien être ministre. Il 
serait mort de chagrin, si la banqueroute s'était faite par un autre que par 
lui. Les lauriers de l'abbé Terray ne le laissaient pas dormir. Il avait le tort de 
prêcher trop haut son système ; sa langue travaillait contre lui, et le rendait 
impossible. La cour goûtait fort l'idée de ne pas payer, mais eUe voulait em- 
prunter, et pour allécher les prêteurs, il ne fallait pas appeler au ministère 
l'apôtre de la banqueroute. 

On lui attribuait une parole cruelle : « S'ils ont faim, qu'ils broutent 
de l'herbe... Patience ! que je sois ministre, je leur ferai manger du foin; 
mes chevaux en mangent... » On lui imputait encore ce mot terrible: « D 
faut faucher la France... » 

Foulon avait un gendre selon son cœur, un homme capable, mais dur, de 
l'aveu des royalistes, Berthier, intendant de Paris. Il savait trop bien qu'il 
était détesté des Parisiens, et fut trop heureux de trouver l'occasion de leur 
faire la guerre. Avec le vieux Foulon, il était l'âme du ministère de trois jours. 
Le maréchal deBroglie n'en augurait rien de bon,il obéissait. Mais Foulon, mais 
Berthier étaient très ardents. Celui-ci montra une activité diabolique à rassem- 
bler tout, armes, troupes, à fabriquer des cartouches. Si Paris ne fut point 
mis à feu et à sang, ce ne fut nullement sa faute. 

On s'étonne que des gens si riches, si parfaitement informés, mûrs d'ailleurs 
et d'expérience, se soient jetés dans ces fohes. C'est que les grands spéculateurs 



HISTOÏKK DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



89 




Pendu, enfin 1 (P. M.) 



financiers participent tous du joueur; ils en ont les tentations. Or, l'affaire la 
plus lucrative qu'ils pouvaient trouver jamais, c'était d'être ainsi chargés de 
faire la banqueroute par exécution militaire. Gela était hasardeux. Mais quelle 
grande affaire sans hasard? on gagne sur la tempête, on gagne sur l'incendie; 
pourquoi pas sur la guerre et sur la famine ? Qui ne risque rien, n'a rien. 

La famine et la guerre, je veux dire Foulon et Berthier, qui croyaient 
tenir Paris, se trouvèrent déconcertés par la prise de la Bastille. 

"■•v. *2. — j. uiniiKur. — uisToinii M l* htviii,uiij.i( riiA^çiise. — tu. j. roufp ït c'«. ut. 1} 



90 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Le soir du 13, Berthier essaya de rassurer Louis XVI ; s'il en tirait un 
petit mot, il pouvait encore lancer ses Allemands sur Paris. 

Louis XVI ne dit rien, ne fit rien. Les deux hommes, dès ce moment, 
sentirent qu'ils étaient morts. Berthier s'enfuit vers le Nord, filant la nuit d'un 
lieu à l'autre ; il passa quatre nuits sans dormir, sans s'arrêter, et n'alla pas 
plus loin que Soissons. Foulon n'essaya pas de fuir ; d'abord, il fit dire par- 
tout qu'il n'avait pas voulu du ministère, puisqu'il était frappé d'une apo- 
plexie, puis il fit le mort. Il s'enterra lui-même magnifiquement (un de ses 
domestiques venait fort à point de mourir). Cela fait, il alla tout doucement 
chez son digne ami Sartine, l'ancien lieutenant de police. 

Il avait sujet d'avoir peur Le mouvement était terrible. Remontons un 
peu plus haut. 

Dès le mois de mai, la famine avait chassé des populations entières, les 
poussait l'une sur l'autre. Caen et Rouen, Orléans, Lyon, Nancy avaient eu 
des combats à soutenir pour les grains. Marseille avait vu à ses portes une 
bande de huit mille affamés qui devaient piller ou mourir ; toute la ville, 
malgré le gouvernement, malgré le parlement d'Aix, avait pris les armes, et 
restait armée. 

Le mouvement se ralentit un moment en juin ; la France entière, les 
yeux fixés sur l'Assemblée, attendait qu'elle vainquît ; nul autre espoir de 
salut. Les plus extrêmes souffrances se turent un moment ; une pensée domi- 
nait tout. 

Qui peut dire la rage, l'horreur de l'espoir trompé, à la nouvelle du ren- 
voi de Neciier ? Necker n'était pas un poUtique ; il était, comme on a vu, timide, 
vaniteux, ridicule. Mais dans l'affaire des subsistances, il fut, on lui doit cette 
justice, il fut administrateur infatigable, ingénieux, plein d'industrie et de res- 
sources. Il s'y montra, ce qui est bien plus, plein de cœur, bon et sensible ; 
personne ne voulant prêter à l'État, il emprunta en son nom, il engagea son 
crédit jusqu'à deux millions, la moitié de sa fortune. Renvoyé, il ne retira pas 
sa garantie ; il écrivit aux prêteurs qu'il la maintenait. Pour tout dire, s'il ne 
sut pas gouverner, il nourrit le peuple, le nourrit de son argent. 

Le mot Necker, le mot subsistance, cela sonnait du même son à l'oreille 
du peuple. Renvoi de Necker, et famine, la famine sans espoir et sans remède, 
Voilà ce que sentit la France, au moment du 12 juillet. 

Les Bastilles de province, celle de Caen, celle de Bordeaux furent forcées, 
ou se livrèrent, pendant qu'on prenait celle de Paris. A Rennes, à Saint-Malo, 
à Strasbourg, les troupes fraternisèrent avec le peuple. A Caen, il y eut lutte 
entre les soldats. Quelques hommes du régiment d'Artois portaient des insignes 
patriotiques ; ceux du régiment de Bourbon, profitant de ce qu'ils étaient sans 
armes, les leur arrachèrent. On crut que le major Belsunce les avait payés 
pour faire cette insulte à leurs camarades. Belsunce était un joli officier et spi- 
rituel, mais impertinent, violent, hautain. Il faisait bruit de son mépris pour 
l'Assemblée nationale, pour le peuple, la canaille ; il se promenait dans la 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 91 

•ville, armé jusqu'aux dents, avec un domestique d'une mine féroce. Ses regards 
étaient provocants. Le peuple perdit patience, menaça, assiégea la caserne ; 
un ofticier eut l'imprudence de tirer ; et alors la foule alla chercher du canon; 
Belsunce se livra ou fut livré pour être conduit en prison ; il ne put y arriver ; 
il fut tué à coups de fusils, son corps déchiré ; une femme mangea son 
cœur. 

D y eut du sang à Rouen, à Lyon ; à Saint-Germain, un meunier fut déca- 
pité ; un boulanger accapareur faillit périr à Poissy ; il ne fut sauvé que par 
une députalion de l'Assemblée, qui se montra admirable de courage et d'hu- 
manité, risqua sa vie, n'emmena l'homme qu'après l'avoir demandé au peuple, 
à genoux. 

Foulon eût peut-être passé ce moment d'orages, s'il n'eût été haï que de 
toute la France. Son malheur était de l'être de ceux qui le connaissaient le 
mieux, de ses vassaux et serviteurs. Ils ne le perdaient pas de vue, ils n'avaient 
pas été dupes du prétendu enterrement. Ils suivirent, ils trouvèrent le mort, 
qui se promenait bien portant dans le parc de .M. de Sartine : « Tu voulais 
nous donner du foin, c'est toi qui en mangeras ! » On lui met une botte de foin 
sur le dos, un bouquet d'orties, un coUier de chardons. On le mène à pied à 
Paris, à l'Hôtel de Ville, on demande son jugement à la seule autorité qui res- 
tât, aux électeurs. 

Ceux-ci durent alors regretter de n'avoir pas hâté davantage la décision 
populaire qui allait créer un véritable pouvoir municipal, leur donner des suc- 
cesseurs, et finir leur royauté. Royauté est le mot propre ; les gardes françaises 
ne montaient la garde à Versailles, près du Roi, qu'en prenant l'ordre (chose 
étrange) des électeurs de Paris. 

Ce pouvoir illégal, invoqué pour tout, impuissant pour tout, affaibli encore 
dans son association fortuite avec les anciens échevins, n'ayant pour tête que 
le bonhomme Bailly, le nouveau maire, n'ayant pour bras que Lafayette, com- 
mandant d'une garde nationale qui s'organisait à peine, allait se trouver en 
face d'une nécessité terrible. 

Ils apprirent presque à la fois qu'on avait arrêté Berthier à Compiègne et 
qu'on amenait Foulon. Pour le premier, ils prirent une responsabilité grave, 
hardie (la peur l'est parfois), celle de dire aux gens de Compiègne : « Qu'il 
n'existait aucune raison de détenir M. Berthier. » Ceux-ci répondirent qu'il 
serait alors tué sûrement à Compiègne, qu'on ne pouvait le sauver qu'en l'ame- 
nant à Paris. 

Quant à Foulon, on décida : Que désormais les accusés de ce genre seraient 
déposés à l'Abbaye, et qu'on inscrirait ces mots sur la porte : « Prisonniers 
mis sous la main de la nation. » Cette mesure générale, prise dans l'intérêt d'un 
iiomme, assurait à l'ex-conseiller d'être jugé par ses amis et collègues, seuls 
juges qui fussent alors. 

Tout cela était trop clair ; mais aussi fort surveillé par des gens bien clair- 
voyants, les procureurs et la basoche, par les rentiers, ennemis du ministre de 



92 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



bi banqueroute, par beaucoup d'hommes enfin qui avaient des effets publics et 
;Lie ruinait la baisse. Un procureur fit passer une note à la charge de Berthier, 
•ur ses dépôts de fusils. La basoche soutenait qu'il avait encore un de ces 
Jépôts chez l'abbesse de Montmartre, et força d'y envoyer. La Grève était pleine 
i'hommes étrangers au peuple, d'un extérieur décent, quelques-uns fort 
bien vêtus. La Bourse était à la Grève. 

On venait, en même temps, dénoncer à l'Hôtel de Ville, un autre financier, 
Beaumarchais, qui avait volé des papiers à la Bastille. On les lui fit rap- 
porter. 

On crut faire taire les pauvres en leur remplissant la bouche ; on baissa le 
prix du pain, au moyen d'un sacrifice de trente mille francs par jour ; il fut 
mis à 13 sols et demi les quatre livres (qui en vaudraient vingt aujourd'hui.) 

La Grève n'en criait pas moins. A deux heures, Bailly descend, tous lui 
demandent justice. « Il exposa les principes, » et fit quelque impression sur 
ajux qui pouvaient l'entendre. Les autres criaient : « Pendu ! pendu ! » Bailly 
alla prudemment s'enfermer au bureau des subsistances. La garde était forte, 
dit-il, mais M. de Lafayette, qui comptait sur son ascendant, eut l'imprudence 
de la diminuer. 

La foule était dans une terrible inquiétude que Foulon ne se sauvât. On le 
leur montra à une fenêtre ; ils n'en forcèrent pas moins les portes ; il fallut 
l'asseoir sur une chaise devant le bureau dans la salle Saint-Jean. Là, on 
recommença à les prêcher, à « leur exposer les principes, » qu'il devait être 
jugé... « Jugé de suite, et pendu ! » dit la foule. Elle nomma sur-le-champ des 
juges, entre autres deux curés qui refusèrent... Mais place! voici M. de La- 
fayette qui arrive. Il parle à son tour, avoue que Foulon est un scélérat, mais 
dit qu'il faut connaître ses complices. « Qu'on le mène à l'Abbaye ! » Les pre- 
miers rangs qui entendent, consentent, les autres, non. « Vous vous moquez 
du monde, dit un homme bien vêtu; faut-il du temps pour juger un homme 
qui est jugé depuis trente ans? » En même temps, un cri s'élève, une foule 
nouvelle pénètre ; les uns disent : « C'est le faubourg ! » les autres : « C'est le 
Palais-Royal ! » Foulon est enlevé, porté à la lanterne d'en face ; on lui fait 
demander pardon à la nation. Puis hissé... Par deux fois la corde casse. On 
persiste, on en va chercher une neuve. Pendu enfin, décapité, la tête portée 
dans Paris. 

Cependant Berthier arrivait par la porte Saint-Martin, à travers le plus 
épouvantable rassemblement qu'on ait jamais vu ; on le suivait depuis vingt 
lieues. Il était venu dans un cabriolet, dont on avait brisé l'impériale afin de le 
voir. Près de lui, un électeur, Etienne de la Rivière, qui vingt fois faillit périr 
en le défendant, et le couvrit de son corps. Des enragés dansaient devant ; 
d'autres lui jetaient du pain noir dans la voiture : « Tiens, brigand, voilà le 
pain que tu nous faisais manger ! » Ce qui exaspérait aussi toute la population 
des environs de Paris, c'est qu'au milieu de la disette, la nombreuse cavalerie, 
rassemblée par Berthier et Foulon, avait détruit, mangé en vert, une grande 



iiiSTnir\E Dt: la révolution fiîançaisii; 



93 




BAILLT 



quantité de jeune blé. On attribuait ces dégâts aux ordres de l'intendant, à une 
♦■ernie résolution d'empêcher toute récolte et de faire mourir le peuple. 

Pour^ orner ce terrible triomphe de la mort, on portait devant Berthier, 
comme aux triomphes romains, des inscriptions à sa gloire : « Il a volé le Roi 
et la France. — Il a dévoré la substance du peuple. — Il a été l'esclave des 
riches, et le tyran des pauvres. — Il a bu le sang de la veuve et de l'orphelin. 
— Il a trompé le Roi. — Il a trahi sa patrie... » 

On eut la barbarie, à la fontaine Maubuée, de lui montrer la tête de Fou- 
lon, livide et du foin dans la bouche. A cette vue, ses yeux devinrent ternes, il 
pâlit et il sourit. 

On força Bailly, à l'Hôtel de Ville, de l'interroger Berthier allégua des 



t; 



94 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



ordres supérieurs, ceux du ministre. Le ministre était son beau-père, c'était la 
même personne... Au reste, si la salle Saint-Jean écoutait un peu, la Grève 
n'écoutait pas, n'entendait pas ; les cris étaient si affreux que le maire et les 
électeurs se troublaient de plus en plus. Un not tout nouveau de foule ayant 
percé la foule môme, il n'y eut plus moyen de tenir. Le maire, sur l'avis du 
bureau, dit : « A l'Abbaye ! » ajoutant que la garde répondait du prisonnier. 
EUe ne put le défendre, mais lui, il se défendit, il empoigne un fusil... Cent 
baïonnettes le percèrent ; un dragon qui lui imputait la mort de son père, lui 
arracha le cœur et l'alla montrer à l'Hôtel de Ville. 

Ceux qui avaient observé, des fenêtres, dans la Grève, l'habileté des me- 
neurs à pousser, échauffer les groupes, crurent que les complices de Berthier 
avaient bien pris leurs mesures pour qu'il n'eût pas le temps de faire des révé- 
lations. Lui seul, peut-être, avait la vraie pensée du parti. Dans son porte- 
feuille, on trouva le signalement de beaucoup d'amis de la Uberté, qui, sang 
doute, n'avaient rien de bon à attendre si la cour avait vaincu. 

Quoi qu'il en soit, un grand nombre des camarades du dragon lui décla- 
rèrent qu'ayant déshonoré le corps, il devait mourir, et que tous, ils se battraient 
«entre lui, jusqu'à ce qu'il fût tué. Il le fut dès le soir même. 



CHAPITRE III 

LA FRANGE ARMÉE 

EMBARRAS DE l' ASSEMBLÉE. — ELLE INVITE A LA CONFIANCE (23 JUILLET). — 
DÉFIANCES DU PEUPLE, CRAINTES DE PARIS, ALARMES DES PROVINCES. — 
COMPLOT DE BREST ; LA COUR COMPROMISE PAR l'aMBASSADEUR D'ANGLETERRE 
(27 juillet). — FUREUR DES NOBLES ET ANOBLIS ; MENACES ET COMPLOTS. — 
TERREUR DES CAMPAGNES. — LE PAYSAN PREND LES ARMES CONTRE LES BRI- 
GANDS; IL BRULE LES CHARTES FÉODALES, INCENDIE PLUSIEURS CHATEAUX 
(JUILLET-AOUT 1789). 

Les vampires de l'ancien régime, dont la vie avait fait tant de mal à la 
France, en firent encore plus par leur mort. 

Ces gens que Mirabeau nommait si bien « le rebut du mépris public », 
sont comme réhabilités par le supplice. La potence»est pour eux l'apothéose. 
Les voilà devenus d'intéressantes victimes, les martyrs de la monarchie ; leur 
légende ira s'augmentant de fictions pathétiques. M. Burke va tout à l'heure 
les canoniser et prier sur leur tombeau. 

Les violences de Paris, celles dont les provinces furent en même temps le 
théâtre, placèrent l'Assemblée nationale dans une situation difficile dont elle 
.ne pouvait bien sortir. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 95 

Si elle ne faisait rien, elle semblait encourager le désordre, autoriser 
l'assassinat ; elle fournissait un texte aux calomnies éternelles. 

Si elle essayait de remédier au désordre, de relever l'autorité, elle ren- 
dait, au Roi ? non, mais à la reine, à la cour, l'épée que le peuple avait brisée 
dans leurs mains. 

Dans l'une ou l'autre hypothèse, l'arbitraire et le bon plaisir allaient être 
rétablis, pour la vieille royauté ou la royauté de la rue... On démolit en ce 
moment l'odieux symbole de l'arbitraire, la Bastille, et voilà qu'un autre arbi- 
traire, une Bastille se relève... L'An;;lais se frotte ici les mains, il remercie la 
Lanterne : « Grâce à Dieu, dit-il, la Bastille ne disparaîtra jamais. » 

Qu'auriez-vous fait ? dites-le, officieux conseillers, nos amis les ennemis, 
sapes de l'aristocratie européenne, qui si soigneusement arrosez de calomnies 
la liaine que vous avez plantée... Assis à votre aise sur le cadavre de l'Irlande, 
de l'Italie, de la Pologne, veuillez nous répondre ; vos révolutions d'intérêts 
n'ont-elles pas coûté plus de sang que nos révolutions d'idées?... 

Qu'auriez-vous fait ? Sans nul doute ce que, la veille et le lendemain du 
22 juillet, conseillaient Lally-ToUendal, -Mounier, Malouet ; ils voulaient, pour 
rétablir l'ordre, qu'on rendit le pouvoir au Roi ; Lally se confiait tout à fait aux 
vertus du Roi, Malouet voulait qu'on priât le Roi d'user de sa puissance, de 
prêter main-forte au pouvoir municipal. Le roi aurait armé, et le peuple non ; 
point de garde nationale... Le peuple se plaint; eh bien, qu'il s'adresse aa 
Parlement, au procureur général. N'avons-nous pas des magistrats? 

Foulon était magistrat. Malouet renvoyait Foulon au tribunal de Foulon. 

On doit, disait-on très bien, réprimer les troubles. 

Seulement, il fallait s'entendre... Ce mot comprenait bien des choses : 

Des vols, d'autres crimes ordinaires, des pillages de gens allâmes, des 
meurtres d'accapareurs, des justices irrégulières sur les ennemis du peuple, la 
résistance à leurs complots, la résistance légale, la résistance à main armée... 
Tout cela sous le mot troubles... Voulait-on y appliquer une répression égale?^ 
Si l'on chargeait l'autorité royale de réprimer les troubles, le plus grand pour 
elle, à coup sur. c'était d'avoir pris la Bastille, elle aurait puni celui-là 
d'abord. 

C'est ce que répondirent Buzot et Robespierre, le 20 juillet, deux jours 
avant la mort de Foulon. C'est ce que Mirabeau, môme après l'événement, dit 
dans son journal. Il expliqua ce malheur à l'Assemblée par sa véritable cause, 
l'absence de toute autorité à Paris, 1 impuissance des électeurs, qui, sans dé- 
légation légitime, continuaient d'exercer les fonctions municipales. Il voulait 
que les municipalités s'organisassent, prissent la force, se chargeassent du 
maintien de l'ordre. Quel autre moyen en effet que de fortifier le pouvoir local, 
quand le pouvoir central était si justement suspect ? 

Barnave dit qu'il fallait trois choses : des municipalités bien organisées,. 
des gardes bourgeoises et une justice légale qui pût rassurer le peuple. 

Quelle serait cette justice ? 



96 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Un député suppléant, Dufresnoy, envoyé par un district de Paris, de- 
mandait soixante jurés, pris dans les soixante districts. Cette proposition, 
appuyée par Pétion, était modifiée par un autre député qui voulait, aux jurés- 
associer des magistrats. 

L'Assemblée ne décida rien. A une heure après midi, de guerre lasse, elle 
adopta une proclamation dans laquelle elle réclamait la poursuite des crime, 
de lèse-nation, se réservant dindiquer dans la constitution le tribunal 
qui jugerait... C'était remettre à longtemps... Elle invitait à la paix, sur le 
motif: Que le roi avait acquis plus de droits que jamais à la confiance du 
peuple, qu'il existait un concert parfait, etc. 

Confiance ! et jamais plus il n'y eut de confiance ! 

Au moment même où l'Assemblée parlait de confiance, une triste lumière 
avait lui ; on voyait de nouveaux périls. 

L'assemblée avait eu tort ; le peuple avait eu raison. 

Quelque envie qu'on eût de se tromper, de croire tout fini, le bon sens 
disait que l'ancien régime, vaincu, voudrait prendre sa revanche. Un pouvoir 
qui avait, depuis des siècles, toutes les forces du pays dans ses mains, admis 
nistration, finances, armées, tribunaux, qui avait encore partout ses agents, 
ses officiers, ses juges, sans aucun changement, et, pour partisans forcés, deux 
ou trois cent mille nobles ou prêtres, propriétaires d'une moitié ou des deux 
tiers du royaume, ce pouvoir immense, multiple, qui couvrait la France, pou- 
vait-il mourir comme un homme, d'un seul coup, en une fois ? était-il tombé 
roide mort sous une balle de juillet ? C'est ce qu'on n'aurait pas pu faire croire 
au plus simple des enfants. 

Il n'était pas mort. Il avait été frappé, blessé ; moralement il était mort; 
physiquement il ne l'était pas. Il pouvait ressusciter... Comment le revenant 
appaïaîtrait-il, c'était toute la question que le peuple s'adressait ; c'était celle 
qui lui troublait l'imagination... Le bon sens prit ici mille formes de supersti- 
tions populaires. 

Tout le monde allait voir la Bastille ; tous regardaient avec terreur la 
prodigieuse échelle de cordes par laquelle Latude descendit des tours. On visi- 
tait ces tours sinistres, ces cachots noirs, profonds, fétides, où le prisonnier, 
au niveau des égouts, vivait assiégé, menacé des crapauds, des rats, de toutes 
les bêtes immondes. 

On trouva sous un escalier deux squelettes, avec ime chaîne, un boulet, 
que sans doute traînait l'un des deux infortunés. Ces morts indiquaient un 
crime. Car jamais les prisonniers n'étaient enterrés dans la forteresse; on les 
portait la nuit au cimetière de Saint-Paul, l'église des jésuites (confesseurs de 
la Bastille), ils y étaient enterrés sous des noms de domestiques, de sorte qu'on 
ne sût jamais s'ils étaient morts ou vivants. Pour ces deux, les ouvriers qui les 
trouvèrent leur donnèrent la seule réparation que ces morts pouvaient rece- 
voir ; douze d'entre eux, armés de leurs outils, portant le poêle avec respect, 
les menèrent et les inhumèrent à la paroisse honorablement. 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



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Oq fit dM recherches publique. (P. 98.) 



On espérait faire d'autres découvertes «ans cette vieille caverne des rois. 
L'humanité outragée se vengeait; on jouissait d'un sentiment mêlé de haine et 
de peur, de curiosité... Curiosité insatiable, qui, lorsqu'on avait tout vu, cher- 
chait et fouillait encore, voulait pénéiror plus loin, soupçonnait quelque autre 
chose, sous les prisons rêvait des prisons, des cachots sous les cachots au plus 
profond de la terre. 

Les imaginations étaient vraiment malades de cette Bastille... Tant de 

u». 13. -- I Mitiiti.BT — uisroinE de la h£voluiiom fbàbçaise. — éd. t. nourr et c'*. uv. IS 



98 IIISTOIKE Uf LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



siècles, de générations de prisonniers qui s'étaient succédé là, ces cœurs 
brisés de désespoir, ces larmes de rage, ces fronts heurtés contre la pierre... 
Quoi ! rien n'avait laissé trace ! A peine, à peine, quelque pauvre inscription, 
gravée d'un clou, illisible... Cruelle en^e du temps, complice de la tyrannie 
qui s'est accordée avec elle pour en effacer les viclimes! 

On ne pouvait rien voir, mais on écoutait... Il y avait certainement des 
bruits, des gémissements, d'étranges soupirs. Était-ce imagination? mais 
tout le monde entendait... Failait-il croire que des malheureux fussent encore 
ensevelis au fond de quelque oubhette, connue du gouverneur seul, qui avait 
péri? Le district de l'île Saint-Louis, d'autres encore, demandaient qu'on re- 
cherchât la cause de ces voix lamentables. Une fois, et deux et plusieurs, le 
peuple revenait à la charge ; quelque enquête que l'on fît, il ne prenait pas 
son parti ; il était plein de trouble, d'inquiétude pour ces infortunés, peut-être 
enterrés vivants. 

Et si ce n'était pas des prisonniers, n'était-ce pas des ennemis? n'y 
avait-il pas, sous le fauboui'g, quelque communication des souterrains de la 
Bastille aux souterrains de Vincennes? Du donjon à l'autre donjon, ne pou- 
vait-on faire passer des poudres, exécuter ce que de Launay avait eu l'idée 
de faire, lancer la Bastille dans les airs, renverser, écraser le faubourg de 
la liberté ? 

On fil des recherches publiques, une enquête solennelle et authentique 
pour rassurer les esprits. L'imagination alors transporta son rêve ailleurs. 
\l\]e plaça sa mine, et sa peur, de l'autre côté de Paris, dans ces cavités im- 
menses d'où nos monuments sont sortis, aux abîmes d'où l'on a tiré le 
Louvre, Notre-Dame et autres églises. En 1786, on y avait versé, sans qu'il 
y parût (tant ces souterrains sont vastes), tout Paris mort depuis mille ans, 
une terrible masse de morts qui, pendant cette année, allait la nuit dans les 
chars de deuil, le clergé en tête, chercher, des Innocents à la Tombe-lssoire 
le repos définitif et l'oubli complet. 

Ces morts appelaient les autres, et c'était sans doute là qu'un volcan se 
préparait ; la mine, du Panthéon au ciel, allait soulever Paris, et le laissant 
retomber, confondrait, brisés, sans forme, les vivants avec les morts, le fn-le- 
niûle des chairs palpitantes, des cadavres et des ossements. 

C3S moyens d'extermination ne semblaient pas nécessaires ; la famine 
suffisait. Après une mauvaise année, venait une année mauvaise ; le peu de 
W>. ■' qui avait poussé autour de Paris fut foulé, gâté, mangé par la cavalerie 
n )inbreuse qu'on avait rassemblée. Et môme sans cavaliers, le blé s'en allait. 
On voyait ou on croyait voir des bandes armées qui venaient la nuit couper' 
le blé vert. Foulon, tout mort qu'il était, semblait revenir exprès poiu- faire 
à la lettre ce qu'il avait dit : « Faucher la France, »' Faucher le blé ve;-t, le 
tiiHruire, la seconde année de famine, c'était aussi faucher les hommes. 

La terreur allait s'étendant ; les courriers, répétant ces bruits, la por- 
taient chaque jour d'un bout du royaume à l'autre. Ils n'avaient pas vu les 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE !r» 

brigands, mais d'autres les avaient vus ; ils étaient ici et là, ils étaient en 
route, nombreux, armés jusqu'aux dents ; ils arriveraient la nuit probable- 
ment, ou demain sans faute. En plein jour, à tel endroit, ils avaient coupo 
les blés ; c'est ce que la municipalité de Soissons écrivait éperdue à l'Assem- 
blée nationale, en demandant du secours ; toute une armée de brigands 
marchait sur cette ville. On chercha, ils ''avaient disparu dans les fumées 
du soir ou les brouillards du matin. 

Ce qui était plus réel, c'est qu'à cet affreux fléau de la faim, quelques- 
uns avaient eu l'idée d'en joindre un autre, qui fait frissonner, quand on 
songe aux cent années de guerre qui, dans le xiv*, le xV siècle, (iront un ci- 
metière de noire malheureux pays. Ils voulaient amener les Anglais en 
France. Laciiose a été contestée ; pourquoi? elle est inlinimcnt vraisemblable, 
puisqu'elle a été sollicitée plus lard, tentée, manquée, à Quiberon. 

Mais cette fois, il s'agissait, non pas d'amener leur flotte sur une plage 
difficile, sans défense et sans ressources, mais bien de les établir dans une 
bonne place défendable, de leur mettre en main l'ai'senal naval où la France, un 
siècle durant, a entassé ses millions, ses travaux, tout son effort... La pointe, 
la proue du grand vaisseau national, l'écueil du vaisseau britannique... Il 
s'agissait de livrer Brest. 

Depuis que la France avait aidé à la délivrance de l'Américiue, divisé 
l'empire anglais, l'Angleterre souhaitait non son malheur, mais sa raine et 
destruction complète, qu'une forte marée d'automne soulevât l'Océan de son 
lit et couvrit d'une belle nappe tout ce qu'il y a de terre de Calais aux Vos- 
ges, aux Pyrénées et aux Alpes. 

Cependant, il y avait une chose plus belle à voir, c'était que cette mer, 
nouvelle fût de sang, du sang de la France, Urée par elle de ses veines, 
qu'elle s'égorgeât elle-même et s'arrachât les entrailles. 

A cela, le complot de Brest était un bon commencement. Seulement, il 
était à craindre que r.\ngletcrre donnant la main aux scélérats qui lui ven- 
daient leur pays, n'unit toute la France contre elle, qu'elle ne nous réconci- 
liât dans une indignation comnume, qu'il n'y eût plus de parti... 

Une autre cause eût sufli pour retenir le gouvernement anglais : c'est 
que, dans le premier moment, l'Angleterre, malgré sa haine, souriait à notre 
révolution. Elle n'en soupçonnait aucunement la portée; dans ce grand mou- 
vement français et européen qui n'est pas moins (]ue l'avènement du droit 
étemel, elle croyait voir une imitation de sa petite révolution insulaire et 
égoïste du dix-septième siècle. Elle applaudissait la France, comme une mère 
encourage l'enfant qui tâche de marcher derrière elle. Étrange mère qui ne 
savait pas bien au fond si elle désirait que l'enfant marchât ou se rompît 
le col. 

Donc, l'Angleterre résista à la tentation de Brest. Elle fu( vertueuse et 
révéla la chose aux ministres de Louis XVI, sans dire le nom des personnes. 
Dans cette demi-révélation, elle trouvait un avantage immense, celui de 



,00 HISTOIRK DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

brouiller la France, de porter au comble la défiance et les soupçons, d'avoir 
une prise terrible sur ce faible gouvernement, de prendre hypothèque sur 
lui. Il y avait à parier qu'il ne rechercherait pas sérieusement le complot, 
craignant de trop bien trouver, de frapper sur ses amis. Et s'il ne recher- 
chait rien, s'il gardait ce secret pour lui, l'Anglais était toujours à même de 
le faire éclater, cet affreux secret. Il tenait cette épée suspendue sur la tête 
de Louis XVI. 

Dorset, l'ambassadeur anglais, était un homme agréable ; il ne bougeait 
pas de Versailles ; plusieurs croyaient qu'il avait plu à la reine et qu'il avait 
eu son tour. Gela n'empêcha pas qu'après la prise de la Bastille, sondant la 
profondeur du coup que le Roi avait reçu, il ne saisît l'occasion de le perdre 
autant qu'il était en lui. 

Une lettre assez iquivoque de Dorset au comte d'Artois ayant été saisie 
par hasard, il écrivit au ministre qu'on le soupçonnait à tort d'avoir influé en 
rien sur les troubles de Paris ; « loin de là, ajoutait-il doucement. Votre Excel- 
lence sait bien l'empressement que j'ai mis à lui faire connaître l'affreux 
complot de Brest au comfnmicement de juin, l'horreur qu'il inspirait à ma 
cour et l'assurance nouvelle de son attachement sincère pour le roi et la na- 
tion. .. » Et il priait le ministre de communiquer sa lettre à l'Assemblée 
nationale. 

Autrement dit, il le priait de se mettre la corde au col. Sa lettre, du 
^6 juillet, constatait, mettait en lumière que la cour, deux mois entiers, avait 
gardé le secret, sans agir et sans poursuivre, réservant apparemment ce com- 
plot comme un en cas de guerre civile, une arme dernière, le poignard de 
^miséricorde, comme disait le Moyen âge, que l'homme gardait toujours; afin 
que l'épée brisée, vaincu, terrassé, il pût, en demandant grâce, assassiner 
son vainqueur. 

Le ministre Montmorin, traîné par l'Anglais au grand jour, à l'Assemblée 
nationale, n'eut à donner qu'une assez pauvre exphcation, à savoir que, 
n'ayant pas le nom des coupables, on n'avait pas pu poursuivre. L'Assemblée 
n'insista pas : mais le coup était porté et n'en fut que plus profond. La 
France entière le sentit. 

L'affirmation de Dorset, qu'on eût pu croire mensongère, une fiction, un 
brandon que nos ennemis jetaient au hasard, parut confirmée par l'impru- 
dence des officiers de la garnison de Brest, qui, sur la nouvelle de la prise 
de la Bastille, firent la démonstration de se retirer au château, la menace de 
traiter militairement la ville si elle bougeait. C'est ce qu'elle fit à l'instant ; 
elle prit les armes, s'empara de la garde du port. Les soldats, les marins, 
travaillés en vain par leurs officiers, qui leur donnaient de l'argent, se ran- 
gèrent du côté du peuple. Le noble corps de la marine était fort aristocrate, 
mais nullement Anglais, à coup sûr. Les soupçons ne s'étendirent pas moins 
sur eux, et, d'autre part, sur la noblesse de Bretagne. Celle-ci s'indigna en 
vain, en vain protesta de sa loyauté. 



rOIRE DE f.A REVO 



HISTOIRE DE f.A REVOLUTION FRANÇAISE «01 

L'irritation, portée au comble, faisait croire aux plus noirs complots. La 
longue obstination de la noblesse à rester séparée du Tiers dans les États 
généraux, l'amère, l'acre polémique, qui s'était élevée à cette occasion dans 
les villes, grandes et petites, dans les villages et hameaux, souvent dans la 
même maison, avaient inculqué au peuple une idée ineffaçable que le noble 
c'était l'ennemi. 

Une partie considérable de la haute noblesse, illustre, historique, fit ce 
qu'il fallait pour prouver que cette idée était fausse, craignant peu la Révo- 
lution, et croyant que, quoi qu'elle fît, elle ne tuerait pas l'histoire. Mais les 
autres et les plus petits, moins rassurés sur leur rang, plus vaniteux ou plus 
francs, blessés aussi chaque jour par l'élan nouveau du peuple qu'ils voyaient 
de bien plus près, qui les\serrait davantage, se déclaraient hardiment enne- 
mis de la Révolution. — ^ 

Les anoblis, les parlementaires, étaient les plus furieux ; les magistrats 
étaient devenus plus guerriers que les militaires, ils ne parlaient que de 
combats, juraient mort, sang et ruine. Ceux d'entre eux qui jusque-là avaient 
été l'avant-garde de la résistance aux volontés de la cour,- qui avaient savouré 
le plus la popularité, l'amour, l'enthousiasme public, étaient étonnés, indi- 
gnés, de se voir tout à coup indifférents ou haïs. Ils haïssaient, et sans 
bornes... Ils cherchaient souvent la cause de ce changement si prompt, dans 
l'artificieuse macliination de leurs ennemis personnels, et les haines politiques 
s'envenimaient encore de vieilles haines de familles. A Quimper, un Kersa- 
laun, membre du Parlement de Bretagne, ami delà Chalotais, naguère ardent 
champion de l'opposition parlementaire, puis tout à coup royaliste, aristo- 
crate, encore plus ardent, se promenait gravement au milieu des huées du 
peuple, qui pourtant n'osait le toucher, et nommant ses ennemis tout haut, 
disait avec gravité : « Je les jugerai sous peu, et laverai mes mains dans 
leur sang. » 

Un de ces parlementaires, seigneur en Franche-Comté, M. Memmay de 
Quincey, ne s'en tint pas à la menace. Ulcéré probablement par des haines 
de voisinage, l'esprit troublé de fureur, entraîné peut-être aussi par cette 
»^jente à l'imitation qui fait qu'un crime célèbre Xçngendre bien souvent des 
crimes, il réalisa précisément ce que de Launay avait TDûtu faire, ce que le 
peuple de Paris croyait encore avoir à craindre. 11 fit savoir à Vesoul, eldans 
les alentours, qu'en réjouissance de la bonne nouvelle, il donnerait une fête 
et traiterait à table ouverte. Paysans, bourgeois, soldats, tous arrivent, boi- 
vent, dansent... La terre s'ouvre, une mine éclate, lance, brise, tue au 
hasard; le sol est jonché de membres sanglants... Le tout, attesté parle 
curé, qui confessa quelques blessés qui survivaient, attesté par la gendar- 
merie, apporté le 25 juillet à l'Assemblée nationale. L'Assemblée, indignée, 
ofitint du Roi qu'on écrirait à toutes les puissances pour demander l'extra- 
dition des coupables. 

L'opinion s'étendait, s'affermissait, que les brigands qui coupaient les 



102 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

J)lés pour faire mourir de faim le peuple n'étaient point des étrangers, comme 
on l'avait pensé d'abord, point Italiens, point Espagnols, comme Marseille le 
croyait en mai, mais des ennemis français de la France, de furieux ennemis 
de la Révolution, leurs agents, leurs domestiques, des bandes soldées par 
eux. 

La terreur en augmenta, chacun croyant avoir près de soi des démons 
exterminateurs. Le matin, on courait au champ voir s'il n'était pas dévasté. 
Le soir, on s'inquiétait, craignant de brûler dans la nuit... Au nom des bri- 
gands, les mères serraient, cachaient leurs enfants. 

Où donc était cette protection royale sur la foi de laquelle le peuple 
avait si longtemps dormi ? cette vieille tutelle qui le rassurait si bien qu'il 
en était resté mineur, qu'il avait en quelque sorte grandi sans cesser d'être 
enfant? On commençait à sentir que, quelque homme que fût Louis XVI, la 
royauté était l'intime amie de l'ennemi. 

Les troupes du Roi qui, en d'autres temps, eussent paru une protection, 
étaient justement ce qui faisait peur. Qui voyait-on à leur tète ? Les plus in- 
solents des nobles, ceux qui cachaient le moins leur haine. Ils animaient, 
payaient^u besoin le soldat contre le peuple, >enivraient leurs Allemands ; ils 
semblaient pTépârer un coup. 

L'homme devait compter sur soi, sur nul autre. Dans cette absence 
complète d'autorité et de protection publique, son devoir de père de famille 
le constituait défenseur des siens. Il devenait, dans sa maison, le magistrat, 
le roi, la loi et l'épée, pour exécuter la loi, conformément au vieux pro- 
verbe : Pauvre homme en sa maison roi est. 

La main de justice, l'épée de justice, pour ce roi, c'est ce qu'il a, sa. 
faux, au défaut de fusil, son hoyau, sa fourche de fer... Viennent maintenant 
les brigands!... Mais il ne les attend pas. Voisins et voisins, village et vil- 
lage armés, ils vont voir dans la campagne si ces scélérats oseront venir. On 
avance, on voit une troupe... Ne tirez pas cependant... Ce sont les gens d'un 
autre village, amis et parents, qui cherchent aussi... 

La France fut armée en huit jours. L'Assemblée nationale apprit coup sur 
coup les progrès miraculeux de cette révolution, elle se vit en un moment à. 
la tète de l'armée la plus nombreuse qui fut depuis les croisades. Chaque 
courrier qui arrivait l'étonnait, l'effi-ayait presque. Un jour, on venait lui 
dire : « Vous avez deux cent mille hommes. — Le lendemain, on lui disait: 
Vous avez cinq cent mille hommes. D'autres arrivaient : Un million d'hommes 
sont armés cette semaine, deux millions, et trois millions... » 

Et tout ce grand peuple armé, dressé tout à coup du sillon, demandait à 
l'Assemblée ce qu'il fallait faire. 

Où donc est l'ancienne armée ? elle a comme disparu. La nouvelle, si 
nombreuse, l'eût étouffée sans combattre, seulement en se serrant... * 

La France est un soldat, on l'a dit, elle l'est depuis ce jour. Ce jour, une 
race nouvelle sort de terre, chez laquelle les enfants naissent avec des dents 



HISTÛIKE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE (03 

pour déchirer la cartouche, avec de grandes jambes infatigables pour aller du 
Caire au Kremlin, avec le don magnifique de pouvoir marcher, combattre sans 
manger, de vivre d'esprit. 

D'esprit, de gaieté, d'espérance. Qui donc a le droit d'espérer, si ce n'esi 
celui qui porte en lui l'affranchissement du mopde ? 

La France était-elle avant ce jour, on pourrait le contester. Elle devint 
tout à la fois une épée et un principe. Être ainsi armé, c'est être. Qui n'a ni 
l'idée, ni la force, n'existe que par pitié. 

Ils étaient en fait ; et ils voulurent être en droit. 

Le barbare Moyen âge n'admettait pas leur existence, il les niait comme 
hommes, et n'y voyait que des choses. Dans sa bizarre scolaslique, il enseignait 
que les ûmes, rachetées du môme prix, valent toutes le sang d'un Dieu, et ce.« 
âmes, ainsi relevées, il les rabaissait à la bote, les fixait sur leur sillon, les 
adjugeait au servage éternel et damnait la liberté. 

Ce droit sans droiVaUéguaij Ja conquête, c'est-à-dire l'ancienne injustice; 
la conquête, disait-il, a fait les nobles, les seigneurs, « N'est-ce que cela? dit 
Sieyès. nous serons conquérants à notre tour! » 

Le droit féodal alléguait encore ces actes hyTJOcrites, où l'on suppose que 
l'homme stipula contre lui-môme, où le faible, par peur ou par force, .se 
donnait sans réserver rien, donnait l'avenir, le possible, ses enfants à naître, 
les générations futures. Ces coupables parchemins, la honte de la nature, 
durraaient impunis depuis des siècles au fond des châteaux. 

On parlait fort du grand exemple de Louis XVI, qui avait affranchi les 
derniers serfs de ses domaines. Imperceptible sacrilice qui coûta peu au 
Trésor, et qui n'eut en France presque aucun imitateur. 

Quoi! dira-t-on, les seigneurs étaient-ils en 89 des hommes durs, 
im(iitoyables! 

.Nullement. C'était une classe d'hommes très mêlés, mais généralement 
faibles et physiquement "yjéchij», légers, sensuels et sensibles, si sensibles 
(|u'ils ne pouvaient voir de près les malheureux. Ils les voyaient dans les 
idylles, les opéras, les contes, les romans qui font verser de douces larmes; 
ils pleuraient avec Bernardin de Saint-Pierre, avec Grétry et Sedaine, avec 
ISerquin, Florian; ils se savaient gré de pleurer, et se disaient : a Je suis bon. » 

Avec cette failjlesse de cœur, cette facilité de caractère, la main ouverte, 
incapables de résister aux occasions de dépense, il leur fallait de l'argent, 
lieaucoup d'argent, plus qu'à leurs pères. De là la nécessité de tirer beaucoup 
(les terres, de livrer le paysan aux hommes d'argent, intendants et gens 
d'affaires. Plus les maîtres avaient bon cœur, plus ils étaient généreux et phi- 
lanthropes à Paris, plus leurs vassaux mouraient de faim; ils vivaient moins 
dans leurs difitoaux, pour ne pas voir cette misère, dont leur sensibilité aurait 
eu trop à souffrir. 

Telle était en général cette société, faible, vieille et molle. Elle s'épar- 
gnait volontiers la vue de l'oppression, n'opprimait que par procureur. Il ne 



:4 



-^ '^^ 



104 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



manquait pas cependant de nobles provinciaux qui se piquaient de maintenir 
dans leurs castels lés rudes traditions féodales, qui gouvernaient durement 
leur famille et leurs vassaux. Rappelons seulement ici le célèbre ami des 
hommes, \& père de Mirabeau, l'ennemi de sa famille, qui tenait enfermés 
tous les siens, femme, fils et lyies, peuplait les prisons d'État, plaidait contre 
ses voisins, désolait ses gens. Il conte que, donnant une fête, il fut étonné 
lui-même de l'aspect sombre, sauvage, de ses paysans. Je le crois sans peine ; 
ces pauvres gens craignaient vraisemblablement que Yami des hommes ne 
les prît pour ses enfants. 

Il ne faut pas s'étonner si le paysan, ayant une fois saisi les armes, s'en 
servit et prit sa revanche. Plusieurs seigneurs avaient cruellement vexé leurs 
communes, qui ce jour-là s'en souvinrent. L'un avait entouré de murs la 
fontaine du village, l'avait confisquée pour lui. Un autre s'était emparé des 
communaux. Ils périrent. On cite encore plusieurs autres meurtres qui, sans 
doute, furent des vengeances. 

L'armement général des villes fut imité par les campagnes. La prise de 
la Bastille les encouragea à attaquer leurs bastilles. Tout ce dont il faut 
s'étonner, quand on sait ce qu'ils souffraient, c'est qu'ils aient commencé si 
tard. Les souffrances, les vengeances, s'étaient accumulées par le retard, 
entassées à une hauteur effrayante... Quand cette monstrueuse avalanche, 
retenue longtemps à l'état de glace et de neige, fondit tout à coup, une telle 
masse déborda que son seul déplacement pouvait tout anéantir. 

Il faudrait pouvoir démêler, dans cette scène immense et confuse, ce qui 
appartient aux bandes errantes de, pillards, de gens chassés par la famine, et 
ce que fit le paysan domicilié, la commune contre le seigneur. 

On a recueilli le mal soigneusement, le bien pas assez. Plusieurs seigneurs 
trouvèrent des défenseurs dans leurs vassaux; par exemple, le marquis de 
Montfermeil, qui, l'année précédente, avait emprunté cent mille francs pour les 
secourir. Les plus furieux eux-mêmes s'arrêtèrent quelquefois devant la 
faiblesse. En Dauphiné, par exemple, un château fut respecté, parce qu'on n'y 
trouva qu'une dame malade, au lit, avec ses enfants ; on se borna à détruire 
les archives féodales. 

Généralement, le paysan montait d'abord au château pour se faire donner 
des armes; puis il osait davantage, il brûlait les actes et les titres. La plupart 
de ces instruments de servitude, les plus actuels, les plus oppresseurs, étaient 
bien plutôt dans les greffes, chez les procureurs et notaires. Le paysan y alla 
peu. Il s'attaqua de préférence aux antiquités, aux chartes originales. Ces 
titres primitifs, sur beaux parchemins, ornés de sceaux triomphants, restaient 
au trésor du château pour être montrés aux bons jours. Ils habitaient les 
somptueux casiers, les portefeuilles de velours au fond d'une arùic de chêne 
qui faisait l'honneur de la tourelle. Point de manoir important qui, près du 
colombier féodal, ne montrât la tour des archives. 

Nos gens allaient droit à la tour. Là pour eux était la Bastille, la tyrannie. 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



Mo 




Elles allercui secunr ces cliâieaux qu'elles UcUsuieut. '.P 104 ) 

l'oigueil, l'insolence, le mépris des hommes; la tour, depuis bien des siècles, 
se moquait de la vallée, elle la stérilisait, l'attristait, l'écrasait de son ombre 
pesante. Gardien du pays dans les temps barbares, sentinelle de la contrée, 
elle en fut l'effroi plus tard. En 89, qu'est-elle, sinon l'odieux témoin du ser- 
Tage, un outrage perpétuel, pour redire tous les matins à l'homme qui t» 
labourer l'antique humiliation de sa race... « Travaille, travaille, fils de serf, 
gagne, un autre profitera, travaille et n'espère jamais. » / 

UT. U. — t. MICBELET. — BISTOIRK Dl IJk RÉVOLUTION MIANÇAISK. — tD. 1. ROL'Ff «T O". UT. 14 



<06 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Chaque matin et chafjue soir, mille ans, davantage peut-ôtre, la tour fut 
maudite. Un jour vint qu'elle tomba. 

Que vous avez tardé, grand jour! combien de temps nos pères vous ont 
attendu et rêvé!... L'espoir que leurs fds vous verraient enfin a pu seul les 
soutenir; autrement ils n'auraient pas voulu vivre, ils seraient morts à la 
peine... Moi-môme, leur compagnon, labourant à côté d'eux dans le sillon de 
l'histoire, buvant à leur coupe amère, qui m'a permis de revivre le douloureux 
Moyen âge, et pourtant de n'en pas mourir, n'est-ce pas vous, ô beau jour, 
premier jour de la délivrance?.. J'ai vécu pour le raconter! 



CHAPITRE IT 



NUIT DU 4 AOUT 



DÉCLARATION DES DROITS DE l'hOMME ET DU CITOYEN. — DÉSORDRES ; DANGER DB 
LA FRANCE. — l'assemblée CRÉE LE COMITÉ DES RECHERCHES (27 JUILLET.) 
— TENTATIVES DE LA COUR : ELLE VEUT EMPÊCHER LE JUGEMENT DE IIE.-^KNVAL; 
LE PARTI ROYALISTE VEUT SE FAIRE UNE ARME DE LA CHARITÉ PUHLiyUE. — 
LA NOIILESSE RÉVOLUTIONNAIRE OFFRE L'aBANDON DES DROITS FÉODAUX. — 
NUIT DU 4 AOUT, ABANDON DES PRIVILÈGES DE CLASSES ; RÉSISTANCE DU 
CLERGÉ ; ABANDON DES PRIVILÈGES DE PROVINCES. 



Au-dessus de ce grand mouvement, dans une région plus sereine, sans 
se laisser distraire aux bruits, aux clameurs, l'Assemblée nationale pensait, 
méditait. 

La violence des partis qui la divisait sembla dominée, contenue dans la 
grande discussion par laquelle s'ouvraient ses travaux. On vit alors combien 
l'aristocratie, adversaire née des intérêts de la Révolution, avait été elle- 
même atteinte au cœur de ses idées. Tous étaient Français avant tout, tous 
fils du dix-huitième siècle et de la philosophie. 

Les deux côtés de l'Assemblée, en conservant leur opposition, n'en appor- 
tèrent pas moins un sentiment de religion au solennel examen de la Décla- 
ration des droits. 

Il ne s'agissait point d'ime pétition de droits, comme en Angleterre, d'un 
appel au droit écrit, aux chartes contestées, aux libertés, vraies ou fausses, 
du Moyen âge. 

H np s'agissait pas, comme en Amérique, d'aller chercher, d'État en 
État, les principes que chacun d'eux reconnaissait, de les résumer, gémi-.i- 
liser, et d'en construire, a posteriori, la formule totale qu'accepterai! m 
fédération. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 107 



Il s'agissait de donner d'en haut, en vertu d'une autorité souveraine, 
impériale, pontificale, le Credo du nouvel âge. Quelle autorité? La Raison, 
disculée par tout un siècle de pliilosoplies, de profonds penseurs, acceptée de 
tous les esprits et pénétrant dans les rmcurs, arrêtée enlin, formulée par les 
logiciens de l'Assemblée consliluanle... Il s'agissait d'imposer comme autorité 
à la raison, ce que la raison avait trouvé au fond du libre examen. 

C'était la philosophie du siècle, son législateur, son Moïse, qui descenilaif 
de la montagne, portant au front les rayons lumineux, et les tables dans ses 
mains... 

On a beaucoup discuté pour et contre la Déclaration des droits, et disputé 
dans le vide. 

D'abord, nous n'avons rien à dire aux Bentham. aux Dumont, aux utili- 
taires, aux empiriques, qui ne connaissent de loi que la loi écrite, qui ne 
savent point que le droit n'est droit qu'autant qu'il est confomie au Droit, à 
la Raison absolue. Simples procureurs, rien do plus, sons l'h:iliii de pinlosoplies, 
quelle raison ont-ils eue de mépriser les praticiens? (lotnme eux, ils écrivent 
la loi sur papier et parchemin; nous, nous voulions graver la nôtre sur la 
pierre du droit étemel, sur le roc qui porte le monde : l'invariable justice et 
l'indestructible équité. 

Pour répondre à nos ennemis, qu'il nous suffise d'eux-mêmes et de leur^ 
contradictions, ll^aillent la Déclaration, et ils s'y soumettent; ils lui font la 
guerre trente ans, en promettant à leurs peuples les libertés qu'elle consacre. 
Vainqueurs en 1814, le (iremier mot qu'ils adressent à la France, ils l'empruntent 
à la grande formule qu'elle a posée... Vainqueurs? Non, vaincus plutôt, et 
vaincus dans leur propre cœur puisque leur acte le plus personnel, le traité 
de la Sainte-Alliance, reproduit le droit qu'ils ont blasphémé. 

La Déclaration des droits atteste l'Etre suprême, garant de la morale 
humaine. Elle respire le sentiment du devoir. Le devoir, non exprimé, n'y 
est pas moins présent partout; partout vous y sentez sa gravité austère. 
Quel(iues mots empruntés à la langue de Condillac n'empochent pas de recon- 
naître dans l'ensemble le vrai génie de la Révolution, gravité romaine, esprit 
stoïcien. C'est du droit qu'il fallait parler, dans un tel moment, c'est le droit 
iju'il fallait attester, revendiquer pour le peuple. On avait cru jusque-là qu'i' 
n'avait que des devoirs. 

0uel<iue haut et général que soit un tel acte, et fait pour durer toujours, 
peut-on bien lui demander de ne rappeler en rien l'heure agitée de sa nais- 
sance, de ne pas porter le signe de la tempête? 

La première parole est dite trois jours avant le 14 juillet et la prise de la 
Bastille; la dernière, quelques jours avant que le peuple amène le Roi à Paris 
(6 octobre)... Sublime apparition du Droit entre l'orage et l'orage. 

Nulles circonstances ne furent plus terribles, nulle discussion plus majes- 
tueuse, plus grave, dans l'émotion même. La crise prêtait des arguments 
spécieux aux deux partis. 



108 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Prenez garde, disait l'un, vous enseignez à l'homme son droit, lorsqu'il le 
sent trop bien lui-même; vous le transportez sur une liaute montagne, vous lui 
montrez son empire sans limites... Qu'adviendra-t-il, lorsque, descendu, il se 
verra arrêté par les lois spéciales que vous allez faire, lorsqu'il va rencontrer 
des bornes à chaque pas? (Discours de Malouet.) 

Il y avait plus d'une réponse, mais certainement la plus forte était dans 
la situation. On était en pleine crise, dans un combat douteux encore. On ne 
pouvait trouver une trop haute" montagne pour y planter le drapeau... 11 fallait, 
s'il était possible, le placer si haut, ce drapeau, que la terre entière le vît, 
que sa flamme tricolore ralliât les nations. Reconnu pour le drapeau coounun 
de l'humanité, il devenait invincible. 

Il y a encore des gens qui pensent que cette grande discussion agita, arma 
le peuple, qu'elle lui mit la torche à la main, qu'elle fit la guerre et l'incendie. 
La première diflicuité à cela, c'est que les violences commencèrent avant la 
discussion. Les paysans n'eurent pas besoin de cette métaphysique pour se 
mettre en mouvement. Môuie après, elle influa peu. Ce qui arma les campagnes, 
ce fut, nous l'avons dit, la nécessité de repousser le pillage, ce fut la contagion 
des villes qui prenaient les armes, ce fut plus que toutes choses livresse et 
l'exaltation de la prise de la Bastille. 

La grandeur de ce spectacle, la variété de ses accidents terribles, a troublé 
la vue de l'histoire. Elle a mêlé et confondu trois faits distincts, et même 
opposés qui se passaient en même temps : 

1* Les courses des vagabonds, des affamés, qui coupaient les blés la 
nuit, rasaient la terre, comme les sauterelles. Ces bandes, quand elles étaient 
fortes, forçaient les maisons isolées, les fermes, les châteaux même. 

2° Le paysan, pour repousser ces bandes, eut besoin d'armes, les demanda, 
les exigea des châteaux. Armé et maître, il détruisit les chartes où il voyait 
un instrument d'oppression. Malheur au seigneur haï! on ne s'en prenait 
pas seulement à ses parchemins, mais à sa personne même. 

3" Les villes, dont l'armement avait entraîné celui des campagnes, furent 
contraintes de les réprimer. Les gardes nationales, qui alors n'avaient rien 
d'aristocratique, puisqu'elles comprenaient tout le monde, marchèrent pour 
rétablir l'ordre; elles allèrent secourir ces châteaux quelles détestaient. Elles 
ramenaient souvent à la ville les paysans prisonniers, mais on les relâchait 
bientôt. Je parle des paysans domiciliés du voisinage. Quant aux bandes de 
gens sans aveu, de pillards, aux brigands, comme on disait, les tribunaux, les 
municipalités même, en firent souvent de cruelles justices ; un grand nombre 
furent mis à mort. La sécurité fut rétablie à la longue, et la culture assurée. Si, 
les désordres continuant, la culture avait cessé, la France mourait l'année sui- 
vante. Étrange situation d'une Assemblée qui discute, calcule, pèse les syllabes 
lu sommet de ce monde en feu. Deux dangers à droite, à gauche. Pour répri- 
mer le désordre, elle n'a, ce semble, qu'un moyen : relever l'ordre ancien, 
qui n'est qu'un désordre pire. 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



109 




On suppose communément qu'elle fut impatiente de se saisir du pouvoir j 
cela est vrai de tels de ses membres, faux et très faux du grand nombre. Le 
caractère de cette Assemblée prise en masse, son originalité, comme celle de 
l'époque, c'était une foi singulière à la puissance des idées. Elle croyait 
fermement que la vérité, une fois trouvée, formulée en lois, était invincible. 
Il ne fallait que deux mois (c'était le calcul d'hommes pourtant fort sérieux), 
dans deux mois la Constitution était faite; elle allait, de sa vertu toute-puis- 
sante, contenir tout à la fois et le pouvoir et le peuple; la Révolution alors 
était achevée, le monde allait refleurir. 

En attendant, la situation était véritablement bizarre. Le pouvoir était 
ici brisé, là très fort, organisé sur tel point, là en dissolution complète, faible 



ilO HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



<'-• --<^A.^ 



pour l'action générale et régulière, formidable encore pour la corruption, 
l'intrigue, la violence peut-être. Les comptes de ces dernières années, qui 
parurent plus tard, montrent assez quelles ressources avait la Cour, et comme 
elle les employait, comme elle travaillait la presse, les journaux, l'Assemblée 
môme. L'émigration commençait, et avec elle l'appel à l'étninger, à l'ennemi, 
un système persévérant de trahison, de calomnie contre la Kratice. 

L'Assemblée se sentait assise sur un tonneau de poudre. H lui fallut bien, 
pour le salut commun, descendre des liauleurs où elle faisait la loi et regarder 
de près ce qui se passait sur la terre. Grande chule! Solon, Lycurgiie, Moïse, 
ramenés aux soins misérables de la surveillance publique, forcés d'espionner 
les espions, de se faire lieutenants de police! 

Le premier éveil fut donné par les lettres de Dorset au comte d'Artois, 
par ses explications plus alarmantes encore, par l'avis du complot de Drest, 
caché si longtemps par la cour. Le 27 juillet, Duport proposa de créer un 
comité de recherches, composé de quatre personnes. Il dit ces paroles sinistres : 
« Dispensez-moi d'entrer dans aucune discussion. OnV^rame des complots... 
Il ne doit pas être question de renvoi devant les tribunaux. Nous devons 
acquérir d'alTreuses et indispensables connaissances. » 

Le nombre de quatre rappelait de trop près les trois inquisiteurs d'État. 
On le porta jusqu'à douze. 

L'esprit de l'Assemblée, quelles que fussent ses nécessités, n'était nulle- 
ment celui de police et d'inquisition. Une discussioi) très grave eut lieu pour 
savoir si l'on violerait le secret des lettres, si l'on ouvrirait cette correspon- 
dance suspecte, adressée à un prince qui, par sa fuite précipitée, se déclarait 
ennemi. Gouy d'Arcy et Robespierre voulaient qu'on ouvrît. L'Assemblée, sur 
l'avis de Chapelier, de Mirabeau et de Duport môme, qui venait de demander 
une sorte d'inciuisition d'État, l'Assemblée, magnanimement, déclara le secret 
des lettres inviolable, refusa de les ouvrir et les fit restituer. 

Cette décision rendit courage aux partisans de la Cour. Ils firent trois 
choses hardies. 

Sieyès était porté à la présidence. Ils lui opposèrent un homme fort estimé, 
fort agréable à l'Assemblée, l'éminent légiste de Rouen, Thouret. Son mérite 
à leurs yeux était d'avoir voté, le 17 juin, contre le titre d'Assemblée 
nationale, cette simple formule de Sieyès qui contenait la Révolution. 
Opposer ces deux hommes, disons mieux ces deux systèmes, dans la question 
de la présidence, c'était mettre la Révolution en cause, essayer de voir si 
l'on pourrait la faire reculer au 16 juin. 

La seconde tentative était d'empêcher le jugement de Besenval. Ce général 
de la Reine contre Paris avait été arrêté dans sa fuite. Le juger, le condam- 
ner, c'était condamner aussi les ordres d'après lesquels il avait agi. Necker, 
revenant, l'avait vu sur son passage, lui avait donné espoir. Il ne fut pas 
diflicile d'obtenir de son bon cœur une démarche solennelle auprès de la ville 
de Paris. Emporter l'aomistie générale, dans la joie de son retour, finir l« 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE H< 

» 

Révolution, ramener la sérénité, apparaître, comme, après le déluge, l'arc- 
en-ciel dans les nuées, quoi de plus charmant pour la vanité de Necker? 

Il vint à IHôlel de Ville, obtint tout de ceux qui s'y trouvaient, électeurs, 
représentants de districts, simples citoyens, une foule môlée, confuse et sans 
caractère légal. L'ivresse était au comble, dans la salle et sur la place. Il se 
montra à la fenêtre, sa femme à droite, sa (ille à gauche, qui pleuraient et 
lui baisaient les mains... Sa lille, madame de StaCl, s'évanouit de bonheur. 

Cela fait, rien n'était fait. Les districts de Paris réclamèrent avec rai.son ; 
cette clémence surprise à une assemblée émue, accordée au nom 'de Paris 
par une foule sans autorité, une question nationale tranchée par une seule 
ville, par quelques-uns de ses habitants... Et cela, au moment où l'Assemblée 
nationale créait un comité de recherches, préparait un tribunal... c'était 
étrange, audacieux. Malgré Lally et Mounier, qui défendaient l'amnistie, Mi- 
rabeau, Barnave et Robespierre obtinrenl qu'il y aurait jugement. La Cour 
fut vaincue encore ; elle emportait toutefois une grande consolation digne de 
sa sagesse ordinaire ; elle avait compromis Necker, détruit la popularité du 
soûl homme qui eût (jucique chance de la sauver. 

La Cour échoua de môme dans l'alTaire de la présidence. Thouret 
s'alarma de la fermentation du peu[)le. des menaces de Paris, et se désista. 

Une troisième tentative du parti royaliste, bien autrement grave, fut faite 
par Maioiiet ; ce fut une des épreuves les phis fortes, les plus dangereuses 
que la Révolution ait rencontrées dans sa périlleuse roule, où chaque jour 
ses ennemis mettaient devant elle ime pierre d^hoppemeiU, lui creusaient un 
précipice. 

On se rappelle ce jour où, les Ordres n'étant pas encore réunis, le Clergé 
vint hypocritement montrer au Tiers le pain noir que mangeait le peuple, et 
l'engager, au nom de la charité, à lai.sser les vaines dis()ules pour s'occuper 
avec lui du bien des pauvres. C'est précisément ce que lit un honjine (du 
reste lionorable, mais aveugle partisan d'une royauté impossible) ; c'est ce 
que fit Maluuet. 

Il proposa d'organiser une vaste taxe des pauvres, des bureaux de se- 
cours et de travail, dont les premiers fonds seraietu faits par les établisse- 
ments de charité, le reste par un impôt sur tous, et par un emprunt. 

Belle et honorable projiosition, appuyée dans un tel moment par la né- 
cessité urgente, mais (jui donnait au parti royaliste mie redoutable initiative 
politique. Elle mettait entre les mains du Roi un triple fonds, dont le dernier, 
^lempnuit, était illimité ; elle en faisait le chef des pauvres, peut-être le 
général des mendiants contre l'Assernldée... Elle le prenait détrôné, et elle 
ic replaçait sur un tr()ne, plus absolu, plus solide, le faisant roi de la famine, 
régnanl par ce qu'il y a de plus impérieux, la nourriture et le pain... Que 
dovcriiiil la liberté '/Pour que la chose elTrayàt moins, (ju'elle parût toute petite, 
Malouet rabaissait le nombre des pauvres au cbillre de quatre ceat mille, 
évidemiuent faux. J ^ 



\y^(f. 



Ht HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

S'il ne réussissait pas, il n'en tirait pas moins un grand avantage, celui 
de donner à son parti, celui du Roi, une belle couleur aux yeux du peuple, 
la gloire de la charité. La majorité, trop compromise en refusant, allait être 
obligée de suivre, d'obéir, de placer dans la main du Roi cette grande 
machine populaire. 

Malouet, en dernier lieu, proposait de consulter les chambres de commerce, 
les villes de manufactures, afin d'aider les ouvriers, « d'augmenter le travail 
et les salaires. » 

Une sorte d-'enchère, de concurrence, allait s'établir entre les deux partis. 
Il s'agissait d'acquérir ou de ramener le peuple. A la proposition de donner 
aux indigents, une seule pouvait être opposée, celle qui autoriserait les tra- 
vailleurs à ne plus payer, qui du moins permettrait aux travailleurs des 
campagnes de ne plus payer les droits les plus odieux, les droits féodaux. 

Ces droits péricUtaient fort. Pour mieux les détruire, pour anéantir les 
actes qui les consacraient, on brûlait les châteaux même. Les grands pro- 
priétaires qui siégeaient à l'Assemblée étaient pleins d'inquiétude. Une pro- 
priété si haïe, si dangereuse, qui compromettait tout le reste de leur fortune, 
commençait à leur paraître un fardeau. Pour sauver ces droits, il fallait, ou 
en sacrifier une partie, ou les défendre à main armée, rallier ce qu'on avait 
d'amis, de clients, de domestiques, commencer une guerre terrible contre 
tout le peuple. 

Sauf un petit nombre de vieillards qui avaient fait la guerre de Sept- 
Ans, ou de jeunes gens qui avalent pris part à celle d'Amérique, nos nobles 
n'avaient fait d'autres campagnes que dans les garnisons. Ils étaient pourtant 
individuellement braves dans les querelles privées. La petite noblesse de 
Vendée et de Bretagne, jusque-là si inconnue, apparut tout à coup et se trouva 
héroïque. Beaucoup de nobles, d'émigrés, se signalèrent dans les grandes 
guerres de l'Empire. Peut-être, s'ils s'étaient entendus, serrés ensemble, au- 
raient-ils quelque temps arrêté la Révolution. Elle les trouva dispersés, isolés, 
faibles de leur isolement. Une cause aussi de leur faiblesse, très honorable 
pour eux, c'est que beaucoup d'entre eux étaient de cœur contre eux-mêmes, 
contre la vieille tyrannie féodale, qu'ils en étaient à la fois les héritiers et les 
ennemis; élevés dans les idées générales de la philosophie du temps, ils 
applaudissaient à cette merveilleuse résurrection du genre humain, et faisaient 
des vœux pour elle, dût-il en coûter leur ruine. 

Le plus riche seigneur, après le Roi, en propriétés féodales, était le duc 
d'Aiguillon. Il avait les droits régaliens dans deux provinces du Midi. Le tout 
d'origine odieuse, que son grand oncle Richelieu s'était donné à lui-même. 
Son père, collègue de Terray, ministre de la banqueroute, avait été méprisé 
encore plus que détesté. Le jeune duc d'Aiguillon éprouvait d'autant plus le 
besoin de se rendre populaire ; il était avec Duport, Chapelier, l'un des chefs 
du club breton. Il y fit la proposition généreuse et politique de faire la part 
au feu dans ce grand incendie, d'abattre une partie du bâtiment pour sauver 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



113 




KL'IT DU 4 AOUT. — ABAMiuN ht* li;l MLi ( ,i:s 

lo reste; il voulait, non pas sacrifier les droits féodaux (beaucoup de no!)les 
n'avaient nulle autre fortune), mais offrir au paysan de s'en racheter a des 
conditions modérées. 

Le vicomte de Noailles n'était pas au club, mais il eut vent de la propo- 
sition, et il en déroba la glorieuse initiative. Cadet de famille, et ne possédant 
nuls droits féodaux, il fut encore plus généreux que le duc d'Aiguillon. Il 
proposa non seulement de permettre le rachat des droits, mais d'abolir sans 
rachat les corvées seigneuriales et autres servitudes personnelles. 

UV. 15. — I. mCHELET. — HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION rBANÇAISÏ. — ÉD. 1. BOUFF ET C'». LIT. Il 



CIU HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Cela fut pris pour une attaque, pour une menace, rien de plus. Deux cents 
députés arrivèrent. 

On venait de lire un projet d'arrêté où l'Assemblée rappelait le devoir de 
respecter les propriétés, de payer les redevances, etc. 

Le duc d'Aiguillon produisit un tout autre effet. 

Il dit qu'en votant la veille des mesures de rigueur contre ceux qui 
attaquaient les châteaux, un scrupule lui était venu, qu'il s'était demandé à 
lui-même si ces hommes étaient bien coupables... Et il continua avec chaleur, 
avec violence, contre la tyrannie féodale, c'est-à-dire contre lui-même. 

C'était le 4 août, à huit heures du soir, heure soleimelle où la féodalité, 
au bout d'un règne de mille ans, abdique, abjure, se maudit. 

La féodalité a parlé. Le peuple prend la parole. Un bas Breton, en 
costume de bas Breton, député inconnu, qui ne parla jamais ni avant, ni 
après, M. Le Gaen de Kerengal, monte à la tribune et lit environ vingt Ugnes 
accusatrices et menaçantes. 11 reprochait à l'Assemblée, avec une force, une 
autorité singulière, de n'avoir pas prévenu l'incendie des châteaux, en brisant, 
dit-il, les armes cruelles qu'ils contiennent, ces actes iniques qui ravalent 
l'homme à la bête, qui attellent à la charette l'homme et l'animal, qui outragent 
la pudeur... « Soyons justes; qu'on nous les apporte ces titres, monuments 
de la barbarie de nos pères. 

« Qui de nous ne ferait un bûcher expiatoire de ces infâmes parchemins ? . . . 
Vous n'avez pas un moment à perdre ; un jour de délai occasionne de nouveaux 
embrasements ; la chute des empires est annoncée avec moins de fracas. Ne 
voulez-vous donner des lois qu'à la France dévastée ? » 

L'impression fut profonde. Un autre Breton l'affaiblit en rappelant des 
droits bizarres, cruels, incroyables : le droit qu'aurait eu le seigneur d'éven- 
trer deux de ses vassaux au retour de la chasse, et de mettre ses pieds dans 
leur corps sanglant ! 

Un gentilhomme de province, M. de Foucault, s'attaquant aux grands 
seigneurs, qui avaient ouvert cette discussion fâcheuse, demanda qu'avant 
tout les grands sacrifiassent les pensions et traitements, les dons monstrueux 
qu'ils tirent du Roi, ruinant doublement le peuple, et par l'argent qu'ils 
extorquent, et par l'abandon où tombe la province, tous les riches suivant 
leur exemple, désertant leurs terres, et s'attachant à la cour. 

MM. de Guiche et de Mortemart crurent l'attaque persomielle, et répon- 
dirent vivement que ceux que l'on désignait sacrifieraient tout. 

L'enthousiasme gagna. M. de Beauharnais proposa que les peines fussent 
désormais les mêmes pour tous, nobles et rotmùers, les emplois ouverts à 
tous. Quelqu'un demanda la justice gratuite; un autre, l'abohtion des justices 
seigneuriales, dont les agents inférieurs sont le fléau des campagnes. 

M. de Custine dit que les conditions de rachat proposées par le duc 
d'Aiguillon étaient difficiles, qu'il fallait aplanir la chose, venir en aide au 
paysan. 



HISTOIRE DE LA: ftÉVOLUTlON FHANÇAISE HB 

M. de la Rochefoucauld, étendant la bienveillance d& la France au genre 
humain, demanda des adoucissements pour l'esclavage des Noirs. 

Jamais le caractère français n'éclata d'une manière plus touchante, dans 
sa sensibilité facile, sa vivacité, son entraînement généreux. Ces hommes qui 
mettaient tant de temps, tant de pesanteur à discuter la Déclaration des droits, 
à compter, peser les syllabes, dès qu'on fit appel à leur désintéressement, 
répondirent sans hésitation ; ils mirent l'argent sous les pieds, les droits hono- 
rifiques qu'ils aimaient plus que l'argent... Grand exemple que la noblesse 
expirante a légué à notre aristocratie bourgeoise ! 

Parmi l'enthousiasme et l'attendrissement, il y avait aussi une fière 
insouciance, la vivacité d'un noble joueur qui prend plaisir à jeter l'or. Tous 
ees sacrifices .se faisaient par des riches et par des pauvres, avec ime gaieté 
égale, avec malice parfois (comme la motion de Foucault), avec de vives 
sailUes. 

« Et moi donc, qu'offrirai-je ? disait le comte de Virieu... au moins le 
moineau de Catulle... » 11 proposa la destruction des pigeons destructeurs, du 
colombier féodal. 

Le jeune de Montmorency demandait que tous ces vœux fussent sur-le- 
champ convertis en lois. Lepelletier de Saint-Fargeau désirait que le peuple 
jouît immédiatement de ces bienfaits. Lui-même, immensément riche, il 
voulait que les riches, les nobles, les exempts d'impôts se cotisassent à cet 
effet. 

Le président Chapelier, pressé de faire voter l'Assemblée, observa mali- 
cieusement qu'aucun de messieurs du Clergé n'ayant pu encore se faire 
entendre, il se reprocherait de leur fermer la tribune. 

L'évêque de Nancy exprima alors, au nom des seigneurs ecclésiastiques, 
le vœu que le prix du rachat des droits féodaux ne revint pas au possesseur 
actuel, mais fit l'objet d'un placement utile au bénéfice même. 

Ceci était d'économie et de bon ménage, plus que de générosité. L'évêque 
de Chartres, homme d'esprit, qui parla ensuite, trouva moyen d'être généreux 
aux dépens de la noblesse. Il sacrifiait les droits de chasse, très importants 
pour les nobles, minimes pour le clergé. 

Les nobles ne reculèrent pas ; ils demandèrent à consommer cette renon- 
ciation. Elle coûtait à plusieurs. Le duc du Châtelet dit en souriant à ses 
voisins : « L'évêque nous ôte la chasse ; je vais lui ôter ses dîmes. » Et il 
proposa que les dîmes en nature fussent converties en redevances pécuniaires 
rachetables à volonté. 

Le clergé laissa tomber cette dangereuse parole, et suivit sa tactique de 
mettre en avant la noblesse ; l'archevêque d'Aix parla fortement contre la 
féodalité, demandant que l'on défendît à l'avenir toute convention féodale. 

« Je voudrais avoir une terre, di.sait l'évêque d'Uzès, il me serait doux 
de la remettre entre les mains des laboureurs. Mais nous ne sommes oue 
dépositaires... » 



lis HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



Les évêques de Nîmes et de Montpellier ne donnèrent rien, mais deman- 
dèrent que les artisans et manœuvres fussent exempts d'impôts. 

Les pauvres ecclésiastiques furent seuls généreux. Des curés déclarèrent 
que leur conscience ne leur permettait pas d'avoir plus d'un bénéfice. D'autres 
dirent : « Nous offrons notre casuel... » Duport objecta qu'alors il faudrait y 
suppléer. L'Assemblée fut émue, et refusa de prendre ce denier de la veuve. 

L'attendrissement, l'exaltation, étaient montés, de proche en proche, à 
un point extraordinaire. Ce n'était dans toute l'Assemblée qu'applaudissements, 
félicitations, expressions de bienveillance mutuelle. Les étrangers présents à 
la séance étaient muets d'étonnement ; pour la première fois, ils avaient vu 
la France, toute sa richesse de cœur... Ce que des siècles d'efforts n'avaient 
pas fait chez eux, elle venait de le faire en peu d'heures par le désintéresse- 
ment et le sacrifice... L'argent, l'orgueil immolé, toutes les vieilles insolences 
héréditaires, l'antiquité, la tradition même... le monstrueux chêne féodal 
abattu d'un coup, l'arbre maudit, dont les branches couvraient la terre d'une 
ombre froide, tandis que ses racines infinies allaient dans les profondeiu^ 
chercher, sucer la vie, l'empêcher de monter à la lumière. 

Tout semblait fini. Une scène non moins grande commençait. 

Après les privilèges des classes, vinrent ceux des provinces. 

Celles qu'on appelait Pays d'États, qui avaient des privilèges à elles, des 
avantages divers pour les libertés, pour l'impôt, rougirent de leur égoïsme, 
elles voulurent être France, quoiqu'il pût en coûter à leur intérêt personnel, 
& leurs vieux et chers souvenirs. 

Le Dauphiné, dès 1788, l'avait offert magnanimement pour lui-mên>e, 
conseillé aux autres provinces. Il renouvela cette offre. Les plus obstinés, les 
Bretons, quoique liés par leurs mandats, liés par les anciens traités de leur 
province avec la France, n'en manifestèrent pas moins le désir de se réunir. 
La Provence en dit autant, puis la Bourgogne et la Bresse, la Normandie, le 
Poitou, l'Auvergne, l'Artois. La Lorraine, en termes touchants, dit qu'elle ne 
regretterait pas la domination de ses souverains adorés qui furent les pères 
du peuple, si elle avait le bonheur de se réunir à ses frères, d'entrer avec 
eux tous ensemble dans cette maison maternelle de la France, dans cette 
immense et glorieuse famille ! 

Puis ce fut le tour des villes. Leurs députés vinrent en foule déposer 
leurs privilèges sur l'autel de la Patrie. 

Les officiers de justice ne pouvaient percer la foule qui entourait la 
tribune, pour y apporter leur tribut. Un membre du Parlement de Paris se 
joignit à eux, renonçant à l'hérédité des offices, à la noblesse transmissible. 

L'archevêque de Paris demanda qu'on se souvînt de Dieu dans ce grand 
jour, qu'on chantât im Te Deum. 

« Et le Roi, messieurs, dit Lally, le Roi qui nous a convoqués après ime 
si longue interruption de deux siècles, n'aura-t-il pas sa récompense?... 
Proclamons-le le restaurateur de la liberté française ! » 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 117 

La nuit était avancée, il était deux heures. Elle emportait, cette nuit, 
l'immense et pénible songe des mille ans du Moyen âge. L'aube qui commença 
bientôt était celle de la liberté. 

Depuis cette merveilleuse nuit, plus de classes, des Français ; plus de 
provinces, une France. 

Vive la France! 



CHAPITRE T 



LE CLERGÉ. — LA FOI NOUVELLE 



DISCOURS PROPHÉTIQUES DE FAUCHET. — EFFORT IMPUISSANT DK CONCILIATION. — 
RUINE IMMINENTE DE L'aNCIENNE ÉGLISE. — L'ÉGLISE AVAIT DÉLAISSÉ Ll 
PEUPLE. — BUZOT RÉCLAME POUR LA NATION LES DIENS DU CLERGÉ (6 AOUT). 

— SUPPRESSION DE LA DIME (11 AOUT). — LA LIBERTÉ RELIGIEUSE RECONNUE. 

— LIGUE DU CLERGÉ, DE LA NOBLESSE ET DK LA COUR. — PARIS ABANDONNÉ 
A LUI-MÊME. — NULLE AUTORITÉ PUBLIQUE ; PEU DE VIOLENCES ; DONS PATRIO- 
TIQUES. — DÉVOUEMENT ET SACRIFICES (AOUT 1789). 



La résurrection du peuple qui brise enfin son tombeau, la féodalité elle- 
même écartant la pierre où elle le tint scellé, l'œuvre des temps en une nuit, 
voilà le premier miracle du nouvel Évangile, divin miracle, authentique ! 

Qu'elles vont bien ici les paroles que Fauchet prononça sur les ossements 
trouvés dans la Bastille : « La tyrannie les avait scellés aux murs de ces 
cachots qu'elle croyait éternellement impénétrables à la lumière. Le jour de 
la révélation est arrivé 1 Les os se sont levés à la voix de la liberté française ; 
ils déposent contre les siècles de l'oppression et de la mort, prophétisant la 
régénération de la nature humaine et de la vie des nations!... » 

Belle parole, et d'un vrai prophète... Recueillons-la dans notre cœur, 
comme le trésor de l'espérance. Oui, ils ressusciteront !... La résurrection 
commencée sur les ruines de la Bastille, poursuivie la nuit du 4 août, mani- 
festera au jour de la vie sociale ces foules qui languissent encore dans les 
ombres de la mort... L'aube vint en 89; puis l'aurore commença, tout 
enveloppée d'orages; puis, l'éclipsé noire et profonde... Le soleil n'en luira 
pas moins, « Solem quis dicere falsiim audeat? » 

Il était deux heures de nuit quand l'Assemblée finit son œuvre immense, 
et se .sépara. Le matin (5 août), à Paris, Fauchet faisait en chaire l'oraison 
funèbre des citoyens tués devant la Bastille. Ces martyrs de la liberté venaient 
d'avoir, cette nuit même, dans la destruction de la grande Bastille féodale, 
leur palme et le prix de leur sang. 

Fauchet trouva là encore des paroles d'éternelle mémoire : « Qu'ils ont 



118. HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

fait de mal au monde, les faux interprètes des divins oracles !... Ils ont con- 
sacré le despotisme, ils ont rendu Dieu complice des tyrans. Que dit l'Évan- 
gile? « // vous faudra paraître devant les rois; ils vous commanderont 
l'injustice et vous leur résisterez jusqu'à la mort... » Ils triomphent, les faux 
docteurs, parce qu'il est écrit : Rendez à César ce qui est à César. Mais ce 
qui n'est pas à César, faut-il aussi le lui rendre?.,. Or la liberté n'est pas à 
César; elle est à la nature humaine. » 

Ces paroles éloquentes l'étaient encore plus dans la bouche de celui qui, 
le 14 juillet, s'était montré deux fois héroïque de courage et d'humanité. 
Deux fois il avait essayé, au péril de sa vie, de sauver la vie des autres, 
d'arrêter le sang... Vrai chrétien et vrai citoyen, il eût voulu tout sauver, et 
les hommes et les doctrines. Son aveugle charité défendait ensemble des idées 
hostiles entre elles, des dogmes contradictoires. Il mariait d'un môme amour 
les deux Évangiles, sans tenir compte des dilTércnces de principes, des oppo- 
sitions. Rejeté, exclu par les prêtres, ce qui l'avait persécuté lui était devenu 
par cela même respectable et cher. 

Qui ne s'est trompé comme lui? Qui n'a caressé l'espoir de sauver le 
passé en avançant l'avenir? Qui n'aurait voulu susciter l'esprit sans tuer la 
vieille forme, réveiller la flamme sans troubler la cendre morte?... Vain effort! 
nous avons beau retenir notre souffle. Elle est devenue légère, elle s'envole 
d'elle-même vers les quatre vents du monde. 

Qui pouvait voir alors tout cela? Fauchet s'y trompait, et bien d'autres. 
On faisait effort pour croire la lutte finie et la paix venue; on admirait que la 
Révolution fût déjà dans l'Évangile. Tout ce qui entendit ces gi-andes paroles 
tressaiUit jusqu'au fond du cœur. L'impression fut si forte, l'émotion si vive, 
qu'on couronna l'apôtre de la liberté d'une couronne civique. Le peuple et le 
peuple armé, les vainqueurs de la Bastille et la garde citoyenne, le tambour en 
tête, le reconduisirent à l'Hôtel de Ville ; un héraut portait la couronne devant 
lui. 

Dernier triomphe du prêtre? ou premier du citoyen?... Ces deux carac- 
tères, ici confondus, pourront-ils se mêler ensemble? La robe déchirée, glori- 
fiée des balles de la Bastille, laisse voir ici le nouvel homme ; en vain voudrait-il 
lui-môme l'étendre, cette robe, pom- en couvrir le passé. 

Une rehgion nous vient, deux s'en vont (qu'y faire?) l'Église et la 
Royauté... 

FéodaUté, Royauté, Église, de ces trois branches du chêne antique, la 
première tombe au 4 août; les deux autres branlent; j'entends un grand vent 
dans les branches, elles luttent, elles tiennent fort, les feuilles jonchent la 
terre. Rien ne pourra résister. Périsse ce qui doit périr!... * 

Point de regrets, de vaines larmes. Ce qui croit mourir aujourd'hui, 
depuis combien de temps, bon Dieu! il était mort, fini, stérile! 

Ce qui témoigne en 89 contre l'Église d'une manière accablante, c'est 
l'état d'abandon complet où elle a laissé le peuple. Elle seule, depuis deux 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE i{9 

mille ans, a eu charge de l'instruire; voilà comme elle l'a fait... Les pieuses 
fondations du Moyen âge, quel but avaient-elles? quels devoirs imposaient-elles 
au Clergé? le salut des âmes, leur amélioration religieuse, l'adoucissement 
des mœurs, l'humanisation du peuple... Il était TOtre disciple, abandonné à 
TOUS seuls; maîtres, qu'avez-vous enseigné?... 

Depuis le douzième siècle, vous continuez de lui parler une langue qui 
n'est plus la sienne, le culte a cessé d'être un enseignement pour lui. La pré- 
dication suppléait; peu à peu, elle se tait, on parle pour les seuls riches. 
Vous avez négligé les pauvres, dédaigné la tourbe grossière... Grossière? elle 
l'est par vous. Par vous, deux peuples existent; celui d'en haut, à l'excès 
civilisé, raffiné ; celui d'en bas, rude et sauvage, bien plus isolé de l'autre qu'il 
ne fut dans l'origine. C'était à vous de combler l'intervalle, d'élever toujours 
ceux d'en bas, de faire des deux peuples un peuple... Voici la crise arrivée, 
et je ne vois dans les classes dont vous vous faisiez les maîtres, nulle culture 
acquise, nul adoucissement des mœurs; ce qu'ils ont, ils l'ont d'eux-mêmes, 
de l'instinct de la nature, de la sève qu'elle mit en nous. Le bien est d'eux, 
et le mal, le désordre, à qui le rapporterai-je, sinon à ceux qui répondaient 
de leurs âmes, et les ont abandonnées? 

Que sont en 89 vos fameux monastères, vos écoles antiques? pleines 
d'oisiveté et de silence. L'herbe y pousse, et l'araignée file... Et vos chaires? 
muettes. Et vos livres? vides. Le dix-huitième siècle passe, im siècle d'atta- 
ques, où, de moment en moment, vos adversaires vous somment en vain de 
parler, d'agir, si vous êtes vivants encore... 

Une seule chose vous défendrait, beaucoup d'entre vous la pensent, nul 
ne l'avouera. 

C'est que, depuis longtemps la doctrine avait tari, que vous ne disiez 
plus rien au peuple, n'ayant rien à dire, que vous aviez vécu vos âges, 
un âge d'enseignement, un âge de polémique... que tout passe et se trans- 
forme; les cieux mêmes passeront... Attachés pesamment aux formes n'en 
pouvant séparer l'esprit, n'osant aider le phénix à mourir pour vivre encore, 
vous êtes restés muets, inactifs, au sanctuaire, occupant la place du prClre... 
Mais le prêtre n'était plus. 

Sortez du temple. Vous y étiez pour le peuple, pour lui donner la lumière. 
Sortez, votre lampe est éteinte. Ceux qui bâtirent ces églises, et vous les prê- 
tèrent, vous les redemandent. Qui furent-ils? La France d'alors; rendez-les à 
ia France d'aujourd'hui. 

Aujourd'hui (août 89), la France reprend la dîme, et demain (le 2 novembre), 
elle reprendra les biens. De quel droit? Un grand juriste le dit : « Par droit 
à(\déshéren^. » L'Église morte n'a pas d'héritier. A qui revient son patri- 
moine? A .son auteur, à. la Patrie, d'où naîtra la nouvelle Église. 

Le 6 août, pendant que l'Assemblée se traînait dans la discussion d'un 
empnuit proposé par Necker, et qui, de son aveu, ne suffisait pas pour 
deux mois, un homme monte à la tribune, im homme qui jusque-là parlait 



120 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

rarement; cette fois, il dit un seul mot : « Les biens ecclésiastiques appar- 
tiennent à la nation. » 

Grande rumeur. . . L'homme qui avait dit franchement le mot de la situa- 
tion était Buzot, l'un des chefs de la future Gironde, jeune et austère figure, 
ardente et mélancolique, de celles qui portent écrite au front ime courte 
destinée. 

L'emprunt essayé, manqué, repris, fiit voté enfin. Il était difficile de le 
faire voter, plus difficile de le faire remplir. A qui le public allait-il prêter? 
à l'ancien régime ou à la Révolution? on ne le savait pas encore. Une chose 
était plus sûre, et claire pour tous les esprits, l'inutilité du Clergé, son indignité 
parfaite, l'incontestable droit qu'elle donnait à la nation sur les biens ecclé- 
siastiques. On connaissait les mœurs des prélats, l'ignorance du Clergé inférieur. 
Les curés avaient des vertus, quelques instincts de résistance, point de lumières ; 
partout où ils dominaient, ils étaient un obstacle à toute culture du peuple, 
ils le faisaient rétrograder. Pour ne citer qu'im exemple, le Poitou, civilisé 
au seizième siècle, devint barbare sous leur influence ; ils nous préparaient la 
Vendée. 

La Noblesse le voyait, tout aussi bien que le peuple ; elle demande dans 
ses cahiers un emploi plus utile de tels et tels biens d'église. Les rois le 
voyaient bien aussi; plusieurs fois, ils avaient fait des réformes partielles, la 
réforme des Templiers, la réforme de Saint-Lazare, celle des Jésuites. Il y 
avait mieux à faire. 

Ce fut im membre de la Noblesse, le marquis de Lacoste qui, le 8 août, 
prit l'initiative d'une proposition nette et formulée : 1° Les biens ecclésiasti- 
ques, appartiennent à la nation; 2° la dîme est supprimée (nulle mention de 
rachat) ; 3° les titulaires sont pensionnés ; 4° les honoraires des évêques et 
curés seront fixés par les assemblées provinciales. 

Un autre noble, Alexandre de Lameth, appuya la proposition par des 
réflexions étendues sur la matière et le droit des fondations, droit déjà si bien 
examiné par Turgot, dès 1750, dans \ Encyclopédie. La société, dit Lameth, 
peut toujours supprimer tout institut nuisible. Il concluait à donner les biens 
ecclésiastiques en gage aux créanciers de l'État. 

Tout ceci attaqué par Grégoire, par Lanjuinais. Les jansénistes persécutés 
par le Clergé, ne l'en défendirent pas moins. 

Chose remarquable, qui montre que le privilège tient fort, plus que la 
robe de Nessus, qu'on ne pouvait arracher qu'en arrachant la chair même ! 
Les plus grands esprits de l'Assemblée, Sieyès et Mirabeau, absents la nuit du 
4 août, en déploraient les résultats. Sieyès était prôlre, et Mirabeau noble. 
Mirabeau eût voulu défendre la Noblesse, le Roi, faisant bon marché du Clergé. 
Sieyès défendit le Clergé sacrifié par la Noblesse. 

Il dit que la dîme était une vraie propriété. Et comment? comme ayant 
été d'abord un don volontaire, une donation valable. — A quoi l'on pouvait 
répondre aux termes du droit, qu'une donation est réTfocable pour cause 



HISTOIRE DE LA. RÉVOLUTION FRANÇAISE 




L'avis de la Reine fut toujours de partir. (P. 124.) 

UN. 16. — J. aiClIKLIt. — BUTOUUi DE LA lUtVOLUTlO.X — Sl>. J. HOUFÏ II C'». Ut. 19 



/VJ^. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 123 



d'ingratitude, pour l'oubli, la négligence du but que ^on eut en donnant; ce 
but était la culture du peuple, depuis si longtemps''délaissée par le Clergé. 

Sieyés faisait valoir adroitement qu'en tout cas, la dîme ne pouvait pro- 
fiter aux possesseurs actuels, lesquels avaient acheté avec connaissance, 
prévision et déduction de la dîme. Ce serait, disait-il, leur faire im cadeau de 
soixante-dix millions de rente. La dlme en valait plus de cent trente. La 
doimer aux propriétaires, c'était une mesure éminemment politique, engager 
pour toujours le plus ferme élément du peuple, le cultivateur, dans la cause 
de la Révolution. 

Cet impôt lourd, odieux, variable, selon les pays, qui montait souvent 
jusqu'au tiers de la récolte! qui mettait en guerre le prêtre et le laboureur, 
qui obligeait le premier, pour le temps de la moisson, à une inquisition 
misérable, n'en fut pas moins défendu par le Clergé pendant trois joui-s entiers, 
avec une violence opiniâtre. « Eh quoi! s'écriait un curé, quand vous nous 
avez invités à venir nous joindre à vous, au nom du Dieu de paix! c'était 
pour nous égorger!... » La dîme était donc leur vie même, ce qu'ils avaient de 
plus cher... Au troisième jour, voyant tout le monde tourner contre eux, ils 
s'exécutèrent. Quinze ou vmgt curés renoncèrent, se remettant à la générosité 
de la nation. Les grands prélats, l'archevêque de Paris, le cardinal deLaroclie- 
loucauld, suivirent cet exemple, renoncèrent, au nom du Clergé. La dîme fut 
abolie sans rachat pour l'avenir, pour le moment maintenue, jusqu'à ce qu'on 
eût pourvu à l'entretien des pasteurs (11 août). 

La résistance du Clergé ne pouvait être sérieuse. Il avait contre lui presque 
toute l'Assemblée. Mirabeau parla trois fois; il fut, encore plus qu'à l'ordinaire, 
hardi, hautain, souvent ironique, sous formes respectueuses. Il savait bien 
l'assentiment qu'il devait trouver, et dans l'Assemblée et dans le public. Les 
grandes thèses du dix-huilième siècle furent repzoduites en passant, comme 
choses consenties, d'avance admises, incontestables. Voltaire revint là, terrible, 
rapide et vainqueur. La liberté religieuse fut consacrée, dans la Déclaration des 
droits, et non pas la tolérance, mot ridicule, qui suppose un di'oit à la tyrannie. 
Celui de religion dominante, culte domtjiant, que demanda le Clergé, fut traité 
comme il méritait. Le grand orateur, organe en ceci et du siècle et de la France, 
mit ce mot au ban de toute législation. « Si vous l'écrivez, dit-il, ayez donc 
aussi une philosophie dominante, des systèmes dominants... Rien ne doit 
dominer que le droit et la justice. » 

Ceux qui connaissent par l'iiistoire, par l'étude du Moyen âge, la prodigieuse 
ténacité du Clergé à défejidre son moindre intérêt, peuvent, dès ce moment, 
juger des efforts qu'il va faire pour sauver ses biens, son bien le plus précieux, 
sa chère intolérance. 

Lue chose lui donnait cœur; c'est que la Noblesse de province, les parle- 
mentaires, tout l'ancien régime, étaient unis avec lui dans leur résistance 
commune aux résolutions du 4 août. Tel même qui, cette nuit, les proposa ou 
les appuya, commençait à se repentir. 



124 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Que de telles résolutions eussent été prises par leurs représentants, par 
des nobles, c'est ce que les privilégiés ne pouvaient comprendre. Ils en restaient 
stupéfaits, hors d'eux-mêmes... Les paysans qui avaient commencé par la vio- 
lence, continuaient maintenant par l'autorité de la loi. C'était la loi qui nivelait, 
qui jetait bas les barrières, brisait le poteau seig-neurial, biffait l'écusson, qui 
par toute la France ouvrait la chasse aux gens armés. Tous armés, tous chas- 
seurs, tous nobles!... Et cette loi qui semblait anoblir le peuple, désanoblir la 
noblesse, des nobles l'avaient votée ! 

Si le privilège périssait, les privilégiés, nobles et prêtres, aimaient mieux 
périr; ils s'étaient identifiés, incorporés à l'inégalité, à l'intolérance. Plutôt 
mourir cent fois que de cesser d'être injustes ! . . . Ils ne pouvaient rien accepter 
de la Révolution, ni son principe, écrit dans sa Déclaration des droits, ni 
l'application du principe dans sa grande charte sociale du 4 août. Quelque peu 
de volonté qu'eût le Roi, ses scrupules religieux le mettaient de leur parti et 
garantissaient son obstination. Il eût accepté peut-être la diminution du pou- 
voir royal; mais la dîme, chose sainte, mais la juridiction du Clergé, son droit 
d'atteindre les délits secrets, méconnue par l'Assemblée, la liberté des opinions 
religieuses proclamée, c'est ce que le prince timoré ne pouvait admettre. 

On pouvait être sûr que, de lui-même, et sans avoir besoin d'impulsion 
extérieure, Louis XVI repousserait, du moins essayerait d'éluder, la Décla- 
ration des droits et les décrets du 4 août. 

De là, jusqu'à le faire agir, combattre, il y avait loin encore. Il avait hor- 
reur du sang. On pouvait le placer dans telle circonstance qui lui imposât la 
guerre, mais l'obtenir directement, en tirer de lui la résolution, l'ordre, on ne 
pouvait y songer. 

La Reine n'avait point d'appui à attendre de son frère Joseph , trop occupé 
de sa Belgique. De l'Autriche, elle ne recevait que des conseils, ceux de 
l'ambassadeur, M. de Mercy-Argenteau. Les troupes n'étaient pas sûres. Ce 
qu'elle avait, c'était un très grand nombre d'officiers de marine et autres, des 
régiments suisses, allemands. Elle avait, pour principale force, un excellent 
,,noyau d'armée, vingt-cinq ou trente mille hommes, à Metz et autour, sous un 
officier dévoué, énergique, qui avait fait preuve d'une grande vigueur, M. de 
Bouille, Il avait maintenu ces troupes dans une discipline sévère, dans l'éloi- 
gnement et le mépris du bourgeois, de la canaille. 

L'avis de la Reine fut toujours de paftir, de se jeter dans le camp de M. de 
Bouille, de commencer la guerre civile. 

N'y pouvant décider le Roi, que restait-il? sinon d'attendre, d'user Necker, 
de le compromettre, d'user Bailly, Lafayette, de laisser faire le désordre, l'anar- 
chie, de voir si le peuple, qu'on supposait obéir à des impulsions étrangères, 
ne se lasserait pas de ses meneurs qui le laissaient mourir de faim. L'excès 
des misères devait le calmer, le mater, l'abattre. On s'attendait, d'un jour à 
l'autre, à le voir redemander l'ancien régime, le bon temps, prier le Roi de 
reprendre l'autorité absolue. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 125 

« Vous aviez du pain, sous le Roi; maintenant que tous avez douze cents 
rois, allez leur en demander! » Ce mot qu'on prête à un ministre d'alors, qu'il 
ait été dit ou non, était la pensée de la cour. 

Cette politique n'était que trop bien servie par le triste état de Paris. C'est 
un fait terrible et certain que dans cette ville de huit cent mille âmes, il n'y eut 
aucune autorité publique, trois mois durant, de juillet en octobre. 

Point de pouvoir municipal. Cette autorité primitive, élémentaire, des 
sociétés, était comme dissoute. Les soixante districts discutaient et ne faisaient 
rien. Leurs représentants à l'Hôtel de Ville n'agissaient pas davantage. Seule- 
ment, ils entravaient le maire, empêchaient |Bailly d'agir. Celui-ci, homme de 
cabinet, naguère astronome, académicien, nullement préparé à son nouveau 
rôle, restait toujours enfermé au bureau des subsistances, inquiet, ne sachant 
jamais s'il pourrait nourrir Paris. 

Point de police. Elle était dans les mains impuissantes de Bailly. Le lieu- 
tenant de police avait donné sa démission, et n'était pas remplacé. 

Point de justice. La vieille justice criminelle se trouva tout à coup si con- 
traire aux idées, aux mœurs, elle parut si barbare, que M. de Lafayette en 
demanda la réforme immédiate. Les juges durent changer tout à coup leurs 
vieilles habitudes, apprendre des formes nouvelles, suivre une procédure plus 
humaine, mais aussi plus lente. Les prisons s'encombrèrent; des foules s'y 
entassèrent; ce qu'on avait désormais le plus à craindre, c'était d'y être 
oublié. 

Plus d'autorités de corporations. Les doyens, syndics, etc., les règle 
ments des métiers, furent paralysés, annulés par le seul effet du 4 août. Les 
métiers les plus jaloux, ceux dont l'accès jusque-là était difficile, les bouchers, 
dont les étaux étaient des sortes de fiefs, les imprimeurs, les perruquiers, se 
multiplièrent. L'imprimerie, il est vrai, prenait un immense essor. Les perru- 
quiers, au contraire, voyaient en même temps leur nombre augmenter, leurs 
pratiques disparaître. Tous les riches quittaient Paris. Un journal affirme qu'en 
trois mois soixante mille passeports furent signés à l'Hôtel de Ville. 

De grands rassemblements avaient Heu au Louvre, aux Champs-Elysées; 
les perruquiers, les cordonniers, les tailleurs. La garde nationale venait, les 
dissipait avec brutalité parfois, avec maladresse. Ils adressaient à la Ville des 
plaintes, des demandes impossibles : maintenir les anciens règlements, ou bien 
en faire de nouveaux, fixer le prix des journées, etc. Les domestiques, laissés 
sur le pavé par leurs maîtres qui partaient, voulaient qu'on renvoyât tous les 
Savoyards chez eux. 

Ce qui étonnera toujours ceux qui connaissent l'histoire des autres révo- 
lutions, c'est que dans cette situation misérable et affamée de Paris laissé sans 
autorité, il y ait eu au total très peu de violences graves. Un mot, une obser- 
vation raisonnable, parfois une plaisanterie, suffisait pour les arrêter. Aux pre- 
miers jours seulement qui suivirent le 14 juillet, il y eut des voies de fait. Le 
peuple, plein de l'idée qu'il était trahi, cherchait l'ennemi à l'aveugle et 



i26 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



faillit faire de cruelles méprises. Plusieurs fois M. de Lafayette interyint à 
point et fut écouté. 11 sauva plusieurs personnes. 

Quand je songe aux temps qui suivirent, à notre époque, si molle, si inté- 
ressée, je ne puis m'empêcher d'admirer que l'extrême misère ne brisa nulle- 
ment ce peuple, ne lui arracha nul regret de son esclavage. Ils surent souffrir, 
ils surent jeûner. Les gi'andes clioses qui s'étaient faites en si peu de temps, 
le serment du Jeu-de-Paume, la prise de la Bastille, la Nuit du 4 août, avaient 
exalté les courages, mis en tous une idée nouvelle de la dignité humaine 
Necker part le 11 juillet, il revient trois semaines après, il ne reconnaît plus 
le peuple. Dussaulx qui avait passé soixante ans sous l'ancien régime, ne sait 
plus où est la vieille France. Tout est changé, dit-il, la démarche, le costume, 
l'aspect des rues, les enseignes. Les couvents sont pleins de soldats jT^^^choppes 
sont des corps de garde. Partout des jeunes gens qui s'exercent aux armes; 
les enfants tâchent d'imiter, ils suivent, se mettent au pas. Des octogénaires 
montent la garde avec leurs arrière-petits-fils : « Qui l'aurait cru, me disent-ils, 
que nous aurions le bonheur de mourir libres ? » 

Chose peu remarquée : malgré telle et telle violence du peuple, sa sensibi- 
lité avait augmenté ; il ne voyait plus de sang-froid les supplices atroces qui, 
sous l'ancien régime, étaient un spectacle pour lui. A Versailles, un homme, 
allait être roué comme parricide ; il avait levé le couteau sur une femme, 
et son père, se jetant entre eux avait été tué du coup. Le peuple trouva le 
suppUce plus barbare encore que l'acte, il empêcha l'exécution, et renversa 
l'échafaud. 

Le cœur de l'homme s'était ouvert à la jeune chaleur de notre Révolution. 
Il battait plus vite, il était plus passionné qu'il ne fut jamais, plus violent, mais 
plus généreux. Chaque séance de l'Assemblée offrait l'intérêt touchant des 
dons patriotiques qu'on y apportait en foule. L'Assemblée nationale était 
obligée de se faire caissier, i-eceveur ; c'est à elle qu'on venait pour tout, qu'on 
envoyait tout, les demandes, les dons, les plaintes. Son étroite enceinte était 
comme la maison de la France. Les pauvres surtout donnaient. C'était un jeune 
homme qui envoyait ses économies, six cents livres, péniblement amassées. 
C'étaient de pauvres femmes d'artistes qui apportaient ce qu'elles avaient, leurs 
bijoux, la parure qu'elles reçurent au mariage. Un laboureur venait déclarer 
qu'il donnait telle quantité de blé. Un écolier offrait telle collection que lui 
envoyaient ses parents, se§vétrennes peut-être, sa petite récompense... Dons 
d'enfants, de femmes, générosité du pauvre, denier de la veuve, petites choses, 
si grandes devant la Patrie ! devant Dieu ! 

L'Assemblée, parmi les ambitions, les dissidences, les misères morales 
qui la travaillaient, était émue, soulevée au-dessus d'elle-même par cette 
magnanimité du peuple. Lorsque M. Necker vint exposer, la misère, le dénue- 
ment de la France, et soUiciter, pour vivre au moins deux mois encore, un 
emprimt de trente millions, plusieurs députés demandèrent qu'il fût garanti 
parleiu-s propres biens, par ceux des membres de l'Assemblée. M. de Foucault, 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 187 



en vrai gentilhomme, fit la première proposition, il offrit d'y engagei six cent 
mille livres qui faisaient toute sa fortune. 

Un sacrifice plus grand encore qu'un sacrifice d'argent, c'est celu. que 
tous, riches et pauvres, faisaient à la ciiose publique, celui de leur temps, d^ 
leur pensée constante, de toute leur activité. Les municipalités qui se formaiem, 
les administrations départementales qui s'organisèrent bientôt, absorbaient le 
citoyen tout entier et sans réserve. Plusieurs faisaient porter leur lit dans les 
bureaux et travaillaient nuit et jour. A la fatigue joignez le danger. Les masses 
souffrantes se défiaient toujours, elles accusaient, menaçaient. Les trahisons de 
l'ancienne administration rendaient la nouvelle suspecte. C'était au péril de 
leur vie que ces nouveaux magistrats travaillaient à sauver la France. 

Et le pauvre ! le pauvre ! qui dira ses sacrifices ? La nuit, il montait la 
garde; le matin, i quatre ou cinq heures; il se mettaitàla queueà laporte du 
boulanger; tard, bien tard, il avait le pain. La journée était entamée, l'atelier 
fermé... Et que dis-je, l'atelier? presque tous chômaient. Que dis-je, le bou- 
langer? le pain manquait, plus souvent encore l'argent pour avoir le pain. 
Triste, à jeun, le maHieureux errait, traînait sur les places, aimant mieux être 
dehors que d'entendre au logis les plaintes, les pleurs de ses enfants. Ainsi 
l'homme qui n'avait que son temps, ses bras pour vivre et nourrir sa famille, 
les consacrait de préférence, à la grande affaire, le salut public. Il en oubliait 
le sien. 

Noble et généreuse nation! Pourquoi faut-il que nous connaissions trop 
mal cette époque héroïque? Les choses terribles, violentes, poignantes, qui 
suivirent, ont fait oublier la multitude des événements qui marquèrent le début 
de la Révolution. Un phénomène plus grand que tout événement politique 
apparut alors au monde : la puissance de l'homme, par quoi l'homme est 
Dieu, la puissance du sacrifice, avait augmenté. 



CHAPITRE TI 

LE VETO 

DIFFinm.Tfe DES SUBSISTANCES. — COMBIEN LA SITUATION ÉTAIT PRESSANTE. — LK 
ROI PEUT-IL TOUT AnRÊTKR î — LONGUE DISCUSSION DU VETO. — PROJETS 
SECRETS DE LA COUR. — Y AURA-T-IL UNE CHAMBRE, OU DEUX? — L'ÉCOLB 
ANGLAISE. — l'assemblée AVAIT BESOIN D'ÊTRE DISSOUTE ET RENOUVELÉE. — 
ELLE ÉTAIT HÉTÉROGÈNE, DISCORDANTE, IMPUISSANTE. — DISCORDE INTÉRIEURE 
DE MIRABEAU, SON IMPUISSANCE. — (aOUT-SBPTEMBRE 1789.) 

La situation empirait. La France entre deux systèmes, l'ancien, le nouveau, 
s'agitait sans avancer. Et elle avait faim. 

Paris, il faut le dire, vivait par hasard. Sa subsistance, toujours incertaine. 



IS» HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

dépendait de tel arrivage, d'un convoi de la Beauce ou d'un bateau de 
Goibeil. La Ville avec d'immenses sacrifices abaissait le prix du pain ; il en 
résultait que toute la banlieue, à dix lieues à la ronde, et plus, venait se 
fournir à Paris. C'était tout un vaste pays qu'il s'agissait de nourrir. Les 
boulangers trouvaient leur compte à vendre sous main au paysan, et ensuite, 
quand le Parisien trouvait leur boutique vide, ils se rejetaient sur l'imprévoyance 
de l'administration qui n'approvisionnait pas Paris. L'incertitude du lendemain, 
les vaines alarmes, augmentaient encore les difficultés; chacun se faisait des 
réserves, on entassait, on cachait. L'administration aux abois envoyait de tous 
côtés, achetait de gré ou de force. Parfois, les farines en route étaient saisies, 
retenues au passage par les localités voisines qui avaient de pressants besoins. 
Paris et Versailles partageaient; mais Versailles gardait, disait-on, le plus beau, 
faisait un pain supérieur. Grand sujet de jalousie. Un jour où ceux de Ver- 
sailles avaient eu l'imprudence de détourner chez eux im convoi destiné pour 
les Parisiens, Bailly, l'honnête et respectueux Bailly, écrivit à M. Necker, que 
si l'on ne restituait les farines, trente mille hommes iraient les chercher le 
lendemain. La peur le rendait hardi. Sa tête était en péril si les provisions 
manquaient. A minuit souvent, il n'avait encore que la moitié des farines 
nécessaires pour le marché du matin. 

L'approvisionnement de Paris était une sorte de guerre. On envoyait la 
garde nationale pour protéger tel arrivage, assurer tal ou tel achat; on achetait 
à main armée. Gênés dans leur commerce, les fermiers ne voulaient pas 
battre, les meuniers ne voulaient pas moudre. Les spéculateurs étaient effrayés. 
Une brochure de Camille Desmoulins désigna, menaça les frères Leleu, qui 
avaient le monopole des moulins royaux de Corbeil. Un autre, qui passait pour 
agent principal d'une compagnie d'accapareurs, se tua, ou fut tué dans une 
forêt voisine de Paris. Sa mort entraîna sa banqueroute, immense, effroyable, 
de plus de cinquante millions. Il n'est pas invraisemblable que la cour, qui 
avait de grandes sommes placées chez lui, les retira brusquement pour solder 
une foule d'officiers qu'elle appelait à Versailles, peut-être pour emporter à 
Metz; elle ne pouvait sans argent commencer la guerre civile. 

C'était déjà une guerre contre Paris, et la pire peut-être, que de le retenir 
dans une telle paix. Plus de travail, et la faim! 

« Je voyais, dit Bailly, de bons marchands, des merciers, des orfèvres, 
qui sollicitaient pour être admis parmi les mendiants qu'on occupait à Mont- 
martre à remuer de la terre. Qu'on juge de ce que je souffrais. » Il ne souffrait 
pas assez. On le voit, dans ses Mémoires mêmes, trop occupé de petites vanités, 
des questions de préséance, de savoir par quelle forme honorifique commencera 
le sermon de la bénédiction des drapeaux, etc. 

Et l'Assemblée nationale ne souffrait pas assez non plus des souffrances 
du peuple. Autrement elle eût moins traîné dans l'éternel débat de sa scolastique 
politique. Elle eût compris qu'elle devait hâter le mouvement des réformes, 
écarter tous les obstacles, abréger ce mortel passage où la France restait entre 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRAMÇAISE 



129 




Il va voir les infortuafe qa'on fait travailler à Montmartre. (P. 136.) 



l'ordre ancien et l'ordre nouveau. Tout le monde voyait la question, l'Assemblée 
ne la voyait pas. Avec des intentions généralement bonnes, et de grandes 
lumières, elle semblait peu sentir la situation. Retardée par les résistances 
royalistes, aristocratiques, qu'elle portait dans son sein, elle l'était encore par 
les habitudes de barreau ou d'académie, que conservaient ses plus illustres 
meml)res, gens de lettres ou avocats. 

11 fallait d'abord, à tout prix, sans" partage et sans retard, insister et 

LIV. n. — J. « cniLIT. — niSTOIRI «E LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. — ÉD. J. ROLfF ÏT c'". UIV. 17 



130 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



obtenir la sanction des décrets du 4 aofit. enterrer le monde féodal ; il fallait 
de ces décrets généraux déduire des lois politiques, et les lois a<lministratives 
qui détermineraient l'application des premières, — c'est-à-dire, organiser, 
armer la Révolution, lui donner la forme et la force, en faire un être vivant. 
Comme tel, elle devenait moins dangereuse qu'en la laissant flottante, débordée, 
vague et terrible, comme un élément, comme l'inondation, comme l'incendie. 

n fallait se hâter surtout. Ce fut pour Paris un coup de foudre, quauid 
on y sut que l'Assemblée s'occupait seulement de savoir si elle reconnaîtrait 
au Roi le droit absolu d'empêcher (veto absolu), ou le droit d'ajourner, sus- 
pendre, deux ans, quatre ans, six ans... Quatre ans, six ans, bon Dieu! pour 
des gens qui ne savaient pas s'ils vivraient le lendemain. 

Loin d'avancer, l'Assemblée visiblement reculait. Elle fit deux choix rétro- 
grades et tristement signilicatifs. Elle nomma président l'évêque de Langres, 
la Luzerne, partisan du veto, puis Mounier, cette fois encore, im partisan du 
veto. 

On s'est moqué de la chaleur que le peuple mit dans cette question. Plu- 
sieurs, dit-on, croyaient que le veto était une personne, ou un impôt. — Il n'y 
a de risible en ceci que les moqueurs. Oui, le veto valait un impôt, s'il empé- 
cnait les réformes, la diminution de l'impôt. Oui, le veto était éminemment 
personnel ; un homme disait : J'empêche, sans raison, tout était dit. 

M. de Sèze crut plaider habilement pour cette cause, en disant qu'il 
s'agissait non d'une personne, mais d'une volonté permanente, plus fine 
qu'aucune assemblée. 

Permanente? selon l'influence des courtisans, des confesseurs, des mal- 
tresses, des passions, des intérêts. En la supposant permanente, cette volonté 
peut être très personnelle, très oppressive, si lorsque tout change autour d'elle, 
elle ne change ni ne s'améliore. Que sera-ce si une même politique, un même 
intérêt passe, avec le sang et la tradition, dans toute une dynastie? 

Les cahiers, écrits dans des circonstances tout autres, accordaient au Roi 
la sanction et le refus de sanction. La France s'était liée au pouvoir roya 
contre les privilégiés. Aujourd'hui que ce pouvoir était leur auxiliaire, fallait- 
il suivre les cahiers?... Autant relever la Bastille. 

L'ancre de salut qui restait aux privilégiés, c'était le veto royal. Ils serraient 
le Roi, embrassaient le Roi dans leur naufrage, voulant qu'il subît leur sort, 
qu'il fût sauvé, ou bien noyé avec eux. 

L'Assemblée discuta la question, comme s'il s'était agi d'un pur combat 
de systèmes. Paris y sentait moins une question qu'une crise, la grande crisel 
et la cause totale de la Révolution, qu'il fallait sauver ou perdre : Être, ou 
n'être pas, rien de moins. 

Et Paris seul avait raison. Les révélations de l'histoire, les aveux du 
parti de la Cour, nous autorisent maintenant à le prononcer. Le 14 juillet 
n'avait rien changé; le vrai ministre était Breteuil, le confident de la Reine. 
Necker n'était là que pour la montre. La Reine regardait toujours vers la fuite. 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 131 

Ters la guerre civile; son cœur était à Metz, au camp de Bouille. L'épée de 
Bouille, c'était le seul veto qui lui pli1t. 

On eût pu croire que l'Assemblée ne s'était point aperçue qu'il y eût une 
révolution. La plupart des discours auraient servi aussi bien pour un autre 
siècle, un autre peuple. Un seul restera, celui de Sieyès, qui repoussa le veto. 
n établit parfaitement que le vrai remède aux empiétements réciproques des 
pouvoirs, n'était pas de constituer ainsi arbitre et juge le pouvoir exécutif, 
mais de faire appel au pouvoir constituant qui est dans le peuple. Une assemblée 
peut se tromper; mais combien le dépo.Mtaire inamovible d'un pouvoir héré- 
ditaire n'a-t-il pas plus de chances de se tromper sans le savoir ou sciemment, 
de suivre un intérôt à part, de dynastie, de famille? 

Il définit le veto une simple lettre de cachet lancée par un individu contre 
la volonté générale. 

Une chose de bon sens fui dite par un antre député, c'est que si l'Assemblée 
était divisée en deux chambres, chacune ayant un veto, on avait peu à craindre 
l'abus du pouvoir législatif; par conséquent, il n'était pas nécessaire de lui 
opposer une nouvelle barrière en donnant le veto au Roi. 

Il y eut cinq cents voix pour une chambre unique; la division en deux 
chambres ne put obtenir cent voix. La foule des nobles qui n'avait pas chance 
d'entrer dans la chambre haute, se garda bien de créer pour les grands sei- 
gneurs une pairie à l'anglaise 

Les raisonnements des anglomanes, présentés alors avec talent par Lally, 
Mounier, etc., plus tard reproduits obstinément par madame de StaCl, Ben- 
jamin Constant, et tant d'autres, avaient été d'avance mis en poudre par 
Sieyès dans un chapitre de son livre du Tiers-État. Chose vraiment admi- 
rable! Ce puissant logicien, par la force de son esprit, n'ayant point vu 
l'Angleterre, connaissant peu son histoire, avait obtenu déjà les résultats que 
nous donne l'étude minutieuse de son présent et de son passé! Il avait vu 
parfaitement que cette fameuse balance des trois pouvoirs, qui, si elle était 
réelle, produirait l'immobilité, est une pure comédie, une mystification, au 
profit d'un des pouvoirs (aristocratique en Angleterre, monarchique en France). 
L'Angleterre a toujours été, est, sera une aristocratie. L'art de cette aristo- 
cratie, ce qui a perpétué son pouvoir, ce n'est pas de faire part au peuple, 
mais de trouver à son action un champ extérieur, de lui ouvrir un débouché ; 
c'est ainsi qu'elle a répandu l'Angleterre sur tout le globe. Pour le veto, 
l'avis de Necker qu'il adressa à l'Assemblée, celui auquel du reste elle s'arrê- 
tait d'elle-même, fut d'accorder le veto au Roi, le veto suspensif, le droit 
d'ajourner jusqu'à la seconde législature qui suivrait celle qui proposait la loi. 

Cette assemblée était mûre pour la dissolution. Née avant la grande révo- 
lution qui venait de s'opérer, elle était profondément hétérogène, inorganique 
comme le chaos de l'ancien régime d'où elle sortit. Malgré le nom d'Assemblée 
nationale dont la baptisa Sieyès, elle restait féodale, elle n'était autre chose 
que les anciens États généraux. Des siècles avaient passé sur elle, du 5 mai 



T(r«]C^ 



132 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTIOJH FRANÇAISE 

au 31 août. Élue dans la forme antique et selon le droit barbare, elle repré- 
sentait deux ou trois cent mille nobles ou prêtres aulant que la nation. En 
les réunissant à soi, le Tiers s'était affaibli et énervé. A chaque instant, sans 
même le bien sentir, il composait avec eux. Il ne prenait guère de mesures, 
qui ne fussent des moyens termes, bâtards, impuissants, dangereux. Les pri- 
vilégiés qui travaillaient au dehors avec la cour pour défaire la Révolution, 
l'entravaient plus sûrement encore au sein de l'Assemblée même. 

Cette Assemblée, toute pleine qu'elle était de talents, de lumières, n'en 
était pas moins monstrueuse, par l'incurable désaccord de ses éléments. Quelle 
fécondité, quelle génération peut-on espérer d'un monstre? 

Voilà ce que disaient le bon sens, la froide raison. Les modérés, qui sem- 
bleraient devoir conserver une vue plus nette, moins trouble, ne virent rien 
ici. La passion vit mieux, chose étrange; elle sentit que tout était danger, 
obstacle dans cette situation double, et elle s'efforça d'en sortir. Mais comme 
passion et violence, elle inspirait une défiance infinie, rencontrait des obstacles 
immenses ; elle redoublait de violence pour les surmonter, et ce redoublement 
créait de nouveaux obstacles. 

Le monstre du temps, je veux dire la discorde des deux principes, leur 
impuissance à créer rien de vital, il faut, pour le bien sentir, le voir en un 
homme. L'unité de la personne, la haute unité de facultés qu'on appelle le 
génie, ne servent de rien, si, dans cet homme et ce génie, les idées se 
battent entre elles, si les principes et les doctrines ont en lui leur guerre 
acharnée. 

Je ne sache pas un spectacle plus triste pour la nature humaine, que 
celui qu'offre ici Mirabeau. Il parle à Versailles pour le veto absolu, mais en 
termes si obscurs qu'on ne sait pas bien d'abord si c'est pour ou contre. 

Le même jour à Paris, ses amis soutiennent au Palais-Royal qu'il a 
combattu le veto. Il inspirait tant d'attachement personnel aux jeunes gens 
qui l'entouraient, qu'ils n'hésitèrent pas à mentir hardiment pour le sauver. 
« Je l'aimais comme une maîtresse, » dit Camille Desmoulins. On sait qu'un 
des secrétaires de Mirabeau voulut se ,'.uer à sa mort. 

Les menteurs, exagérant, comme il arrive, le mensonge pour mieux se 
faire croire, affirmèrent qu'à la sortie de l'Assemblée, il avait été attendu, 
suivi, et blessé, qu'il avait reçu un coup d'épée... Tout le Palais-Royal s'écrie 
qu'il faut voter une garde de deux cents hommes pour ce pauvre Mirabeau! 

Dans cet étrange discours, il avait soutenu le vieux sophisme que la 
sanction royale était une garantie de la liberté, que le Roi était une sorte de 
tribun du peuple, son représentant. — Un représentant irrévocable, irrespon- 
sable, et qui ne rend jamais compte! 

Il était sincèrement royaliste, et comme tel, ne se fit pas scrupule de 
recevoir plus tard une pension pour tenir table ouverte aux députés. Il si* 
disait qu'après tout, il ne défendait que sa propre conviction. Lne chose, il 
faut l'avouer, le corrompait plus que l'argent, celle qu'on eût le moins devine^ 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 133 

dans cet homme si fier d'attitude et de langage ; et quelle chose ? Il avait 
peur. 

Peur de la Révolution qui montait, qui grandissait... D voyait ce jeune 
géant qui le dominait, qui tout à l'heure l'emporterait, comme un autre 
homme... Et alors, il se rejetait vers ce qu'on appelait l'ordre ancien, vrai 
désordre et chaos... Dans cette lutte impossible, il fut sauvé par la mort. 



CHIPITRE VII 

LA PRESSE 

AGITATION Dl PARIS POUR LA QUESTION DU VETO, (30 AOUT.) — ÉTAT DE LA PRES8I. 

— MULTIPLICATION DES JOURNAUI. — TENDANCES DE LA PRESSE. — ELLE EST. 
ENCORE ROTaLISTE. — LOUSTALOT, RÉDACTEUR DES RÉVOLUTIONS DE PARIS 

— SA PROPOSITION (31 AOUT), BEPOUSSEE A l'hOTEL DE VILLE. — COMPLOT 
DE LA COUR, CONNU DE LAKAYETTE ET DE TOUT LE MONDE. — OPPOSITION 
NAISSANTE DE LA QARDE NATIONALE ET DU PEUPLE. — CONDUITE INCERTAINE 
DE L'aSSKMBLÉE. — VOLNEY LUI PROPOSE DE SE DISSOUDRE, (18 SEPTEMBRE.) 

— IMPUISSANCE DE NECKER, DE l'aSSEUULÉE, DK LA COUR. OU DUC DOBLEANS. 

— LA PRESSE MÊME IMPUISSANTE. 

Nous venons de voir deux choses : la situation était intolérable, l'Assem- 
blée était incapable d'y porter remède. 

Un mouvement populaire tranchernit-il la difficulté? Cela ne pouvait 
avoir lieu qu'autant qu'il serait vraiment le mouvement du peuple, spontané, 
vaste, unanime, comme fut le 14 juillet. 

La fermentation était grande, l'agitation vive, mais partielle encore. Dès 
le premier jour que la question du veto fut posée (le dimanche 30 août), 
Paris tout entier prit l'alarme, le veto absolu apparut comme l'anéantissement 
de la souveraineté du peuple. Toutefois, le Palais-Royal seul se mit en avant. 
On y décida d'aller à Versailles, d'avertir l'Assemblée qu'on voyait dans son 
sein une ligue pour le veto, qu'on en connaissait les membres, que, s'ils n'y 
renonçaient, Paris allait se mettre en marche. Quelques centaines d'hommes 
partirent en effet à dix heures du soir ; à leur tète s'était mis un homme 
aveugle, violent, recommandable à la foule par sa force corporelle, sa voix 
de stentor, le marquis de Saint-Huruge. Emprisonné sous l'ancien régime à 
la requête de sa femme, jolie, galante, et qui avait du crédit, Saint-Huruge, 
on le comprend, était d'avance un ennemi furieux de l'ancien régime, un 
champion ardent de la Révolution. Aux Champs-Elysées, sa troupe déjà fort 
diminuée, rencontra des gardes nationaux envoyés par Lafayette, qui lui 
barrèrent le passage. 



134 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Le Palais-Royal dépêcha, coup sur coup, trois ou quatre dépufationsàla 
Ville pour obtenir de passer. On voulait faire l'émeute légalement, et du con- 
sentemeut de l'autorité. Il est supeidu de dire que celle-ci ne consentit pas. 

Cependant une autre tentative, tout autrement sérieuse, se faisait au 
Palais-Royal. Celle-ci, quel qu'en fût le succès, devait avoir du moins le 
résultai fjéiiéral de mettre la grande question du jour en discussion dans tout 
le peuple; elle ne pouvait plus être dès lors brusquement décidée, enlevée 
par .surprise à Versailles ; Paris regardait l'Assemblée, la veillait, et par la 
Presse, et par son assemblée, à lui, la grande assemblée parisienne, une, 
quoique divisée en ses soixante districts. 

L'auteur de la proposition était un jeune journaliste. Avant de la rappor- 
ter, nous devons donner une idée du mouvement qui se faisait dans la Presse. 

Ce réveil subit d'un peuple appelé tout à coup à prendre connaissance 
de ses droits, à décider de son sort, avait al)sorbé toute l'activité du temps 
dans le journalisme. Les esprits les plus spéculatifs avaient été entraînés sur 
le t(Triiin de la pratique. Toute science, toute littérature lit halte; la vie poli- 
tique fut tout. 

A chaque grand moment de 89. une éruption de journaux : 

1. En mai et juin, à l'ouverture des États généraux, vous en voyez naître 
une foule. Mirabeau fait le Courrier de Provence. Gorsas le Courrier de 
Versailles, Brissot le Patriote français, Barrère le Point du jour, etc., etc. 

2. La veille du 14 juillet, apparaît, de tous les journaux le plus populaire : 
Les Révolutions de Paris , rédigées par Loustalot. 

3. La veille des 5 et 6 octobre, éclatent Y Ami du peuple (Marat), les 
Annales patriotiques (Carra et Mercier). Bientôt après, le Courrier de Brabant 
de Camiile Desmoulins, le plus spirituel de tous, à coup sûr; puis, l'un des 
olus violents, VOrateur du peuple, Fréron. 

Le caractère général de ce grand mouvement, et qui le rend admirable, 
c'est que, malgré les nuances, il y a presque unanimité. Sauf un seul journal 
qui tranche, la Presse offre l'image d'un vaste concile, où chacun parle à son 
tour, où tous sont préoccupés du but commun, évitent toute hostilité. 

La Presse, à ce premier âge, luttant contre le pouvoir central, a géné- 
ralement la tendance de fortifier les pouvoirs locaux, d'exagérer les droits de 
la commune contre l'État. Si l'on pouvait déjà employer le langage du temps, 
qui va venir, on dirait qu'à cette époque, tous semblent fédéralistes. Mirabeau 
l'est tout autant que Brissot ou Lafayette. Cela va jusqu'à admettre l'indépert- 
dance des provinces, si la liberté devient impossible pour la France entière. 
Mirabeau se résignerait à être comte de Provence ; il le dit en propres termes. 

Avec tout cela, la Presse qui lutte contre le Roi, est généralement royaliste. 
« Nous n'étions pas alors, dit Camille Desmoulins, dix républicains en France. » 
Il ne faut pas se méprendre sur la portée réelle de tel ou tel mot hardi. En 88, 
le violent d'Espremesnil avait dit : « Il faut débourbonnailler la France. » Mais, 
c'était seulement pour faire roi le Parlement. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE LIS 

Mirabeau, qui devait épuiser toutes les contradictions, fit traduire, iniprimei 
sous son nom en 89, au moment môme oii il prenait la défense de la royauté, 
le violent petit livre de Milton contre les rois. Ses amis le supprimèrent. 

Deux hommes prêchaient la République : l'un des plus féconds écrivains 
de l'époque, l'infatigable Brissot, et le brillant, l'éloquent, le hardi Camille. Son 
livre, la France libre contient une petite histoire, violemment satirique de la 
monarchie. Il y montre que ce principe d'ordre et de stabilité a été, en pra- 
tique, un perpétuel désordre. La royauté héréditaire, pour se racheter de tant 
d'inconvénients qui lui sont visiblement inhérents, a un mot (|ui répond à tout : 
la paix, le maintien de la paix; ce qui n'empêche pas que par les minorités, 
les querelles de successions, elle n'ait tenu la Fiance dans une guerre à peu 
près perpétuelle : guerres des Anglais, guerres d'Italie, guerre de la succession 
d'Espagne, etc., etc. 

Robespierre a dit que la République s'était glissée, sans qu'on s'en doutât, 
entre les partis. Il est plus exact de dire que la royauté elle-même l'a introduite, 
y a poussé les esprits. Si les hommes renoncent à se gouverner eux-mêmes, 
c'est que la royauté se présente comme une simplification qui facilite, aplanit, 
dispense de vertu et d'eflbrt. Mais quoi! si elle est l'obstacle?... On peut aflirmer 
hardiment que la royauté enseigna la République, qu'elle y entraîna la France 
qui en était éloignée, s'en défiait ou n'y pensait pas. Pour revenir, le premier 
des journalistes de l'époque, n'était ni Mirabeau, ni Camille Desmoulins, ni 
Brissot, ni Gondorcet, ni Mercier, ni Carra, ni Corsas, ni Marat, ni Barrère. Tous 
publiaient des journaux, et quelques-uns à grand nombre : Mirabeau tirait à dix 
mille son fameux Courrier de Provence. 

Et les Révolutions de Paris se sont (pour quelques numéros) tirées jusqu'à 
deux cent mille. C'est la plus grande publicité qu'on ait jamais obtenue. 

Le rédacteur ne signait pas. L'imprimeur signait : Prud'homme. Ce nom 
est devenu l'un des plus connus du monde. Le rédacteur inconnu était Loustalot. 

Loustalot, mort à vingt-neuf ans en 1790, était un sérieux jeune homme, 
honnête, laborieux. Médiocre écrivain, mais grave, d'une gravité passionnée, 
son originalité réelle, c'est de contraster avec la légèreté des journalistes du 
temps. On sent, dans sa violence même, uu effort pour être juste. — C'est 
lui que préféra le peuple. 

II n'en était pas indigne. Il donna, au début de la Révolution, plus d'une 
preuve de modération courageuse. Lorsque les gardes françaises furent délivrés 
par le peuple, il dit qu'il n'y avait qu'une solution à l'affaire : que les prison- 
niers se remissent eux-mêmes en prison, et que les électeurs, l'Assemblée 
nationale, exigeassent la grâce du Roi. Lorsqu'une méprise populaire mit en 
péril le bon La Salle, le brave commandant de la ville, Loustalot prit sa défense, 
le justifia, lui ramena les esprits. Dans l'affaire des domestiques qui voulaient 
qu'on chassât les Savoyards, il se montra ferme et sévère autant que judicieux. 

Vrai journaliste, il était l'homme du jour, non celui du lendemain. Lorsque 
Camille Desmouiins publie son livre, la France libre, où il supprime le Roi, 



136 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Loustalot, tout en le louant, lui trouve de l'exagération, l'appelle une tête 
exaltée. 

Marat, peu connu alors, avait violemment attaqué Bailly dans VAmi du 
peuple, et comme fonctionnaire, et comme homme. Loustalot le défendit. 

Il envisageait le journalisme comme une fonction publique, une sorte de 
magistrature. Nulle tendance aux abstractions. Il vit uniquement dans la foule, 
en sent les besoins, les souffrances; il s'occupe avant tout des subsistances, de 
la grande question du moment, le pain. Il propose des machines pour moudre 
le ble plus vite. Il va voir les infortunés qu'on fait travailler à Montmartre. Ces 
malheureux, qui, à force de misère, n'ont presque plus figure humaine, cette 
déplorable armée de fantômes ou de squelettes qui font peur, plus que pitié, 
Loustalot trouve un cœur pour eux, des paroles touchantes et d'une compas- 
sion douloureuse. 

Paris ne pouvait rester ainsi. Il fallait relever la royauté absolue, ou fonder 
la liberté. 

Le lundi matin, 31 août, Loustalot, trouvant les esprits plus calmes que le 
dimanche soir, harangua le Palais-Royal. Il dit que le remède n'était pas d'aller 
à Versailles, et fit une proposition moins violente, plus hardie. C'était d'aller à 
la Ville, d'obtenir la convocation des districts, et dans ces assemblées de poser 
ces questions : 1° Paris croit-il que le Roi ait droit d'empêcher? 2° Paris con- 
firme-t-il, révoque-t-il ses députés? 3° Si l'on nomme des députés, auront-ils 
un mandat spécial pour refuser le veto? 4* Si l'on confirme les anciens, ne peut- 
on obtenir de l'Assemblée qu'elle ajourne la discussion? 

La mesure proposée, éminemment révolutionnaire, illégale (inconstitu- 
tionnelle, s'il y eût eu constitution), répondait cependant si profondément au 
besoin du moment, qu'elle fut quelques jours après reproduite, pour sa partie 
principale, la dissolution de l'Assemblée, dans l'Assemblée elle-même, par un 
de ses membres les plus éminents. 

Loustalot et la députation du Palais-Royal furent très mal reçus, leur pro- 
position repoussée à l'Hôtel de Ville, et le lendemain accusée dans l'Assemblée. 
Une lettre de menaces qu'avait reçue le président, sous le nom de Saint-Huruge 
(qui pourtant la soutint fausse), acheva d'irriter les esprits. On lit arrêter Saint- 
Huruge, et la garde nationale profita d'un moment de tumulte pour fermer le 
café de Foy. Les réunions du Palais-Royal furent défendues, dissipées par 
l'autorité municipale. 

Ce qui est piquant, c'est que l'exécuteur de ces mesures, M. de Lafayette, 
à cette époque et toujours, était républicain de cœur. Toute sa vie il rêva la 
république, et servit la royauté. Une royauté démocratique, ou démocratie royale, 
lui apparaissait comme une transition nécessaire. Pour en revenir, il ne lui fallut 
pas moins de deux expériences. 

La cour amusait Necker et l'Assemblée. Elle ne trompait pas Lafayette. Et 
pourtant il la servait, il lui contenait Paris. L'horreur des premières violences 
populaires, du sang versé, le faisait reculer devant l'idée d'un nouveau 14 juillet. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



137 




Une lille ilil quelle s eu moquait... (P. 139.) 

Mais la iîiierre civile, que la cour préparait, eùt-elIe moins coûté de sang? Grave 
et (léliiate question pour l'ami de riumianilc. 

Il savait tout. Le 13 septembre, recevant chez lui à dîner le vieil amiral 
d'EsInin^, comniaiidatil de la parde nationale à Versailles, il lui apprit les nou- 
velles de Versailles qu'il ignorait. Ce brave homme, qui se croyait bien avant 
dans la conlidencc du Roi et de la Reine, sut qu'on était revenu au fatal projet 
de mener le Roi à Melz, c'est-à-dire de commencer la guerre civile, qucBrcleuil 

'jv. 18. — j. MiciiEi-rr. — n:STOiBi dk la iitvoLUTio:< fi.vnçaise. — to. J. Kovr? kt c'«. uv. 18 



138 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

préparait tout de concert avec l'ambassadeur d'Autriche, qu'on rapprocliail de 
Versailles les mousquetaires, les gendarmes, 9.000 de la maison du Roi, dont 
les deux tiers genlilsliommes, qu'on s'emparerait de Monlurgis, où l'on serait 
joint par un homme d'exécution, le baron de Vioménil; celui-ci qui avait fait 
presque toutes les guerres du siècle, récemment celle d'Amérique, s'était jeté 
■violemment dans la contre-révolution, peut être par jalousie de Lafayetle qui, 
dans la Révolution, semblait avoir le premier rôle. Dix-luiit régiments, spécia- 
lement les carabiniers, n'avaient pais prêté serment. C'était assez pour fermer 
toutes les routes de Paris, couper ses convois, l'affamer. On ne manipuiit plus 
d'argent; on en avait ramassé, retiré de tous côtés; on croyait être sûr d'avoir 
quinze cent niille francs par mois. Le Clergé suppléerait le reste; un procureur 
de bénédictins répondait à lui seul de cent uiille écus. 

Le vieil amiral écrivit le lundi 14 à la Reine : « J'ai toujours dormi la 
veille d'un combat naval, mais depuis la teriible révélation, je n'ai pas pu 
fermer l'œil... » En la recevant à la tal)Iede M. de Lafayette, il frémissait qu'un 
seul domestique ne l'entendît : « Je lui ai observé qu'un mot de sa bouche 
pouvait devenir un signal de mort. » A quoi, Lafayette, avec son flegme amé- 
ricain, aurait répondu : « qu'il y aurait avantage qu'un seul mourût pour le 
salut de tous. » — La seule tête en péril eût été celle de la Reine. 

L'ambassadeur d'Espagne en dit autant à d'Eslaing; il savait tout d'un 
homme considérable à qui l'on avait proposé de signer une liste d'association 
que la Cour faisait circuler. 

Ainsi, ce profond secret, ce mystère, courait les salons le 13, du 14 au 
16 les rues. Le 16, les grenadiers des gardes françaises devenus garde natio- 
nale soldée, déclarèrent qu'ils voulaient aller à Versailles reprendre leurùncien 
scivice, garder le château, le Roi. Le 22, le grand complot était imprimé 
dans les Rcvohidons de Paris. Toute la France le lisait. 

M. de Lafayette qui se croyait fort, trop fort, ce sont ses propres termes, 
voulait d'une part contenir la cour en lui .faisant peur de Paris, et d'autre 
part, contenii' Paris, en réprimer l'agitation par ses gardes nationales. Il usait, 
abusait de leur zèle, pour faire taire les'-c.olporleur^mposer silence au Palais- 
Royal, empêcher les attroupements; il faisait une petite guerre de police, de 
vexations, à une foule soulevée par les craintes qu'il avait lui-même; il con- 
naissait le complot, et il dissipait, arrêtait, ceux qui parlaient. H (H si bien 
qu'il créa la plus funeste opposition entre la garde nationale et le peuple. On 
conuTiença à remarquer que les chefs, les officiers étaient des nobles, des 
riches, des gens considérables. Les gardes nationaux, en général, réduits en 
nombre, fiers de leur uniforme, de leurs armes nouvelles pour eux, apparurent 
au peuple comme une aristocratie. Rourgeois, marchands, ils souffraient beau- 
coup du trouble, ne recevaient rien de leurs biens ruraux, ne gagnaient rien ; 
ils étaient chaque jour appelés, fatigués ek sunnenés-; chaque jour, ils voulaient 
en finir, et ils témoignaient leur impatience par quelque acte qui mettait la 
foule contre eux. Une fois, ils tirèrent le sabre contre un rassenddement de 






HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE n« 

perruquiers, et il y eut du sang de répandu. Une autre fois, ils arrêtèrent des 
gens qui se permettaient de plaisanter sur la garde nationale; une fille dit 
qu'elle s'en moquait; ils la prirent et la fouettèrent. 

Le peuple s'irritait jusqu'à élever contre la garde nationale la plus étrange 
accusation, celle de favoriser la cour, d'être du complot de Versailles. 

Lafayette n'était pas double, mais sa position l'était. Il empêcha les gre- 
nadiers d'aller reprendre à Versailles la garde du Roi, et il averlit le ministre 
Saint-Priest (17 septembre). Sa lettre fut mise à profit. On la montra à la 
municipalité de Versailles, lui faisant jurer le secret, et l'on obtint qu'elle 
demanderait qu'on fît venir le régiment de Flandre. On sollicita la même 
démarche d'une partie de la garde nationale de Versailles, la majorité refusa. 
Ce régiment fort suspect, parce que jusque-là il refusait de prêter le nouveau 
serment, arrive avec ses canons, ses caissons et ses bagages ; il entre à grand 
bruit dans Versailles. En même temps le château retenait les gardes du corps 
qui avaient fait leur service, afin d'avoir double nombre. Une foule d'officiers 
de tout grade arrivaient chaque jour en poste, comme faisait l'ancienne noblesse 
à la veille d'une bataille, craignant de manquer le jour. 

Paris s'inquiète. Les gardes françaises s'indignent; on les avait tâtés, 
travaillés, sans autre résultat que de les mettre en défiance. Bailly ne put se 
dispenser de parler à l'Hôtel de Ville. Une dépulation fut envoyée, le bon vieux 
Dussaulx en tôle, pour porter au Roi les alarmes de Paris. 

La conduite de l'Assemblée, pendant ce temps, est étrange. Tantôt, elle 
semble dormir, et tantôt se réveiller en sursaut. Aujourd'hui, elle est violente, 
demain modérée, timide. 

Un matin, le 12 septembre, elle se souvient du 4 août, de la grande 
révolution sociale qu'elle a votée. Il y avait cinq semaines que les décrets 
étaient rendus, la France entière en parlait avec joie, les appliquait, l'Assemblée 
n'en disait mot. Le 12, à l'occasion d'un projet d'arrêté où le comité de judi- 
cature demandait qu'on rendu force aux lois, conformément à une décision 
du 4 août, un député de Franche-Comté brise la glace et dit : « On travaille 
pour empêcher la promulgation de ces décrets du 4 août; on prétend qu'ils 
ne paraîtront pas. Il est temps qu'on les voie munis du sceau royal... Le peuple 
attend... » 

Ce mot fut pris vivement. L'Assemblée se réveilla. L'orateur des modérés, 
des royalistes constitutionnels, Malouet (chose surprenante) appuya la propo- 
sition, d'autres aussi; malgré l'abbé Maury, on décida que les décrets du 
4 août seraient présentés à la sanction du Roi. 

Ce mouvement subit, celte disposition agressive des modérés même, porte 
à croire que les membres les plus influents n'ignoraient pas ce que Lafayette, 
ce que l'ambassadeur d'Espagne, et bien d'autres disaient dans Paris. 

L'Assemblée parut le lendemain étonnée de sa vigueur. Plusieurs songèrent 
que la cour ne laisserait jamais le Roi sanctionner les décrets du 4 août, et 
prévirent que son refus provoquerait un mouvement terrible, un second accès 



no HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

de Révolution. Mirabeau, Chapelier et d'autres soutinrent que ces décrets n'étant 
pas proprement des lois, mais des principes de constitution, n'avaient pas 
besoin de la sanction royale, la promulgation suffisait. Avis hardi et timide : 
hardi, on se passait du Roi ; timide, on le dispensait d'examiner, de sanctionner, 
de refuser, plus de refus, plus de collision. Les choses se seraient décidées 
par le fait, selon que chaque parti dominait dans telle ou telle province. Ici, 
on eût appliqué les décisions du 4 août, comme décrétées par l'Assemblée. Là, 
on les aurait éludées, comme non sanctionnées par le Roi. 

Le 15, on vota par acclamation l'inviolabilité royale, l'hérédité, comme 
pour rendre le Roi favorable. On n'en reçut pas moins de lui une réponse 
équivoque, dilatoire, relativement au 4 août. 11 ne sanctionnait rien, il dissertait, 
blâmait ceci, goûtait cela, n'admettait presque aucun article qu'avec modifi- 
cation. Le tout dans le style de Necker, empreint de sa gaucherie, de sa ter- 
giversation, de ses moyens termes. La cour qui préparait tout autre chose, 
crut apparemment occuper le tapis par cette réponse sans réponse. L'Assemblée 
s'agita fort. Chapelier, Mirabeau, Robespiei're, Pétion, d'autres ordinairement 
moins ardents, affirmèrent qu'en demandant la sanction pour ces articles 
constitutifs, l'Assemblée n'attendait qu'une promulgation pure et simple. Grands 
débats... Et de là une motion inattendue, mais fort sage de Volney : « Cette 
assemblée est trop divergente d'intérêts, de passions... Fixons les conditions 
nouvelles de l'élection, et retirons-nous. » — Applaudissements, mais rien de 
plus. Mirabeau objecte que l'Assemblée a juré de ne point se séparer avant 
d'avoir fait la Constitulion. 

Le 21, le Roi, pressé de promulguer, sortit des ambages; la cour appa- 
remment se croyait plus forte. Il répondit que la promulgation n'appartenait 
qu'à des lois revêtues des formes qui en procurent l'exécution (il voulait dire 
sanctionnées), qu'il allait ordonner la publication, qu'il ne doutait pas que les 
lois que décréterait l'Assemljlée, ne fussent telles qu'il pût leur accorder la 
sanction. 

Le 24, Necker vint faire sa confession à l'Assemblée. Le premier emprunt, 
trente millions, n'en avait donné que deux. Le second, de quatre-vingts, n'en 
avait donné que dix. Le général de la finance, comme les amis de Necker 
l'appelaient dans leurs pamphlets, n'avait pu rien faire; le crédit, qu'il croyait 
gouverner, ramener, n'en avait pas moins péri... Il venait en appeler au dévoue- 
ment de la nation. Le seul remède était qu'elle s'exécutât elle-même, que 
chacun se taxât au quart de son revenu. 

Necker avait fini son rôle. Après avoir essayé de tout moyen raisonnable, 
il s'en remettait à la foi, au miracle, au vague espoir qu'un peuple incapable 
de payer moins, allait pouvoir payer plus, qu'il se taxerait lui-même à l'impôt 
monstrueux du quart de son revenu. Le financier chimérique, pour dernier 
mot de son bilan, pour fond de la caisse, apportait une utopie que le bon abbé 
de Saint-Pierre n'eût pas proposée. 

L'impuissant croit volontiers l'impossible ; hors d'état d'agir lui-même, il 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 141 

s'imagine que le liasard, l'imprévu, l'incomiu, agiront pour lui. L'Assemblée, 
non moins impuissante que le ministre, partagea sa crédulité. Un merveilleux 
discours de Mirabeau vainquit tous ses doutes, l'emporta hors d'elle-même. Il 
lui montra la banqueroute, la hideuse banqueroute, ouvrant son gouffre sous 
elle, prête à l'engloutir, et elle, et la France... Elle vota... Si la mesure eût 
été sérieuse, si l'argent était venu, l'effet eût été bizarre : Necker eût réussi à 
relever ceux qui devaient chasser Necker, l'Assemblée eût soldé la guerre poui 
dissoudre l'Assemblée. 

L'impossible, le contradictoire, l'impasse en tous sens, c'est le fond de 
la situation, pour tout homme et pour tout parti. Disons tout d'un mot : Nul ne 
veut. 

L' Assemblée ne peut. Discordante d'éléments et de principes, elle était 
de soi incapable; mais elle le devient bien plus, en présence de l'émeute, au 
bruit tout nouveau de la Presse qui couvre sa voix. Elle se serrerait volontiers 
contre le pouvoir royal qu'elle a démoli ; mais les ruines en sont hostiles, elles 
ne demandent qu'à écraser l'Assemblée. Ainsi Paris lui fait peur, et le château 
lui fait peur. Après le refus du Roi, elle n'ose point s'indigner, de peur d'ajouter 
à l'indignation de Paris. Sauf la responsabilité des ministres qu'elle décrète, 
elle ne fait rien qui soit en rapport avec la situation ; la division départementale, 
le droit criminel, s'agitent dans le désert; la salle prend de l'écho; à peine 
six cents membres viennent, et c'est pour donner la présidence à l'homme de 
la balance immobile, Mounier, celui qui exprime le mieux toutes les diflicultés 
d'agir, et la paralysie commune. 

La cour peut-elle quelque chose? Elle le croit en ce moment. Elle voit le 
clergé et la noblesse qui se rallient autour d'elle. Elle voit le duc d'Orléans 
peu soutenu dans l'Assemblée ; elle le voit, à Paris, dépensant beaucoup d'argenl 
et gagnant peu de teriain ; sa popularité est primée par Lafayette. 

Tous ignorent la situation, tous mécoimaissent la force générale des choses, 
et rapportent les événements à telle ou telle personne, s'exagérant ridiculement 
la puissance individuelle. Selon ses haines ou ses amours, la passion croit des 
miracles, croit des monstres, croit des héros. La cour accuse de tout Orléans 
ou Lafayette. Lafayette lui-môme, ferme et froid de sa nature, devient Imaginatif; 
il n'est pas loin de croire aussi que tout le désordre est l'œuvre du Palais-Royal. 
Un visionnaire s'élève dans la Presse, Marat, crédule, aveugle, furieux, qui 
va promener l'accusation au hasard de ses rêves, désignant l'un aujour- ; 
d'hui et demain l'autre à la mort; il commence par aflirmer que la famine est 
l'œuvre d'un homme, que Necker achète partout les blés pour que Paris n'en 
ait pas. 

Marat commence toutefois, il agit peu encore ; il tranche avec toute la 
Presse. La Presse accuse, mais vaguement, elle se plaint, elle s'indigne, comme 
le peuple, sans trop savoir ce qu'il faut faire. Elle voit bien en général qu'il y 
« aura un second accès de révolution. » Mais comment? dans quel but précis? 
Elle ne saurait bien le dire. Pour l'indication des remèdes, la Presse, ce jeune 



Itt HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

pouvoir, devenu si grand tout à coup devant l'impuissance des autres, la Presse 
même est impuissante. 

Elle fait peu dans les jours qui précèdent le 5 octobre, l'Assemblée fait 
peu, et l'Hôtel de Ville fait peu... Pourtant tout le monde sent bien qu'une 
grande chose va venir. Mirabeau, recevant un jour son libraire de Versailles, 
renvoie ses trois secrétaires, ferme la porte, et lui dit : « Mon cher Blaisot, 
vous verrez bientôt ici de grands malheurs, du sang... J'ai voulu, par amitié, 
vous prévenir. N'ayez pas peur au reste : il n'y a pas de danger pour les 
braves gens comme vous. » 



CHAPITRE VHI 



LE PEUPLE VA CHERCHER LE ROI, 5 OCTOBRE 1789 



LE PEUPLE SEUL TROUVE UN REMÈDE : IL VA CHERCHER LE ROI. — POSITION 

Égoïste des nois a Versailles. — louis xvi ne pouvait agir en aucun 

SENS. — LA reine SOLLICITÉE d'aGIR. — ORGIE DES GARDES DU CORPS, (1" OC- 
TOBRE.) — INSULTES A LA COCARDE NATIONALE. — IRRITATION DE PARIS. — 
MISÈRE ET SOUFFRANCES DES FEMMES. — LEUR COMPASSION COURAGEUSE. — 
ELLES ENVAHISSENT l'hOTEL DE VILLE, (5 OCTOBRE.) — ELLES MARCHENT SUR 
VERSAILLES. — L'aSSEMBLÉE EN EST AVERTIE. — MAILLARD ET LES FEMMES 
DEVANT l'assemblée. — ROBESPIERRE APPUIE MAILLARD. — LES FEMUES 
DEVANT LE ROI. — INDÉCISION DE LA COUR. 



Le 5 octobre, huit ou dix mille femmes allèrent à Versailles ; beaucoup 
de peuple suivit. La garde nationale força M. de Lafayette de l'y conduire le 
soir môme. Le 6, ils ramenèrent le Roi et l'obligèrent d'habiter Paris. 

Ce grand mouvement est le plus général que présente la Révolution après 
le 14 juillet. Celui d'octobre fut, presque autant que l'autre, unanime, du 
moins en ce sens que ceux qui n'y prirent point part, en désirèrent le succès, 
et se réjouirent tous que le Roi fût à Paris. 

Il ne faut pas chercher ici l'action des partis. Ils agirent, mais firent très 
peu. 

La cause réelle, certaine, pour les femmes, pour la foule la plus misé- 
rable, ne fut autre que la faim. Ayant démonté un cavalier, à Versailles, ils 
tuèrent, mangèrent le cheval à peu près cru. 

Pour la majorité des hommes, peuple ou gardes nationaux, la cause du 
mouvement fut l'honneur, l'outrage fait par la cour à la cocarde parisienne 
adoptée de la France entière comme signe de la Révolution. 

Les hommes auraient-ils cependant marché sur Versailles, si les femmes 
n'eussent précédé? Cela est douteux. Personne avant elles n'eut l'idée d'aller 



HISTOIUE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 143 

chercher le Roi. Le Palais-Royal, au 30 août, partit avec Saint-Huruge, mais 
c'était pour porter des plaintes, des menaces à l'Assemblée qui discutait le 
veto. Ici, le peuple seul a l'initiative; seul, il s'en va prendre le Roi, comme 
seul il a pris la Bastille. 

Ce qu'il y_a. dans Te peuple de plus peuple, je veux dire de plus instinctif, 
de plus inspiré, ce sont, à coup sûr, les femmes. Leur idée fut celle-ci : «Le 
pain manque, allons chercher le Roi; on aura soin, s'il est avec nous, que le 
pain ne manque plus. Allons chercher ie boulanger !... » 

Sens naif, et sens profond!... Le Roi doit vivre avec le peuple, voir ses 
souffrances, en souffrir, faire avec lui mùme ménage. Les cérémonies du 
mariage et celles du couronnement se rapportaient en plusieurs choses; le 
Roi épousait le peuple. Si la royauté n'est pas tyrannie, il faut qu'il y ait 
mariage, qu'il y ait communauté, que les conjoints vivent, selon la basse, mais 
forte parole du Moyen âge : « A un pain et à un pot. » 

N'était-ce pas une chose étrange et dénaturée, propre à sécher le cœur 
des rois, que de les tenir dans cette solitude égoïste, avec un peuple artificiel 
de mendiants dorés pour leur faire oublier le peuple ? Gomment s'étonner qu'ils 
lui soient devenus, ces rois, étrangers, durs et barbares? Sans leur isolement 
de Versailles, comment auraient-ils atteint ce point d'insensibilité? La vue seule 
en est immorale : un monde fait exprès pour un homme!... Là seulement, on 
pouvait oublier la condition humaine, signer, comme Louis XIV, l'expulsion 
d'un million d'hommes, ou, comme Louis XV, spéculer sur la famine. 

L'unanimité de Paris avait renversé la Bastille. Pour conquérir le Roi, 
l'Assemblée, il fallait qu'il se trouvât unanime encore. La garde nationale et le 
peuple commençaient à se diviser. Pour les rapprocher, les faire concourir au 
môme but, il ne fallait pas moins qu'une provocation delà cour. Nulle sagesse 
politique n'eût amené l'événement ; il fallait une sottise. 

C'était là le vrai remède, le seul moyen de sortir de l'intolérable situation 
où l'on restai t^exnbourbé. Cette sottise, le parti de la Reine l'eût faite depuis 
longtemps, s'il n'eût eu son grand obstacle, son embarras dans Louis XVL 
Personne ne répugnait davantage à quitter ses habitudes. Lui ôtersa chasse, sa 
forge et le coucher de bonne heure, le^44sheureipour les repas, pour la messe, le 
mettre à cheval, en campagne, en faire unvleste partisan, comme nous 
voyons Charles 1" dans le tableau de Van Dyck, ce n'était pas chose aisée. Son 
bon sens lui disait qu'il risquait fort à se déclarer contre l'Assemblée nationale. 

D'autre part, ce même attachement à ses habitudes, à ses idées d'éduca- 
tion, d'enfance, l'indisposait contre la Révolution plus encore que la diminu- 
tion de l'autorité royale. 11 ne caciia pas son mécontentement pour la démoli- 
lion de la Ba.stille. L'uniforme de la garde nationale, porté par ses gens, ses 
valets devenus lieutenants, officiers, tel musicien de la chapelle chantant la 
messe en capitaine, tout cela lui blessait les yeux. Il fit défendre à sss servi- 
teurs « de paraître en sa présence avec un costume aussi déplacé. » 

Il était difficile de mouvoir le Roi, ni dans un sens, ni dans l'autre En 



IrW 



I4« HISTOIRE DK LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

toute délibération, il était fort incertain, mais dans ses vieilles habitudes, dans 
ses idées acquises, invinciblement obstiné. La Reine même, qu'il aimait fort, 
n'y eût rien gagné par persuasion. La crainte avait encore moins d'action sur 
lui; il se savait l'oint du Seigneur, inviolable et sacré; que pouvait-il craindre? 

Cependant la Reine était entourée d'un tourbillon de passions, d'intrigues, 
de zèle intéressé; c'étaient des prélats, des seigneurs, toute cette aiistocratie 
qui l'avait tant- dénigrée, et maintenant se rapprochait d'elle, remplissait 
ses appartements, la conjurait à mains jointes de sauver la monarchie. Elle 
seule, à les entendre, elle avait le génie et le courage. Fille de Marie-Thérèse, 
il était temps, elle devait se montrer... Deux sortes de gens encore, tout diffé- 
rents, donnaient courage à la Reine : d'une part, de braves et dignes cheva- 
liers de Saint-Louis, officiers, gentilshommes de province, qui lui offraient 
leur épée; d'autre part, des hommes à projet, des faiseurs, qui montraient des 
plans, se chargeaient d'exécuter, répondaient de tout... Versailles était 
corhme assiégé de ces Pigaros de la royauté. 

Il fallait une sainte ligue, que tous les honnêtes gens se serrassent autour 
de la Reine. Le Roi sera emporté dans l'élan de leur amour, et ne résistera 
plus... Le parti révolutionnaire ne peut faire qu'une campagne; vaincu une 
fois, il périt; au contraire, l'autre parti, comprenant tous les grands proprié- 
taires, peut suffire à plusieurs campagnes, nourrir la guerre longues années... 
Pour que le raisonnement fût bon, il fallait seulement supposer qiiè l'unani- 
mité du peuple n'ébranlerait pas le soldat, qu'il ne se souviendrait jamais qu'il 
était peuple lui-même. 

L'esprit de jalousie qui s'élevait entre la garde nationale et le peuple, 
enhardit sans doute la cour, lui fit croire Paris impuissant ; elle risqua une 
manifestation prématurée qui devait la perdre. Des nouveaux gardes du corps 
arrivaient, pour le service du trimestre; ceux-ci sans liaison avec Paris ou 
l'Assemblée, étrangers au nouvel esprit, bons royalistes de province, apportant 
tous les préjugés de la famille, les recommandations paternelles et maternelles 
de servir le Roi, le Roi seul. Tout ce corps des gardes, quoique quelques membres 
fussent amis de la liberté, n'avait pas prêté serment, et portait toujours la 
cocarde blanche. On essaya d'entraîner par eux les officiers du régiment de 
Flandre, ceux de quelques autres corps. Un grand repas fut donné pour les 
réunir, et l'on y admit quelques officiers choisis de la garde nationale de Ver- 
sailles qu'on espérait s'attacher. 

Il faut savoir que la ville de France qui haïssait le plus la cour, c'était 
celle qui la voyait le mieux, Versailles. Tout ce qui n'était pas employé, ou 
serviteur du château était révolutionnaire. La vue constante de ce faste, de 
ces équipages splendides, de ce monde hautain, méprisant, nourrissait les 
envies, les haines. Cette disposition des habitants leur avait fait nommer lieu- 
tenant-colonel de leur garde nationale un solide patriote, homme du reste 
haineux, violent, Lecointre, marchand de toiles. L'invitation faite à quelques- 
uns des officiers les flatta moins encore qu'elle ne mécontenta les autres. 



HISTO-RK DE LA REVOLUTION FRANÇAISE i4S 




Les porte» iuu«real. C'etl la Hui et U Keino. .. (P. 146.) 



Un repas de corps pouvait se faire dans l'Orangerie ou partout ailleurs : 
le Roi. chose nouvelle, accorde sa majniilique salle de théAtre, où l'on n'avait 
pas donne de f<He depuis la visite de leiiipcreur Joseph II. Les vins sont prodi- 
gués royalement. On porte la sanle du Koi. de la Reine, du Dauphin; quel- 
qu'un, timidement, bien bas, propose celle de la Nation, mais persomie ne veut 
entendre. .\ l'entremets, on l'ait entrer les grenadiers de Flandre, les Suisses, 
d'autres soldats. Ils boivent, ils admirent, éblouis des fantastiques reflets de 
uv. lï. -- J. mcHiLii. — ■isTOim ot la hévoluiion FRANÇAise. — ko. ). Rourr « c'«. uv. It 



|4« HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



ce lifu sin^lier, unique, où les loges tapissées de glaces reuToient les lumières 
en tout sens. 

Les portes s'ouvrent. C'est le Roi et la Reine... On a entraîné le Roi, qui 
revenait de la chasse. La Reine fait le tour des tables, belle et parée de son 
eofant qu'elle porte dans ses bras... Tous ces jeunes gens sont ravis, ils ne 
se connaissent plus... 

La Reine, il faut l'avouer, moins majestueuse à d'autres époques, n'avait 
jamais découragé les cœurs qui se donnaient à elle ; elle n'avait pas dédaigné 
de mettre dans sa coiffure une plume du casque de Lauzun... 

C'était même une tradition que la déclaration hardie d'un simple gardé 
du corps avait été accueillie sans colère, et sans autre punition qu'une ironie 
bienveillante ; la Reine avait obtenu de l'avancement pour lui. 

Si belle et si malheureuse!... Gomme elle sortait avec le Roi, la musique 
joue l'air touchant : « Richard, à mon roi, Punivers t'abandonne ! » A ce 
coup les cœurs furent percés... Plusieurs arrachèrent leur cocarde, et prirent 
celle de la Reine, la noire cocarde autrichienne, se dévouant à son service. 
Tout au moins la cocarde tricolore fut retournée, et par l'envers, devint la 
cocarde blanche. La musique continuait, de plus en plus passionnée, ardente; 
elle joue la Marche des Hulans, sonne la charge... Tous se lèvent, cherchant 
l'ennemi... Point d'ennemi; au défaut ils escaladent les loges. Ils sortent, vont 
à la cour de marbre. Perseval, aide de camp de d'Estaing, donne l'assaut au 
grand balcon, s'empare des postes intérieurs, en criant : « Ils sont à nous. » 
Il se pare de la cocarde blanche. Un grenadier de Flandre monte aussi, et 
Perseval s'arrache, pour la lui donner, une décoration qu'il portait. Un dragon 
veut monter aussi, mais trop chancelant^trébuche, il veut se tuer de désespoir. 

Un autre, pour compléter cette scène, moitié ivre et moitié fou, va criant, 
se disant lui-même espion du duc d'Orléans, il se fait une petite blessure; ses 
camarades, de dégoût, le tuèrent presque à coups de pied. 

L'ivresse de cette folie orgie sembla gagner toute la cour. La Reine, don- 
nant des drapeaux aux gardes nationaux de Versailles, dit « qu'elle en restait 
enchantée. » Nouveau repas, le 3 octobre; on hasarde davantage, les 
langues sont déliées, la conlre-révolution'^s'afliche hardiment; plusieurs gardes 
nationaux se retirent d'indignation... L'habit de garde national n'est plus 
reçu chez le Roi : « Vous n'avez pas de cœur, dit un officier à un autre, de 
porter un tel habit. » Dans la grande galeiie, dans les appartements, les dames 
ne laissent plus circuler la cocarde tricolore; de leurs mouchoirs, de leurs 
rubans^ elles font des cocardes blanches, les attachent elles-mêmes. Les demoi- 
selles s'enhardissent à recevoir le serment de ces nouveaux chevaliers, et se 
laissent baiser la main : « Prenez-la cette cocarde, gardez-la bien, c'est la 
bonne, elle seule sera triomphante. » Gomment refuser de ces belles mains ce 
signe, ce souvenir? Et pourtant, c'est la guerre civile, c'est la mort; demain 
la Vendée... Cette blondine presque enfant, auprès des tantes du Roi, sera 
Madame de Lescure et de la Rochejaquelein. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 1« 

Les braves gardes nationaux de Versailles avaient grand'peine à se défendre. 
Un de leurs capitaines avait été, bon gré mal gré, affublé d'une énorme cocarde 
blanche. Le colonel marchand de toiles, Lecointre, en fut indigné : « Ces 
cocardes changeront, dit-il fermement, et avant huit jours, ou tout est perdu. » 
Il avait raison ; qui pouvait méconnaître ici la toute-puissance du signe? les 
trois couleurs, c'était le 14 juillet et la victoire de Paris, c'était la Révo- 
lution même. Là-dessus, un chevalier de Samt-Louis court après Lecointre, 
il se déclare envers et contre tous le champion de la couleur blanche. Il le 
suit, l'attend, l'insulte... Ce passionné défenseur de l'ancien régime n'était 
pourtant pas un Montmorency, c'était simplement le gendre de la bouquetière 
de la Reine. 

Lecointre va droit à l'Assemblée, il invite le comité militaire à exiger le 
serment des gardes du corps. D'anciens gardes qui étaient là dirent qu'on ne 
l'obtiendrait jamais. Le comité ne lit rien, craignant de donner lieu à quelque 
collision, de faire couler le sang, et ce fut justement cette prudence qui le fit 
couler. 

Paris ressentit vivement l'outrage fait à sa cocarde; on disait qu'elle avait 
été ignominieusement foulée aux pieds. Le jour même du second repas, le 
samedi 3 au soir, Danton tonna aux Cordeliers. Le dimanche, on lit partout 
main basse sur les cocardes noires ou blanches. Des rassemblements mêlés, 
peuple et bourgeois, habits et vestes, eurent lieu et dans les cafés, et aux 
portes des cafés, au Palais-Royal, au faui)ourg Saint-Antoine, au bout 
des ponts, sur les quais. Des bruits terribles circulèrent sur la guerre 
prochaine, sur la ligue de la Reine et des princes avec les princes allemands, 
sur les uniformes étrangers, verts et rouges, que l'on voyait dans Paris, sur 
les farines de Corbeil qui ne venaient plus que de deux jours l'un, sur la 
disette qui ne pouvait qu'augmenter, sur l'approche d'un rude hiver... Il n'y 
a pas de temps à perdre, disait-on, si l'on veut prévenir la guerre et la faim, 
il faut amener le Roi ici ; sinon, ils vont l'enlever. 

Personne ne sentait tout cela plus vivement que les femmes. Les souf- 
frances, devenues extrêmes, avaient cruellement atteint la famille et le foyer. 
Une dame donna l'alarme, le samedi 3 au soir; voyant que son mari n'était 
p.Hs assez écouté, elle courut au café de Foy, y dénonça les cocardes anlina- 
tionales, montra le danger public. Le lundi, aux halles, une jeune (ille prit un 
tambour, battit la générale, entraîna toutes les fenmies du quartier. 

Ces choses ne se voient qu'en France; nos fenmies font des braves et le 
sont. Le pays de Jeanne d'Arc et de Jeanne de Monll'oit, et de Jeanne Hachette 
peut citer cent héroïnes. Il y en eut une à la Bastille, qui, plus tard, partit 
pour la giitrre, fut capitaine d'artillerie; son mari était soldat. Au 18 juillet, 
quand le Roi vint à Paris, beaucoup de femmes étaient armées. Les femmes, 
furent à l'avant-garde de notre Révolution. Il ne faut pas s'en étonner; elles 
souffraient davantage. 

Les grandes misères sont féroces, elles frappent plutôt les faibles; elles 



U8 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



maltraitent les enfants, les femmes bien plus que les hommes. Ceux-ci vont, 
viennent, cherchent hardiment, s'ingénient, finissent par trouver, au moins 
pour le jour. Les femmes, les pauvres femmes vivent, pour la plupart, ren- 
fermées, assises, elles filent, elles cousent; elles ne sont guère en état, le jour 
où tout manque, de chercher leur vie. Chose douloureuse à penser, la femme, 
l'être relatif qui ne peut vivre qu'à deux, est plus souvent seule que l'homme. 
Lui, il trouve partout la société, se crée des rapports nouveaux. Elle, elle 
n'est rien sans la famille. Et la famille l'accable ; tout le poids porte sur elle. 
Elle reste au froid logis, démeublé et dénué, avec des enfants qui pleurent, 
ou malades, mourants, et qui ne pleurent plus... Une chose peu remarquée, la 
plus déchirante peut-être au cœur maternel, c'est que l'enfant est injuste. 
Habitué à trouver dans la mère une providence universelle qui suffit à tout, 
il s'en prend à elle, durement, cruellement, de tout ce qui manque, crie, 
s'emporte, ajoute à la douleur une douleur plus poignante. 

Voilà la mère. Comptons aussi beaucoup de filles seules, tristes créatures 
sans famille, sans soutien, qui trop laides, ou vertueuses, n'ont ni ami, ni 
amant, ne connaissent aucune des joies de la vie. Que leur petit métier ne puisse 
plus les nourrir, elles ne savent point y suppléer, elles remontent au grenier, 
attendent; parfois on les trouve mortes, la voisine s'en aperçoit par hasard. 

Ces infortunées n'ont pas même assez d'énergie pour se plaindre, faire 
connaître leur situation, protester contre le sort. Celles qui agissent et remuent, 
aux temps des grandes détresses, ce sont les fortes, les moins épuisées par la 
misère, pauvres plutôt qu'indigentes. Le plus souvent, les intrépides qui se 
jettent alors en avant, sont des femmes d'un grand cœur, qui souffrent peu 
pour elles-mêmes, beaucoup pour les autres; la pitié, inerte, passive chez les 
hommes, plus résignés aux maux d'autrui, est chez les femmes un sentiment 
très actif, très violent, qui devient parfois héroïque et les pousse impérieu- 
sement aux actes les plus hardis. 

Il y avait, au 5 octobre, une foule de malheureuses créatures qui n'avaient 
pas mangé depuis trente heures. Ce spectacle douloureux brisait les cœurs 
et personne n'y faisait rien ; chacun se renfermait en déplorant la dureté des 
temps. Le dimanche 4 au soir, une femme courageuse qui ne pouvait voir cela 
plus longtemps, court du quartier Saint-Denis au Palais-Royal, elle se fait jour 
dans la foule bruyante qui pérorait, elle se fait écouter; c'était une femme 
de trcMie-six ans. bien mise, honnête, mais forte et hardie. Elle veut qu'on 
aille à Versailles, elle marchera à la tête. On plaisante, elle applique un soufflet 
à l'un des plaisants. Le lendemain, elle partit des premières, le sabre à la 
main, prit un canon à la Ville, se mit à cheval dessus, et le mena à Versailles, 
la mèche allumée. 

Parmi les métiers perdus qui semblaient périr avec l'ancien régime, se 
trouvait celui de sculpteur en bois. On travaillait beaucoup en ce genre, et 
pour les églises, et pour les appartements. Beaucoup de femmes sculptaient. 
L'une d'elles, Madeleine Chabry, ne faisant plus rien, s'était établie bouquetière 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



U9 




MAILLARD 



au qiiartier du Palais-Royal, sous le nom de Loiiison ; c'était une fille de dix- 
sept ans, jolie et spirituelle. On peut parier hardiment que ce ne fut pas la 
faim qui mena celle-ci à Versailles. Elle suivit l'entraînement général, son 
bon cœur et son courage. Les femmes la mirent & la tête, et la tirent leur 
orateur. 

Il y en avait bien d'autres que la faim ne menait point. Il y avait des mar 
chandes, des portières, des filles publiques, compatissantes et charitables, 
comme elles le sont souvent. Il y avait un nombre considérable de femmes de 
la halle; celles-ci fort royalistes, mais elles désiraient d'autant plus avoir le Roi 
à Paris. Elles avaient été le voir quelque temps avant cette époque, je ne sais 
à quelle occasion ; elles lui avaient parlé avec beaucoup de cœur, une fami- 
liarité qui lit rire, mais touchante, et qui révélait un sens parfaitde la situation. 



150 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

« Pauvra homme! disaient-elles en regardant le Roi, cher homme! bon papa! » 
— Et plus sérieusement à la Reine : « Madame, madame, ouvrez vos entrailles!... 
ouvrons-nous ! Ne cachons rien, disons bien franchement ce que nous avons à 
dire. » 

Ces femmes des marchés ne sont pas celles qui souffrent beaucoup de la 
misère; leur commerce, portant sur les objets nécessaires à la vie, a moins 
de variations. Mais elles voient la misère mieux que personne, et la ressentent; 
vivant toujours sur la place, elles n'échappent pas comme nous, au spectacle 
des soulïrances. Personne n'y compatit davantage, n'est meilleur pour les 
malheureux. Avec des formes grossières, des paroles rudes at violentes, elles 
ont souvent un cœur royal, infini de bouté. Nous avons vu nos Picardes, les 
femmes du marché d'Amiens, pauvres vendeuses de légumes, sauver le père 
de quatre enfants qu'on . allait guillotiner ; c'était le moment du sacre de 
Charles X; elles laissèrent leur commerce, leur famille, s'en allèrent à Reims, 
elles tirent pleurer le Roi, arrachèrent la grâce, et au retour, faisant entre 
elles une collecte abondante, elles renvoyèrent sauvés, comblés, le père, la 
femme et les enfants. 

Le 5 octobre, à sept heures, elles entendirent battre la caisse, et elles ne 
résistèrent pas. Une petite fille avait pris un tambour au corps de garde, et 
battait la générale. C'était lundi, les halles furent désertées, toutes partirent : 
« Nous ramènerons, disent-elles, le boulanger, la boulangère... Et no'JS 
aurons l'agrément d'entendre notre petite mè^e Mirabeau. » 

Les halles marchent, et d'autr-ï part, marchait le faubourg Saint-Antoine. 
Sur la route, les femmes entraUiaient toutes celles qu'elles pouvaient ren- 
contrer, menaçant celles qui ne viendraient pas de leur couper les cheveux. 
D'abord, elles vont à la Villt On venait d'y amener un boulanger qui, sur un 
pain de deux livres, donnait sept onces de moins. La lanterne était descendue. 
Quoique l'homme fût coupable, de son propre aveu, la garde nationale le fit 
échapper. Elle présenta la baïonnette aux quatre ou cinq cents femmes déjà 
rassemblées. D'autre part, au fond de la place, se tenait la cavalerie de la 
garde nationale. Les femmes ne s'étonnèrent point. Elles chargèrent la 
cavalerie, l'infanterie à coups de pierres; on ne put se décider à tirer sur elles ; 
elles forcèrent l'Hôtel de Ville, entrèrent dans tous les bureaux. Beaucoup 
étaient assez bien mises, elles avaient pris une robe blanche pour ce grand 
jour. Elles demandaient curieusement à quoi servait chaque salle, et priaient 
les représentants des districts de bien recevoir celles qu'elles avaient amenées 
de force, dont plusieurs étaient enceintes, et malades, peut-être de peur. 
D'autres femmes, affamées, sauvages, criaient : Du pain et des armes! Les 
hommes étaient des lâches, elles voulaient leur montrer ce que c'était que le 
courage... Tous les gens de l'Hôtel de Ville étaient bons à pendre, il fallait 
brûler leurs écritures, leurs paperasses... Et elles allaient le faire, brûler le 
bâtiment peut-être... Un homme les arrêta, un homme de taille très haute, en 
habit noir, d'une figure sérieuse et plus triste que l'habit. Elles voulaient le 



HISTOIRE Dli LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (51 

tuer d'abord, croyant qu'il était de la Ville, disant qu'il était un traître... Il 
répondit qu'il n'était pas traître, mais huissier de son métier, l'un des vainqueurs 
de la Bastille. C'était Stanislas Maillard. 

Dès le matin, il avait utilement travaillé dans le faubourg Saint-Antoine. 
Les volontaires de la Bastille, sous le commandement d'Hullin, étaient sur la 
place en armes ; les ouvriers qui démolissaient la forteresse, crurent qu'on 
les envoyait contre eux. Maillard s'interposa, prévint la collision. A la Ville, 
il fut assez heureux pour empocher l'incendie. Les femmes proinett lient môme 
de ne point laisser entrer d'hommes ; elles avaient mis leurs sentinelles armées 
à la grande porte. A onze heures, les hommes attaquent la petite porte qui 
donnait sous l'arcade Saint- Jean. Armés de leviers, de marteaux, de haches, 
de piques, ils forcent la porte, forcent les magasins d'armes. Parmi eux, se 
trouvait un garde française, qui le matin avait voulu sonner le tocsin, qu'on 
avait pris sur le fait; il avait, disait-il, échappé par miracle; les modérés, 
aussi furieux que les autres, l'auraient pendu sans les femmes ; il montrait 
son cou sans cravate, d'oîi elles avaient ôté la corde... Par représailles, on 
prit un homme de la Ville pour le pendre ; c'était le brave abbé Lefebvre, le 
distributeur des poudres au 14 juillet ; des femmes ou des hommes déguisés 
en femmes, le pendirent effectivement au petit clocher ; l'une ou l'un d'eux 
coupa la corde, il tomba, étourdi seulement, dans ime salle, vingt-cinq pieds 
plus bas. 

Ni Bailly, ni Lafayetle n'étaient arrivés. Maillard va trouver l'aide-major 
général, et lui dit qu'il n'y a qu'un moyen de finir tout, c'est que lui Maillard 
mène les femmes à Versailles. Ce voyage donnera le temps d'assembler des 
forces. Il descend, bat le tambour, se fait écouter. La figure froidement tra- 
gique du grand homme noir lit bon effet dans la Grève ; il parut homme prudent, 
propre à mener la chose à bien. Les femmes qui déjà partaient avec les canons 
de la Ville, le proclament leur capitaine. Il se met en tète avec huit ou dix 
tambours ; sept ou huit mille femmes suivaient, quelques centaines d'hommes 
armés, et enfin pour arrière-garde, une compagnie des volontaires de la 
Bastille. 

Arrivés aux Tuileries, Maillard voulait suivre le quai, les femmes voulaient 
passer triomphalement sous l'horloge, par le Palais et le Jardin. Maillard, 
observateur des formes, leur dit de bien remarquer que c'était la maison du 
Koi, le Jardin du Roi ; les traverser sans permission, c'était insulter le Roi. 
Il s'approcha poliment du suisse, et lui dit que ces dames voulaient passer 
seulement, sans faire le moindre dégât. Le suisse tira l'épée, courut sur Maillard 
qui lira la sienne... Une portière heureusement frappe à propos d'un bâton, 
le suisse tombe, un homme lui met la baïonnette à la poitrine. Maillard l'arrête, 
désarme froidement les deux hommes, emporte la baïonnette et les épées. 

La matinée avançait, la faim augmentait. A Chaillot, à Auteuil, à Sèvres, 
il était bien difficile d'empêcher les pauvres allâmes de voler des aliments. 
Maillard ne le souffrit pas. La troupe n'en pouvait plus à Sèvres ; il n'y avait 



152 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

rien, même à acheter ; toutes les portes étaient fermées, sauf une, celle d'un 
malade qui était resté ; Maillard se fit donner, par lui, en payant, quelques 
brocs de vin. Puis, il désigna sept hommes, et les chargea d'amener les bou- 
langers de Sèvres, avec tout ce qu'ils auraient. Il y avait huit pains en tout, 
trente-deux livres pour huit mille personnes... On les partagea et l'on se traîna 
plus loin. La fatigue décida la plupart des femmes à jeter leurs armes. Maillard 
leur fit sentir d'ailleurs que, voulant faire visite au Roi, à l'Assemblée, les 
toucher, les attendrir, il ne fallait pas arriver dans cet équipage guerrier. Les 
canons furent mis à la queue, et cachés en quelque sorte. Le sage huissier 
voulait un amener sans scandale^ pour dire comme le Palais. A l'entrée de 
Versailles, pour bien constater l'intention pacifique, il donna le signal aux 
femmes de chanter l'air d'Henri IV. 

Les gens de Versailles étaient ravis, criaient : Vivent nos Parisiennes! Les 
spectateurs étrangers ne voyaient rien que d'innocent dans cette foule qui 
venait demander secours au Roi. Un homme peu favorable à la Révolution, le 
Genevois Dumont, qui dînait au Palais des Petites-Écuries, et regardait par la 
fenêtre, dit lui-même ; « Tout ce peuple ne demandait que du pain. » 

L'Assemblée avait été, ce jour-là, fort orageuse. Le Roi ne voulant 
sanctionner ni la Déclaration des droits, ni les arrêtés du 4 août, répondait 
qu'on ne pouvait juger des lois constitutives que dans leur ensemble, qu'il y 
accédait néanmoins, en considération des circonstances alarmantes, et à la 
condition expresse que le pouvoir exécutif reprendrait toute sa force. 

« Si vous acceptez la lettre du Roi, dit Robespierre, il n'y a plus de Consti- 
tution, aucun droit d'en avoir une. » Duport, Grégoire, d'autres députés parlent 
dans le même sens. Pétion rappelle, accuse l'orgie des gardes du corps. Un 
député, qui lui-même avait servi parmi eux, demande, pour leur honneur, qu'on 
formule la dénonciation, et que les coupables soient poursuivis. « Je dénon- 
cerai, dit Mirabeau, et je signerai, si l'Assemblée déclare que la personne du 
Roi est la seule inviolable. » C'était désigner la Reine. L'Assemblée entière 
recula; la motion fut retirée; dans un pareil jour, elle eût provoqué un 
meurtre. 

Mirabeau lui-même n'était pas sans inquiétude pour ses tergiversations, 
son discours pour le veto. Il s'approche du président, et lui dit à demi-voix : 
« Mounier, Paris, marche sur nous... croyez-moi, ne me croyez pas, quarante 
mille hommes marchent sur nous... Trouvez-vous mal, montez au château et 
donnez-leur cet avis, il n'y a pas une minute à perdre. — Paris marche? dit 
sèchement Mounier (il croyait Mirabeau un des auteurs du mouvement). Eh bien, 
tant mieux, nous en serons plus tôt république. » 

L'Assemblée décide qu'on enverra vers le Roi, pour demander l'acceptation 
pure et simple de la Déclaration des droits, k trois heures, Target annonce 
qu'une foule se présente aux portes sur I avemie de Paris. 

Tniil le monde savait l'événement. Le Roi seul ne le savait pas. Il était 
parti le malin, comme à l'oidinaire pour la chasse ; il courait les bois de Meudon. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



153 




Théroi^i]'-, ayaiii envahi ce pauvre ré^junenl de Flandre, lui tourna la lêle. (P. 158.) 



On le cherchait ; en attendant, on hatlait la générale ; les gardes du corps 
montaient à cheval, sur la place d'armes, et s'adossaient à la grille ; le régiment 
de Flandre, au-dessous, à leur droite, près de l'avenue de Sceaux, plus bas 
encore, les diagons; derrière la grille, les Suisses. M. d'Estaing, au nom de la 
municipalité de Versailles, ordonne aux troupes de s'opposer au désordre, de 
concert avec la garde nationale. La municipalité avait poussé la précaution 
jusqu'à autoriser d'Estaing à suivre le Roi, s'il s'éloignait, sous la condition 

UT. 20. — I. MICBELBT. — BISTOIBE DE LA l<tVOLUTIO:< FRANÇAIIE. — io. J. BOUFF ET C'«. UT. 10 



15* HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



singulière de le ramener à Versailles le plus tôt possible. D'Estaing s'en tint au 
dernier ordre, monta au château, laissa la garde nationale de Versailles 
s'arranger comme elle voudrait. Son second, M. de Gouvernet, laisse aussi son 
poste et va se placer parmi les gardes du corps, aimant mieux, dit-il, être avec 
des gens qui sachent se battre et sabrer. Lecointre, le lieutenant-colonel, resta 
seul pour commander. 

Cependant Maillard arrivait à l'Assemblée nationale. Toutes les femmes 
roulaient entrer. Il eut la plus grande peine à leur persuader de ne faire entrer 
que quinze des leurs. Elles se placèrent à la barre, ayant à leur tête le garde 
française dont on a parlé, une femme qui au bout d'une perche portait un 
tambour de basque, et au milieu le gigantesque huissier, en habit noir déchiré, 
l'épée à la main. Le soldat, avec pétulance, prit la parole, dit à l'Assemblée que 
le matin, personne ne trouvant de pain chez les boulangers, il avait voulu 
sonner le tocsin, qu'on avait failli le pendre, qu'il avait dû son salut aux dames 
cpii l'accompagnaient. « Nous venons, dit-il, demander du pain, et la punition 
des gardes du corps qui ont insulté la cocarde... Nous sommes de bons 
patriotes; nous avons sûr notre route arraché les cocardes noires... Je vais 
avoir le plaisir d'en déchirer une sous les yeux de l'Assemblée. » A quoi l'autre 
ajouta gravement : « Il faudra bien que tout le monde prenne la cocarde 
patriotique. » Quelques murmures s'élevèrent. 

« Et pourtant nous sommes tous frères ! » dit la sinistre figure. 

Maillard faisait allusion à ce que la municipalité de Paris avait déclaré la 
veille : Que la cocarde tricolore ayant été adoptée comme signe de fraternité^ 
elle était la seule que dût porter le citoyen. 

Les femmes impatientes criaient toutes ensemble : « Du pain! du pam! » 
— Maillard commença alors à dire l'horrible situation de Paris, les convois 
interceptés par les autres villes, ou par les aristocrates. « Ils veulent, dit-il, 
nous faire mourir. Un meunier a reçu 200 livres pour ne pas moudre, avec 
promesse d'en donner autant par semaine. » — L'Assemblée : « Nommez! 
nommez ! » — C'était dans l'Assemblée môme que Grégoire avait parlé de ce 
bruit qui courait; Maillard l'avait appris en route. 

« Nommez ! » Des femmes crièrent au hasard : « C'est l'archevêque de 
Paris. » 

Dans ce moment où la vie de beaucoup d'hommes ne tenait qu'à un chpyeu, 
Robespierre prit une grave initiative. Seul, il appuya Maillard, dit 'p.;^. l'abbé 
Grégoire avait parlé du fait, et sans doute donnerait des renseignuiiients. 

D'autres membres de l'Assemblée essayèrent des caresses ou des menaces. 
Un député du .clergé, abbé ou prélat, vint donner sa main à baiser à l'une des 
femmes. Elle se mit en colère et dit : « Je ne suis pas faite pour baiser la patte 
d'un chien. » Un autre, militaire, décoré de la croix de Saint-Louis, entendant 
dire à Maillard que le grand obstacle à la constitution était le clergé, s'emporta 
et lui dit qu'il devrait subir sur l'heure une puiùtion exemplaire. Maillard, sans 
s'épouvanter, répondit qu'il n'inculpait aucun membre de l'Assemblée, que 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE |55 

sans doute le clergé ne savait rien de tout cela, qu'il croyait rendre service en 
leur donnant cet avis. Pour la seconde fois, Robespierre soutint Maillard, calma 
les femmes. Celles du dehors s'impatientaient, craignaient pour leur orateur; 
le bruit courait parmi elles qu'il avait péri. Il sortit et se montra un moment. 

Maillard, reprenant alors, pria l'Assemblée d'inviter les gardes du corps à 
faire réparation pour l'injure faite à la rocarde. — Des députés démentaient... 
Maillard insista en termes peu mesurés. — Le président Mounier le rappela au 
respect de l'Assemblée ajoutant maladroitement que ceux qui voulaient être 
citoyens, pouvaient l'être de plein gré... C'était donner prise à Maillard ; il s'en 
saisit, répliqua : « Il n'est personne qui ne doive être fier de ce nom de citoyen. 
Et, s'il était dans cette auguste assemblée, quelqu'un qui s'en fît déshonneur, 
U devrait en être exclu. » L'Assemblée frémit, applaudit : « Oui, nous sommes 
tous citoyens. » 

A l'instant on apportait une cocarde aux trois couleurs de la part des 
gardes du corps. Les femmes crièrent : « Vive le roi ! vivent messieurs les gardes 
du corps! » Maillard, qui se contentait plus difficilement, insista sur la néces- 
sité de renvoyer le régiment de Flandre. 

Mounier, espérant alors pouvoir les congédier, dit que l'Assemblée 
n'avait rien négligé pour les subsistances, le Roi non plus, qu'on chercherait 
de nouveaux moyens, qu'ils pouvaient aller en paix. 

Maillard ne bougeait, disant : « Non, cela ne suffit pas. » 

Un député proposa alors d'aller représenter au Roi la position malheureuse 
de Paris. L'Assemblée le décréta, et les femmes se prenant vivement à cette 
espérance, sautaient au col des députés, embrassaient le président, quoi qu'il 
fît. « Mais où donc est Mirabeau? disaient-elles encore, nous voudrions bien 
voir notre comte de Mirabeau ! » 

Mounier, baisé, entouré, étouffé presque, se mit tristement en route avec 
la députalion, et une foule de femmes qui s'obstinaient à le suivre. « Nous 
étions à pied, dans la boue, dit-il ; il pleuvait à verse. Nous traversions une 
foule mal vêtue, bruyante, bizarrement année. Des gardes du corps faisaient 
des patrouilles, et passaient au grand galop. » Ces gardes, voyant Mounier et 
les députés, avec l'étrange cortège qu'on leur faisait par honneur, crurent 
apparemment voir là les chefs de l'insurrection, voulurent dissiper cette masse, 
et counu-enl tout au travers. Les inviolables échappèrent comme ils purent, et 
se sauvèrent dans la boue. 

Qu'on juge de la rage du peuple, qui se figurait qu'avec eux, il était sûr 
d'être respecté ! . . . 

Deux femmes furent blessées, et même de coups de sabre, selon quelques 
témoins. Cependant le peuple ne fit rien encore. De trois à huit heures du soir, 
il fut patient, immobile, sauf des cris, des huées quand passait l'uniforme odieux 
des gardes du corps. Un enfant jeta des pierres. 

On avait trouvé le Roi ; il était revenu de Meudon, sans se presser. 

Mounier, enfin rvîconnu, fut reçu avec douze femmes. Il parla au Roi de la 



^6 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



misère de Paris, aux ministres de la demande de l'Assemblée, qui attendait 
l'acceptation pure et simple de la Déclaration des droits et autres articles consti- 
tutionnels. Le Roi cependant écoutait les femmes avec bonté. La jeune Louise 
Chabry avait été chargée de porter la parole, mais devant le Roi, son émotion 
fut si forte, qu'elle put à peine dire : Du pain ! et elle tomba évanouie. Le Roi, 
fort touché, la fit secourir, et lorsqu'au départ, elle voulut lui baiser la main, il 
l'embrassa comme un père. 

Elle sortit royaliste, et criant : « Vive le Roi ! » Celles qui attendaient sur la 
place, furieuses, se mirent à dire qu'on l'avait payée ; elle eut beau retourner ses 
poches, montrer qu'elle était sans argent ; les femmes lui passaient au col leurs 
jarretières pour l'étrangler. On l'en tira, non sans peine. Il fallut qu'elle 
remontât au château, qu'elle obtînt du Roi un ordre écrit pour faire venir des 
blés, pour lever tout obstacle à l'approvisionnement de Paris. 

Aux demandes du président, le Roi avait dit tranquillement : « Revenez 
sur les neuf heures. » Mounier n'en était pas moins resté au château, à la porte 
du conseil, insistant pour une réponse, frappant d'heure en heure, jusqu'à dix 
heures du soir. Mais rien ne se décidait. 

Le ministre de Paris, M. de Saint-Priest, avait appris la nouvelle tort tard 
(ce qui prouve combien le départ pour Versailles fut imprévu, spontané). Il pro- 
posa que la Reine partît pour Rambouillet, que le Roi restât, résistât, et au 
besoin combattît ; le seul départ de la Reine eût tranquillisé le peuple et dispensé 
de combattre. 

M. Necker voulait que le Roi allât à Paris, qu'il se confiât au peuple, 
c'est-à-dire qu'il fût franc, sincère, acceptât la Révolution. 

Louis XVI sans rien résoudre, ajourna le conseil, afin de consulter la 
Reine. 

Elle voulait bien partir, mais avec lui, ne pas laisser à lui-même un homme 
si incertain ; le nom du Roi était son arme pour commencer la guerre civile. 
Saint-Priest, vers sept heures, apprit que M. de Lafayette, entraîné par la garde 
nationale, marchait sur Versailles. « Il faut partir sur-le-champ, dit-il. Le Roi, 
en tête des troupes, passera sans difficulté. « Mais il était impossible de le 
décider à rien. Il croyait (et bien à tort) que, lui parti, l'Assemblée ferait roi le 
duc d'Orléans. Il répugnait aussi à fuir, il se promenait à grands pas, répétant 
de temps en temps : « Un Roi fugitif! un Roi fugitif! « La Reine, cependant, 
insistant sur le départ, l'ordre fut donné pour les voitures. Déjà il n'était plus 
temps. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 157 



CHAPITRE X 

LE PEUPLE RAMÈNE LE ROI A PARIS, 6 OCTOBRE 1789 

SUITE DU 5 OCTOBRE. — LE PREMIER SANG VERSÉ. — LES FEMMES GAGNENT LB 
RÉGIMENT DE FLANDRE. — LUTTE DES GARDES DU CORPS ET DES GARDES 
NATIONAUX DE VERSAILLES. — LE ROI NE PEUT PLUS PARTIR. — EFFROI DK 
LA COUR. — LES FEMMES PASSENT LA NUIT DANS LA SALLE DE L'aSSEMBLÉE. 
— LAFAYETTE FORCÉ DE MARCHER SUR VERSAILLES. — 6 OCTOBRE. — LB 
CHATEAU ASSAILLI. — DANGER DE LA REINE. — LES GARDES DU CORPS SAUVÉS 
PAR LES EX-GARDES FRANÇAISES. — HÉSITATION DB l'aSSEMBLÉE. — CONDUITS 
DU DUC D'ORLÉANS. — LE ROI MENÉ A PARIS. 

Un milicien de Paris, qu'une troupe de femmes avait pris, malgré lui, pour 
chef, et qui, exalté par la route, s'était trouvé à Versailles plus ardent que tous 
les autres, se hasarda à passer derrière les gardes du corps; là, voyant la 
grille fermée, il aboyait après le factionnaire placé au dedans, et le menaçait de 
sa baïonnette. Un lieutenant des gardes et deux autres, tirent le sabre, se 
mettent au galop, commencent à lui donner la chasse. L'homme fuit à toutes 
jambes, veut gagner une baraque, heurte un tonneau, tombe, toujours criant 
au secours. Le cavalier l'atteignait, quand les gardes nationaux de Versailles 
ne purent plus se contenir; l'un d'eux, un marchand de vin, le couche en joue, 
le tire et l'arrôle net ; il avait cassé le bras qui tenait le sabre levé. 

D'Estaing, le commandant de cette garde nationale, était au château; 
croyant toujours qu'il parlait avec le Roi. Lecointre, lieutenant-colonel, restait 
sur la place, demtindait des ordres à la municipalité, qui n'en donnait pas. Il 
craignait avec raison que cette foule affamée ne se mît à courir la ville, ne se 
nourrit elle-même. Il alla les trouver, demanda ce qu'il fallait de vivres, sollicita 
la municipalité, n'en lira qu'un peu de riz qui n'était rien pour tant de monde. 
Alors il fit chercher partout, et, par sa louable diligence, soulagea un peu le 
peuple. 

En même temps, il s'adressait au régiment de Flandre, demandait aux 
officiers, aux soldats, s'ils tireraient. Ceux-ci étaient déjà pressés par une 
influence bien autrement puissante. Des femmes s'étaient jetées parmi eux, et 
les priaient de ne pas faire de mal au peuple. L'une d'elles apparut alors, que 
nous reverrons souvent, qui ne semble pas avoir marché dans la boue avec les 
autres, mais qui vint plus lard, sans doute, et tout d'abord, se jeta au travers 
des soldats. C'était la jolie demoiselle Théroigne de Méricourt, une Liégeoise, 
vive et emportée^ comme tant de femmes de Liège qui firent les révolutions du 
quinzième siècle, et combattirent vaillamment contre Charles le Téméraire. 



158 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



Piquante, originale, étrange, avec son cliapeau d'amazone et sa redingote rouge, 
le sabre au côté, parlant à la fois, pôle-mèle, avec éloquence pourtant, le 
français et le liégeois... On riait, mais on cédait... Impétueuse, charmante, 
terrible, Théroigne ne sentait nul obstacle... Elle avait eu des amours, mais 
alors elle n'en avait qu'un, celui-ci violent, mortel, qui lui coûta plus que la vie, 
l'amour de la Révolution; elle la suivait avec transport, ne manquait pas une 
séance de l'Assemblée, courait les clubs et les places, tenait un club chez elle, 
recevait force députés. Plus d'amant; elle avait déclaré qu'elle n'en voulait pas 
d'autre que le grand métaphysicien, toujours ennemi des femmes, l'abstrait, le 
froid abbé Sieyès. 

Théroigne, ayant envahi ce pauvre régiment de Flandre, lui tourna la tête, 
le gagna, le désarma, si bien qu'il donnait fraternellement ses cartouches aux 
gardes nationaux de Versailles. 

D'Estaing fit dire alors à ceux-ci de se retirer. Quelques-uns partent; 
d'autres répondent qu'ils ne s'en iront pas, que les gardes du corps ne soient 
partis les premiers. Ordre aux gardes de défiler. Il était huit heures, la soirée 
fort sombre. Le peuple suivait, pressait les gardes avec des huées. Ils avaient le 
sabre à la main, ils se font faire place. Ceux qui étaient à la queue, plus 
embarrassés que les autres, tirent des coups de pistolet; trois gardes nationaux 
sont touchés, l'un à la joue, les deux autres reçoivent les balles dans leurs 
habits. Leurs camarades répondent, tirent aussi. Les gardes du corps ripostent 
de leurs mousquetons. 

D'autres gai-des nationaux entraient dans la cour, entouraient d'Estaing, 
demandaient des munitions. Il fut lui-même étonné de leur élan, de l'audace 
qu'ils montraient tout seuls au milieu des troupes : « Vrais martyrs de l'enthou- 
siasme, » disait-il plus tard à la Reine. 

Un lieutenant de Versailles déclara au garde de l'artillerie, que s'il ne lui 
donnait de la poudre, il lui brûlerait la cervelle. Il en livra un tonneau qu'on 
défonça sur la place, et l'on chargea des canons qu'on braqua vis-à-vis la 
rampe, de manière à prendre en flanc les troupes qui couvraient encore le 
château, et les gardes du corps qui revenaient sur la place. 

Les gens de Versailles avaient montré la même fermeté de l'autre côté du 
château. Cinq voitures se présentaient à la grille pour sortir; c'était la Reine, 
disait-on, qui partait pour Trianon. Le suisse ouvre, la garde ferme. « Il y 
aurait danger pour Sa Majesté, dit le commandant, à s'éloigner du château. » 
Les voitures rentrèrent sous escorte. Il n'y avait plus de passage. Le Roi était 
prisonnier. 

Le même commandant sauva un garde du corps que la foule voulau mettre 
en pièces pour avoir tiré sur le peuple. Il fit si bien qu'on laissa l'homme; on 
■ se contenta du cheval, qui fut dépecé ; on commençait à le rôtir sur la place 
, d'armes; mais la foule avait trop faim, il fut mangé presque cru. 

La pluie tombait. La foule s'abritait où elle pouvait; les uns enioncèrent 
-la grille des Grandes écuries, où était le régiment de Flandre, et s'y mirent 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 159' 

pêle-môle avec les soldats. D'autres, environ quatre mille, étaient restés dans 
l'Assemblée. Les hommes étaient assez tranquilles, njais les femmes supportaient 
impatiemment cet état d'inaction; elles parlaient, criaient, remuaient. Maillard 
seul pouvait les faire taire, et il n'en venait à bout qu'en haranguant 
l'Assemblée. 

Ce qui n'aidait pas à calmer la foule, c'est que des gardes du corps vinrent 
trouver les dragons qui étaient aux portes de l'Assemblée, demander s'ils 
voudraient les aider à prendre les pièces qui menaçaient le château. On allait 
se jeter sur eux, les dragons les firent échapper. 

A huit heures, autre tentative. On apporta une lettre du Roi, où, sans 
parler de la Déclaration des droits, il promettait vaguement. la libre circulation 
des grains. Il est probable qu'à ce moment l'idée de fuite dominait au château. 
Sans rien répondre à Mounier, qui restait toujours à la porte du conseil, on 
envoyait cette lettre pour occuper la foule qui attendait. 

Une apparition singulière avait ajouté à l'effroi de la coiir. Un jeune 
homme du peuple entre, mal mis, tout^<}éfaij,.. On s'étonne... C'était le jeune 
duc de Richelieu qui, sous cet habit s'élait mêlé à la foule, à ce nouveau flot de 
peuple qui était parti de Paris ; il les avait quittés à moitié chemin pour avertir 
la famille royale ; il avait entendu des propos horribles, des menaces atroces, à 
faire dresser les cheveux... En disant cela, il était si pâle, que tout le monde 
pâlit... 

Le cœur du Roi commençait à faiblir ; il sentait la Reine en péril. Quoi 
qu'il en coûtât à sa conscience de consacrer l'œuvre législative du philoso- 
phisme, il signa à dix heures du soir la Déclaration des droits. 

Mounier put donc enfin partir. Il avait hâte de reprendre la présidence 
avant l'arrivée de cette grande armée de Paris, dont on ne savait pas les projets. 
n rentre, mais plus d'Assemblée; elle avait levé la séance; la foule, de» 
plus en plus bruyante, exigeante, avait demandé qu'on diminuât le prix du 
pain, celui de la viande. Mounier trouva à sa place, dans le siège du 
président, une grande femme de bonnes manières, qui tenait la sonnette, et 
descendit à regret. Il donna ordre qu'on tàciiât de réunir les députés; en 
attendant, il annonça au peuple que le Roi venait d'accepter les articles consti- 
tutionnels. Les femmes se serrant alors autour de lui, le priaient d'pn donner 
copie; d'autres disaient: « Mais, monsieur le président, cela sera-t-il bien 
avantageux? cela fera-t-il avoir du pain aux pauvres gens de Paris? » 

D'autres : « Nous avons bien faim. Nous n'avons pas mangé aujour- 
d'hui. » Mounier dit qu'on allât chercher du pain chez les boulangers. De tous 
les côtés, les vivres vinrent. Ils se mirent à manger avec grand bruit dans la 
salle. 

Les femmeç, tout en mangeant, causaient avec Mounier : « Mais, cher 
président, pourquoi donc avez-vous défenduce vilain «e/o.'... Prenez bien garde 
à la lanterne ! » Mounier leur répondit avec fermeté qu'elles n'étaient pas en 
état déjuger, qu'on les trompait, que, pour lui, il aimait mieux exposer sa m 



160 HISTOIRE DE LA REVOLUTIO?< FRANÇAISE 

que trahir sa conscience. Cette réponse leur plut fort; dès lors, elles lui témoi- 
gnèrent beaucoup de respect et d'amitié. 

Mirabeau seul eût pu se faire entendre, couvrir le tumulte. Il ne s'en 
souciait pas. Certainement il était inquiet. Le soir, au dire de plusieurs témoins, 
il s'était promené parmi le peuple avec un grand sabre, disant à ceux qu'il 
rencontrait : « Mes enfants, nous sommes pour vous. » Puis il s'était allé 
coucher. Dumont le Genevois alla le chercher, le ramena à l'Assemblée. Dès 
qu'il arriva, il dit de sa voix tonnante : « Je voudrais bien savoir comment on 
se donne les airs de venir troubler nos séances... Monsieur le président, faites 
respecter l'Assemblée? » Les femmes crièrent: Bravo! Il y eut un peu de calme. 
Pour passer le temps, on reprit la discussion des lois criminelles. 

J'étais dans une galerie (dit Dumont) , oiÏTine poissarde agissait avec une 
autorité supérieure, et dirigeait une centaine de femmes, de jeunes filles surtout, 
qui, à son signal, criaient, se taisaient. Elle appelait familièrement les députés 
par leur nom, ou bien demandait : « Qui est-ce qui parle là-bas? Faites taire ce 
bavard! il ne s'agit' pas de ça! il s'agit d'avoir du pain !... Qu'on fasse plutôt 
parler notre petite mère Mirabeau... » Et toutes les autres criaient : « Notre 
mère Mirabeau ! . . . » Mais il ne voulait point parler. 

M. de Lafayette, parti de Paris entre cinq et six heures, n'arriva qu'à 
minuit passé. Il faut que nous remontions plus haut, et (jue nous le suivions de 
midi jusqu'à minuit. 

Vers onze heures, averti de l'invasion de l'Hôtel de Ville, il s'y rendit, 
trouva la foulé écoulée, et se mit à dicter une dépêche pour le Roi. La garde 
nationale, soldée et non soldée, remplissait la Grève; de rang en rang, on disait 
qu'il fallait aller à Versailles. Beaucoup d'ex-gardes françaises, particulièrement, 
regrettaient leur ancien privilège de garder le Roi ; ils voulaient s'en ressaisir. 
Quelques-uns d'entre eux montent à la Ville, frappent au bureau où était 
Lafayette; un jeune grenadier de la plus belle figure, et qui parlait à merveille, 
lui dit avec fermeté : 

« Mon général, le peuple manque de pain, la misère est au comble; le 
comité de subsistances ou vous trompe, ou est trompé. Cette position ne peut 
durer; il n'y a qu'un moyen, allons à Versailles!... On dit que le Roi est un 
imbécile, oous placerons la couronne sur la tête de son fils ; on nommera un 
conseil de régence, et tout ira pour le mieux. » 

M. de Lafayette était un homme très ferme et très obstiné. La foule le fut 
encore plus. Il croyait à son ascendant, avec raison; il put voir toutefois qu'il 
se l'était exagéré. En vain, il harangua le peuple; en vain, il resta plusieurs 
heures dans la Grève sur son cheval blanc, tantôt parlant, tantôt imposant 
silence du geste, ou bien, pour faire quelque chose, flattant de la main son 
cheval. La difficulté allait augmentant; ce n'était plus seulement ses gardes 
nationaux qui le pressaient, c'étaient des bandes des faubourgs Saint-Antoine et 
Saint-Marceau; ceux-là n'entendaient à rien. Ils parlaient au général par des 
signes éloquents, préparant pour lui la lanterne, le couchant en joue. Alors il 



kiSTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISB 




Toute cett» foule s'ébranle, elle s'en va h Paris, devanc le Roi et derrière. (P. ItS.) 

UT 21. — J. MICnp.LKT. — OISIOIRK DE LA RtYOLUTIOM — llD. /. ROUFF KT C'«. UT. tl 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 163 

descend de cheval, veut rentrera l'Hôtel de Ville, mais ses grenadiers lui barrent 
le passage : « Morbleu! général, vous resterez avec nous, vous ne nous 
abandonnerez pas. » 

Par bonheur, une lettre descend de l'Hôtel de Ville : on autorise le général 
à partir, « vu qu'il est impossible de s'y refuser. » — « Partons, » dit-il à regret. 
— 11 s'élève un cri de joie. 

Des trente mille hommes de garde nationale, quinze mille marchèrent. 
Ajoutez quelques milliers d'hommes du peuple. L'outrage à la cocarde nationale 
était pour l'expédition un noble motif. Tout le monde battait des mains sur 
le passage. — Une foule élégante, sur la ferrasse de l'eau, regardait, applau- 
dissait. A Passy, où le duc d'Orléans ava't loué une maison, madame de Genlis 
était à son poste, criant, agitant un mouchoir, n'oubliant rien pour être vue. 

Le mauvais temps qu'il faisait ralentit beaucoup la marche. Beaucoup de 
gardes nationaux, ardents tout à l'heure, se refroidissaient. Ce n'était plus là 
le beau 14 juillet. Une froide pluie d octobre tombait. Quelques-uns restaient 
en route ; les autres pestaient, et allaient. « Il est dur, disaient de riches 
marchands, pour des gens qui dans les beaux temps ne vont à leurs maisons 
de campagne que dans leurs voitures, de faire quatre lieues par la pluie... » 
D'autres disaient : « Nous ne pouvons faire une telle corvée en vain. » Et ils 
s'en prenaient à la Reine ; ils faisaient des menaces folles, pour paraître bien 
méchants. 

Le château les attendait dans la plus grande anxiété. On pensait que 
Lafayette faisait semblant d'être forcé, mais qu'il profiterait de la circonstance. 
On voulut voir encore à onze heures si, la foule étant dispersée, les voitures 
passeraient par la grille du Dragon. La garde nationale de Versailles veillait, et 
ferma le p.issage. 

La Reine, au reste, ne voulait point partir seule. Elle jugeait avec raison 
qu'il n'y avait nulle part de sûreté pour elle, si elle se séparait du Roi. Deux 
cents gentilshommes environ, dont plusieurs étaient députés, s'offrirent à elle, 
pour la défendre, et lui demandèrent un ordre pour prendre des chevaux à ses 
écuries. Elle les autorisa, pour le cas, disait-elle, où le Roi serait en danger. 

Lafayette, avant d'entrer dans Versailles, fit renouveler le serment de 
fidélité à la loi et au Roi. Il l'avertit de son arrivée, et le Roi lui répondit : 
Qu'il le verrait avec plaisir, qu'il venait d'accepter sa Déclaration des droits. 

Lafayette entra seul au château, au grand étonnement des gardes, et de 
tout le monde. Dans l'Œil-de-Bœuf, un homme de cour, dit follement : « Voilà 
Gromwell. » Et Lafayette très bien : « Monsieur, Cromwell ne serait pas entré 
seul. » 

« Il avait l'air très calme, dit madame de Staël (qui y était); personne ne 
l'a jamais vu autrement ; sa délicatesse souffrait de l'importance de son rôle. » 
Il fut d'autant plus respectueux, qu'il semblait plus fort. La violence, au reste, 
qu'on lui avait faite à lui-môme, le rendait plus royaliste qu'il ne l'avait jamais 
été. 



164 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Le Roi donna à la garde nationale les postes extérieurs du château; les 
gardes du corps conservèrent ceux du dedans. Le dehors même nefutpascuLi.:- 
rement confié à Lafayette. Une de ses patrouilles voulant passer dans le parc, 
la grille lui fut refusée. Le parc était occupé par des gardes du corps et autres 
troupes; jusqu'à deux heures du matin, elles attendaient le Roi, au cas qu'il se 
décidât à la fuite. A deux heures seulement, tranquillisé par Lafayette, on leur 
fit dire qu'ils pouvaient s'en aller à Rambouillet. 

A trois heures, l'Assemblée avait levé la séance. Le peuple s'était dispersé 
couché, comme il avait pu, dans les églises et ailleurs. Maillard et beaucoup 
de femmes, entre autres Louison Chabry, étaient partis pour Paris, peu après 
l'arrivée de Lafayette, emportant les décrets sur les grains et la Déclaration des 
droits. 

Lafayette eut beaucoup de peine à loger ses gardes nationaux ; mouillés, 
recru^-'ils cherchaient à se sécher, à manger. Lui-même enfin, croyant tout 
tranquille, alla à l'hôtel deNoailles, dormit, comme on dort après vingt heures 
d'efforts et d'agitations. 

Beaucoup de gens ne dormaient pas. C'étaient surtout ceux qui, partis le 
soir de Paris, n'avaient pas eu la fatigue du jour précédent. La première expé- 
dition, où les femmes dominaient, très spontanée, très naïve, pour parler ainsi, 
déterminée par les besoins, n'avait pas coûté de sang. Maillard avaiteula gloire 
d'y conserver quelque ordre dans le désordre même. Le crescendo naturel (lu'on 
observe toujours dans de telles agitations, ne permettait guère de croire que 
la seconde expédition se passât ainsi. Il est vrai qu'elle s'était faite sous les yeux 
de la garde nationale et comme d'accord avec elle. Néanmoins, il y avait làdes 
hommes décidés à agir sans elle; plusieurs étaient de furieux fanaliques qui 
auraient voulu tuer la Reine; d'autres qui se donnaient pour tels, et semblaient 
les plus violents, étaient tout simplement d'une classe toujours surabondante 
dans l'affaiblissement de la police, des voleurs. Ceux-ci calculaient la chance 
d'une invasion du château. Ils n'avaient pas trouvé à la Bastille grand'chosequi 
fût digne d'eux. Mais, ce merveilleux palais de Versailles, où les richesses de 
la France s'entassaient depuis plus d'un siècle, quelle ravissante perspective il 
ouvrait pour le pillage! 

A cinq heures du matin, avant jour, une grande foule rodait déjà autour 
des grilles, armée de piques, de broches e't de faux. Ils n'avaient pas de fusils. 
Voyant des gardes du corps en sentinelle aux grilles, ils forcèrent des gardes 
nationaux de tirer sur eux; ceux-ci obéirent, ayant soin de tirer trop haut. 

Dans cette foule qui errait, ou se tenait autour des feux qu'on avait faits 
sur la place, se trouvait un petit bossu, l'avocat Verrières, monté sur un grand 
cheval; il passait pour très violent; dès le soir on l'attendait, disant qu'on ne 
ferait rien sans lui. Lecointre était là aussi qui pérorait, allait, venait. Les gens 
de Versailles étaient peut-être plus animés que les Parisiens, enragés de longue 
date contre la cour, contre les gardes du corps ; ils avaient perdu la veille l'occa- 
sion de tomber sur eux , ils la regrettaient, voulaient leur solder leur compte. 



p. 

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 1«S 

Ils avaient parmi eux nombre de serruriers et forgerons (de la manufacture 
d'armes?), gens rudes et qui frappent fort, qui, de plus, toujours altérés par le 
feu, boivent fort aussi. 

Vers six heures, ces gens mêlés de Versailles et de Paris, escaladent ou 
forcent les grilles, puis s'avancent dans les cours, avec crainte, hésitation. Le 
premier qui fut tué, l'aurait été par une chute, à en croire les royalistes, en 
glissant dans la cour de marbre. Selon l'autre version, plus vraisemblable, il 
fut tué d'un coup de fusil, tiré par les gardes du corps. 

Les uns se dirigeaient à gauche, vers l'appartement de la Reine, les autres 
à droite, vers l'escalier de la chapelle, plus près de l'appartement du Roi. A 
gauche, un Parisien qui courait des premiers, sans armes, rencontre im garde 
du corps, qui lui donne un coup de couteau; on tue le garde du corps. A droite, 
allait en avant un mihcien de la garde de Versailles, un petit serrurier, les yeux 
enfoncés, fort peu de cheveux, les mains gercées par la forge. Cet homme et un 
autre, sans répondre au garde qui était descendu de quelques marches et lui 
parlait sur l'escalier, s'efforçaient de le tirer par son baudrier, pour le livrer à 
la foule qui venait derrière. Les gardes le ramenèrent à eux; mais deux d'entre 
eux furent tués. Tous s'enfuient par la grande galerie, jusqu'à l'OEil-de-Bœuf, 
entre les appartements du Roi et de la Reine. D'autres gardes y étaient déjà. 

La plus furieuse attaque avait été faite vers l'appartement de la Reine. La 
sœur de sa femme de chambre, madame Campan, ayant entr 'ouvert la porte, y 
vit un garde couvert de sang qui arrêtait les furieux. Elle ferme au verrou cette 
porte et la suivante, passe un jupon à la Reine, veut la mener chez le Roi... 
Moment terrible... La porte est fermée de l'autre côté au verrou. On frappe à 
coups redoublés... Le Roi n'était pas chez lui; il avait pris un autre passage 
pour se rendre chez la Reine... A ce moment, un coup de pistolet part très près, 
un coup de fusil. « Mes amis, mes chers amis, criait-elle, fondant en larmes, 
sauvez-moi et mes enfants. » On apportait le dauphin. La porte enfin s'est 
ouverte, elle se sauve chez le Roi. 

La foule frappait, frappait, pour entrer dans l'QEil-de-Bœuf. Les gardes s'y 
barricadaient; ils avaient entassé des bancs, des tabourets, d'autres meubles; 
le panneau d'en bas éclate... Ils n'attendent plus que la mort... Mais tout à coup 
le bruit cesse ; une voix douce et forte dit : « Ouvrez ! » Comme ils n'ouvraient 
pas, la même voix répéta : « Ouvrez donc, messieurs les gardes du corps, nous 
n'avons pas oublié que les vôtres nous sauvèrent à Fontenoy, nous autres, 
gardes françaises. » 

C'étaient eux, gardes françaises et maintenant gardes nationaux, c'était le 
brave et généreux Hoche, alors simple sergent-major. C'était le peuple qui 
venait sauver la noblesse. Ils ouvrirent, se jetèrent dans les bras les uns des 
autres en pleurant. 

A ce moment, le Roi, croyant le passage forcé, et prenant les sauveurs 
pour les assassins, ouvrit lui-même sa porte, par un mouvement d'humanité 
courageuse, et dit à ceux qu'il trouva : « Ne faites pas de mal à mes gardes. » 



iS6 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Le danger était passé, la foule écoulée. Les voleurs seuls ne lâchaient pas 
prise. Tout entiers à leur affaire, ils pillaient et déménageaient. Les grenadiers 
jetèrent cette canaille à la porte. 

Une scène d'horreur se passait dans la cour. Un homme à longue barbe 
travaillait avec une hache à couper la tête de deux cadavres, les gardes tués à 
l'escalier. Ce misérable, que quelques-uns prirent pour un fameux brigand du 
Midi, était tout simplement un modèle de l'Académie de peinture; pour ce jour 
il avait mis un costume pittoresque d'esclave antique, qui étonna tout le monde 
et ajouta à la peur. 

Lafayette, trop tard éveillé, arrivait alors à cheval. Il voit un garde du 
corps qu'on avait pris, qu'on avait mené près du corps d'un de ceux que les 
gardes avaient tués, pour le tuer par représailles. « J'ai donné ma parole au 
Roi de sauver les siens. Faites respecter ma parole » Le garde fut sauvé. 
Lafayette ne l'était pas. Un furieux cria : « Tuez-le. » Il ordonna de l'arrêter, 
et la foule obéissante le traîna en effet vers le général, en lui frappant la tête 
contre le pavé. 

Il entre. Madame Adélaïde, tante du Roi, vient l'embrasser : « C'est vous 
qui nous avez sauvés. « 11 court au cabinet du Roi. Qui croirait que l'étiquette 
subsistât encore ? Un grand officier l'arrête un moment, et puis le laisse passer : 
« Monsieur, dit-il séjieusement, le Roi vous accorde les grandes entrées. » 

Le roi se montre au balcon. Un cri unanime s'élève : « Vive le Roi ! vive 
le Roi ! » 

« Le roi à Paris! » c'est le second cri. Tout le peuple le répète, toute 
l'armée fait écho. 

La Reine était debout, près d'une fenêtre, sa fille contre elle; devant elle, 
le Dauphin. L'enfant, tout en jouant avec les cheveux de sa sœur, disait : 
« Maman, j'ai faim! » — Dure réaction de la nécessité!... La faim passe du 
peuple au Roi !.., providence! providence !.,. Grâce! Celui-ci, c'est un 
enfant. 

A ce moment, plusieurs criaient un cri formidable : « La Reine ! » Le 
peuple voulait la voir au balcon. Elle hésite : « Quoi! toute seule? » — 
« Madame, ne craignez rien, » dit M. de Lafayette. Elle y alla, mais non pas 
seule, tenant une sauvegarde admirable, d'une main sa fille et de l'autre main 
son fils. La cour de marbre était terrible, houleuse de vagues irritées ; les gardes 
nationaux en haie tout autour, ne pouvaient répondre du centre ; il y avait là 
des hommes furieux, aveugles, et des armes à feu. Lafayette fut admirable, il 
risqua, pour cette femme tremblante, sa popularité, sa destinée, sa vie; il parut 
avec elle sur le balcon, et lui baisa la main. 

La foule sentit cela. L'attendrissement fut unanime. On vit la femme et la 
mère, rien de plus... « Ah! qu'elle est belle!... Quoi! c'est là la Reine?... 
Comme elle caresse bos enfants!... » — Grand peuple! que Dieu te bénisse, 
pour ta clémence et ton oubli ! 

Le Roi était tout tremblant, quand la Reine alla au balcon. La chose ayant 



HISTOIRE DI-: LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 161 

réussi : « Mes gardes, dit-il à Lafayette, ne pourriez-vous pas faire quelque 
chose aussi pour eux? » — « Doiuiez-m'en un. » — Lafayette le mène sur le 
balcon, lui dit de prôter serment, de montrer à son chapeau la cocarde natio- 
nale. Le garde l'embrasse. On crie : « Vivent les gardes du corps ! » Les grena- 
diers, pour plus de sûreté, prirent les bonnets des gardes leur donnèrent les 
leurs ; mêlant ainsi les coiffures, on ne pouvait plus tirer sur les gardes sans 
risquer de tirer sur eux. 

Le Roi avait la plus vive répugnance à partir de Versailles. Quitter la 
résidence royale, c'était pour lui la même ciiose que quitter la royauté. Il avait, 
quelques jours auparavant, repoussé les prières de Malouet et autres députés, 
qui, pour s'éloigner de Paris, le priaient de transférer l'Assemblée à Gompiègne. 
Et maintenant, il fallait laisser Versailles pour s'en aller à Paris, traverser cette 
foule terrible... Qu'arriverait-il à la Reine. On n'osait presque y penser. 

Le Roi fit prier l'Assemblée de se réunir au château. Une fois là, l'Assem- 
blée et le Roi, se trouvant ensemble, avec l'appui de Lafayette, des députés, 
auraient supplié le Roi de ne point aller à Paris. On eût présenté au peuple cette 
prière, comme le vœu de l'Assemblée. Tout le grand mouvement finissait; la 
lassitude, l'ennui, la faim, peu à peu chassaient le peuple; il s'écoulait de lui- 
même. 

II y eut dans l'Assemblée, qui commençait à se réunir, hésitation, 
fiuctuation. 

Personne n'avait de parti pris, d'idée arrêtée. Ce mouvement populaire 
avait pris tout le monde à l'improviste. Les esprits les plus pénétrants n'y avaient 
rien vu d'avance. Mirabeau n'avait rien prévu, ni Sieyès. Celui-ci dit avec cha- 
grin, quand il eut la première nouvelle : « Je n'y comprends rien, cela marclie 
en sens contraire. » 

Je pense qu'il voulait dire : contraire à la Révolution. Sieyès, à celle 
époque, était encore révolutionnaire, et peut-être assez favorable à la branche 
d'Orléans. 

Que le Roi quittât Versailles, sa vieille cour, qu'il vécût à Paris, au milieu 
du peuple, c'était sans aucun doute, une forte chance pour Louis XVI de rede 
Tenir populaire. 

Si la Relue (tuée, ou en fuite) ne l'eût pas suivi, les Parisiens se seraient 
très probablement repris d'amour pour le Roi. Ils avaient eu de tout temps un 
faible pour ce gros homme qui n'était nullement méchant, et qui, dans son 
embonpoint, avait un air de bonhomie béate et paterne, tout à fait au gré de la 
foule. On a vu plus haut que les dames de la halle l'appelaient un bon papa; 
c'était toute la pensée du peuple. 

Cette translation à Paris qui elîrayait tant le Roi, effrayait en sens inverse ceux 
qui voulaient affermir, confinuer la Révolution, encore plus ceux qui, pour des 
vues patriotiques ou personnelles, auraient voulu donner la lieutenance générale 
(ou mieux) au duc d'Orléans. 

Ce qui pouvait arriver de pis à celui-ci, qu'on accusait follement de vouloir 



168 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

faire tuer la Reine, c'était que la Reine fût tuée, que le Roi, seul, délivré de 
cette impopularité vivante, vînt s'établir à Paris, qu'il tombât entre les mains 
des Lafayette et des Bailly. 

Le duc d'Orléans était parfaitement innocent du mouvement du 5 octobre. 
Il ne sut qu'y faire, ni comment en profiter. Le 5 et la nuit suivante, il s'agita, 
alla, revint. Les dépositions établissent qu'on le vit partout, entre Paris et Ver- 
sailles, et qu'il ne fit rien nulle part. Le 6 au matin, entre huit et neuf heures, 
si près des assassinats, la cour du château étant souillée de sang, il vint se mon- 
trer au peuple, une cocarde énorme au chapeau, une badine à la main, dont 
il jouait en riant. 

Pour revenir à l'Assemblée, il n'y eut pas quarante députés qui se rendis- 
sent au château. La plupart étaient déjà à la salle ordinaire, assez incertains. 
Le peuple qui comblait les tribunes, fixa leur incertitude ; au premier mot qui 
fut dit d'aller siéger au château, il poussa des cris. 

.Mirabeau se leva alors, et, selon son habitude, de couvrir d'un langage 
fier son obéissance au peuple, dit « que la liberté de l'Assemblée serait com- 
promise, si elle délibérait au palais des rois, qu'il n'était pas de sa dignité de 
quitter le lieu de ses séances, qu'une dcputation suffisait. » 

Le jeune Barnave appuya. Le président Mounier contredit en vain. 

Enfin, l'on apprend que le Roi consent à partir pour Paris; l'Assemblée, 
sur la proposition de Mirabeau, décide que, pour la session actuelle, elle est 
inséparable du Roi. 

Le jour s'avance, il n'est pas loin d'une heure... Il faut partir, quitter 
Versailles... Adieu, vieille monarchie! 

Cent députés entourent le Roi, tout une armée, tout un peuple. Il s'éloigne 
du palais de Louis XIV pour n'y jamais revenir. 

Toute cette foule s'ébranle, elle s'en va à Paris, devant le Roi et derrière. 

Hommes, femmes, vont, comme ils peuvent, à pied, à cheval, en fiacre, 
sur les charrettes qu'on trouve, sur les affûts des canons. On rencontre avec 
plaisir un grand convoi de farines, bonne chose pour la ville affamée. 

Les femmes portaient aux piques de grosses miches de pain, d'autres des 
branches de peuplier, déjà jaunies par octobre. Elles étaient fort joyeuses, 
aimables à leur façon, sauf quelques quolibets à l'adresse de la Reine. « Nous 
amenons, criaient-elles, le boulanger, la boulangère, le petit mitron. » 

Toutes pensaient qu'on ne pouvait jamais mourir de faim, ayant le Roi 
4vec soi. Toutes étaient encore royalistes, en grande joie de mettre enfin ce bon 
papa en bonnes mains; il n'avait pas beaucoup de tète, il avait manqué de 
parole ; c'était la faute de sa femme ; mais une fois à Paris, les bonnes femmes 
ne manqueraient pas qui le conseilleraient mieux. 

Tout cela, gai, triste, violent, joyeux et sombre à la fois. 

On espérait, mais le ciel n'était pas de la partie. 11 avait plu. On marchait 
lentement, en pleine boue. De moment en moment, plusieurs, en réjouissance, 
ou pour décharger leurs armes, tiraient des coups de fusil. 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



169 




Les femmes approchaient avec leurs enfants, la bénissant, lui disant qu'elle était belle. (P. lH.) 



La Toiture royale, escortée, Lafayette à la portière, avançait comme un 
cercueil. 

La Reine était inquiète. Était-il sûr qu'elle arrivât? Elle demanda à Lafayette 
ce qu'il en pensait, et lui-même le demanda à Moreau de Saint-Méry qui, ayant 
présidé l'Hôtel de Ville aux fameux jours de la Bastille, connaissait bien le 
terrain. Il répondit ces mots significatifs : « Je doute que la Reine arrive seule 
aux Tuileries; mais, une fois à l'Hôtel de Ville, elle en reviendra. » 

UT. 23. — J. aiCHlLET. — IISTOIRI Dl Là RtVOLOTION riARÇAISt. — ÉD. I. ROUff KT c'*. UT. tl 



170 



HISTOIRE DE LA DEVOLUTION FRANÇAISE 



Voilà le Roi à Paris, au seul lieu où il devait être, au cœur même de la 
France. Espérons qu'il en sera digne. 

La révolution uu 6 octobre, nécessaire, naturelle et légitime, s'il en fût 
jamais, toute spontanée, imprévue, vraiment populaire, appartient surtout aux 
femmes, comme celle du 14 juillet aux liommes. Les hommes ont pris la Bastille, 
et les femmes ont pris le Roi. 

Le 1" octobre, tout fut gâté par les dames de Versailles. 

Le 6, tout fut réparé par les femmes de Paris. 




eiSTOmE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE itl 



LIVRE III 

e OCTOBRE 1789. — U JUILLET 1790 



CHAPITRE PKEMIEB 

ACCORD POUR RELEVER LE ROI (OCTOBRE 89). — 
ÉLAN DE LA FRATERNITÉ (OCTOBRE-JUILLET) 

AMOUR DU PEUPLE POUR LE ROI. — GÉNÉROSITÉ DU PEUPLE, SA TENDANCE À 
l'union. — SES FÉDÉRATIONS (d'OCTOBBE EN JUILLET). — LAFAYETTE ET 
MIRABEAU POUR LE ROI, l'aSSEMBLÉE POUR LE ROI, OCTOBRE 89. — LE ROI 

n'Était pas captif en octobre. 

Le matin du 7 octobre, de bonne heure, les Tuileries étaient pleines d'un 
peuple ému, affamé de Toir son Roi. Tout le jour, pendant qu'il recevait l'hom- 
mage des corps constitués, la foule l'observait du dehors, l'attendait et le 
cherchait. On le voyait, ou on croyait le voir de loin à travers les vitres; celui 
qui avait le bonheur de l'apercevoir, le montrait à ses voisins . « Le voyez- 
vous, le voilà ! » Il fallut qu'il parût au balcon, et ce furent des applaudissements 
unanimes. 11 fallut qu'il descendît au jardin, qu'il répondît de plus près à 
l'attendrissement du peuple. 

Sa sœur, madame Elisabeth, jeune et innocente personne, fut touchée, 
ouvrit ses fenôtres, et soupa devant la foule. Les femmes approchaient avec 
leurs enfants, la bénissant, lui disant qu'elle était belle. 

On avait pu, dès la veille, le soir même du 6 octobre, se rassurer tout à 
fait sur ce peuple dont on avait eu tant peur. Lorsque le Roi et la Reine parurent 
à l'Hôtel de Ville entre les flambeaux, un tonnerre monta de la Grève, mais de 
cris de joie, d'amour, de reconnaissance pour le Roi qui venait vivre au milieu 
d'eux. . . Ils pleuraient comme des enfants, se tendaient les mains, s'embrassaieiit 
les uns les autres. 

« La Révolution est finie, disait-on, voilà le Roi délivré de ce Versailles, 
de ses courtisans, de ses conseillers. » Et en effet, ce mauvais enchantement 
qui depuis plus d'un siècle tenait la royauté captive, loin des hommes, dan.s un 
monde de statues, d'automates plus artiliciels encore, grâce à Dieu, il était 
rompu. Le Roi était replacé dans la nature réelle, dans la vie et la vérité. 
Ramené de ce long exil, il revenait chez lui, rentrait à sa vraie place, se 



172 HISTOIRK DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

trouvait rétabli dans son élément de Roi, et quel autre, sinon le peuple? où 
donc ailleurs un roi pourrait-il respirer et vivre? 

Vivez, Sire, au milieu de nous, soyez libre pour la première fois. Vous ne 
l'avez été guère. Toujours vous avez agi, laissé agir, malgré vous. Chaque matin 
on vous a fait faire de quoi vous repentir le soir ; chaque jour, vous avez obéi. 
Sujet si longtemps du caprice, régnez enfin selon la loi; c'est la royauté, c'est la 
liberté. Dieu ne règne pas autrement. 

Telles étaient les pensées du peuple, généreuses et sympathiques, sans 
rancune, sans défiance. Mêlé pour la première fois aux seigneurs, aux belles 
dames, il était plein d'égards pour eux. Les gardes du corps eux-mêmes, il les 
voyait avec plaisir, qui se promenaient, bras dessus bras dessous, avec leurs 
amis et sauveurs, les braves gardes françaises. Il applaudissait les uns et les 
autres, pour rassurer, consoler, ses ennemis de la veille. 

Qu'on sache éternellement qu'à cette époque mal connue, défigurée par la 
haine, le cœur de la France fut plein de magnanimité, de clémence et de pardon. 
Dans les résistances même que provoque partout l'aristocratie, dans les actes 
énergiques où le peuple se déclare prêt à frapper, il menace et il pardonne. 
.Metz dénonce son Parlement rebelle à l'Assemblée nationale, puis intercède pour 
lui. La Bretagne, dans la redoutable fédération qu'elle fit en plein hiver (janvier), 
se montre et forte et clémente. Cent cinquante mille hommes s'y engagèrent à 
résister aux ennemis de la loi, et le jeune chef qui, à la tête de leurs députés, 
jurait, l'épée sur l'autel, ajouta à son serment : « S'ils deviennent de bons 
citoyens, nous leur pardonnerons. » 

Ces grandes fédérations qui, pendant huit ou neuf mois, se font par toute 
la France, sont le trait distinctif, l'originalité de cette époque. Elles sont d'abord 
défensives, de protection mutuelle contre les ennemis inconnus, les brigands^ 
contre l'aristocratie. Puis, ces frères, armés ensemble, veulent vivre ensemble 
aussi, ils s'inquiètent des besoins de leurs frères, ils s'engagent à assurer la 
circulation des grains, à faire passer la subsistance de province en province, 
de ceux qui ont peu à ceux qui n'ont pas. Enfin, la sécurité renaît, la nourriture 
est moins rare, les fédérations continuent, sans autre besoin que celui du cœur : 
« Pour s'unir, disent-ils, et s'aimer tes uns les autres. » 

Les villes et les villes se sont d'abord unies entre elles, pour se protéger 
elles-mêmes contre les nobles. Puis, les nobles étant attaqués par le paysan ou 
par des bandes errantes, les châteaux brûlés, les villes sortent en armes, vont 
protéger les châteaux, défendre les nobles, leurs ennemis. Ces nobles viennent 
en foule s'établir dans les villes, parmi ceux qui les ont sauvés, et prêter le 
serment civique (février-mars). 

Les luttes des villes et des campagnes durent peu, heureusement. Le paysan 
de bonne heure ouvre l'oreille et les yeux ; il se confédéré, à son tour, pour 
l'ordre et la Constitution. J'ai sous les yeux les procès-verbaux d'une foule de 
ces fédérations des campagnes, et j'y vois le sentiment de la patrie éclater sous 
forme naïve, autant et plus vivement peut-être encore que dans les villes. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 173 



Plus de barrière entre les hommes. Il semble que les murs des villes ont 
tombé. Souvent les grandes fédérations urbaines vont se tenir dans les cam- 
pagnes. Souvent les paysans, en bandes réglées, le maire et le curé en tête, 
viennent fraterniser dans les villes. 

Tous en ordre, tous armés. La garde nationale, à cette époque, il ne faut 
pas l'oublier, c'est généralement tout le monde. 

Tout le monde se met en branle^tout part comme au temps des croisades. . . 
Où vont-ils ainsi par groupes, villes et villes, villages et villages, provinces et 
provinces? Quelle est donc la Jérusalem qui attire ainsi tout un peuple, l'attire, 
non hors de lui-même, mais l'unit, le concentre en lui?... C'est mieux que celle 
de Judée, c'est la Jérusalem des cœurs, la sainte unité fraternelle... la grande 
cité vivante, qui se bâtit d'hommes... En moins d'une année, elle est faite... Et 
depuis, c'est la patrie. 

Voilà ma route en ce troisième livre; tous les obstacles du monde, les cris, 
les actes violents, les aigres disputes me retarderont, mais ne me détourneront 
pas. Le 14 juillet m'a donné l'unanimité de Paris. Et l'autre 14 juillet va me 
donner tout à l'heure l'unanimité de la France. 

Conmient le vieil amour du peuple, le Roi, fût-il resté seul hors de cet 
universel embrassement fraternel? Il en fut le premier objet. On avait beau 
voir, près de lui, la Reine toujours en larmes, triste et dure, ne nourrissant 
que rancune. On avait beau voir la pesante servitude où le tenaient ses scru- 
pules de dévot, et la servitude aussi où sa nature matérielle le liait près de sa 
femme. On s'obstinait toujours à placer l'espoir en lui. 

Chose ridicule à dire. La peur du 6 octobre avait fait une foule de roya ' 
listes. Ce réveil terrible, cette fantasmagorie nocturne, avait profondément 
troublé les imaginations; on se serrait près du Roi. L'Assemblée d'abord. 
Jamais elle ne fut si bien pour lui. Elle avait eu peur; dix jours après, ce fut 
encore avec grande répugnance qu'elle vint siéger dans ce sombre Paris 
d'octobre, parmi cette mer de peuple. Cent cinquante députés aimèrent mieux 
prendre des passeports. Mounier, Lally, se sauvèrent. 

Les deux premiers hommes de France, lespluspopulaires, les plus éloquents, 
Lafayette et iMirabeau, revinrent royalistes à Paris. 

M. de Lafayette avait été mortifié d'être mené à Versailles, tout en parais- 
sant mener. Dans son triomphe involontaire, il était presque autant piqué que 
le Roi. Il fit, en rentrant, deux choses. Il enhardit la municipalité à faire pour- 
suivre au Ghâtelet la feuille sanglante de Marat. Lui-même, il alla trouver le 
duc d'Orléans, l'intimida, lui parla haut et ferme, et chez lui, et devant le Roi, 
lui faisant sentir qu'après le 6 octobre, sa présence à Paris inquiétait, donnait 
des prétextes, excluait la tranquillité. Il le poussa ainsi à Londres. Le duc 
voulant en revenir, Lafayette lui fit dire que le lendemain de son retour, il se 
battrait avec lui. 

Mirabeau, privé de son duc, et voyant décidément qu'il n'en tirerait jamais 
parti, se tourna bonnement avec l'aplomb de la force, et comme un homme 



174 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

nécessaire qu'on ne peut pas refuser, du côté de Lafayette (10-20 octobre) ; il 
lui proposait nettement de renverser Necker, et de gouverner à deux. C'était 
certainement la seule chance de salut qui restât au Roi. Mais Lafayette n'aimait 
ni n'estimait Mirabeau. La cour les détestait tous deux. 

Un moment, un court moment, les deux forces qui restaient, la popularité, 
le génie, s'entendirent au profit de la royauté. Un événement fortuit qui se 
passa justement à la porte de l'Assemblée, deux ou trois jours après son arrivée 
à Paris, l'effraya, la poussa à désirer l'ordre à tout prix. Un malentendu cruel 
fit périr un boulanger (21 octobre). Le meurtrier fut sur-le-champ jugé, pendu. 
Ce fut pour la municipalité l'occasion de demander une loi de sévérité et de force. 
L'Assemblée décréta la loi martiale, qui armait les municipalités du droit de 
requérir les troupes et la garde citoyenne, pour dissiper les rassemblements. En 
môme temps, elle renvoyait les crimes de lèse-nation à un vieux tribunal royal, au 
Châtelet, petit tribunal pour une si grande mission. Buzotet Robespierre disaient 
qu'il fallait créer une haute cour nationale, Mirabeau se hasarda jusqu'à dire 
que toutes ces mesures étaient impuissantes, mais qu'il fallait rendre force au 
pouvoir exécutif, ne pas le laisser se prévaloir de sa propre annihilation. 

Ceci le 21 octobre. Que de chemin depuis le 6! En quinze jours, le Roi 
avait repris tant de terrain, que l'audacieux orateur plaçait sans détour le salut 
de la France dans la force de la royauté. 

M. de Lafayette écrivait en Dauphlné au fugitif Mounier qui lamentait la 
captivité du Roi, et poussait à la guerre civile : que le roi n'était point captif, 
qu'il séjournerait habituellement dans la capitale, mais qu'il allait reprendre 
ses chasses. Ce n'était pas un mensonge. Lafayette priait effectivement le Roi de 
sortir, de se montrer, de ne point autoriser par une réclusion volontaire le 
bruit de sa captivité. 

Nul doute qu'à cette époque, Louis XVI n'eût pu, avec facilité, se 
retirer soit à Rouen, comme le conseilla Mirabeau, soit à Metz, dans l'armée de 
Bouille, ce que désirait la Reine. 



CHAPITRE II 

RÉSISTANCES. — LE CLERGÉ (OCTOBRE-NOVEMBRE 89) 

grandes misères. — nécessité de reprendre les biens du clergé. — il 
n'Était pas propriétaire. — réclamations des victimes du clergé : serfs 

DU JURA, religieux ET RELIGIEUSES, PROTESTANTS, JUIFS, COMÉDIENS. 

Le sombre hiver où nous entrons ne fut pas atrocement froid comme celui 
de 89, Dieu eut pitié de la France. Il n'y aurait eu nul moyen de résister et de 
vivre. La misère avait augmenté; nulle industrie, nul travail. Les nobles, dès 
cette époquB, émigrent, ou du moins quittent leurs châteaux, la campagne trop 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 175 

peu sûre, viennent s'établir dans les villes, s'y tiennent renfermés, serrés, dans 
l'attente des événements ; plusieurs se préparent à fuir, font leurs malles à 
petit bruit. S'ils agissent dans leurs domaines, c'est pour demander, non pour 
soulager; ils ramassent à la hâte ce qu'on leur doit, l'arriéré des droits féodaux. 
Resserrement de l'argent, cessation du travail, entassement effroyable de 
mendiants dans les villes ; près de deux cent mille à Paris ! D'autres y vien- 
draient, par millions, si l'on n'obligeait les municipalités de garder les leurs. 
Chacune, pendant tout l'hiver, s'épuise à nourrir ses pauvres, jusqu'à tarir 
toutes ressources, les riches, ne recevant plus, descendent presque au niveau 
des pauvres. Tous se plaignent, tous implorent l'Assemblée nationale. Que les 
choses continuent, il ne s'agira pour elle de rien moins que de nourrir tout le 
peuple. 

Il ne faut pas que le peuple meure. Il a une ressource, après tout, un 
patrimoine en réserve, auquel il ne touche pas. C'est pour lui, pour le nourrir, 
que nos charitables aïeux s'épuisèrent en fondations pieuses, dotèrent du 
meilleur de leurs biens les dispensateurs de la charité, les ecclésiastiques. Ceux- 
ci ont si bien gardé, augmenté le bien des pauvres, qu'il a fini par comprendre 
e cinquième des terres du royaume, estimé quatre milliards. 

Le peuple, ce pauvre si riche, vient aujourd'hui frapper à la porte de 
l'église, sa propre maison, demander part dans un bien qui lui appartient tout 
entier... Panem! propter Deum!... Il serait dur de laisser ce propriétaire, ce 
fils de la maison, cet héritier légitime, mourir de faim sur le seuil. 

Si vous êtes chrétiens, donnez ; les pauvres sont les membres du Christ. 
Si vous êtes citoyens, donnez ; le peuple, c'est la patrie vivante. Si vous êtes 
honnêtes gens, rendez. Car ce bien n'est qu'un dépôt. 

Rendez... Et la nation va vous donner davantage. Il ne s'agit pas de vous 
jeter dans l'abîme, pour le combler. Un ne vous demande pas que, nouveaux 
martyrs, vous vous immoliez pour le peuple. Il s'agit, tout au contraire, de 
venir à votre secours, et de vous sauver vous-mêmes. 

Pour comprendre ceci, il faut savoii que le corps du Clergé, monstrueux 
de richesse par rapport à la nation, était aussi un monstre, en soi, d'injustice, 
d'inégalité. |Ce corps énorme à la tête, crevant de giaisse et de sang, était, dans 
ses membres inférieurs, maigre, sec el^famélique. Ici, le prêtre avait un million 
de rentes, et là deux cents francs. 

Dans le projet de l'Assemblée, qui ne parut qu'au printemps, tout cela était 
retourné. Les curés et vicaires de campagne devaient recevoir de l'État environ 
soixante millions, les évêques trois seulement. De là la religion perdue, Jésus 
en colère, la Vierge pleurant dans les églises du Midi, de la Vendée, toute la 
fantasmagorie nécessaire pour pousser les paysans à la révolte, aux massacres. 

L'Assemblée voulait encore donner trente-trois millions de pensions aux 
moines et religieuses, douze millions de pensions aux ecclésiastiques isolés, etc. 
Elle eût porté le traitement général du clergé à |la somme énorme de cent 
trente et trois millions! qui, par lesextinctions, se fût réduite» la moitié; c'était 



■r 



176 HISTOIRE DE LA RÉVOL UTICN FRANÇAISE 

faire largement les choses. Le moindre curé devait avoir (sans compter les 
logements, presbytères, jardins) au moins douze cents livres par an. Pour dire 
vrai, tout le Clergé (moins quelques centaines d'hommes) eût passé de la misère 
à l'aisance, en sorte que ce qu'on appela la spoliation du Clergé, en était l'en- 
richissement. 

Les prélats firent une belle défense, héroïque. Il fallut s'y reprendre à trois 
fois, livrer trois batailles (octobre, décembre, avril), pour tirer d'eux ce qui 
n'était que justice et restitution. On put voir parfaitement où ces hommes de 
Dieu avaient leur vie et leur cœur : la propriété ! Ils la défendirent, comme les 
premiers chrétiens avaient défendu la foi ! 

Les arguments leur manquaient, mais non pas la rhétorique. Tantôt, ils 
se répandaient en prophéties menaçantes : Si vous touchez à ime propriété 
sainte et sacrée entre toutes, toutes vont être en danger, le droit de propriété 
périt dans l'esprit du peuple... Le peuple va venir demain demander la loi 
agraire!... — Un autre disait avec douceur : Quand on ruinerait le Clergé, 
on n'y gagnerait pas grand'chose ; le Clergé, hélas ! est si pauvre... endetté de 
plus ; ses biens, s'ils ne continuent d'être administrés par lui, ne payeront 
jamais ses dettes. 

La discussion avait été ouverte le 10 octobre. Talleyrand, l'évoque d'Autun 
qui avait fait les affaires du Clergé et maintenant voulait faire des affaires à ses 
dépens, cassa la glace le premier, se hasarda sur ce terrain glissant, d'un pied 
boiteux, évitant le fond même des questions, disant seulement : « Que le Clergé 
n'était pas propriétaire, comme les autres propriétaires. » 

A quoi, Mirabeau ajouta : « Que la propriété était à la nation. » 

Les légistes de l'Assemblée prouvèrent surabondamment : 1" que le Clergé 
n était jD«s propriétaire (pouvant user, non abuser); 2° qu'il n'était ;)asjoos5es- 
seur (le droit ecclésiastique lui défendant de posséder) ; 3° qu'il n'était pas même 
usufruitier, mais dépositaire, administrateur tout au plus et dispensateur. 

Ce qui produisit plus d'effet que la dispute de mots, c'est qu'au moment où 
l'on mit la cognée au pied de l'arbre, des témoins muets comparurent, qui, 
sans déposer contre lui, montrèrent tout ce qu'il avait couvert, cet arbre funeste, 
d'injustice, de barbarie, dans son ombre. 

Le Clergé avait encore des serfs au temps de la Révolution. Tout le dix- 
huitième siècle avait passé, tous les libérateurs, et Rousseau, et Voltaire, dont 
la dernière pensée fut l'affranchissement du Jura. . . Le prêtre avait encore des 
serfs!... 

La féodalité avait rougi d'elle-même. Elle avait, à divers titres, abdiqué 
ces droits honteux. Elle en avait repoussé, non sans honneur, les derniers 
restes dans la grande nuit du 4 août... Le prêtre avait toujours des serfs. 

Le 22 octobre, l'un d'eux, Jean Jacob, paysan mainmortable du Jura, 
vieillard vénérable, âgé de plus de cent vingt ans, fut amené par ses enfants, 
et demanda la faveur de remercier l'Assemblée de ses décrets du 4 août. Grande 
fut l'émotion. L'Assemblée nationale se leva tout entière devant ce doyen du 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



177 




il» lia H contentaient pas île leurs comtesses de province, qui faisaient les honneurs 
du palais épiscopal... (P. 180.) 



genre humain, le fit asseoir et\ovrir/. Noble respect de la vieillesse, et répa- 
ration aussi pour le pauvre serf, pour une si longue injure aux droits del'ha- 
manité. Celui-ci avait été serf un demi-siècle sous Louis XIV, et quatre-vingts 
ans depuis... Il l'était encore; les décrets du 4 aoilt n'étaient qu'à l'état de 
déclaration générale; rien d'exécuté. Le servage ne fut expressément aboli 
qu'en mars 90 ; le vieillard mourut en décembre; ainsi, ce dernier des serfs ne 
vil pas la liberté. 

UV. 23. — J. ■ICHEUTT. — niSTOIKI Dt LA KtVOLDTIOIl rRA.1ÇAI8B. — tD. J. «Ourr IT C'» Ll». 31 



178 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Le même jour, 23 octobre, M. de Castellane, profitant de l'émotion de 
l'Assemblée, demanda qu'on Tisitât les trente-cinq prisons de Paris, celles de 
la France, qu'on ouvrît spécialement des prisons plus ignorées encore, plus 
profondes que les Bastilles royales, les cachots ecclésiastiques. 11 fallait bien, 
à la longue, qu'en ce jour de résurrection, le soleil perçât les mystères, que le 
bienfaisant rayon de la loi éclairât la première fois ces justices de ténèbres, ces 
basses-fosses, ces m pace, où souvent dans leurs furieuses haines de cloîtres, 
dans leurs jalousies, leurs amours plus atroces que leurs haines, les moines 
enterraient leurs frères. 

Hélas ! les couvents tout entiers, qu'était-ce que des inpace, où les familles 
rejetaient, oubliaient, tel de leurs membres qui était venu de trop, et qu'on 
immolait aux autres ? Ceux-ci ne pouvaient pas, comme le serf du Jura, se 
traîner jusqu'aux pieds de l'Assemblée nationale, y demander la liberté, 
embrasser la tribune, au lieu d'autel... A grand'peine, de loin, et par lettre, 
pouvaient-ils, osaient-ils se plaindre. Une religieuse écrivit, le 28 octobre, timi- 
dement, dans des termes généraux, ne demandant rien pour elle, mais priant 
l'Assemblée de statuer sur les vœux ecclésiastiques. L'Assemblée n'osa encore 
prendre un parti; elle se contenta de suspendre l'émission des vœux, de fermer 
ainsi l'entrée aux nouvelles victimes. Combien elle se serait hâtée d'ouvrir les 
portes aux tristes habitants des cloîtres, si elle eût su l'état d'ennui désespéré 
où ils étaient parvenus ! J'ai dit ailleurs comment toute culture, toute vie, avait 
été peu à peu retirée aux pauvres religieuses, comment leè 4éfiances^u Clergé 
leur ôtaient tout aliment. Elles se mouraient, à la lettre, n'ayant rien de vital à 
respirer, la religion leur manquant, autant et plus que le monde... La mort, 
l'ennui, le vide, rien aujourd'hui, rien demain, rien le matin, rien le soir. Un 
confesseur parfois et quelque libertinage... Ou bien, elles se jetaient brusque- 
ment de l'autre côté, du cloître à Voltaire, à Rousseau, en pleine révolution. 
J'en ai vu de bien incrédules. Peu se faisaient ime foi, mais celles-là l'avaient 
forte et la suivaient dans la flamme... Témoin, mademoiselle Corday, nourrie 
au cloître de Plutarque et d'Emile, sous les voûtes de Matliilde et de Guillaume 
le Conquérant. 

Ce fut comme une revue de tous les infortunés ; tous les revenants du' 
Moyen âge apparurent à leur tour, en face du Clergé, l'universel oppresseur. 
Les juifs vinrent. Souffletés annuellement à Toulouse, ou pendus entre deux 
chiens, ils vinrent modestement demander s'ils étaient hommes. Ancêtres 
du christianisme, si durement traités par leur fils, ils l'étaient aussi en un 
sens de la Révolution française; celle-ci, comme réaction du droit, devait 
s'incliner devant ce droit austère, où Moïse a pressenti le futur triomphe du 
Juste. 

Autre victime des préjugés religieux, le pauvre peuple des comédiens eut 
aussi sa réclamation. Préjugés barbares! Les deux premiers hommes de la 
France et de l'Angleterre, l'auteur d'Othello, l'auteur de Tartufe, n'étaient-ce 
pas des comédiens? Le grand homme qui parla pour eux à l'Assemblée 



HISTOir.E DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 179 

nationale, Mirabeau, fut un comédien sublime. « L'action, l'action, l'action! » 
c'est tout l'orateur, a dit Démosthène. 

L'Assemblée ne décida rien pour les comédiens, rien pour les juifs. A 
l'occasion de ceux-ci^-elle ouvrit aux /lon-ca^Ao/z'çwes l'accès des emplois civils. 
Elle rappefa des pays étrangers nos frères infortunés, les protestants, chassés 
par les barbares directeurs de Louis XIV-; elle promit de leur rendre tout ce 
qu'on pourrait de leurs biens. Plusieui-s revinrent au bout d'un siècle d'exil; 
peu retrouvèrent leur fortune. Cette population innocente, injustement bannie, 
ne trouva point le milliard si légèrement accordé à la coupable émigration. 

Ce qu'ils trouvèrent, ce fut l'égalité, la réhabilitation la plus honorable, la 
France rendue à la justice, la France ressuscitée, les leurs au premier rang de 
l'Assemblée, Rabaut, Barnave à la tribune. Trop juste réaction, ces deux pro- 
testants illustres étaient membres au comité ecclésiastique, et jugeaient leurs 
anciens juges, réglaient le sort de ceux qui bannirent, rouèrent ou brûlèrent 
leurs pères. Pour vengeance, ils proposèrent de voter cent trente-trois millions 
pour le Clergé catholique. 

Rabaut Saint-Etienne était, comme on sait, fils du vieux docteur, du per- 
sévérant apôtre, du glorieux martyr des Cévcnnes, qui, cinquante années 
durant, ne connut d'autre toit que la feuillée et le ciel, poursuivi comme un 
bandit, passant les hivers sur la neige à côté des loups, sans autre arme que la 
plume, dont il écrivait ses sermons au milieu des bois. Son fils, après avoir 
travaillé bien des années à l'œuvre de la liberté religieuse, eut le bonheur de 
la voter. C'est lui aussi qui proposa et fit proclamer X unité, ï indivisibilité de la 
France (9 août 91)... NoLle proposition que tous sans doute auraient faite, mais 
qui devait sortir du cœur de nos protestants, si longtemps, si cruellement 
divorcés de la patrie. L'Assemblée porta Rabaut à la présidence, et il eut l'in- 
signe joie d'écrire à son père octogénaire cette parole de réhabilitation solen- 
nelle, d'honneur pour les proscrils : « Le président de l'Assemblée nationale 
ti <i vos pieds. » 



ItO HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



CHiPlTBE III 

RÉSISTANCES. — CLERGÉ. — PARLEMENTS. 
ÉTATS PROVINCIAUX. 



tS CLERGÉ FAIT APPEL A LA GUERRE CIVILE, 14 OCTOBRE. — ÉLAN DES VILLES DK 
BRETAGNE. — L'ASSEMBLÉE RÉDUIT LES ÉLECTEURS PRIMAIRES A QUATRK 
MILLIONS ET DEMI. — L'aSSEMBLÉE ANNULE LE CLERGÉ, COMME CORPS, ET LES 
PARLEMENTS, 3 NOVEMBRE. — RÉSISTANCE DES TRIBUNAUX. — ROLE FUNESTE 
DES PARLEMENTS DANS LES DERNIERS TEMPS. — ILS N'ADMETTAIENT PLUS QUE 
DES NOBLES. — LES PARLEMENTS DE ROUEN ET DE METZ RÉSISTENT, 
NOVEMBRE 89. 



La discussion sur îps biens ecclésiastiques commença le 8 octobre. Le 14, 
, le clergé sonna le tocsin de la guerre civile. 

Le 14, un évoque, breton. Le 24, le clergé du diocèse de Toulouse. Tocsin 
de l'Ouest, tocsin du Midi. 

Il ne faut pas oublier qu'en ce môme mois d'octobre, les prélats, les riches 
abbés de Belgique, menacés aussi dans leurs biens, créaient une armée et 
nommaient un général. Le Brabant, la Flandre arboraient le drapeau à lacroix 
rouge. Les capucins et autres moines entraînaient les paysans, les grisaient do 
sermons, sauvages, de processions frénétiques, leur mettaient dans la main 
l'épée, le poignard contre l'Empereur. 

Nos paysans étaient moins prompts à se mettre en mouvenient. Ils ont le 
jugement sain en général, et tout autrement net et sobre que les Belges. Le 
vieil espri^gaudisseur des fabliaux, de Rabelais, peu favorable au Clergé 
n'est jamais bien mort en France. « M. le curé et sa servante » sont un te.\le 
iné]iuisable pour les veillées de l'hiver. Le curé, au reste, était plus plaisanté 
que bai. Les évêques (tous nobles alors, Louis XIV n'en faisait pas d'autres) 
étaient, pour la plupart, bien plus scandaleux. Ils ne se contentaient pas de 
lem'S comtesses de province, qui faisaient les honneurs du palais épiscopal ; ils 
couraient les aventures, les danseuses de Paris. Ces comtesses ou marquises, 
la plupart de pauvre noblesse, honoraient parfois leurs demi-mariages par un 
mérite réel; telle gouvernait l'évôcbé, et mieux que n'eût fait l'évoque. L'une 
d'elles, non loin de Paris, fit dans son diocèse les élections de 89, et travailla 
vivement pour envoyer à l'Assemblée nationale deux excellents députés. 

Un épiscopat si mondain, qui se souvenait tout à coup de la religion, dès 
qu'on touchait à ses biens, avait vraiment beaucoup à faire pour renouveler 
dans les campagnes le vieux fanatisme. En Bretagne même, où le paysan 



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BISTOIKE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



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appartient toujours au\ prôlres. ce fut une imprudence à l'évêque de Tré- 
guier de lancer, le 14 octobre, le man'.cste de la guerre civile; il tira trop 
tôtjvTata. Dans son manifeste incendiaire, il montrait le Roi captif, la reli- 
gion renversée, les prêtres n'allaient plus être que les commis soldés des 
brigands. Soldés des brigands, c'est-à-dire de la nation, de l'Assemblée 
nationale. 

Pour dire ces choses le 14, il fallait pouvoir le 15 commencer la guerre 
civile. En effet, quelques étourdis de jeune noblesse croyaient enlever le paysan. 
Mais le paysan breton, si ferme, une fois en route, et ne reculant jamais, est 
lent à se mettre en route ; il avait peine à comprendre que l'affaire des biens 
d'Église, toute grave qu'elle était sans doute, fût pourtant toute la religion. 
Pendant que le paysan songeait, ruminait la chose, les villes ne songèrent pas, 



M(XC*A/v^ 



i^ 



182 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



elles agirent, et sans consulter personne, avec une vigueur terrible. Toutes les 
municipalités du diocèse de TréguierMQndirenJ.- dans Tréguier, procédèrent, 
sans perdre un jour, contre l'évoque et les nobles enrôleurs, les interrogèrent, 
écoutèrent des témoins contre eux. L'intimidation fut telle que le prélat et les 
autres nièrent tout, assurèrent n'avoir rien dit, rien fait, pour soulever les 
campagnes. Les municipalités envoyèrent tout le procès commencé à l'Assem- 
blée nationale, au garde des sceaux; mais, sans attendre le jugement, elles 
portèrent déjà une sentence provisoire : « Traître aux communes quiconque 
enrôlera pour les gentilshommes, — et les gentilshommes eux-mêmes, indignes 
de la sauvegarde de la nation, s'ils tentaient désbi-iguerun grade dans la garde 
nationale. 

Le mandement était du 14; et cette représaille violente eut lieu le 18 (au 
plus tard). Dans la semaine, l'épée est tirée. Brest ayant acheté des grains pour 
ses approvisionnements, on paya, on poussa les paysans pour arrêter àLannion 
les voitures de grains et les envoyés de Brest; ils furent en grand danger de 
mort, forcés de signer un désistement honteux. A l'instant, une armée sortit de 
Brest, et de toutes les villes à la fois. Celles qui étaient trop loin, comme 
Quimper, Lorient, Hennebon, offrirent de l'argent, des secours. Brest, Morlaix, 
Landernau, plusieurs autres marchèrent tout entières ; sur la route, toutes les 
communes arrivaient en armes; on était obligé d'en renvoyer. La mei'veille, 
c'est qu'il n'y eut nulle violence. 

Cet orage terrible, soulevé de toute la contrée, arriva sur la hauteur qui 
domine Lannion,et s'arrêta net. La force héroïque de la Bretagne ne fut jamais 
mieux marquée ; elle fut ferme contre elle-même. On se contenta de reprendre 
le blé acheté; on ne fit rien aux coupables que de les livrer aux juges, c'est- 
à-dire à leurs amis. 

Ce qui rendait à ce moment les privilèges si faciles àvaincre, c'est qu'ils 
ne s'entendaient pas. Plusieurs faisaient tout d'abord appel à la force ; mais la 
plupart ne désespéraient pas de résister par la loi, par la vieille légalité, peut- 
être la nouvelle. 

Les Parlements n'agissaient pas enco«e. Ils étaient en vacances. Ils comp- 
taient agir, à la rentrée, en novembre. 

La majorité des nobles, du haut Clergé, n'agissaient pas encore. Ils avaient 
une espérance. Propriétaires de la plus grande partie des terres, dominant dans 
\es campagnes, ils tenaient dans leur dépendance tout un monde de serviteurs, 
de clients à divers titres. Ces hommes des campagnes, appelés à voter par 
l'élection universelle de Necker, au printemps de 89, avaient généralement bien 
voté, parce que leurs patrons pour la plupart se faisaient une gloriole de pousser 
aux États Généraux, qu'ils croyaient chose peu sérieuse. 

Mais des siècles avaient passé en un an. Les mêmes patrons aujourd'hui, 
vers la fin de 89, allaient certainement faire des efforts désespérés pour faire 
voter les campagnes contre la Révolution, ils allaient mettre le fermier entre son 
patriotisme (bien jeune encore) et son pain; ils allaient mener par bandes leurs 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 183 

laboureurs soumis, tremblants, jusqu'à l'urne électorale, les faire voter sous le 
bâton. 

Les choses changeront tout à l'heure, quand le paysan pourra entrevoir 
l'acquisition des biens de l'Église et du domaine, quand l'Assemblée aura créé 
par ces ventes une masse de propriétaires et do libres électeurs. 

Pour le moment, rien de tel. Les campagnes sont encore soumises au ser- 
vage électoral. Le suffrage universel de Necker, si l'Assemblée l'eût adopté, 
donnait incontestablement la victoire à l'ancien régime. 

L'Assemblée, le 22 octobre, décréta que nul ne serait électeur s'il ne payait 
en imposition directe, comme propriétaire ou locataire, la valeur de trois jour- 
nées de travail (c'est à dire, au plus, trois francs). 

Avec cette ligne, elle rafla des mains de l'aristocratie un million d'électeurs 
de campagne. 

De cinq ou six millions d'électeurs qu'avait donnés le suffrage universel, il 
en resta quatre mil/ions quatre cent mille (propriétaires ou locataires). 

Les amis de l'idéal, Grégoire, Duport, Robespierre, objectèrent inutilement 
que les hommes étaient égaux, donc que tous devaient voter, aux termes du 
droit naturel. Deux jours avant, le royaliste Montlosier avait prouvé aussi que 
les hommes étaient égaux. 

Dans la crise où l'on était, rien de plus vain, de plus funeste que cette thèse 
de droit naturel. Les utopistes, au nom de l'égalité, donnaient un million d'élec- 
teurs aux ennemis de l'égalité. 

La gloire de cette mesure vraiment révolutionnaire revient à l'illustre 
légiste de Normandie, à Thouret, un Sieyès pratique, qui fit faire à l'Assemblée, 
ou du moins facilita les grandes choses qu'elle fit alors. Sans éclat, sans 
'éloquence, il trancha de sa logique les nœuds où les plus forts, les Sieyès, les 
Mirabeau, semblaient s'embrouiller. 

Lui seul finit la discussion des biens du Clergé en la tirant des disputes 
inférieures, l'élevant hardiment dans la lumière du droit philosophique. Toute 
son argumentation, en octobre et en décembre, revient à ce mot profond : 

« Comment possédericz-vous? dit-il au corps du Clergé, vous n'existez 
pas. » 

Vous n'existez pas comme corps. Les corps moraux que crée l'État ne sont 
pa« des corps au sens propre, ne sont pas des êtres vivants. Ils ont une existence 
morale, idéale, que leur prête la volonté de l'État, leur créateur. L'État les fit; 
il les fait vivre. Utiles il les a soutenus; nuisibles, il leur retire sa volonté, qui 
fait toute leur vie et leur raison d'être. 

A quoi Maury répondait : « Non, l'État ne nous créa point , nous existons 
sans l'État. » Ce qui valait autant que dire : Nous sommes un État dans l'État, 
un principe rival d'un principe, une lutte, une guerre organisée, la discorde 
permanente au nom de la charité et de l'union. 

Le 3 novembre, l'Assemblée décréta que les biens du Clergé étaient à la 
disposition de la nation. En décembre, elle décrétera, aux termes posés par 



AVA;l 



184 HISTOIRE DE LA. RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Thouret : Que le Clergé est déchu d'être un ordre, qu'il n'existe point (comme 
corps). 

Le 3 novembre est un grand jour. Il brise les Parlements, et déjà les États 
provinciaux. 

Le môme jour, rapport de Thouret sur l'organisation départementale, 
sur la nécessité de diviser les provinces, de rompre ces fausses nationalités, 
malveillantes et résistantes, pour constituer dans l'esprit de l'unité une nation 
véritable. 

Qui avait intérêt à maintenir ces vieilles divisions, toutes ces rivalités 
haineuses, à conserver des Gascons, des Provençaux, des Bretons, à empêcher 
les Français d'être une France? Ceux qui régnaient dans les provinces, les 
Parlements, les États provinciaux, ces fausses images de la liberté qui pendant 
si longtemps en avaient donné une ombre, un\leuy:e, l'avaient empêchée de 
naître. 

Eh bien, le 3 novembre, au moment où elle porte le premier coup aux 
États provinciaux, l'Assemblée met les Parlements en vacance indéfinie. Lameth 
fît la proposition. Thouret rédigea le décret. « Nous les avons enterrés vifs », 
disait en sortant Lameth. 

Toute l'ancienne magistrature avait suffisamment prouvé ce que la Révo- 
lution avait à attendre d'elle. Les tribunaux de l'Alsace, du Beaujolais, de la 
Corse, les prévôts de Champagne, de Provence, prenaient sur eux de choisir 
entre les lois et les lois ; ils connaissaient parfaitement celles qui favorisaient le 
Roi, ils ne connaissaient pas les autres. Le 27 octobre, les juges envoyés à Mar- 
seille par le parlement d'Aix jugeaient dans les formes anciennes, avec les procé- 
dures secrètes, tout le vieil attirail barbare, sans tenir compte du décret contraire, 
sanctionné le 4 octobre. Le parlement de Besançon refusait ouvertement d'enre- 
gistrer aucun décret de l'Assemblée. 

Celle-ci n'avait qu'à dire un mot pour briser cette insolence. Le peuple 
frémissait autour de ces tribunaux rebelles. « Contre ces États et ces Parle- 
ments, dit Robespierre, vous n'avez rien à faire; les municipalités agiront 
assez. » 

Le 5 novembre, l'Assemblée leva le bras pour frapper. « Les tribunaux qui 
n'enregistreront pas sous trois jours seront poursuivis comme prévaricateurs. » 

Ces compagnies avaient eu, sous ce faible gouvernement qui tombait, une 
force considérable de résistance, et légale, et séditieuse. Le mélange bizarre 
d'attributions qu'elles réunissaient leur en donnait de grands moyens. — Leur 
juridiction souveraine, absolue, héréditaire, et qui n'oubliait jamais, était 
redoutée de tous; les ministres, les grand seigneurs, n'osaient jamais pousser à 
bout les juges qui, dans cinquante ans peut-être, s'en souviendraient dans un 
procès pour ruiner leurs familles. — Leur refus d'enregistrement, qui leur 
donnait une sorte de veto contre le Roi, avait au moins cet effet de donner le 
signal à la sédition, et, d'une manière indirecte, de la proclamer légale. — Leurs 
nsurpations administratives^ la surveillance des subsistances, dans laquelle ils 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



<8r, 




Dans la solitaire petite vill» de Pontivy se réuiiis^ieiii ic'^ représentants de cent cinqii^inte 
mille (cardes nationaux. (P. 190.) 



.s'immisçaient, leur fournissaient mille occasions de faire planer sur le pouvoir 
une accusation terrible. — Une partie de la police enfin était dans leurs mains, 
c'est-à-dire qu'ils étaient chargés de réprimer d'une part les troubles qu'ils 
excitaient de l'autre. 

Cette puissance si dangereuse était-elle au moins dans des mains sûres et 
qui pussent rassurer? Les parlementaires, au dix-huitième siècle, avaient été 
profondément corrompus par leurs rapports avec la noblesse. Ceux mêmes d'entre 

uv. 24 — j. vir.BiLKT. — HiïTom» OK LA RÈvoLDTio."» rRA:»çAisi. — ÉD. /. «ourr ÏT c''. UT. 24 



186 HISTOIRE «E LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

k : . 

eux qui, comme jansénistes, étaient hostiles à la cour, dévots, austères et 
factieux, avec toute leur morgue sauvage, n'en étaient pas moins flattés de voir 
dans leur antichambre le duc ou le prince un tel. Les grands seigneurs, qui se 
moquaient d'eux, les caressaient, les flattaient, leur parlaient chapeau bas, pour 
gagner des procès injustes, spécialement pour pouvoir impunément usurper les 
biens des Communes. Les bassesses auxquelles descendaient les gens de cour 
devant ces grandes perruques ne tiraient pas à conséquence. Eux-mêmes en 
riaient; parfois ils daignaient épouser leurs filles, leurs fortunes, pour se 
refaire. 

Les jeunes parlementaires, trop flattés de cette camaraderie, de ces alliances 
avec des gens de haute volée, tâchaient de leur ressembler, d'être, à leur image, 
d'aimables mauvais sujets, et, comme les copistes maladroits, dépassaient leurs 
maîtres. Ils quittaient leurs robes rouges, descendaient des fleurs de lis pour 
courir les petites maisons, les petits soupers, pour jouer la comédie. 

Voilà où tombe la justice!... triste histoire! Au Moyen âge, elle est 
' matérielle, dans la terre et dans la race, dans le fief et dans le sang. Le sei- 
gneur, ou bien celui qui succède à tous, le seigneur des seigneurs, le.Roi, dit : 
« La justice est à moi, je puis juger ou faire juger; par qui? n'importe, par 
mon lieutenant quelconque, mon domestique, mon intendant, mon portier. . . 
Viens, je suis content de toi, je te donne une justice. » — Celui-ci en dit 
autant : Je ne jugerai pas moi-même, je vendrai cette justice. — Arrive le fils 
d'im marchand, qui achète, pour revendre, la chose sainte entre toutes; la 
justice passe de main en main, comme un efl"et de commerce, elle passe en 
héritage, en dot... Étrange apport d'une jeune épousée le droit de faire rompre 
et pendre ! . . . 

Hérédité, vénalité, privilège, exception, voilà les noms de la justice! Et 
comment donc autrement s'appellerait l'injustice?... — VrWilèges de personnes , 
jugées par qui elles veulent... Et privilèges de temps : Je te juge, à ma volonté, 
demain, dans dix ans, jamais... — Et privilège de lieu. De certt cinquante lieues 
et plus, le Parlement vous attire ce pauvre diable qui plaide avec son seigneur; 
qu'il se résigne, qu'il cède, je le lui conseille; qu'il abandoime plutôt que de 
venir traîner des années peut-être, à Paris, dans la boue et la misère, à solliciter 
un arrêt des bons amis du seigneur. 

Les Parlements du dernier temps avaient, par des arrêtés non promulgués, 
mais avoués, exécutés fidèlement, pourvu à ne plus admettre dans leur sein que 
des nobles ou anoblis. 

De là, un affaiblissement déplorable dans la capacité. L'étude du droit, 
abaissée dans les écoles, faible chez les avocats, fut nulle chez les magistrats, 
chez ceux qui appliquaient le droit pour la vie ou pour la mort. Les compagnies 
demandaient peu qu'on fit preuve de science, si l'on prouvait la noblesse. 

De là encore une conduite de plus en plus double et louche. Ces nobles 
magistrats sans cesse avancent et reculent. Ils crient pour la liberté ; Turgot 
vient, ils le repoussent. Ils crient : Les États Généraux! Le jour où on les leur 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 187 

donne, ils proposent de les rendre nuls,ren les calquant sur la forme des vieux 
États impuissants. 

Ce jour-là, ils étaient morts. 

Quand l'Assemblée décréta la vacance indéfinie, ils s'attendaient peu à ce 
coup. Ceux de Paris voulaient résister. Le garde des sceaux, archevêque de 
Bordeaux, les supplia de n'en rien faire. Novembre aurait renouvelé le grand 
mouvement d'octobre. Ils enregistrèrent et firent l'offre, un peu tardive, déjuger 
gratuitement. 

Ceux de Rouen enregistrèrent ; mais, secrètement, prudemment, ils 
écrivirent au Roi qu'ils le faisaient provisoirement et par soumission pour lui. 
t;eux de Metz en dirent autant, publiquement, avec audace, toutes les chambres 
assemblées, motivant hardiment cet acte sur la non-liberté duKoï. Ceux-ci pou- 
vaient être braves sous le canon de Bouille. 

Grande peur du garde des sceaux, le timide évoque. Il montre au Roi le 
péril; l'Assemblée va riposter, s'irriter, lancer le peuple. Le moyen de sauver 
les Parlements, c'est que le roi se hûte de les condamner lui-même. Il sera en 
position meilleure pour intervenir et intercéder. Déjà, en effet, les villes de 
Rouen, de Metz, déféraient leur Parlement, demandaient leur punition. C«s 
corps orgueilleux se virent seuls, toute la population contre eux. Ils se rétrac- 
tèrent. Metz, elle-même, pria pour les coupables. Et l'Assemblée pardonna 
(25 novembre 89). 



CHAPITRE IV 

RÉSISTANCES. — PARLEMENTS. — MOUVEMENT DES 

FËDÉUATIO.XS 

TRAVAUX DE L'ORGANISATION JUDICIAIRE. — LE PARLEMENT DE BRETAGNE A LA 
BARRE, 8 JANVIER 90. — LES PARLEMENTS DE BRETAGNE ET DE BORDEAUX 
CONDAUNIÎS, JANVIER, MARS. — ORIGINE DES FÉDÉRATIONS : ANJOU, BRETAGNE, 
DAUPHINÉ, FRANCHE-COMTÉ, RHONE, BOURGOGNE, LANGUEDOC, PROVENCE. ETC. 
— LA GUERRE CONTRE LES CHATEAUX RÉPRIMÉE; LES VILLES DÉFENDENT LES 
NOBLES, LEURS ENNEMIS, FÉVRIER 1790. 

La résiblaiice la plus obstinée fut celle du Parlement de Bretagne. Par trois 
fois il refusa l'enregistrement, et il se croyait en mesure de soutenir ce refus. 
Dune part, il avait la Noblesse qui s'assemblait à Saint-Malo, les nombreux et 
très fidèles domestiques des nobles, les siens, sa clientèle dans les villes, ses 
amis dans les confréries, dans les corporations de métiers; ajoutez la facilité de 
recruter dans cette foule d'ouvriers sans ouvrage, de gens qui vaguaient dans 
les rues, mourant de faim. Les villes le voyaient travailler, préparer la guerre 
civile. Environnées de campagnes hostiles ou douteuses elles pouvaient être 



183 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

affamées. Elles tranchèrent le nœud qui tardait à se dénouer. Rennes et Nantes, 
Vannes et Saint-Malo, envoyèrent à l'Assemblée des accusations foudroyantes, 
déclarant qu'elles abjuraient tout rapport avec les traîtres. Sans rien attendre, 
la garde nationale de Rennes entra au château et s'assura des canons 
(18 décembre 89). 

L'Assemblée prit deux mesures. Elle manda le Parlement de Bretagne à 
comparaître devant elle. Elle accueillit la pétition de Rennes, qui sollicitait la 
création d'autres tribunaux. Elle commença son beau travail sur l'organisation 
d'une justice digne de ce nom, non payée, non achetée, ni héréditaire, sortie du 
peuple et pour le peuple. Le premier article d'ime telle organisation était, bien 
entendu, la suppression des Parlements (22 décembre 89). 

Thouret, l'auteur du rapport, établit parfaitement cette vérité, trop oubliée 
depuis, qu'une révolution qui veut durer doit, avant tout, ôter à ses ennemis 
l'épée de justice. 

Étrange contradiction, de dire au système qu'on renverse : « Ton principe 
m'est opposé, je l'efface des lois, du gouvernement ; mais, en toute affaire privée, 
tu l'appliqueras contre moi... » Gomment méconnaître ainsi la toute-puissance, 
modeste, sourde, mais terrible, du pouvoir judiciaire, son invincible absorption? 
Tout pouvoir a besoin de lui; lui, il se passe des autres. Doniiez-moi le pouvoir 
judiciaire, gardez vos lois, vos ordonnances, tout ce monde de papier; je me 
charge de faire triompher le système le plus contraire à vos lois. 

11 leur fallut bien venir, ces vieux tyrans parlementaires, aux pieds delà 
nation (8 janvier). S'ils n'étaient venus d'eux-mêmes, la Bretagne aurait plutôt levé 
une armée exprès pour les y traîner. Ils comparurent avec arrogance, un mépris 
mal déguisé pour cette Assemblée d'avocats, n'en tenant guère plus de compte 
qu'aux jours où d'en haut ils écrasaient le barreau de pesantes mercuriales. 
Les rôles ici étaient changés. Au reste, qu'importaient les personnes? C'était 
devant la raison qu'il fallait répondre, devant les principes, posés pour la pre- 
mière fois. 

Leur superbe baissa tout à fait, ils furent comme cloués à terre, quand, de 
.cette Assemblée d'avocats, les mots suivants furent lancés : « On dit que la 
Bretagne n'est pas représentée, et, dans cette Assemblée, elle a soixante-six 
représentants... Ce n'est pas dans de vieilles chartes, où la ruse combinée avec 
la force a trouvé moyen d'opprimer le peuple, qu'il faut chercher les droits de 
la nation; c'est dans la Raison; ses droits sont anciens comme le temps, sacrés 
comme la nature. » 

Le président du Parlement de Bretagne n'avait pas défendu le Parlement qui 
était en cause. Il défendait la Bretagne, qui ne voulait pas être défendue, et 
n'en avait pas besoin. Il allégua les clauses du mariage d'Anne de Bretagne, 
mariage qui n'était qu'un divorce organisé, stipulé, entre la Bretagne et la France. 
Il plaidait pour ce divorce, comme un droit qui devait être éternel. Haineuse, 
insidieuse défense, adressée, non à l'Assemblée, mais à l'orgueil provincial, 
provocation retentissante à la guerre civile. 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 18» 

La Bretagne avait-elle à craindre de diminuer, en devenant France ; est-ce 
qu'une telle séparation pouvait durer à jamais? ne fallait-il pas tôt ou tard qu'un 
mariage plus vrai se fît? La Bretagne a gagné assez à participer à la gloire d'un 
tel empire. Et cet empire, certes, a gagné, nous en conviendrons toujours, à 
épouser la pauvre et glorieuse contrée, sa fiancée de granit, cette mère des 
grands cœurs et des grandes résistances. 

Ainsi la défense des Parlements, trop mauvaise, se retirait dans la défense 
des provinces, des États provinciaux. Mais ces États se trouvaient plus. faibles 
encore, en un sens. Les Parlements étaient des corps homogènes, organisés ; les 
États n'étaient autre chose que de monstrueuses et barbares constructions, 
hétérogènes et discordantes. Ce qu'on pouvait dire de meilleur en leur faveur, 
c'est que tels d'entre eux, ceux du Languedoc, par exemple, avaient sagement, 
prudemment administré l'injustice. D'autres, ceux du Dauphiné, sous l'habile 
direction de Mounier, avaient pris, la veille de la Révolution, une noble initiative. 

Le même .Mounier, fugitif, jeté dans la réaction, avait abusé de son influence 
sur le Dauphiné, pour faire indiquer une convocation prochaine des États, « où 
l'on examinerait si effectivement le Roi était libre. » A Toulouse, une ou deux 
centaines de nobles et de parlementaires avaient simulé un essai de réunion 
d'États. Ceux de Cambrésis, imperceptible assemblée d'un pays imperceptible, 
qui s'intitulaient États, avaient réclamé le privilège de ne pas être France, et 
dit, comme ceux de Bretagne : Nous sommes une nation. 

Ces fausses et infidèles représentations des provinces venaient audacieuse- 
ment parler en leur nom. Et elles recevaient à l'instant de violents démentis. 
Les municipalités, ressuscitées, pleines de vigueur et d'énergie, venaient une 
à une, devant l'Assemblée nationale, dire à ces États, à ces Parlements : « Ne 
parlez pas au nom du peuple ; le peuple ne vous connaît pas ; vous ne représentez 
que vous-mêmes, la vénalité, l'hérédité, le privilège gotiiique. » 

La municipalité, corps réel, vivant (on le sent à la force de ses coups), dit 
À ces vieux corps artificiels, à ces vieilles ruines barbares, l'équivalent du mot 
déjà signifié au corps du Clergé : « Vous n'existez pas ! » 

Ils firent pitié à l'Assemblée. Tout ce qu'elle fit à ceux de Bretagne, ce fut 
de les déclarer inhabiles à faire ce qu'ils refusaient de faire, de leur interdire 
toute fonction publique, jusqu'à ce qu'ils eussent présenté requête pour obtenir 
de prêter serment (11 janvier). 

Même indulgence, deux mois après, pour le Parlement de Bordeaux, qui, 

saisissant l'occasion des désordres du Midi, se hasarda jusqu'à faire une espèce 

de réquisitoire contre la Révolution, déclarant dans un acte public qu'elle 

n'avait fait que du mal, appelant insolemment l'Assemblée les députés des 

^ailliages. 

fASsemblée eut peu à sévir. Le peuple y suffisait de reste. La Bretagne 
comprima le Parlement de Bretagne. Et celui de Bordeaux fut accusé devant 
l'Assemblée par la ville même de Bordeaux qui envova tout exprès, pour soutenir 
l'accusation, le jeune et ardent Fonfrède (4 mars). 



190 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Ces résistances devenaient tout à fait insignifiantes au milieu de l'immense 
mouvement populaire qui se déclarait partout. Jamais, depuis les croisades, il 
n'y eut un tel ébranlement des masses, si général, si profond. Élan de fraternité 
en 90 ; tout à l'heure élan de la guerre. 

Cet élan, d'où commence-t-il? De partout. Nulle origine précise ne peut 
être assignée à ces grands faits spontanés. 

Dans l'été de 1789, dansla terreur des brigands^ les habitations dispersées, 
les hameaux môme s'effrayent de leur isolement : hameaux et hameaux 
s'unissent, villages et villages, la ville môme avec la campagne. Confédération, 
mutuel secours, amitié fraternelle, fraternité, voilà l'idée, le titre de ces pactes. 
— Peu, très peu, sont écrits encore. 

L'idée de fraternité est d'abord assez restreinte. Elle n'implique, que les 
voisins, et tout au plus la province. La grande fédération de Bretagne et Anjou 
a encore ce caractère provincial. Convoquée le 26 novembre, elle s'accomplit 
en janvier. Au point central de la presqu'île, loin des routes, dans la solitaire 
petite ville de Pontivy, se réunissent les représentants de cent cinquante mille 
gardes nationaux. Les Cavaliers portaient seuls un uniforme commun, corsets 
rouges et revers noirs, tous les autres, distingués par des revers roses, ama- 
rante, chamois, etc., rappelaient dans l'union môme, la diversité des villes, qui 
les envoyaient. Dans leur pacte d'union, auquel ils invitent toutes les munici- 
palités du royaume, ils insistent néanmoins pour fonner toujours une famille de 
Bretagne et Anjou, « quelle que soit la nouvelle division départementale, néces- 
saire à l'administration. » Ils établissent entre leurs villes un système de corres- 
pondance. Dans la désorganisation générale, dans l'incertitude où ils sont encore 
du succès de l'ordre nouveau, ils s'arrangent pour être du moins toujours orga- 
nisés à part. 

Dans les pays moins isolés, au croisement des grandes routes, sur les 
fleuves spécialement, le pacte fraternel prend un sens plus étendu. Les fleuves 
qui, sous l'ancien régime, par la multitude des péages, par les douanes inté- 
rieures, n'étaient guère que des limites, des obstacles, des entraves, deviennent, 
sous le régime de la liberté, les principales voies de circulation, ils mettent les 
hommes en rapport d'idées, de sentiments, autant que de commerce. 

C'est près du Rhône, à deux lieues de Valence, au petit bourg d'Étoile, 
que, pour la première fois, laprovince est abjurée; quatorze communes rurales 
du Dauphiné s'unissent entre elles, et se donnent à la grande unité fi-ançaise 
(29 nov. 1789). Befle réponse de ces paysans aux politiques, aux Mounier, qui 
faisaient appel à l'orgueil provincial, à l'esprit de division, qui essayaient 
d'armer le Dauphiné contre la France. 

Cette fédération, renouvelée, à Montélimart, n'est plus seulement dauphi- 
noise, mais mêlée de plusieurs provinces des deux rives, Dauphiné et Vivarais, 
Provence et Languedoc. Cette fois donc, ce sont des Français. — GrenoJjle y 
envoie d'elle-même, malgré sa municipalité, en dépit des poUtiques; elle ne se 
soucie plus de son rôle de capitale, elle aime mieux être France. — Tous 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 191 

ensemble ils répètent le serment sacré que les paysans ont fait déjà en novem- 
bre : Plus de province ! la patrie !... Et s'aider, se nourrir les uns les autres, 
se passer les blés de main en main par le Rhône (13 décembre). 

Fleuve sacré, qui traversant tant de peuples, de races, de langues, semble 
avoir hâte d'échanger les produits, les sentiments, les pensées ; il est, dans son 
cours varié, l'universel médiateur, le sociable Genius, la fraternité duMidi. C'est 
au point aimable et riant de son mariage avec la Saône, que sous Auguste, 
soixante nations des Gaules avaient dressé leur autel. Et c'est au point le plus 
austère, au passage sérieux, profond, que dominent les monts cuivrés de 
l'Ardèche, dans la romaine Valence, que se fit, le 31 janvier 1790, la première 
de nos grandes fédérations. Dix mille hommes étaient en armes, qui devaient 
en représenter plusieurs centaines de mille. Il y avait trente mille spectateurs. 
Entre celte immuable antiquité, ces monts immuables, devant ce fleuve gran- 
diose, toujours divers, toujours le même, se fit le serment solennel. Les dix 
mille, un genou en terre, les trente mille à deux genoux, tous ensemble 
jurèrent la sainte unité de la France. 

Tout était grand, le lieu, le moment ; et, chose rare, les paroles ne 
furent nullement au-dessous. La sagesse du Dauphiné, l'austérité du Vivarais, 
le tout animé d'un souffle de Languedoc et de Provence. A l'entrée d'une 
camère de sacrifices qu'ils prévoyaient parfaitement, au moment de commencer 
l'œuvre grande et laborieuse, ces excellents citoyens se recommandaient les 
uns aux autres de fonder la liberté sur la seule base solide, « la vertu, » sur 
ce qui rend les dévouements faciles, « la simplicité, la frugalité, la pureté du 
cœur ! » 

Je voudrais savoir aussi ce que disaient, presque en face, de l'autre côté 
du Rhône, à Voûte, les cent mille paysans armés qui y firent l'union du Viva- 
rais. C'était encore février, rude saison dans ces froides montagnes ; ni le temps, 
ni la misère, ni les routes effroyables, n'empêchèrent ces pauvres gçns d'arriver 
au rendez-vous. Torrents, verglas, précipices, fontes de neiges, rien ne put les 
arrêter, une chaleur toute nouvelle était dans l'air; une fermentation précoce 
se faisait sentir en eux; citoyens pour la première fois, évoqués du fond de 
leurs glaces au nom inouï de la liberté, ils partirent, comme les rois mages 
et les bergers de Noël, voyant clair en pleine nuit, suivant sans pouvoir 
s'égarer, à travers les brumes d'hiver, une lueur de printemps et l'étoile de la 
France. 

Dès longtemps les quatorze villes de Franche-Comté, inquiètes entre les 
châteaux et les pillards qui forcent et qui brûlent les châteaux, se sont unies à 
Besançon, se sont promis assistance. 

Ainsi, par-dessus les désordres, les craintes, les périls, j'entends s'élever 
peu à peu, répété par ces chœurs imposants dont eiiacun est un grand peuple, 
le mot puissant, magnifique, doux à la fois et formidable, qui contiendra tout 
et calmera tout : la fraternité. 

Et à mesure que les associations se forment, elles s'associent entre elles, 



192 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

comme dans les grandes farandoles du Midi, chaque bande de danseurs qui se 
forme, donne la main à une autre et la même danse emporte des populations 
entières. 

Ici éclate, par une double initiatire, le grand cœur de la Bourgogne. 

Dès le fond même de l'hiver, dans la rareté des subsistances, Dijon invite 
toutes les municipalités de Bourgogne à aller au secours de Lyon affamée. 

Lyon a faim, et Dijon souffre... Ainsi ces mots de fraternité, de solidarité 
nationale, ne sont pas des mots, ce sont des sentiments sincères, des actes 
réels, efficaces. 

La même ville de Dijon, liée aux confédérations de Dauphiné et de Vivarais 
(elles-mêmes en rapport avec celles de Provence et de Languedoc), Dijon invite 
la Bourgogne à donner la main aux villes de la Franche-Comté. Ainsi, l'immense 
farandole du sud-est, liant et formant toujours de nouveaux anneaux, avance 
jusqu'à Dijon, qui se rattache à Paris. 

Tous sortant de l'égoïsme, tous voulant du bien à tous, tous voulant 
nourrir les autres, les subsistances commençant à circuler facilement, l'abon- 
dance se rétablit ; il semble que par un miracle de la fraternité une moisson 
nouvelle soit venue en plein hiver. 

Nulle trace dans tout cela de l'esprit d'exclusion, d'isolement local, qu'on 
désigna plus tard sous le nom de fédéralisme. Ici, tout au contraire, c'est une 
conjuration pour l'unité de la France. Ces fédérations de provinces regardent 
toutes vers le centre, toutes invoquent l'Assemblée nationale, se rattachent à 
elle, se donnent à elle, c'est-à-dire à l'unité. Toutes remercient Paris de son 
appel fraternel. Telle ville lui demande secours. Telle veut être affiliée à sa 
garde nationale. Glermont lui avait proposé en novembre une association géné- 
rale des municipalités. A cette époque, en effet, sous la menace des États, des 
Parlements, du Clergé, les campagnes étant douteuses, tout le salut de la 
France semblait placé dans une ligue étroite des villes. Grâce à Dieu, les grandes 
fédérations résolurent mieux la difficulté. Elles entraînèrent, avec les villes, un 
nombre immense des habitants des campagnes. On l'a vu pour le Dauphiné, le 
Vivarais, le Languedoc. 

Dans la Bretagne, dans le Quercy, le Rouergue, le Limousin, le Périgord, 
les campagnes sont moins paisibles; il y a en février des désordres, des 
violences. 

Les mendiants, nourris à grand'peine jusque-là par les municipalités, 
sortent peu à peu et courent le pays. Les paysans recommencent à forcer les 
châteaux, brûler les chartes féodales, exécuter par la force les déclarations du 
4 août, les promesses de l'Assemblée. En attendant qu'elle y songe, la terreur 
est dans les campagnes. Les nobles délaissent leurs châteaux, viennent se 
cacher dans les villes, trouver sûreté parmi leurs ennemis. Et ces ennemis les 
défendent. Les gardes nationaux de la Bretagne, qui viennent de jurer leur 
ligue contre les nobles, vont défendre les manoirs où l'on conspirait contre eux. 
Ceux du Quercy, du Midi en général, furent également magnanimes. 



HISTOIRE DE LA REVOLUTIOiN FRANÇAISE 



193 




Il est curieux de voir le général, l'homme occupé, suivre la reinft aux églises. (P. 196. 

Les pillards furent comprimés, les paysans contenus, peu à peu initiés, 
intéressés au but de la Révolution. A qui donc pouvait-elle profiter plus qu'à 
eux? Elle avait affranchi des dîmes ceux d'entre eux qui possédaient. Elle allait, 
entre les autres, créer des propriétaires et par centaines de mille. Elle allait 
leur donner lépée, de serfs en un jour les faire nobles, les mener par toute la 
lerre à la gloire, aux aventures, tirer d'eux des princes, des rois, et que dis-je? 
bien plus, des héros. 

LIV. 25. — I. ■ICHÏLF.T. — BISTOa\R DE S.A B*VOLUTIO:X FBA.XÇ.USE. - BD. J. RWef ET C". UV. 25 



134 HISTOIRE DE I.A REVOLUTION FRANÇAISE 



CHAPITRE V 

RÉSISTANCES. — LA REINE ET L'AUTRICHE 
(OCTOBRE-FÉVRIER) 

IRRITATION DE LA BEINE, OCTOBRE. — COMPLOTS DE LA COUR. — LE ROI PRISON 
NIER DU PEUPLE. NOVEMBRE-DÉCEMBRE? — LA REINE SE DÉFIE DES PRINCES. 
— LA REINE PEU LIÉE AVEC LE CLERGÉ. — ELLE AVAIT TOUJOURS ÉTÉ GOU- 
VERNÉE PAR L'AUTRICHE — l'aUTRICHE INTÉRESSÉE A CE QUE LE ROI n'aGIT 
POINT. — LOUIS XVI ET LÉOPOLD SE DÉCLARENT A^aS DES CONSTITUTIONS, 
FÉVRIER-MARS. — PROCÈS DE BESENVAL ET DE FAVRAS. — MORT DE FAVRAS, 
18 FÉVRIER. — DÉCOURAGEMENT DES ROYALISTES. — GRANDES FÉDÉRATIONS 
DU NORD. 

Du spectacle sublime de la fraternité, je retombe, hélas ! sur la terre, dans 
les intrigrues et les complots. 

Personne n'appréciait l'immensité du mouvement; personne ne mesurait 
ce flux rapide, invincible, qui monta d'octobre en juillet. Des populations, 
jusque-là étrangères entre elles, sellaient, se rapprochaient. Des villes éloignées, 
des provinces, naguère divisées encore par les vieilles rivalités, allaient en 
quelque sorte au-devant les unes des autres, se donnaient la main, et frater- 
nisaient. Ce fait si nouveau, si frappant, était à peine remarqué des grands 
esprits de l'époque. S'il eût pu l'être de la Reine, de la cour, il aurait décou- 
ragé les résistances inutiles. Qui donc, quand l'Océan monte, oserait mairher 
contre lui? 

La Reine se trompa dès le point de départ, et elle resta trompée. Bile vit 
dans le 6 octobre une affaire arrangée par le duc d'Orléans, un tour que lui 
jouait l'ennemi. Elle céda ; mais avant de partir, conjura le Roi, au nom de son 
fils, de n'aller à Paris que pour attendre le moment où il pourrait s'éloigner. 

Dès le premier jour, le maire de Paris le priant d'y fixer sa résidence, lui 
disant que le centre de l'Empire était la demeure naturelle des rois, n'avait tiré 
de lui que cette réponse : « Qu'il ferait volontiers de Paris sa résidence /a plus 
habituelle. » 

Le 9, proclamation du Roi où il annonce que, s'il n'eût pas été à Paris, il 
eût craint de causer un grand trouble; que, la Constitution faite, il réa- 
lisera son projet d'aller visiter ses prorinces; qu'il se livre à l'espoir de rece- 
voir d'elles des marques d'affection, àe\&?, y aiv encourager P Assemblée natio- 
nale, etc. 

Cette lettre amliiguë, qui semblait provoquer des adresses royalistes, 
décida la commune de Paris à écrire aussi aux provinces ; elle voulait les rassu- 
rer, disait-elle, contre certaines insinuations, jetaiit un voile sur le complot 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION KflANÇATSE ^03 



qui avait failli lenverser l'ordre nouyeau ; elle offrait une fraternité sincère à 
toutes les comnuines du royaume. 

La Reine refusa de recevoir les vainqueurs de la Bastille qui venaient lui 
présenter leurs hommages. Elle reçut les dames de la Halle, mais à distance, 
et comme séparée, défendue, par les larges paniers des dames de la cour qui 
se jetèrent au-devant. Elle éloignait d'elle ainsi une classe très royaliste; 
plusieurs des dames de la Halle désavouaient le 6 octobre. Elles arrêtèrent 
elles-mêmes quelques femmes sans aveu, qui pénétraient dans les maisons 
pour extorquer de l'argent. 

Ces maladresses de la Reine n'étaient pas propres à augmenter la con- 
fiance. Gomment eùt-elle subsisté, au milieu des tentatives de la cour, toujours 
avortées, découvertes? D'octobre en mars, on découvrit à peu près un complot 
par mois (Augeard. Favras, Maillebois, etc.). 

Le 25 octobre, on arrête un sieur Augeaid, garde des sceaux de la Reine ; 
on trouve chez lui un plan pour mener le Roi à Metz. 

Le 21 novembre, dans l'Assemblée, le comité des recherches, provoqué 
par Malouet, le fait taire en lui disant qu'il existe un nouveau complot pour 
enlever le Roi à Metz, et que Malouet lui-même le connaît parfaitement. 

Le 25 décembre, on arrête le marquis de Favras, encore un enlevem* du 
Roi, qui recrutait dans Paiis. Si l'on eût eu pour objet de troubler pour tou- 
jours l'imagination du peuple, de le rendre fol de défiance et de craintes, 
l'entourant aiosi de ténèbres, de complots, de pièges, il eût fallu faire exacte- 
ment ce qu'on fit. 11 eût fallu par suite de conspirations maladioites, lui mon- 
trer à chafjue instant le Roi en fuite, le Roi à la tête des armées, le Roi reve- 
nant affamer Paris. 

Sans doute, en supposant la hberté (assise, les résistances moins fortes, il 
eût mieux valu leur ouvrir la porte toute grande, à ce Roi, à cette Reine, les 
mener à leur vraie place, à la frontière, en faire cadeau à l'Autriche. 

Mais dans l'état chancelant, incertain, où se trouvait la pauvre France, 
ayant pour chef une assemblée de métaphysiciens, et œntre eUe des hommes 
d'exécution et de hiaiu, comme était M. de Bouille, comme nos officiers de 
marine, comme les gentilshommes bretons, il était bien difficile de lâcher le 
giand otage, le Roi, de donner à toutes ces forces ce qui leur manquait, 
l'unité. 

Donc, le peuple veillait nuit et jour, rùdait autour des Tuileries; il ne se 
fiait à personne. 11 allait von: tous les matins si le Roi n'était pas parti. La 
garde nationale lui en répondait, et le commandant de la garde nationale. 
Mille bruits circulaient, reproduits par des journaux violents, furieux, qui, à 
tout hasard, dénonçaient quelque complot... Les gens modérés s'indignaient, 
niaient, ne voulaient pas croire... Le complot n'en était pas moins découvert le 
lendemain. Le résultat de tout ceci, c'est que le Roi, qui n'était nullement pri- 
sonnier en octobre, l'était en novembre ou décemljre. 

La Reine avait manqué un moment unique, admirable, irréparable, le 



196 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

moment où Lafayette et Mirabeau se trouvèrent d'accord pour elle (fin octobre). 

Elle ne voulait pas être sauvée par la Révolution, par Mirabeau, par 
Lafayette; courageuse et rancuneuse, véritable princesse de la maison de 
Lorraine, elle voulait vaincre et se venger. Elle risquait à la légère, se disant 
évidenmient, comme disait dans une tempête Henriette d'Angleterre, qu'après 
tout les reines ne pouvaient pas se noyer. 

Marie-Thérèse avait été bien près de périr, et elle n'avait pas péri. Ce 
souvenir héroïque de la mère influait beaucoup sur la fille — à tort — la 
mère avait pour elle le peuple, la fille l'avait contre elle. 

M. de Lafayette, peu royaliste avant le 6 octobre, l'était sincèrement 
depuis. Il avait sauvé la Reine, protégé le Roi. On s'attache par dételles choses. 
Les efforts prodigieux qu'exigeait de lui le maintien de l'ordre lui faisaient 
vivement désirer que l'autorité reprit force. 11 écrivit par deux fois à M. de 
Bouille, le priant de s'unir à lui pour sauver la royauté. M. de Bouille regrette 
amèrement, dans ses Mémoires, de ne point l'avoir écouté. 

Lafayette avait fait une chose agréable à la Reine, en chassant le duc 
d'Orléans. Il lui faisait une sorte de cour. Il est cuiieux de voir le général, 
l'homme occupé, suivre la Reine aux églises, assister aux offices où elle 
faisait ses pâques. 

Pour la Reine, pour le Roi, Lafayette surmonta la répugnance que lui 
inspirait Mirabeau. 

Dès le 15 octobre, Mirabeau s'était offert, j ar une note, que son ami 
Lamarck, l'homme de la Reine, ne montra pas même au Roi. — Le 20, 
nouvelle note de Mirabeau; mais celle-ci, il l'envoya à Lafayette, qui s'abou- 
cha avec l'orateur, le conduisit chez le ministre Montmorin. 

Ce secours inespéré qui leur tombait du ciel, fut tout à fait mal reçu. 
Mirabeau aurait voulu que le Roi se contentât d'un million pour toute 
dépense; qu'il se retirât, non à Metz dans l'armée, mais à Rouen, et que de 
là il pubUât des ordonnances plus populaires que les décrets de l'Assemblée. 
— Ainsi point de guerre civile, le Roi se faisant plus révolutionnaire que la 
Révolution même. 

Étrange projet, qui prouve la confiance, la facile crédulité du génie!... 
Si la cour l'eût accepté pour un jour, si eHe eût consenti de feindre, c'eût 
été pour faire pendre le lendemain Mirabeau. 

Dès novembre, il put bien voir ce qu'il avait à attendre de ceux qu'il 
voulait sauver. Il lui fallait le ministère, et garder en même temps sa posi- 
tion dominante dans l'Assemblée nationale. Pour cela, il avait besoin que la 
cour lui ménageât l'appui, la connivence, le silence du moins, des députés 
royalistes. Loin de là, le garde des sceaux averti, anima plusieurs députés, 
même de l'opposition, contre le projet. Au ministère, aux Jacobins (ce club 
était à peine ouvert), on travailla en même temps pour rendre Mirabeau 
impossible. Deux homiôtes gens, Montlosier du côté droit, Lanjuinais du 
côté gauche, parlèrent dans le même sens. Ils proposèrent et firent décréter 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



197 




LAFAYETTE 



« qu'aucun député, en fonction, ni trois ans après, ne pût accepter de place. » 
— Ainsi les royalistes réussirent à interdire le ministère au grand orateur, 
qui eût été le soutien de leur parti (7 novembre). 

La Reine, nous l'avons dit, ne voulait pas être sauvée par la Révolu- 
tion, et elle ne voulait pas l'être non plus par l'émigration, par les princes. 
Elle avait trop bien connu le comte d'Artois pour ne pas savoir le peu que 
c'était. Elle se défiait avec raison de Monsieur, comme d'un caractère louche 
et faux. 

Quelles étaient donc ses espérances? ses vues? ses secrets conseillers? 

11 ne faut pas compter madame de Lamballe, jolie petite femme très 
nulle, amie tendre de la Reine, mais sans idées, sans conversation, et qui ne 
méritait pas la responsabilité terrible que l'on lit peser sur elle. Elle semblait 



198 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

être un centre ; elle tenait avec gi'àce le véritable salon de Marie-Antoinette, 
au rez-de-chaussée du pavillon de Flore. Beaucoup de noblesse y venait, un 
monde indiscret, futile, compromettant, qui croyait, comme au temps de la 
Fronde, mener tout par des satires, des mots piquants, des chansons. On lisait 
là le très spirituel journal des Actes des apôtres; on y chanta telle romance 
sur la captivité du Roi, qui fit pleurer tout le monde, les amis et les ennemis. 

Les relations de Marie-Antoinette étaient toutes avec les nobles, peu avec 
les prêtres. Elle n'était pas bigote, pas plus que son frère Joseph II. 

Les nobles n'étaient pas un parti : c'était une classe nombreuse, divisée et 
sans lien. Mais les prêtres étaient un parti, un corps très serré, et matérielle- 
ment très puissant. La dissidence momentanée des curés et des prélats le faisait 
paraître faible. Mais la force de la hiérarchie, mais l'esprit de corps, mais le 
Pape, la voix du Saint-Siège, allait tout à l'heure refaire l'unité du Clergé. 
Alors, par ses membres inférieurs, il allait puiser des forces inconnues dans 
la terre, et dans les hommes de la terre, les habitants des campagnes. Il allait 
contre le peuple de la Révolution amener un peuple, la Vendée contre la 
France. 

Marie-Antoinette ne vit rien de tout cela. Ces grandes forces morales 
étaient lettre close pour elle. Elle rêvait la victoire, la force matérielle. Bouille 
et l'Autriche. 

Lorsqu'au 10 août on trouva dans l'armoire de fer les papiers de Louis XVI, 
on lut avec étonnemcnt que, dans les premières années de son mariage, il 
n'avait vu dans sa jeune femme qu'un pur agent de l'Autriche. 

Marié malgré lui par M. de Choiseul dans cette maison deux fois ennemie, 
comme Lorraine et conune Autriche, obhgé de recevoir le précepteur de la 
Reine, l'abbé de Vermond, espion de Marie-Thérèse, il persévéra longtemps 
dans sa déflance, jusqu'à rester dix-neuf ans sans parler à ce Vermond 

On sait comment la pieuse impératrice avait distribué les rôles à sa nom- 
breuse famille, employant surtout ses fdles comme agents de sa politique. 
Par Caroline, elle gouvernait Naples. Par Marie- Antoinette, elle comptait 
gouverner la France. Celle-ci, avant tout. Lorraine, Autrichienne, persécuta 
dix ans Louis XVI pour lui faire doimer le ministère au Lorrain Choiseul, 
l'homme de l'impératrice. Elle réussit du moins à lui faire accepter Breteuil, 
qui, comme Choiseul avait été d'abord ambassadeur à Vienne, et comme 
lui, appartenait entièrement à cette cour. Ce fut encore la même influence 
(celle de Vermond sur la. Reine), qui, en dernier lieu, surmonta les scrupules 
de Louis XVI, et lui fit prendre un athée pour premier ministre, l'archevêque 
de Toulouse. 

La mort de Marie-Thérèse, les paroles sévères de Joseph II sur Versailles 
et sm' sa sœur, semblaient devoir rendre celle-ci moins favorable à l'Autriche. 
Ce fut alors cependant qu'elle décida le Roi à domier les millions que Joseph II 
voulait extorquer des Hollandais. 

En 1789, la Reine avait trois confidents, trois conseillers, Vermond, 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 190 



foiijoui's Autrichien, lireteuii, non moins Aulricîiien, enlin, l'ambassadeur 
d'Autriche, M. Mercy d'Arijentean. Derrière ce vieux Mercy, il faut voir celui 
qui le pousse, le vieux prince de Kaunitz, ministre septuagénaire de la monar- 
chie autrichienne ; ces doux fats ou ces deux vieilles, qui semblaient tout 
occupés de toilette et de bagatelles, menaient la Reine de France. 

Funeste direction, dangereuse alliance. L'Autriche était alors dans une 
situation si mauvaise que, loin de servir Marie-Antoinette, elle ne pouvait 
lui être qu'un obstacle pour agir, un guide pour agir'mal, la pousser à toute 
démarche absurde que pourrait demander l'intérêt autrichien. 

Cette catholique et dévote Autriche, s 'étant faite à moitié philosophe sous 
Joseph. II, avait trouvé moyen de n'avoir personne pour elle. Contre elle se 
tournait sa propre épée, la Hongrie. Les prêtres belges lui avaient enlevé les 
Pays-Bas, avec Fencouragement des trois puissances protestantes, Angleterre, 
Hollande et Prusse. Et pendant ce temps, que faisait l'Autriche ? Elle tournait 
le dos à l'Europe, se promenait dans les déserts des Turcs, usait ses meilleures 
armées au profit de la Russie. 

L'Empereur ne se portait pas mieux que l'Empire. Joseph II était poitri- 
naire. Il mourait désespéré. 11 avait montré, dans l'affaire de Belgique, une 
variation déplorable, d'abord des menaces furieuses de tuer, brûler, des exé- 
cutions I)arhares qui firent l'horreur de l'Europe, puis (le 25 novembre), amnis- 
tie illimitée, dont personne ne voulut. 

L'.\utriche eût été perdue si la Révolution de Belgique eût trouvé appui 
dans la Révolution de France. 

Ici, tout le monde pensait que les deux révolutions allaient agir d'ensemble 
et marclier du même pas. Le plus briUant de nos journalistes, Camille Desmou- 
lins, avait, sans attendre, uni en espoir les deux sœurs, intitulant son journal : 
Révolutions de France et de Brabant. 

La difiicul''' ' <"'i, c'est que Y\mc r[:\\{ mw n-vnlution de prêtres, et l'autre 
de philo.sophe^ 

Les Belges, sachant cependant qu'ils ne pouvaient pas compter sur leurs 
protecteurs, les trois puissances protestantes, s'adressèrent à nous. L'homme 
(lu Clergé des Pays-Bas, le grand agitateur de la tourbe catholique, Yan der 
\oot, ne se fit pas scrupule d'écrire à l'Assemblée et au Roi. "La lettre fut ren- 
voyée (10 décembre). Louis XVI se montra un parfait beau-frère de l'Empereur. 
L'Assemblée méprisa une révolution d'abbés. Les Tuileries, eutièrcmont 
dominées par l'ambassadeur d'Autriche, parvinrent à endormir l'honnête M. de 
Lafayette, qui endormit l'Assemblée. 

L'homme de la Reine, Lamarck, partit on doceinbre pour offrir son épée 
aux Belges, ses compatriotes, contre l'Autrichien. Il avait cependant le consen- 
tement de la Reine, et, par conséquent, celui de Fambassadeur d'Autriche. On 
espérait cpie Lamarck, grand seigneur, aimable, ami de toute nouveauté, 
pourrait servir de médiateur, et peut-être faire accepter aux Belges, alors vain- 
queurs, un moyen terme qui apaisit tout, une Constitution bâtarde sous un 



200 HISTOIRE DK LA REVOLUTION FRANÇAISE 

prince autrichien. — Avec ce mot de Constitution, on endort encore Lafayette. 

Lamarck, très justement suspect au parti des prêtres belges et de l'aristo- 
cratie, réussit mieux auprès de ceux qu'on appeMt progressistes. L'Autriche, 
pour diviser ses ennemis, se disait alors amie du progrès. L'avènement du 
philantiirope et réformateur Léopold aidait fort à ce mensonge (20 février). 

Dans sa participation indirecte à tout cela, la Reine se fit grand tort Elle 
eût du se lier de plus en plus au Clergé, L'Autriche, en lutte avec le Clergé, avait 
des intérêts absolument différents. 

Elle espérait apparemment que, si l'Empereur, s'arrangeant avec les 
Belges, se retrouvait enfin libre de ses mouvements, elle pourrait s'abriter sous 
la protection impériale, montrer à la Révolution une guerre prête à fondre sur 
la France, peut-être fortifier la petite armée de Bouille de quelques corps 
autrichiens. 

Mauvais calcul. Tout cela était trop long, et le temps marchait très vite. 
L'Autriche, fort égoïste, était un secours très lointain et très douteux. 

Quoi qu'il en soit, les deux beaux-frères suivirent exactement la même 
conduite. Dans le même mois, Louis XVI et Léopold se déclarèrent l'un et 
l'autre amis de la liberté, défenseurs zélés des Constitutions, etc. 

Même conduite dans deux situations parfaitement opposées. Léopold 

agissait très bien pour regagner la Belgique; il divisait ses ennemis, fortifiait 

ses amis. Louis XVI, tout au contraire, loin de fortifier ses amis, les jetait par 

. cette parade dans le plus profond découragement; il paralysait le Clergé, la 

Noblesse, la contre-révolution. 

Les modérés Neckcr, Malouet, croyaient que le Roi, par une profession de 
foi constitutionnelle, presque révolutionnaire, pouvait se constituer le chef de 
la Révolution. C'est ainsi que les conseillers d'Henri III lui firent faire la 
fausse démarche de se dire chef de la Ligue. L'occasion semblait, il est vrai, 
favorable. Les désordres de janvier avaient alarmé vivement la propriété. 
Devant ce grand intérêt social, on supposait que tout intérêt politique allait 
pâlir. La désorganisation était effrayante: le pouvoir n'avait garde d'y remé- 
dier; ici, il était mort en réalité, et là, il faisait le mort, comme disait un 
des Lameth. Beaucoup avaient déjà assez de Révolution, et trop; de découra- 
gement, ils auraient volontiers sacrifié les songes d'or qu'ils avaient faits, à la 
paix, à l'unité. 

Au môme moment (du 1" au 4 février), deux événements de même sens : 

D'abord, s'ouvre le club des impartiaux (Malouet, Virieu, etc.). Leur 
impartialité consistait, ils le disent dans leur déclaration, à rendre force au 
Moi, et à conserver des terres à l'Église, à subordonner l'aliénation des biens 
du Clergé à la volonté des provinces. 

Le 4 février, le Roi se présente à l'improviste dans l'Assemblée, prononce 
un discours touchant, qui étonne etvgttendrit, . . Chose incroyable, merveilleuse! 
le Roi était secrètement épris de cetteConstitution qui le dépouillait. Il loue, il 
admire spécialement la belle division des départements. Seulement, il conseiUe 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 




Favras fut arrêté dans la nuit do 25 décembre. (P. 204.) 



inr. tt. — J. HICBELST. — HISTOIRI Ot lU RlvOUTtlOH rBA.1ÇAISK — tD. I. ROOF» R cf*. UV. 36 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 803 

à l'Assemblée d'ajourner une partie des réformes. Il déplore les désordres, il 
défend, console le Clergé et la Noblesse; mais enfin, il est, avant tout, dit-il, 
l'ami de la Constitution. 

Il se présentait ainsi à l'Assemblée, embarrassée de rétablir l'ordre, et il 
semblait dire : Vous ne savez que faire? Eh bien, rendez-moi le peuvoir... 

L'effet de la scène fut prodigieux. L'Assemblée perdit la tête. Barrère 
pleurait à chaudes larmes. Le Roi sort, on court après lui, on se précipite. On / 
va chez la Reine. Elle reçoit la députation, avec le dauphin. Toujours'N^lti^;^^ 
et gracieuse : « Voici mon fils, dit-elle, je lui apprendrai à chérir la liberté; 
j'espère qu'il en sera l'appui. » 

Elle ne fut pas ce jour-là la fille de Marie-Thérèse, mais la sœur de Léopold. 
Peu après, son frère lançait le manifeste hypocrite où il se déclara ami de la 
liberté, de la constitution des Belges, jusqu'à leur dire, lui. Empereur, qu'après 
tout ils avaient eu droit de s'armer contre l'Empereur. 

Pour revenir, l'Assemblée délira complètement, ne sut plus ce qu'elle 
disait. Elle se lève tout entière, elle jure fidélité à la Constitution qui n'est pas 
encore. Les tribunes se joignent à ces transports, dans un inconcevable enthou- 
siasme. Tout le monde se met à jurer, à l'Hôtel de Ville, à la Grève, dans les 
rues. On chante un Te Deum. On illumine le soir. Pourquoi ne pas se réjouir? 
La Révolution est faite, bien faite pour cette fois. 

Du 5 février au 15, ce fut une suite de fêtes, à Paris et dans les provinces. 
Partout, sur les places publiques, on se pressait pour prêter le serment. Les 
écoliers, les enfants, y étaient conduits en bande. Tout était plein d'élan, de 
joie et d'enthousiasme. 

Beaucoup d'amis de la liberté s'effrayaient de ce mouvement, croyant qu'il 
tournerait au profit du Roi. Erreur. La Révolution était une chose si forte, dans 
un tel mouvement ascendant, que tout événement nouveau, pour ou contre, 
finissait toujours par la favoriser, la pousser plus vite encore. Dans cette affaire 
du serment, il arrivait ce qu'il arrive toujours pour toute passion violente. 
Chacun, en prononçant des mots, ne leur donnait nul autre sens que ce qu'il 
avait dans le cœur. Tel avait juré pour le Roi, qui n'avait rien entendu, sinon, 
jurer pour la Patrie. 

On remarqua qu'au Te Deum, le Roi n'était pas venu à Notre-Dame, qu'il 
n'avait pas, comme on l'espérait, juré sur l'autel. Il voulait bien mentir, mais 
non pas se parjurer. 

Dès le 9 février, pendant que les fêtes duraient encore, Grégoire et 
Lanjuinais dirent que la cause des désordres était la non-exécution des décrets 
du 4 août; donc, qu'il ne fallait pas faire halte, mais bien avancer. 

Les tentatives des royaUstes pour rendre la force et les armes au pouvoir 
royal ne furent pas heureuses. Maury essaya la ruse, disant qu'au moins dans 
les campagnes, il fallait permettre à la force armée d'agir, sans autorisation 
des municipalités. Cazalès essaya l'audace, ouvrit l'avis étrange de donner au 
Roi la dictature pour trois mois. Ruse grossière. Mirabeau, Buzot, d'autres 



50i HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

encore, déclarèrent nettement qu'on ne pouvait se fier au pouvoir exécutif. 
L'Assemblée ne se fia qu'aux municipalités, leur donna tout pouvoir d'agir, et 
les rendit responsables des désordres qu'elles ne pourraient empêcher. 

L'audace inouïe de la proposition de Cazaics ne s'explique que par sa date 
(20 février). Un sacrifice sanglant avait été fait le 18, qui paraissait répondre 
de la bonne foi de la cour. 

Elle avait alors deux affaires, deux procès sur les bras, celui de Besenval, 
celui de Favras. 

Besenval, accusé pour le 14 juillet, n'avait fait, après tout, qu'exécuter les 
ordres de son chef le ministre, les ordres du Roi. Pourtant, si on l'innocentait, on 
paraissait condamner la prise de la Bastille et la révolution même. Il était spécia- 
lement odieux comme étant l'homme de la Reine, l'ex-conlident des parties 
deTrianon, l'ancien ami de Ghoiseul, et comme tel, appartenant à la cabale 
autrichienne. 

Favras intéressait moins la cour. C'était l'homme de Monsieur. Il s'était 
chargé, pour lui, d'enlever le Roi. Monsieur, vraisemblablement, eût été lieu- 
tenant général, régent peut-être, si l'on eût interdit le Roi, comme le proposaient 
quelques parlementaires et amis des Princes? M. de Lafayette dit dans ses 
Mémoires, que Favras devait commencer partner Bailly et Lafayette. 

Favras ayant été arrêté dans la nuit du 25 décembre. Monsieur, très 
effrayé, fitladémarchesingulièred'aller se justifier... où? devant quel tribunal? 
Devant la ville de Paris. Les magistrats municipaux n'étaient nullement qualifiés 
pour recevoir un tel acte. Monsieur renia Favras, dit qu'il n'avait nulle connais- 
sance de l'affaire, fit une parade hypocrite de sentiments révolutionnaires, 
d'amour pour la liberté. 

Favras montra beaucoup de courage, et releva fort sa vie par sa mort. Il se 
défendit très bien, et pas plus qu'il ne fallait, ne compromettant personne. On lui 
fit comprendre qu'il lui fallait mourir discrètement, elille fit. Lalongueetcruelle 
promenade à laquelle on le condamna, l'amende honorable à Notre-Dame, etc., 
n'ébranlèrent pas sa fermeté. A la Grève, il demanda à déposer encore, et ne 
fiit pendu qu'aux flambeaux (18 février). C'était la première fois qu'on pen- 
dait un gentilhomme. Le peuple montrait une impatience furieuse, croyant 
toujours que la cour trouverait moyen de le sauver. Ses papiers, recueillis par le 
lieutenant civil, furent (dit Lafayette) remis par la fille de ce magistrat à Monsieur, 
devenu Roi, qui s'empressa de les brûler. 

Le dimanche qui suivit l'exécution, la veuve et le fils de Favras vinrent 
en deuil assister au dîner pubUc du Roi et de la Reine. Les royalistes croyaient 
qu'ils allaient combler, caresser la famille de la victime. La Reine n'osa lever 
les yeux. 

Ils virent alors l'impuissance où la cour était réduite, combien peu d'appui 
pouvaient attendre ceux qui se dévoueraient pour elle. 

Déjà, au 4 février, la visite du Roi à l'Assemblée, sa profession de foi 
patriotique, les avait fort abattus Le vicomte de Mirabeau sortit, et dans son 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 2M 

désespoir, brisa son épée... One penser? Que croire en effet? Les royalistes 
avaieni le droit de croire le U(ii ou menteur ou transfuge, déserteur de son 
propre parli. Le Roi n'était donc plus royaliste? ou bien, il sacriliait son Clergé, 
sa fidèle Xolilesse. pour sauver un lamlieau de royauté? 

M. de Bouille, laissé sans instructions, dans l'ignorance absolue de ce qu'il 
avait à faire, tombe alors dans le plus profond découragement. Tel est aussi 
l'impressi -n de beaucoup de genli'shommes, d'oflicicrs de terre et de mer, qui 
partent de France. M. Bouille lui-môme demande la permission d'en faire autant, 
de servir à l'étranger. Le Roi lui fait dire de rester, qu'il aura besoin de lui. 
On s'est trop hâté d'espérer ; la Révolution était linie le 14 juillet, linie le 
6 octobre, elle l'était au 4 février; je crains maintenant qu'en mars, elle ne le 
soit pas encore. 

Qu'importe! la liberté adulte, robuste au berceau même, doit craindre peu 
les résistances. Elle vient en un moment de vaincre la plus redoutable, le 
désordre et l'anarchie. Ces pillages de campagnes, cette guerre contre les châ- 
teaux, qui gagnant de proche en proche, menaçait tout le pays d'un embrase- 
ment immense, tout cela a fini d'un coup. Le mouvement de janvier, février, 
est déjà apaisé en mars. Pendant que le Roi se présentait comme l'unique garant 
de la paix publique, pendant que l'Assemblée cherchait et ne trouvait pas les 
moyens de la ramener, la France l'avait fait elle-même. L'élan de la fraternité 
avait devancé les lois; le nœud qu'on ne dénouait pas avait été tranché par la 
magnanimité nationale. Les villes armées tout entières, avaient marché à la 
défense des châteaux; elles avaient protégé les nobles, leurs ennemis. Les 
grandes réunions continuent, et plus grandes chaque jour, si formidables, que, 
sans agir, par leur seule apparition, elles doivent intimider les deux ennemis de 
la France, d'une part l'anarchie, le pillage, d'autre part la contre-révolution. 
Ce ne sont plus seulement les populations plus rares, plus dispersées du Midi, 
qui s'assemblent; ce sont les massives, les compactes légions des grandes pro- 
vinces du Nord; c'est la Champagne, cent mille hommes; c'est la Lorraine, 
cent m lie hommes; les Vosges, l'Alsace, etc. 

Mouvement plein de grandeur, désintéressé et sans jalousie. Tout se 
groupe, tout s'unit, tout gravite à l'unité. Paris appelle les provinces, veut 
s'unir toutes les communes. Et les provinces, d'elles-mêmes, sans la moindre 
pensée d'envie, veulent encore plus s'unir. La Bretagne, le 20 mars, demande 
que la France envoie un homme sur mille à Paris. Bordeaux a déjà demandé 
une fôle civique pour le 14 juillet. Les deux propositions tout à l'heure n'en 
feront qu'une. La France appellera toute la France à cette grande fête, la pre- 
mière du nouveau culte. 



\ 



toi HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



CHAPITRE VI 

{Suile.) 

LA REINE ET L'AUTRICHE. — LA REINE ET MIRABEAU 
L'ARMÉE (MARS-MAI 90) 

L'AUTRICHE SE RALLIE L'EUROPE. — ELLE CONSEILLE DE GAfiNER MIRABEAU (jIARS). 

— CONDUITE ÉQUIVOQUE DE LA COUR DANS SA NÉGOCIATION AVEC MIRABEAU. — 
MIRABEAU LUI PORTE DE NOUVEAUX COUPS (aVRIl). — MIRABEAU PEU INFLUENT 
DANS LES CLUBS. — MIRABEAU GAGNÉ (10 MAl). — MIRABEAU FAIT DONNER AU 
ROI l'initiative DE LA GUI'.RRE (22 MAl). — ENTREVUE DE MIRABEAU ET DE 
LA REINE (fin MAI). — LE SOLDAT FRATERNISE AVEC LE PEUPLE. — LA COUR 
CROIT GAGNER LE SOLDAT. — MISÈRE DE L'aNCIENNE ARMÉE. — INSOLENCE 
DES OFFICIERS. — ILS ESSAYENT DE METTRE LE SOLDAT CONTRE LE PEUPLE. 

— RÉHABILITATION DU SOLDAT, DU MARIN. 

Le complot de Favras était celui de Monsieur ; le complot de Maillebois 
(qu'on découvre en mars) se rattache au comte d'Artois, à l'émigration. La 
cour, sans les ignorer, paraissait suivre plutôt le conseil que l'on trouva dans 
le mémoire d'Augeard, garde des sceaux de la Reine : Ruser, attendre, simuler 
la confiance, laisser filer cinq ou six mois. 

Même mot d'ordre à Vienne, à Paris. 

Léopold négociait. Il mettait les gouvernements soi-disant amis de la 
liberté, les faux révolutionnaires (j'entends l'Angleterre et la Prusse) à une 
sérieuse épreuve ; il les plaçait en face de la Révolution, et, peu à peu, ils 
laissaient tomber le masque. Léopold disait aux Anglais « Vous plaîl-il que je 
sois forcé de céder à la France une partie des Pays-Bas? » et [Angleterre 
reculait ; elle sacrifiait, devant celte peur, l'espoir de s'emparer d'Ostende. Aux 
Prussiens, aux Allemands en général, il disait : « Pouvons-nous délaisser nos 
princes allemands possessionnés en Alsace, qui perdent leurs droits féodaux? » 
La Prusse elle-même, le 16 février, avait déjà parlé pour eux, proclamé le 
droit de l'Empire de demander raison à la France. 

L'Europe entière des deux parts, d'une part, Autriche et Russie, d'autre 
part, Angleterre et Prusse, gravitait peu à peu vers une môme pensée, la haine 
de la Révolution. Seulement, il y avait cette différence que la libérale Angle- 
terre, la philosophique Prusse, avaient besoin d'un peu dé temps pour passer 
d'un pôle à l'autre, pour se décider à se démentir, s'abjurer, se renier, avouer 
ce qu'elles étaient, les ennemies de la liberté. Ce respectable combat de la 
honte et de la pudeur devait être ménagé par l'Autriche. Donc, à attendre, il 
y avait infiniment à gagner. Encore un moment, tout le monde des honnêtes 
gens allait se trouver d'accord. Seule alors, que ferait la France!... De quel 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE S07 

poids énorme allait peser contre elle tout à l'heure l'Autriche, assistée de 
l'Europe ! 

Rien n'empêchait, en attendant, de donner aux révolutionnaires de France 
et de Belgique de bonnes paroles, de les endormir, si l'on pouvait, de les 
diviser. 

Dès que Léopold fut empereur (20 février), dès qu'il eut publié son étrange 
manifeste où il adopte les principes de la révolution belge, avoue la légalité de 
l'insurrection contre l'Empereur (2 mars), son ambassadeur, M. Mercy d'Ar- 
genteau, décida Marie- Antoinette à surmonter ses répugnances, à se rapprocher 
de Mirabeau. 

Mais, quelle que fût la facilité du caractère de l'orateur, son éternel besoin 
d'argent, le rapprochement était difficile. On l'avait dédaigné, repoussé, au 
moment où il pouvait être utile. Et on venait le chercher, lorsque tout était 
compromis, perdu peut-être. 

En novembre, on s'était entendu avec les députés les plus révolutionnaires 
pour fermer à Mirabeau le ministère pour toujours. Maintenant on l'appelait. 

On l'appelait à une entreprise impossible, après tant d'imprudences et 
trois complots avortés. 

L'ambassadeur d'Autriche se chargea lui-même de faire revenir de 
Belgique l'homme qui pouvait le mieux servir d'intermédiaire, M. de La- 
marck, ami personnel de Mirabeau, et personnellement aussi tout dévoué à la 
Reine. 

11 revint. Le 15 mars, il porta à Mirabeau les ouvertures de la cour, le 
trouva très froid. Son bon sens lui faisait sentir que la cour lui proposait seu- 
lement de se noyer avec elle. 

Pressé par Lamarck, il dit qu'on ne pouvait relever le trône qu'en 
s'appuyant sur la hberté, que, si la cour voulait autre chose, il la combattrait, 
loin de la servir. Quelle garantie pouvait le rassurer là-dessus ? Il venait lui- 
même de proclamer devant l'Assemlilée combien peu il se fiait au pouvoir 
exécutif. Pour le rassurer, Louis XVI écrivit à Lamarck, qu'il n'avait jamais 
désiré qu'un pouvoir limité par les lois. 

Pendant cette négociation, la cour en menait une autre avec Lafayette. 
Le Roi lui promettait, par écrit, la confiance la plus entière. Le 14 avril, il 
lui demandait ses Idées sur la prérogative royale. Et Lafayette avait la simpli- 
cité de les lui donner. 

Sérieusement, que voulait la cour? Amuser, et rien de plus, endormir 
Lafayette, neutraliser Mirabeau, amortir son action, le tenir partagé entre des 
tendances diverses, peut-être aussi le compromettre, comme on avait compro- 
mis Necker. La cour mit toujours sa profonde politique à perdre et ruiner ses 
sauveurs. 

Exactement à la même époque, et de la même manière, le frère de la 
Reine, Léopold, négociait avec les progressistes belges, les compromettait, les 
amenait à désirer l'invasion, le rétablissement de l'Autriche. 



SOS HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Gomment croire que ces démarches du frère et de la sœur, précisément 
identi(|iies, se soient accordées par hasard? 

Mirabeau devait bien y regarder à deux fois, avant de se fier à la cour. 
C'était le moment où le Roi, cédant aux exij,^ences de l'Assemblée, lui livra le 
fameux Livre rouge (dont nous parlerons tout à l'heure) et l'honneur de tant 
de gens ; tous les pensionnaires secrets virent leurs noms chantés par les 
rues. Qui pouvait assurer Mirabeau que la cour ne jugerait pas utile, dans 
quelque temps, de publier aussi son traité?... La négociation n'était pas fort 
rassurante ; on avançait, on reculait ; on ne lui confiait rien du tout, et on 
lui demandait ses secrets, la pensée de son parti. 

On ne jouait pas ainsi avec un tel homme. Il fallait l'avoir pour ami ou 
pour ennemi, le combattre à mort ou se jeter dans ses bras. Quelles que 
fussent, au fond, ses tendances royalistes, il était impossible d'aveugler entiè- 
rement un homme de tant d'esprit. Il allait, en attendant ; organe de la Révo- 
lution, il ne lui manquait jamais dans les moments décisifs ; on aurait pu le 
gagner, on ne pouvait l'amortir, l'énerver, le neutraliser. Quand la situation 
parlait, à l'instant le Mirabeau vicieux, corrompu, disparaissait, le Dieu entrait 
en lui, la patrie agissait par lui, et lançait la foudre... 

Dans un seul mois (avril) où la cour traînait, marchandait, finassait, la 
foudre frappa deux fois. 

La première (que nous remettons au chapitre suivant pour réunir toute 
l'affaire du Clergé), c'est la fameuse apostrophe sur Charles IX et la Saint- 
Barthélémy, qui est dans toutes les mémoires : « Je vois d'ici la fenêtre, etc. » 
Jamais les prêtres n'avaient reçu sur la tête un coup si pesant ! (13 avril.) 

La seconde affaire, non moins grave, fut la question de savoir si l'Assem- 
blée se dissoudrait ; les pouvoirs de plusieurs députés étaient bornés à un an, 
et cette année finissait. Déjà, avant le 6 octobre, on avait proposé (et avec 
raison alors), de dissoudre l'Assemblée. La cour attendait, épiait le moment de 
la dissolution, l'entr'acte, le moment toujours périlleux entre l'Assemblée qui 
n'est plus et celle qui n'est pas encore. Qui régnerait dans l'intervalle, sinon le 
Roi, par ordonnances ? Le pouvoir une fois repris, l'épée une fois ressaisie, 
c'était à lui de la garder. 

Maury, Cazalès, dans des discours pleins de force, mais irritants, provo-, 
cants, demandèrent à l'Assemblée si ses pouvoirs étaient illimités, si elle se 
croyait une Convention nationale ; ils insistaient sur cette distinction de con- 
vention, d'assemblée, de législature. Ces arguties poussèrent Mirabeau dans 
une de ces magnifiques colères qui montaient jusqu'au sublime : « Vous deman- 
dez comment, de députés de bailliages, nous nous sommes faits Convention ? Je 
répondrai : Le jour où notre salle fermée, hérissée, souillée de baïonnettes, 
nous courûmes au premier lieu qui put nous réunir, et jurâmes de périr plu- 
tôt. .. Ce jour-là, si nous n'étions Convention, nous le sommes devenus... Qu'ils 
aillent chercher maintenant dans la vaine nomenclature des publicistes la défi- 
nition de ces mot£ : Convention nationale?... Messieurs, vous connaissez tous 



'^ 






HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAI3B 



209 




Il fut reçu, non au château, mais dans un lieu trèi «olitaire. (P. SIS.) 



le trait de ce Romain qui, pour sauver sa patrie d'une grande conspiration, 
avait été contraint d'outre passer les pouvoirs que lui conféraient les lois. Un 
tribun captieux exigea de lui le serment de les avoir respectées. Il croyait, 
par cet insidieux interrogat placer le consul dans l'alternative d'un parjure ou 
d'un aveu embarrassant. Je jure, dit le grand homme, je jure que j'ai 
sauvé la république! — Messieurs... je jure que yous avez sauvé la chose 
publique ! » 

UV. 27. — J. HICBILIT. — HISTOIRK DE LA BÉVOLCTIOM FRANÇAISE. — *D. I. R')Ur» IT C'*. L!V 21 



MO HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

A ce magnifique serment, l'Assemblée se lève tout entière et décrète : 
Point d'élection que la Constitution ne soit achevée. 

Les royalistes furent atterrés. Plusieurs, néanmoins, pensaient que l'espoir 
de leur parti, l'élection nouvelle, eût bien pu tourner contre eux, qu'elle eût 
amené peut-être ime Assemblée plus hostile, plus violente. Dans l'immense 
fermentation du royaume, dans l'ébuUition croissante, qui pouvait être sûr de 
bien voir?... La simple organisation des municipahtés remuait la France dans 
sa profondeur. Elles se formaient à peine, et déjà, à côté d'elles, s'organisaient 
des sociétés, des clubs, pour les surveiller. Sociétés redoutables, mais utiles, 
éminemment utiles dans une telle crise ; organe, instrmnent nécessaire de la 
défiance publique, en présence de tant de complots. 

Les clubs iront grandissant, il le faut, la situation le veut ainsi. Cette 
époque n'est pas encore celle de leur plus grande puissance. Pour la France, 
c'est l'époque des fédérations. Mais déjà les clubs régnent à Paris. 

Paris semble veiller pour la France. Paris reste lialetant, debout, tenant 
ses soixante districts assemblés en permanence, n'agissant pas, près d'agir. Il 
écoute, il s'inquiète ; vous diriez la sentinelle à deux pas de l'ennemi. Le cri : 
« Prenez garde à vous ! » s'entend à chaque heure. Deux voix le poussent sans 
cesse, du club des Gordehers, du club des Jacobins. J'y pénètre au prochain 
livre, dans ces cintres redoutables ; ici, je m'abstiens d'y entrer. Les Jacobins ne 
sont pas caractérisés encore, ils sont à leur premier âge, âge bâtard, constitu- 
tioimel, où régnent chez eux les Duport et les Lameth. 

Le caractère principal de ces grands laboratoires d'agitation, de surveil- 
lance pubUque, de ces puissantes machines (je parle surtout des Jacobins), «'est 
que, comme en toutes machines, l'action collective y dominait de beaucoup 
l'action individuelle, que l'individu le plus fort, le plus héroïque, y perdait ses 
avantages. 

Dans les sociétés de ce genre, la médiocrité active monte à l'impor- , 
tance, le génie pèse très peu. Aussi Mirabeau n'allait jamais volontiers aux 
clubs, il n'appartenait exclusivement à aucun, y faisait de courtes visites, pas- 
sait une heure aux Jacobins, une heure dans la même soirée au club de 89, 
qu'avaient au Palais-Royal Sieyès, Bailly, Lafayette, Chapelier et TaUeyrand 
(13 mai). 

Club élégant, magnifique, nul d'action. La vraie force était au vieux cou- 
vent enfumé des Jacobins. La domination d'intrigue, de parlage facile et vul- 
çaire qu'y exerçait souverainement le triumvirat de Duport, Barnave et 
Lameth, ne contribua pas peu à rendre Mirabeau accessible aux suggestions de 
la cour. 

Homme de contradictions ! au fond qu'était-il ? Royaliste, noble quand 
même. Et quelle était son action ? Toute contraire : à coups de foudre il brisait 
la royauté. 

S'U voulait enfin la défendre, il lui fallait se hâter. Elle enfonçait d'heure 
en heure. Elle avait perdu Paris ; il lui restait en province de grandes forces 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE U\ 

disî,ersées ; par quel art pouvait-on en faire un faisceau ? C'est à quoi Mirabeau 
rêvait. Il projetait d'organiser une vaste correspondance, sans doute à l'instar, 
à rencontre de celle des Jacobins. Telle fut la base du traité de Mirabeau avec 
la cour (10 mai). Il eût constitué chez lui une sorte de ministère de l'esprit 
public. 

Dans ce but, ou sous ce prétexte, il reçut de l'argent, un traitement fixe. 
Et comme il était dans ses habitudes de faire tout avec audace, le mal et le bien, 
il prit un train de maison, voiture, table ouverte et le petit hôtel de la Chaussée- 
d'Antin qui subsiste encore. 

Tout cela n'était que trop clair, et il y parut bien mieux, quand, du milieu 
du côté gauche, on le vit parler avec la droite pour la royauté, pour lui faire 
donner l'initiative de la paix ou de la guerre. 

Le Roi avait perdu l'intérieur, puis la justice ; les juges, comme les magis- 
trats municipaux, échappaient à son action. Si on lui ôtait la guerre, y avait-il 
encore la royauté ? Voilà ce que dit Gazalès. 

Barnave et le côté opposé trouvaient mille réponses, sans dire un mot de la 
meilleure. — C'est que le Roi était suspect, c'est que la Révolution ne s'était 
faite qu'en brisant l'épée dans la main du Roi, c'est que, de tous les pouvoirs, 
celui qu'il était le plus dangereux de lui laisser dans les mains, c'était justement 
la guerre. 

L'occasion du débat était celle-ci. L'Angleterre avait été alarmée de voir la 
Belgique tendre la main à la France. Elle commençait à s'effrayer, tout comme 
l'Empereur et la Prusse, d'une révolution vivace, contagieuse, qui gagnait et 
par son ardeur, et par un caractère de généralité (plus que nationale) humaine, 
très contraire au génie anglais. Un homme de talent, passionné et vénal, l'Irlan- 
dais Burke, élève des Jésuites de Saint-Omer, lança aux Chambres une furieuse 
philippique contre la Révolution, laquelle lui fut payée comptant par son adver- 
saire, M. Pitt. L'Angleterre n'attaqua pas la France, mais elle abandonna la 
Belgique à l'Empereur, elle alla au bout du monde chercher querelle sur les 
mers à notre alliée, l'Espagne. Louis XVI fit savoir à l'Assemblée qu'il armait 
quatorze vaisseaux. 

Là-dessus, une longue, immense discussion théorique sur la question 
générale : A qui appartient l'initiative de la guerre ? — Peu ou rien sur la 
question particulière, qui pourtant dominait l'autre. Tout le monde semblait 
l'éviter, la fuir, avait peur de la voir. 

Paris n'en avait pas peur, Paris l'envisageait en face. Tout le monde 
sentait, disait, que si le Roi avait l'épée, la Révolution périssait. Il y avait 
cinquante mille hommes aux Tuileries, à la place Vendôme, dans la rue Saint- 
Honoré, attendant avec une inexprimable anxiété, recueillant avidement les 
billets qu'on leur jetait des fenêtres de l'Assemblée, pour leur faire suivre de 
moment en moment le progrès de la discussion. Tous étaient indignés, exaspérés 
contre Mirabeau. A l'entrée, à la sortie, l'un lui montrait une corde, et l'autre 
des pistolets. 



2tî HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Il fit preuve de sang-froid. Dans un moment même où Bamave occupait la 
tribune de ses longs discours, croyant avoir saisi le point où il le terrasserait, 
Mirabeau n'en écouta pas davantage, il alla se promener aux Tuileries, au milieu 
de cette foule, fit sa cour à la jeune et ardente M°* de Staël, qui était là aussi à 
attendre avec le peuple. 

Son courage n'en rendait pas sa cause meilleure. Il triomphait de dire sur 
la. question théorique, sur l'association naturelle (dans ce grand acte de la 
guerre) entre la pensée et la force, entre l'Assemblée et le Roi. Toute cette 
métaphysique ne pouvait masquer la situation. 

Ses ennemis employèrent un moyen peu parlementaire qui touchait de 
près à l'assassinat, pouvait le faire mettre en pièces. Ils firent écrire, imprimer 
la nuit, répandre un libelle atroce. Le matin, allant à l'Assemblée, Mirabeau 
entendit crier partout : « La grande trahison découverte du comte de Mirabeau. » 
Le péril, comme il lui arrivait toujours, l'inspira admirablement, il écrasa ses 
ennemis : « Je savais bien qu'il n'y a pas loin du Capitule à la roche Tar- 
péienne, » etc. 

Il triompha sur la question personnelle. Sur l'affaire même en litige, il 
recula habilement ; à la première ouverture que lui donna la proposition d'une 
rédaction moins hardie, il fit sa retraite, céda sur la forme et gagna le fond. Il 
ftit décidé que le Roi avait le droit de faire les préparatifs, de diriger les 
forces comme il voulait, qu'il proposait la guerre à l'Assemblée, laquelle ne 
décidait rien qui ne fût sanctionné par le Roi (22 mai). 

En sortant, Rarnave, Duport, Lameth, qui s'en allaient désespérés, furent 
applaudis, portés presque par le peuple, qui croyait avoir vaincu. Us n'eurent 
pas le courage do lui dire la vérité. Dans la réalité, la cour avait l'avantage. 

Elle venait déprouver deux fois la force de Mirabeau, en avril contre 
elle, et pour elle en mai. En cette dernière occasion, il avait fait des efforts 
plus qu'humains, sacrifié sa popularité, hasardé sa vie. La Reine lui accorda 
une entrevue, la seule, selon toute apparence, qu'il ait eue jamais. 

Autre faiblesse en cet homme, qu'on ne peut dissimuler. Quelques 
marques de confiance, exagérées sans doute par le zèle de Lamarck qui vou- 
lait les rapprocher, montèrent l'imagination du grand orateur, crédule comme 
sont les artistes. Il attribua à la Reine mie supériorité de génie, de caractère, 
qu'elle ne montrait nullement. D'autre part, il crut aisément, dans sa force et 
son orgueil, que celui à qui nul homme ne résistait, entraînerait sans difficul- 
té la volonté d'une femme. Il eût été le ministre d'une reine, plus volontiers 
que d'un roi, le ministre, ou bien l'amant ? 

La Reine était alors, avec le Roi, à Saint-Cloud. Entourés par la garde 
nationale, généralement bienveillante, ils s'y trouvaient dans une demi-capti- 
vité assez libre, puisque tous les jours ils allaient se promener sans gardes, et 
souvent à quelques lieues. Il y avait cependant beaucoup de bonnes gens, de 
bons cœurs, qui ne pouvaient supporter l'idée d'un roi, d'une reine, prison- 
laers de leurs sujets. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISB 213 

Un jour, dans l'après-midi, la Reine entend un petit bruit dans la cour 
solitaire de Saint-Cloud, elle lève le rideau, et voit sous son balcon, environ 
cinquante personnes, femmes de campagne, prêtres, vieux chevaliers de Saint- 
Louis, qui pleuraient à demi-voix, et retenaient leurs sanglots. 

Mirabeau ne pouvait être à l'épreuve de pareilles impressions. Resté, 
malgré tous ses vices, homme d'ardente imagination, de passion orageuse, 
il trouvait quelque bonheur à se sentir l'appui, le défenseur, le libérateur 
peut-être d'une belle reine prisonnière. Le mystère de l'entrevue ajoutait à 
l'émotion. Il vint, non pas en voiture, mais à cheval, pour ne pas attirer 
l'attention. 

Il fut reçu, non au château, mais dans un lieu très solitaire, au point le 
plus élevé du parc réservé, dans un kiosque qui couronne ce jardin d'Ar- 
*mide... C'était à la fln de mai. 

Mirabeau était alors très visiblement atteint du mal qui le mit au tom- 
beau ; je ne parle pas de ses excès, de ses prodigieuses fatigues. Non, Mira- 
beau ne mourut que de la haine du peuple. Adoré, puis conspué ! avoir eu 
son prodigieux triomphe de Provence, où il se sentit pressé sur le sein de la 
patrie... Puis, en mai 90, le peuple, dans les Tuileries, le demandant pour 
le pendre... ! Lui-même, faisant face à l'orage, sans pouvoir être soutenu par 
une bonne conscience, mettant la main sur sa poitrine, et n'y sentant que l'ar- 
gent reçu le matin de la cour... Tout cela bouillonnait ensemble, colère, honte, 
vague espoir, mêlés dans cette âme trouble. Un teint obscur, gris, peu net, 
des yeux malades et rougis, un commencement de pesanteur et d'obésité mal- 
saine, des joues affaissées, tel était sur son cheval, montant lentement l'avenue 
de Saint-Cloud, atteint, blessé, non brisé, le violent Mirabeau. Et la Reine 
dans son pavillon, combien aussi elle est changée ! Les trente-cinq ans appa- 
raissent, l'âge touchant que tant de fois s'est plu à peindre Van Dyck; 
ajoutez des nuances délicates, légèrement violacées qui révèlent un mal 
profond... Malade, profondément malade! et à ne guérir jamais... Malade de 
cœur et de corps... Elle lutte, on le voit bien. La tête haute, les yeux secs, 
mais qui ne témoignent que trop qu'elle pleure toutes les nuits. Sa dignité 
naturelle, celle du courage et du malheur qui sont une autre royauté, 
défendent toute défiance... Il a bien besoin de la croire, celui qui se dévoue 
pour elle. 

Elle fut surprise de voir que cet homme haï, décrié, cet homme fatal par 
qui a parlé la Révolution, ce monstre enfin, était un homme... qu'il avait un 
charme particulier de délicatesse, qu'une telle énergie semble exclure. Selon 
toutes les apparences, l'entretien fut vague, nullement concluant. La Reine 
avait sa pensée, qu'elle gardait, Mirabeau la sienne, qu'il ne cachait nullement, 
sauver à la fois le Roi et la liberté... Quelle langue commune entre eux? Au 
moment de terminer, Mirabeau s'adressant à la femme autant qu'à la Reine 
par une galanterie à la fois respectueuse et hardie : « Madame, lorsque votre 
auguste mère admettait un de ses sujets à l'honneur de sa présence, jamais 



214 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

elle ne le congédiait sans lui donner sa main à baiser. » La Reine lui présenta 
la sienne. 

Mirabeau s'inclina, puis, relerant la tête, il dit avec un accent plein d'âme 
et de fierté : « Madame, la monarchie est sauvée ! » 

Au moment même où il venait, au prix de sa popularité, presque de sa 
vie, d'emporter ce dangereux décret qui, au fond, rendait au Roi le droit de 
paix et de guerre, le Roi faisait rechercher aux archives du Parlement les 
vieilles formes de protestation contre les États Généraux, voulant en faire une 
secrète contre tous les décrets de P Assemblée (23 mai). 

Grâce à Dieu, le salut de la France ne dépendait pas de ce grand homme 
crédule et de cette cour trompeuse. Un décret rend l'épée au Roi, mais cette 
épée est brisée. 

Le soldat redevient peuple, se mêle au peuple, fraternise avec le peuple. 

M. de Bouille nous apprend dans ses Mémoires qu'il ne négligeait rien 
pour mettre en opposition le soldat et le peuple, pour inspirer au militaire la 
haine et le mépris du bourgeois. 

Les officiers avaient saisi avidement une occasion de faire monter cette 
haine plus haut encore, jusqu'à l'Assemblée nationale, de la calomnier auprès 
du soldat. Un des plus fermes patriotes, Dubois de.Crancé, avait exposé à 
l'Assemblée la triste composition de l'armée, recrutée en grande partie de 
mauvais sujets ; il tirait de là la nécessité d'une organisation nouvelle qui devait 
faire de l'armée ce qu'elle a été, la fleur de la France. Ce fut justement de ces 
paroles bienveillantes pour le militaire, de cette tentative pour réformer, réha- 
biliter l'armée, que l'on abusa. Les officiers allaient disant, répétant au soldat 
que l'Assemblée l'outrageait. La cour en conçut de grandes espérances; elle 
crut qu'elle allait ressaisir l'armée. Des bureaux du ministère, on écrivait au 
commandant de Lille ces paroles significatives : « Tous les jours, nous prenons 
un peu de consistance. Qu'on veuille nous oublier, ne nous compter pour rien, 
et bientôt nous serons tout. » (8 décembre, 3 janvier.) 

Vaine espérance ! pouvait-on croire que le soldat fermerait longtemps les 
yeux, qu'il verrait sans émotion cet enivrant spectacle de la fraternité de la 
France, qu'au moment où la patrie était retrouvée, seul, il s'obstinerait à 
rester hors de la patrie, que la caserne, le camp seraient comme une île, 
séparée du reste du monde? 

Il est alarmant, sans doute, de voir l'armée qui déUbère, qui distingue, 
choisit dans l'obéissance. Ici, pourtant, comment pouvait-il en être autrement? 
Si le soldat obéissait aveuglément à l'autorité, il désobéissait à l'autorité 
suprême d'où procèdent toutes les autres ; docile à ses officiers, il se trouvait 
infailliblement rebelle au chef de ses chefs, à la Loi. S'abstenir, ne pas agir, il 
ne le pouvait; la contre-révolution ne l'entendait pas ainsi, elle lui commandait 
de tirer sur la Révolution, sur la France, sur le peuple, sur son père, son 
frère, qui lui tendaient les bras. 

Les officiers lui apparurent ce qu'ils étaient, l'ennemi ; — un peuple à part, 



HISTOIRE DE LA. RÉVOLUTION FRANÇAISE 215 

qui était, et de plus en plus, d'autre race, d'autre nature. Comme les vieux 
pécheurs endurcis s'enfoncent dans leur péché en avançant vers la mort, l'an- 
cien régime vers sa fin était plus dur et plus injuste. Les hauts grades ne se 
donnaient plus qu'aux jeunes gens de la cour, aux petits protégés des dames ; 
le ministre Montbarrey a raconté lui-même la scène violente, indécente que la 
Reine lui fit pour un jeune colonel. Les moindres grades, accessibles encore 
sous Louis XIV et sous Louis XV, ne furent donnés sous Louis XVI qu'à ceux 
qui pouvaient prouver quatre degrés de noblesse. Fabert, Catinat, Chevert, 
n'auraient pu arriver au grade de lieutenant. 

J'ai dit le budget de la guerre (en 1784) : 46 millions pour l'officier, 44 
pour le soldat. Pourquoi dire soldat ? mendiant serait le mot propre. La solde, 
relativement forte au dix-septième siècle, vient à rien sous Louis XV. Sous 
Louis XVI, il est vrai, une autre solde s'ajoute, payée en coups de bâton. C'était 
pour imiter la fameuse discipline de Prusse ; on crut que c'était là tout le 
secret des victoires du grand Frédéric : l'homme mené comme une machine, 
et châtié comme un enfant. Le pire des systèmes à coup sûr, unissant les maux 
opposés, système à la fois mécanique et non mécanique, d'une part fatalement 
dur, de l'autre violemment arbitraire. 

Les ofliciers méprisaient souverainement le soldat, le bourgeois, toute 
espèce d'homme, et ne cachaient pas ce mépris. Pourquoi? pour quel si haut 
mérite? Un seul, ils tiraient bien l'épée. Le préjugé si respectable qui met la 
vie des braves à la discrétion des adroits, constituait à ceux-ci une sorte de 
tyrannie. Ils essayèrent à l'Assemblée même ce genre d'intimidation ; dans la 
chambre de la Noblesse, certains membres tirèrent l'épée pour empêcher les 
autres de s'unir au Tiers État. La Bourdonnaie, Noailles, Castries, Cazalès, 
provoquèrent Barnave et Lameth. Tels adressaient à Mirabeau de grossières 
injures, dans l'espoir de s'en défaire ; il fut immuable. Plût au ciel que le plus 
grand homme de mer de ce temps, Suffren, l'eût été aussi ! Selon une tradition 
qui n'est que trop vraisemblable, un jeune fat de grande naissance eut l'inso- 
lence coupable d'appeler en duel cet homme héroïque dont la vie sacrée n'appar- 
tenait qu'à la France; lui, déjà sur l'âge, il eut la bonhomie de répondre et 
reçut un coup mortel. Le jeune homme était bien en cour, l'affaire fut étouffée. 
Oui fut ravi? L'Angleterre; pour un si beau coup d'épée, elle eût donné des 
millions. 

Le peuple n'eut jamais l'esprit de comprendre ce point d'honneur. Les 
Belsunce, les Patrice, qui défiaient tout le monde, s'en trouvèrent très mal 
L'épée de l'émigration cassa comme verre, sous le sabre de la République. 

Si nos officiers de terre, qui n'avaient rien fait, étaient pourtant si inso- 
lents, qu'était-ce donc, grand Dieu ! des officiers de marine ! Depuis leurs derniers 
succès (qui pourtant ne furent le plus souvent que de brillants duels de vaisseau 
à vaisseau), ils ne se connaissaient plus; leur orgueil était exalté jusqu'à la 
férocité. 

Un des leurs avait le malheur dè^rog^ jusqu'à fréquenter un ancien 



216 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

camarade, devenu officier de terre ; ils le forcèrent de se battre avec lui, pour 
se laver de ce crime ; chose affreuse, il le tua ! 

Un officier de marine, Acton, était comme roi de Naples. Les Vaudreuil 
entouraient la Reine et le comte d'Artois de leurs conseils violents. Des officiers 
de marine, les Bonchamp, les Marigni, aussitôt que la France eut toute l'Eu- 
rope en face, lui plantèrent dans le dos le poignard de la Vendée. 

Le premier coup à leur orgueil, ce fut Toulon qui le porta, Là comman- 
dait le très brave, très insolent, très dur, Albert de Rioms, un de nos meilleurs 
capitaines. Il croyait mener les deux villes, et l'Arsenal, et Toulon, justement 
de même manière, comme une chiourme de forçats, à coups de cordes et de 
lianes, protégeant la cocarde noire, punissant la tricolore. Il se fiait à un pacte 
que ses officiers de marine avaient fait avec ceux de terre, contre les gardes 
nationaux. Quand ceux-ci vinrent réclamer, les magistrats en tête, il les reçut 
comme il eût fait des galériens de l'Arsenal. Alors un peuple furieux entoure 
l'hôtel du commandant. Alors il commande le feu, et pas un soldat ne tire. 
Alors, il lui faut prier les magistrats de la ville de lui accorder secours. Les 
gardes nationaux, qu'il avait insultés, eurent grand'peine à le défendre: ils ne 
parvinrent aie sauver qu'en le mettant au cachot (nov. déc. 89). 

A Lille, on essaya de môme de mettre aux prises les troupes et la garde 
nationale, même d'armer les régiments entre eux. Le commandant Livarot (on 
le voit par ses lettres inédites) les animait en leur parlant de la prétendue 
injure que Dubois de Crancé aurait faite à l'armée dans l'Assemblée nationale. 
L'Assemblée ne répondit qu'en améliorant le sort du soldat, lui témoignant du 
moins intérêt, comme on le pouvait alors, par l'augmentation de quelques 
deniers qu'on ajouta à la solde. Ce qui l'encouragea, bien plus, ce fut de voir 
qu'à Paris, M. de Lafayette avait porté tous les sous-officiers aux grades supé- 
rieurs. 

L'infranchissable barrière était donc enfin rompue. 

Pauvres soldats de l'ancien régime, qui si longtemps avaient souffert 
sans espoir, et en silence!... Sans être les prodigieux soldats de la République 
et de l'Empire, ils n'étaient pas indignes d'avoir aussi enfin leur jour. Tout ce 
que je lis d'eux dans nos vieilles histoires, m'étonne comme patience, et me 
touche comme bonté. Je les vois, à la Rochelle, entrant dans la ville affamée, 
donner leur pain aux habitants. Leurs tyrans, leurs officiers, qui leur fermaient 
toute carrière, ne trouvaient en eux que docilité, respect, douceur et bienveil- 
lance. 

Dans je ne sais quelle affaire sous Louis XV, un officier de quatorze ans, 
à peine arrivé de Versailles, ne pouvait plus avancer : « Passe-le-moi, dit un 
grenadier gigantesque, je le mettrai sur mon dos ; s'il y a une balle à recevoir, 
je la sauverai à l'enfant. » 

Il fallait bien qu'à la fin il y eût un jour pour lajusticCj l'égalité, la nature; 
heureux ceux qui vécurent assez pour le voir ! ... Et ce fut pour tous un bonheur. 
Quelle joie pour la Bretagne de retrouver encore, à près de cent ans, dans son 



HISTOJRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



217 




ï.ut (l'abord, il se trouva chef de la populace catliolique, la lança aux protestants. (P. 220.) 



humble état de pilote, le pilote de Duguay-Trouin, celui dont la main ferme el 
froide menait le vainqueur sous le feu... Jean Robin, de l'île de Balz, fut reconnu 
aux. élections, et d'un accord unanime placé près du président. On rougissait 
pour la France d'une si longue injustice; on etit voulu, dans la personne de cet 
homme vénérable, honorer tant de générations héroïques indignement mécon- 
nues, rabaissées pendant leur vie par l'insolence de ceux qui prolitèrent de leurs 
services, puis vouées, hélas! à l'oubli. 

LrV. 28. — I. BIICI1IÎ1.ET. — HISTOIRE DK LA RÉVOLUTIO^^ FRA.tîVlSZ. — fo. 1. RODF» ET C''. LIV. 28 



218 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

i 



CHAPITRE VII 

CUTTE RELIGIEUSE — PAQUES — LA PASSION DE 

LOUIS XVI 



rjÈGENDE DU ROI MARTYR. — SCANDALE DE L'OUVERTUHE DES COUVENTS. — LE 
CLERGÉ EXALTE LES MASSES IGNORANTES. — L'aGENT DU CLERGÉ VEUT 
s'entendre AVEC L'ÉMIGRATION. — LE CLERGÉ ET LA NOBLESSE EN OPPOSITION. 
— MANOEUVRES DU CLERGÉ, A PAQUES. — L'aSSEMBLÉE PUBLIE LE LIVRE ROUGK, 
AVRIL 90. — ELLE HYPOTHÈQUE LES ASSIGNATS SUR LES BIENS DU CLERGÉ. — 
LE CLERGÉ SOMME l'aSSEMBLÉE DE DÉCLARER LE CATHOLICISME REUGION 
NATIONALE, 12 AVRIL 90. 



n était trop visible qu'on ne pouvait armer le soldat contre le peuple. Il 
feUait trouver un moyen d'armer le peuple contre lui-même, contre une révo- 
lution qui ne se faisait que pour lui. 

A l'esprit de fédération, d'union, à la nouvelle foi révolutionnaire, on ne 
pouvait opposer que l'ancienne foi, si elle existait encore. 

Au défaut du vieux fanatisme éteint, ou tout au moins profondément 
rssoupi, le Clergé avait une prise qui ne manque guère, la facile bonté du 
peuple, sa sensibilité aveugle, sa crédulité pour ceux qu'il aimait, son respect 
invétéré pour le prêtre et pour le Roi... le Roi, cette vieille religion, ce mystique 
personnage, mêlé des deux caractères du prêtre et du magistrat, avec un reflet 
lie Dieu ! 

Toujours le peuple avait adressé là ses vœux, ses soupirs ; avec quel succès, 
quel triste retour, on le sait de reste. La royauté avait beau le\fouler^ l'écraser, 
comme une machine impitoyable ; il l'aimait comme une personne. 

Rien ne fut plus facile aux prêtres que de montrer en Louis XVI un saint, 
un martyr. Cette tigure béate et paterne, lourde (comme maison de Saxe et 
comme maison de Bourbon), était un saint de cathédrale, tout fait pour un 
portail d'église. L'air myope, l'indécision, l'insijiniliance, lui donnaient justement 
ce vague qui permet tout à la légende. 

Texte admirable, pathétique, bien propre à troubler les cœurs. Il avait 
aimé le peuple, il voulait le bien du peuple, et il en était puni... Des ingrats, 
(les forcenés avaient osé lever la main contre cet excellent père, contre l'oint de 
Dieu!... Le bon Roi, la noble Reine, la sainte madame Elisabeth, le pauvre petit 
Dauphin, captifs dans cet affreux Paris ! que de larmes à ces récits, que de vœux 
au ciel, de prières, de messes pour la délivrance ! quel cœur de femme ne se 
brisait, lorsque, sortant de l'église, le prêtre tout bas lui disait : « Priez pour le 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 21« 

pauvre Roi! » — Priez aussi pour la France, voilà ce qu'il fallait dire encore, 
priez pour un pauvre peuple, trahi, livré à l'étranger. 

L'autre texte, non moins puissant pour exciter la guerre civile, c'était 
l'ouverture des couvents, l'ordre d'inventorier les biens ecclésiastiques, la 
réduction des maisons religieuses. Cette réduction fut cependant faite avec de 
grands ménagements. On réserva dans chaque département une maison au 
moins de chaque ordre, où ceux qui voulaient rester pouvaient toujours se retirer. 
Qui voulait sortir, sortait, et touchait une pension. Cela était modéré et nulle- 
ment violent. Les municipaUtés, fort douces à cette époque, ne montraient que 
trop de facilité dans l'exécution. Elles connivaient souvent, inventoriaient & 
peine, souvent moitié des objets, et à moitié des valeurs réelles. — N'importe! 
on ne négligeait rien pour leur rendre ce devoir difiicile et dangereux. On 
avertissait à grand bruit du jour de l'inventaire, du jour maudit où des laïques 
franchiraient la clôture sacrée. Pour arriver seulement à la porte, les magistrats 
municipaux devaient d'abord, au péril de leur vie, traverser la foule ameutée, 
les cris des femmes, 'les menaces des robustes mendiants que nourrissaient les 
monastères. Les douces brebis du Seigneur opposaient aux hommes de la loi, 
forcés d'exécuter la loi, refus, délais, résistance, de quoi les faire mettre en 
pièces. 

Tout cela fut travaillé avec beaucoup d'habileté, une adresse remarquable. 
S'il était possible d'en faire l'histoire détaillée et complète, on serait fort édifié 
sur un curieux sujet de haute philosophie : Comment, dans une époque indiffé- 
rente, incrédule, les politiques peuvent faire, refaire du fanatisme? — Beau cha- 
pitre à ajouter au livre indiqué par un pen.seur : la Mécanique de r enthousiasme 

Le Clergé n'avait pas la foi; maisil trouvait pour instruments des personnes 
qui l'avaient encore, des âmes pieuses, convaincues, des visionnaires ardents, 
têtes poétiques et bizarres qui ne manquent jamais, spécialement en Bretagne. 
Une madame de Pont-Levès, femme d'un officier de marine, publia la Compas- 
sion de la Vierge pour la France, petit livre brûlant, mystique, livre de femme 
poup les femmes, propre à les troubler et les rendre folles. 

Le Clergé avait encore une action bien facile sur ces pauvres populations 
sans connaissance de la langue française. Il leur laissait ignorer la suppression 
des dîmes et du casuel, passait sous silence l'abolition successive des impôts 
indirects, et les jetait dans le désespoir, en leur montrant tout le poids des 
taxes qui écrasait la terre, leur annonçant qu'on allait tout à l'heure prendre 
le tiers de leurs meubles et de leurs bestiaux. 

Le Midi offrait d'autres éléments de trouble, non moins favorables, des 
hommes de passion sèche, actifs, ardents, politiques, esprits d'intrigue et de 
ruse, propres non seulement à soulever, mais à organiser, régler, diriger le 
soulèvement. 

Le véritable secret de la résistance, la voie unique qui donnait des 
chances sérieuses à la contre-révolution, l'idée de la future Vendée, fut formulé 
d'abord à Nîmes : Contre la Révolution, point de résultat possil)le, sans U 



220 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

guerre religieuse. — Autrement dit : Contre la foi, nulle autre force que la foi. 

Voie terrible, à' faire reculer, quand on se souvient... quand on voit les 
ruines, les déserts, qu'a faits le vieux fanatisme... Que serait-il arrivé, si tout 
le Midi, tout l'Ouest, toute la France, étaient devenus Vendée? 

Mais la contre-révolution n'avait pas une autre chance. Au génie de la fra- 
ternité, un seul pouvait être opposé, celui de la Saint-Barthélémy. 

Telle fut à peu près la thèse que, dès janvier 90, soutint à Turin, devant 
le grand conseil de l'émigration, l'ardent envoyé de Nîmes, homme du peuple, 
homme de peu, mais tête forte, intrépide, qui voyait parfaitement et posait la 
question. 

Celui qui, par grâce spéciale, était admis à parler devant les princes et les 
seigneurs, Charles Froment, c'était son nom, fils d'un homme accusé de faux 
(puis lavé), n'était lui-même rien de plus qu'un petit receveur du Clergé et son 
factotum. D'abord révolutionnaire, il avait senti qu'à Nîmes, il y avait plus à 
faire de l'autre côté. Tout d'abord, il se trouva chef de la populace catholique, 
la lança aux protestants. Lui-même était beaucoup moins fanatique que factieux, 
un homme du temps des gibelins. Mais il voyait nettement que la vraie force 
était le peuple, l'appel à la foi du peuple. 

Froment fut gracieusement reçu, écouté, peu compris. On lui donna 
quelque argent, et l'espoir que le commandant de Montpellier pourrait lui fournir 
des armes. Du reste, on sentit si peu combien il pouvait être utile, que plus 
tard, ayant émigré, il n'obtint pas même des princes la permission de se joindre 
aux Espagnols et de les mettre en rapport avec son ancien parti. 

« Ce qui a perdu Louis XVI, dit Froment dans ses brochures, c'est d'avoir 
eu des ministres philosophes. » Il pouvait étendre ceci bien plus loin avec non 
moins de raison. Ce qui rendait la contre-révolution généralement impuissante, 
c'est qu'elle avait en elle, à des degrés différents, mais enfin qu'elle avait au 
cœur la philosophie du siècle, c'est-à-dire la Révolution même. 

J'ai dit, dans mon Introduction, que tous alors, la Reine même, le comte 
d'Artois, la Noblesse, étaient, à des degrés différents, atteints de l'esprit nouveau. 

La langue du vieux fanatisme était pour eux une langue morte. Le réveiller 
dans les masses, c'était une opération incompréhensible à de tels esprits. Le 
peuple soulevé, même pour eux, leur faisait peur. D'ailleurs rendre force au 
Clergé, c'était chose toute contraire aux idées de la Noblesse; elle avait attendu, 
espéré, la dépouille du Clergé. Les cahiers de ces deux ordres étaient opposés, 
hostiles. La Révolution, qui devait les rapprocher, les avait brouillés encore. 
Les propriétaires nobles, dans certaines provinces, par exemple en Languedoc, 
gagnaient par la suppression des dîmes ecclésiastiques plus qu'ils ne perdaient 
en droits féodaux. 

Dans la discussion des vœux monastiques (février), pas un noble n'aide le 
Clergé. Lui seul défend la vieille tyrannie des vœux irrévocables. Les nobles 
votent avec leurs adversaires ordinaires pour l'abolition des vœux, l'ouverture 
des monastères, la liberté des moines et religieuses. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



221 




LE COM IK 1> A HTOIS 



Le Clergé prend sa revanche. Quand il s'agit d'abolir les droits féodaux^ la 
Noblesse crie à son tour, à la violence, à l'atrocité, etc. Le Clergé, du moins^la 
majorité du Clergé, laisse crier la Noblesse, vote contre elle, aide à sa ruine. 

Les conseillers du comte d'Artois, M. de Galonné et autres, les conseillers 
autrichiens de la Reine, étaient certainement, comme le parti de la Noblesse en 
général, très favorables à la spoliation du Clergé, pourvu qu'elle se fît par eux. 
Plutôt que d'employer l'arme du vieux fanatisme, ils aimaient beaucoup mieux 
faire appel à l'étranger. Ils n'y avaient nulle répugnance. La Reine, dans l'étran- 
ger, voyait son propre parent. La Noblesse avait par toute l'Europe des relations 
de famille, de caste, de culture commune qui la rendait très philosophe à l'en- 
droit des préjugés vulgaires de nationalité... Quel Français était plus français 
que le général de l'Autriche, le charmant prince de Ligne? .. La philosophie 



222 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

ne régnait-elle pas à Berlin? Quant à l'Angleterre, pour nos nobles les plus 
avancés, c'était justement l'idéal, la terre classique de la liberté. Il n'y avait pour 
eux que deux nations en Europe, celle des honnêtes gens et celle des malhon- 
nêtes gens. Pourquoi n'aurait-on pas appelé les premiers en France, pour mettre 
à la raison les autres ? 

Voilà donc trois contre-révolutions qui agissent sans pouvoir s'entendre. 

1° La Reine, l'ambassadeur d'Autriche, son principal conseiller, attendent 
que l'Autriche, libre de son affaire de Belgique, et se ralliant l'Europe, puisse 
menacer la France, la contraindre (au besoin) par corps. 

2° L'émigration, le comte d'Artois, les brillants chevaliers de l'OEil-de- 
Bœuf, qui s'ennuient fort à Turin, qui ont hâte de retrouver leurs maîtresses et 
leurs actrices, voudraient que l'étranger agît tout d'abord, leur rouvrît la France, 
n'importe à quel prix ; en 1790, ils voudraient 1815. 

3° Le Clergé est encore moins disposé à attendre. 

Exproprié par l'Assemblée, poussé peu à peu de chez lui et mis à la porte, 
il voudrait armer aujourd'hui sa nombreuse chentèle de paysans, de fermiers. 
Aujourd'hui, demain peut-être, tout s'attiédira. Que sera-ce, si le paysan s'avise 
d'acheter dfes biens ecclésiastiques?... Alors, la Révolution aurait vaincu sans 
retour. 

Nous l'avons vu en octobre faire feu avant l'ordre. Nouvelle explosion, et 
dans l'Assemblée même, en février. , 

C'était le moment, où l'homme de Nîmes, levenu de Turin, courait la 
campagne, organisait les sociétés catliohques, travaillait à fond le MiJi 

Au milieu de la discussion sur l'inviolabilité des vœux, un membre de 
l'Assemblée invoqua les droits de la nature, repoussa comme un crime de l'an- 
cienne barbarie cette surprise à la volonté de l'homme, qui, sur un mot 
échappé, peut-être arraché de sa bouche, le lie, l'enterre pour toujours... Là- 
dessus des cris s'élèvent : « Blasphème ! blasphème ! il a blasphémé. » L'évêque 
de Nancy s'élance à la tribune : « Reconnaissez-vous que la religion catho- 
lique, apostolique et romaine, est la religion nationale?... » L'Assemblée sentit 
le coup, l'esquiva. On répondit qu'il s'agissait surtout de finances dans la 
suppression des couvents, qu'il n'était personne qui ne crût la religion catholique 
religion nationale, que la sanctionner par un décret, ce serait la compromettre. 
» Ceci le 13 février. Le 18 on apporte un libelle, répandu en Normandie, où 
l'Assemblée était désignée à la haine du peuple, comme assassinant à la fois la 
religion et la royauté. Pâques approchait ; l'occasion fut saisie, on vendit, on 
distribua, autour des églises, un pamphlet terrible : la Passion de Louis XVI. 

L'Assemblée, à cette légende, pouvait en opposer une autre, d'égal intérêt, 
c'est que Louis XVI, qui jurait, le 4 février, amour à la Constitution, avait près 
de son frère, au milieu des ennemis mortels de la Constitution, im agent en 
permanence ; que Turin, Trêves et Paris, étaient comme une même cour, 
entretenue, payée par le Roi. 

A Trêves, existait, soldée, habillée par lui, sa maison militaire, sa grande 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 223 

et petite écurie, sous le prince de Lambesc. On payait Artois, Condé, Lambesc, 
tous les émi^-és, et des pensions énormes. Et l'on ajournait indéfiniment des 
pensions alimentaires de veuves et autres malheureux, de deux, trois ou quatre 
cents livres. 

Le Bol payait les émigrés sans égard à un décret par lequel, depuis deux 
mois, l'Assemblée avait essayé de retenir cet argent qui passait à nos ennemis. 
Il avait justement oublié de sanctionner ce décret. L'irritation augmenta lorsque 
Camus, le sévère rapporteur du comité des linances, déclara ne point décou- 
vrir l'emploi d'une somme de soixante millions. 

L'Assemblée ordonna que, pour tout décret présenté,à la sanction, le garde 
des sceaux rendrait compte dans la huitaine de la sanction royale ou du refus 
de sanction. 

Grands cris, grande lamentation sur cette exigence outrageuse à la volonté 
du Roi... Camus répondit en faisant imprimer le trop célèbre Livre ronge 
(1" avril), que le Roi avait confié, dans l'espoir qu'il resterait secret entre lui 
et le comité. Ce livre immonde, sale à chaque page des ordures de l'aristo- 
cratie, des faiblesses criminelles de la royauté, montra si l'on avait tort de 
fermer l'égout par où s'en allait la vie de la France... Beau livre, avec tout cela ! 
Il enfonça la Révolution dans le cœur des hommes. 

« Oh ! que nous avons eu raison ! » Ce fut le cri général, et qu'on était 
loin, dans les plus violentes accusations, d'entrevoir la réalité! — En même 
temps, s'affermit la foi, que ce monstrueux régime, contre la nature, contre 
Dieu, ne pouvait jamais revenir. La Révolution, quand elle vit, sans voile et sans 
masque, la face hideuse de son adversaire, s'affermit sur elle-même, se sentit 
vivre, et pour toujours... Oui, quels qu'aient été les obstacles, les haltes, les 
trahisons, elle vit et vivra! 

Un signe de celte foi forte, c'est que dans la détresse universelle, parmi 
plus d'une émeute contre les impôts indirects, l'impôt direct fut régulièrement, 
religieusement payé. 

On met en vente quatre cents millions de biens ecclésiastiques. Et la 
seule ville de Paris en achète pour deux cents millions. Toutes les munici- 
palités suivent. 

Cette marche était très bonne. Peu de gens auraient voulu exproprier 
eux-mêmes le Clergé; les municipalités seules pouvaient se charger de cette 
opération pénible. Elles devaient acheter, puis revendre. L'hésitation était 
grande, surtout chez le paysan ; voilà pourquoi les villes devaient lui donner 
'exemple, acheter, revendre d'abord les maisons ecclésiastiques; puis, viendrait 
in vente des terres. 

Tous ces biens servaient d'hypothèque au- papier-monnaie qui fut créé 
par l'Assemblée. A chaque papier un lot était assigné, affecté; ces billets 
furent dits assignats. Chaque papier était du bien, de la terre mobilisée. Rien 
de commun avec les fameux billets de la Régence, fondés sur le Mississipi, 
sur des terres lointaines et possibles. 



K4 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISB. 

Ici l'on touchait le gage. A cette garantie, joignez celle des municipalités 
qui avaient acheté à l'État et qui revendaient. Divisés dans tant de mains, ces 
lots de papier une fois lancés, circulant, allaient engager dans cette grande 
opération la nation tout entière. Tous auraient de cette monnaie, les ennemis 
comme les amis étaient également intéressés au salut de la Révolution. 

Cependant, le souvenir de Law, les traditions de tant de familles, ruinées 
par le Système n'étaient pas un léger obstacle. La France, moins que l'An- 
gleterre, moins que la Hollande, était habituée à voir les valeurs circuler sous 
la forme de papier. Il fallait que tout un peuple s'élevât au-dessus de ses 
habitudes matérielles ; c'était un acte de spiritualisme, de foi révolutionnaire 
que demandait l'Assemblée. 

Le Clergé fut terrifié en voyant que sa dépouille serait ainsi aux mains de 
tous. Divisée en poudre impalpable, il n'y avait guère d'apparence qu'elle lui 
revînt jamais. Il s'efforça d'assimiler ces solides assignats dont chacun était de 
la terre, avec les chiffons du Mississipi : « J'avais cru, dit perfidement 
l'archevêque d'Aix, que vous aviez réellement renoncé à la banqueroute. » 

La réponse était trop facile. Alors, ils se tournèrent ailleurs. « Tout cela 
est arrangé par les banquiers de Paris, les provinces n'en veulent pas. » Alors, 
on leur apporta les adresses des provinces, qui réclamaient la prompte création 
des assignats. 

Ils avaient cru au moins gagner du temps, et, dans l'intervalle, rester 
en possession, attendre toujours, saisir quelque bonne circonstance. On leur 
ôta cet espoir : « Quelle confiance, dit Prieur, aurait-on dans l'hypothèque 
qui fonde les assignats, si les biens hypothéqués ne sont pas vraiment dans 
nos mains? » Ceci aboutissait à dessaisir immédiatement le Clergé, à le déloger, 
et mettre tout dans la main des municipalités, des districts. L'Assemblée avait 
beau leur offrir un monstrueux traitement d'une centaine de millions ; ils 
étaient inconsolables. 

L'archevêque d'Aix, dans un discours pleureur, plein de lamentations 
enfantines, décousues, demanda si l'on aurait bien le cœur de ruiner les 
pauvres, en ôtant au Clergé ce qui lui fut donné pour les pauvres. 11 hasarda 
ce paradoxe que la banqueroute suivrait infailliblement l'opération destinée à 
prévenir la banqueroute. Il accusa l'Assemblée d'avoir mis la main sur le 
spirituel, en déclarant nuls les vœux, etc., etc. 

Enfin, il s'avança jusqu'à offrir, au nom du Clergé, un emprunt de quatre 
cents millions, hypothéqués sur ses biens. 

A quoi, Thouret répondit avec son flegme normand : « On offre au nom 
d'un corps qui n'existe plus... » — Et encore : « Quand la religion vous a 
envoyés dans le monde, vous a-t-elle dit : Allez, prospérez, et acquérez?... » 

Il y avait dans l'Assemblée un bonhomme de chartreux, dom Gerle, 
d'excellent cœur, de courte vue, chaud patriote, mais non moins bon catholique. 
Il crut (ou très probablement, il se laissa persuader par quelque renard du 
Clergé) que ce qui tourmentait les prélats, c'était uniquement le péril spirituel, 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



22.-. 




Sur un catafalque énorme, parmi les cierges, on voyait un squelette 
remué par des ressorts. (P. 230.) 



la crainte que le pouvoir civil ne touchât à l'encensoir. Rien de plus simple, 
dit-il; pour répondre aux gens qui disent que l'Assemblée ne veut pas de 
religion, ou bien qu'elle veut admettre toutes les religions en France, il n'y a 
qu'à décréter : Que la religion catholique, apostolique et romaine, est et sera 
toujours la religion de la nation, et que son culte est le seul autorisé 
(12 avril 90). Charles de Lameth crut s'en tirer comme au 13 février, en disant 
que l'Assemblée, qui, dans ses décrets, suivait l'esprit de l'Évangile, n'avait 

tIT. 29. — I. >ICBILKT. — aiSTOIRI DR LA RiTOLCJTION rR*:«CAI3B. — ÉD. ]. ROUrf Kt C'*. LIV. 29 



226 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

nullement besoin de se justifier ainsi. Mais la chose ne tomba pas. L'évêque de 
Clermont reprit avec amertume, affecta de s'étonner que lorsqu'il s'agissait de 
rendre hommage à la religion, on délibérât, au heu de répondre par une 
\cclamation de cœur. 

Tout le côté droit se lève et pousse ime acclamation. 

Le soir, ils se réunissent aux Capucins, et préparent, pour le cas où 
l'Assemblée ne déclarerait pas le catholicisme religion nationale, une protes- 
tation violente qu'on porterait solennellement au Roi, et qu'on répandrait à 
grand nombre par toute la France, pour bien faire connaître au peuple que 
l'Assemblée nationale ne voulait nulle religion. 



CHÀPITKE VIII 



LUTTE RELIGIEUSE 
SUCCÈS DE LA CONTRE-RÉVOLUTION (MAI 90). 



SUITE. — l'assemblée ÉLUDE LA QUESTION. — LE ROI N'OSE RECEVOIR LA 
PROTESTATION DU CLERGÉ (aVRIL). — ÉRUPTION RELIGIEUSE DU MIDI (itAl). 
— LE MIDI TOUJOURS INFLAMMABLE. — ANCIENNES PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES; 
AVIGNON, TOULON. — LE FANATISME ATTIÉDI, HABILEMENT RAVIVÉ. — LES 
PROTESTANTS TOUJOURS EXCLUS DES FONCTIONS CIVILES ET MILITAIRES, — 
UNANIMITÉ DES DEUX CULTES EN 89. — LE CLERGÉ RANIME LE FANATISME, 
ORGANISE LA RÉSISTANCE A NIMES (1790). — IL ÉVEILLE LES JALOUSIES 
SOCIALES. — TERREUR DES PROTESTANTS. — EXPLOSION DE TOULOUSE, NIMES 
(avril). — CONNIVENCE DES MUNICIPALITÉS. — MASSACRE DE MONTAUBAN 
(10 mai). — TRIOMPHE DE LA CONTRE-RÉVOLUTION DANS LE MIDI. 



La motion de cet homme simple avait étonnamment changé la situation. 
D'une époque de discussion, la Révolution parut tout à coup transportée dans 
un âge de terreur. 

Deux terreurs en face. Le Clergé avait un argument muet, sous-entendu, 
formidable; il montrait à l'Assemblée une Méduse, la guerre civile, le soulè- 
vement imminent de l'Ouest et du Midi, le renouvellement probable des vieilles 
guerres de religion. L'Assemblée avait en elle la force immense, inéluctable, 
d'une Révolution lancée, qui devait renverser tout, une Révolution qui, pour 
principal organe, avait l'émeute de Paris. Elle rugissait aux portes, se faisait 
souvent entendre plus haut que les députés. 

Le beau rôle était au Clergé, d'abord parce qu'il semblait être dans un 
danger personnel; ce danger le relevait; tel prélat incrédule, hcencieiix, intri- 
;,'ant, se trouvait tout à coup, par la grâce de l'émeute, posé dans la gloire du 



HISTOIKE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE iZ: 

martyre. Martyre impossible pourtant, avec les précautions infinies de M. de 
Lafayette, si fort alors, si populaire, à son apogée, vrai roi de Paris. 

Le Clergé avait encore pour lui l'avantage d'une position simple et l'exté- 
rieur de la foi. Interrogé jusqu'ici, mis sur la sellette par l'esprit du siècle, 
c'est lui maintenant qui interroge. Il demande fièrement : « Êtes-vous catho- 
liques? — L'Assemblée répond timidement, d'un ton suspect, équivoque, 
qu'elle ne peut pas répondre, qu'elle respecte trop la religion pour répondre, 
qu'en salariant un seul culte, elle prouve assez, etc. 

Mirabeau dit hypocritement : « Faut-il décréter que le soleil luit?... » Et 
nn autre : « Je crois la religion catholique la seule véritable, je la respecte 
infiniment... 11 est dit : Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. Et 
nous croirions, par un misérable décret, infirmer une telle parole? » etc., etc. 

D'Espremesnil arracha ce masque par un mot violent : 

a Oui, dit-il, quand les Juifs crucifièrent Jésus-Christ, ils disaient : Salut, 
roi des Juifs ! » 

Personne ne répondit à cette terrible attaque. Mirabeau se tut, se ramassa 
sur lui-même, comme le lion qui médite un bond. Puis, saisissant l'occasiou 
d'un député qui citait, en faveur de l'intolérance, je ne sais quel traité de 
Louis XIV : « Et comment toute intolérance n'eùt-elle pas été consacrée sous 
un règne signalé par la révocation de l'Édit de Nantes ?... Si l'on en appelle à 
l'histoire, n'oubliez pas qu'on voit d'ici, qu'on voit de cette tribune la fenêtre 
d'où un Roi, armé contre son peuple par d'exécrables factieux qui couvraient 
l'intérêt personnel de celui de la religion, tira l'arquebuse et donna le signal 
de la Saint-Barthélémy ! » 

Et il montrait la fenêtre du doigt, du regard. Elle était impossible à aper- 
cevoir de là ; lui, il la voyait en effet, et tout le monde la vit... 

Le coup avait porté juste. Ce que l'orateur avait dit, révélait précisément 
ce que le Clergé voulait faire. Son plan était de porter au Roi une protestation 
violente qui eût armé les croyants, de mettre l'arquebuse aux mains du Roi, 
pour tirer le premier coup. 

Louis XVI n'était pas Charles IX. Très sincèrement convaincu du droit 
du Clergé, fl eût accepté le péril, pour ce qu'il croyait le salut de la religion. 
Mais trois choses l'arrêtaient : son indécision naturelle, la timidité de son 
ministère, plus que tout le reste enfin, ses craintes pour la vie de la Reine, la 
terreur du 6 octobre, renouvelée chaque jour, cetle foule émue, menaçante, 
qu'il avait sous sa fenêtre, ce flot d'hommes qui battait les murs. A toute résis- 
tance du Roi, la Reine semblait être en péril. Elle-même avait d'ailleurs 
d'autres vues, d'autres espérances fort éloignées du Clergé. 

L'on répondit, au nom du Roi, que, si la protestation était apportée aux 
Tuileries, elle ne serait point reçue. 

On a vu combien le Roi, en février, avait découragé Bouille, les officiers, 
la Noblesse. En avril, son refus de soutenir le Clergé lui ôterait le courage, 
s'il pouvait jamais le perdre, lorsqu'il s'agit de ses biens. Maurv dit avec 



228 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

fureur qu'on saurait en France dans quelles mains se trouvait la royauté. 

Restait d'agir sans le Roi. Agir avec la Noblesse ? Et pourtant le Clergé 
ne pouvait non plus compter beaucoup sur son secours. Elle avait encore tous 
les grades ; mais, n'étant pas sûre du soldat, elle craignait l'explosion, elle 
était moins impatiente, moins belliqueuse que les prêtres. L'agent du Clergé à 
Nîmes, Froment, quoiqu'il eût obtenu un ordre du comte d'Artois, ne pouvait 
décider le commandant de la province à lui ouvrir l'arsenal. L'affaire pressait 
cependant. Les grandes fédérations du Rhône avaient enivré le pays. Celle 
d'Orange, en avril, mit le comble à l'enthousiasme. Avignon ne se souvint 
plus qu'elle appartenait au pape, elle envoya à Orange, avec toutes les villes 
françaises. Encore un moment, et elle échappait. Si Avignon, si Arles, si les 
capitales de l'aristocratie et du fanatisme, dont on menaçait toujours, deve- 
naient elles-mêmes révolutionnaires, la contre-révolution, serrée d'ailleurs par 
Marseille et par Bordeaux, n'avait rien à espérer. L'explosion devait avoir lieu 
à ce moment, ou jamais. 

On ne comprendrait rien aux éruptions de ces vieux volcans du Midi, si 
avant tout on n'en sondait le foyer toujours brûlant. Les flammes infernales des 
bûchers qui s'y rallumèrent tant de fois, ces flammes contagieuses de soufre, 
semblent avoir gagné le sol môme, en sorte que des incendies inconnus y 
courent toujours sous la terre. C'est comme pour ces houillères qui brûlent 
dans l'Aveyron. Le feu n'est pas à la surface. Mais, dans ce gazon jauni, si vous 
enfoncez un bâton, il fume, il prend feu, il révèle l'enfer qui dort sous vos 
pieds. 

Puissent s'amortir les haines ! . . . Mais il faut que les souvenirs restent, 
que tant de malheurs, de souffrances, ne soient jamais perdus pour l'expérience 
des hommes. Il faut que la première, la plus sainte de nos libertés, la liberté 
religieuse, aille souvent se fortifier, se raviver par la vue des affreuses ruines 
qu'a laissées le fanatisme. 

Les pierres parlent, au défaut des hommes. Deux monuments surtout 
méritent d'être l'objet d'un fréquent pèlerinage, tous deux opposés, tous deux 
instructifs, l'un infâme, l'autre sacré. 

L'infâme, c'est le palais d'Avignon, la Babel des papes, la Sodome des 
légats, la Gomorrhe des cardinaux. 

Palais monstre, qui couvre toute la croupe d'une montagne de ses tours 
obscènes, lieux de volupté, de torture, où les prêtres montrèrent aux rois qu'ils 
ne savaient rien, au prix d'eux, dans les arts honteux du plaisir. L'originalité 
de la construction, c'est que les lieux de torture n'étant pas bien éloignés des 
luxurieuses alcôves, des salles de bal et de festin, on aurait bien pu, parmi les 
chants des cours d'amour, entendre le râle, les cris, le bris sec des os qui cra- 
quaient... La prudence sacerdotale y avait pourvu par la savante disposition 
des voûtes, propres à absorber tous les bruits. La superbe salle pyramidale 
où le bûcher se dressait (figurez- vous l'intérieur d'un cône vide de soixante 
pieds) témoigne d'une effroyable entente de l'acoustique ; seulement de place 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 229 

en place, quelques traînées de suie grasse rappellent les chairs brûlées. 

L'autre lieu, saint et sacré, c'est le bagne de Toulon, le calvaire de la 
liberté religieuse, le lieu où moururent lentement, sous le fouet et le bâton, les 
confesseurs de la foi, les héros de la charité. 

Qu'on songe que plusieurs de ces martyrs, condamnés aux galères per- 
pétuelles, n'étaient pas des protestants, mais des hommes accusés d'avoir fait 
évader des protestants ! 

On en vendait sous Louis XV. A un prix honnête (trois mille francs), on 
pouvait acheter un galérien. M. de Choiseul, pour faire sa cour à Voltaire, lui 
en donne un, en pur don. 

Ce code effroyable que la Terreur copia, sans pouvoir jamais l'atteindre, 
arme les enfants contre les pères, leur donne d'avance leurs biens, en sorte 
que le fils est intéressé à tenir son père à Toulon. 

Quoi de plus curieux que de voir l'Église, la colombe gémissante, gémir 
en 1682, lorsqu'on venait d'enlever les petits enfants aux mères hérétiques... 
Gémir pour les délivrer?... Non, pour que le Roi trouve des lois plus efficaces, 
plus dures... Et comment en trouver jamais de plus dures que ceUe-ci? 

A chaque assemblée du Clergé, la colombe gémit toujours. Et sous 
Louis XVI encore, lorsqu'il se laisse arracher par l'esprit du temps cette belle 
charte d'affranchissement qui exclut toujours les protestants de toute fonction 
pul)lique, le Clergé adresse au Roi de nouveaux gémissements, par un prêtre 
athée, Loménie. 

J'entrai plein de tremblement et de respect dans ce saint bagne de Tou- 
lon. J'y cherchai la trace des martyrs de la religion, de ceux de l'humanité, 
tués là de mauvais traitements, pour avoir eu un cœur d'homme, pour avoir 
seuls entrepris de défendre l'innocence, de faire la tâche de Dieu ! 

Hélas ! il n'y a plus rien. Rien ne reste de ces galères, atroces et superbes, 
dorées et sanglantes, plus barbares que les Barbaresques, que le nerf de bœuf 
arrosait de la rosée du sang des saints... Les registres mêmes, où leurs noms 
étaient consignés, ont en grande partie disparu. Dans le peu qui reste, de 
sèches indications, l'entrée, la sortie ; et la sortie, le plus souvent, c'est la 
mort... La mort qui vient plus ou moins prompte, indiquant ainsi des degrés 
dans la résignation ou le désespoir... Une brièveté terrible ; deux lignes pour 
un saint, deux ou trois pour un martyr... On n'a pas noté les gémissements, les 
protestations, les appels au ciel, les prières muettes, les psaumes, chantés tout 
bas entre les blasphèmes des voleurs et des assassins... Ah ! tout cela doit être 
ailleurs. « Console toi ! les pleurs des hommes sont gravés pour l'éternité dans 
la pierre et dans le marbre ! » a dit Christophe Colomb. 

Dans la pierre? Non, dans l'âme humaine. A mesure que j'ai étudié et su 
davantage, j'ai vu avec consolation qu'en vérité, ces martyres obscurs n'en 
ont pas moins porté leur fruit, fruit admirable : l'amélioration de ceux qui les 
virent ou les ouïrent, l'attendrissement des cœurs, l'adoucissement de l'âme 
humaine au dix-huitième siècle, l'horreur croissante pour le fanatisme et la 



230 HISTOIRE DE LA nÊVOLIITlON FRANÇAISE 

persécution. Peu à peu, il n'y avait plus personne poiff appliquer ces lois bar 
bares. 

L'intendant Lenain (de Tillemont), neveu du janséniste illustre, obligé 
de condanmer à mort l'un des derniers martyrs protestants, lui disait: « Hélas! 
monsieur, ce sont les ordres du Roi. » — 11 fondait en larmes ; le condamné 
le consola. 

Le fanatisme se mourait de lui-même. Ce n'était pas sans peine, sans 
travail, que, par moment, les politiques en ravivaient l'étincelle. Quand le 
Parlement, accusé d'incrédulité, de jansénisme, d'anti-jésuitisme, saisit l'occa- 
sion de Galas, pour se réhabilitfer, quand, d'accord avec le Clergé, il remua au 
fond du peuple les vieilles fureurs, on les trouva tout endormies. On ne réussit 
qu'au moyen de confréries généralement composées des petites gens qui, comme 
marchands, ou d'autre sorte, étaient les clients du Clergé. Pour brouiller l'es- 
prit du peuple, l'ensorceler, l'efTaroucher, l'ensauvager^ on fit comme aux 
courses, où l'on met à la bête, sous la peau, un charbon ardent ; alors elle ne 
se connaît plus... Le charbon ici fat une comédie atroce, une affreuse exhibi- 
tion. Les confrères blancs, dans leur sinistre costume (le capuce couvrant le 
visage, avec deux trous pour les yeux), firent une fête de mort au fils que Calas 
avait tué, disaient-ils, pour l'empêcher d'abjurer. Sur un catafalque énorme, 
parmi les cierges, on voyait un squelette remué par des ressorts, qui d'une 
main tenait la palme du martyre, de l'autre une plume pour signer l'abjuration 
de l'hérésie. 

On sait que le sang de Calas retomba sur les fanatiques, on sait l'ex- 
communication que lança aux meurtriers, aux faux juges et aux faux prêtres 
le vieux pontife de Femey. Ce jour-là, touchés de la foudre, ils conmiencèrent 
la descente où l'on ne s'arrête pas ; ils roulèrent la tête en bas, ils plongèrent, 
les réprouvés, au gouffre de la Révolution. 

Et à la veille, à grand'peine, au bord même de l'abîme, la royauté 
qu'ils entraînaient s'avisa enfin d'être humaine. Un édit parut (1787) où l'on 
avouait que les protestants étaient des hommes ; on leur permettait de naître, 
de se marier, de mourir. Du reste, nullement citoyens, exclus des fonctions 
civiles, ne pouvant ni administrer, ni juger, ni enseigner; admis, pour tout 
privilège, à payer l'impôt, à payer leur persécuteur, le Clergé catholique, à 
entretenir de leur argent l'autel qui les maudissait. 

Les protestants des montagnes cultivaient leur maigre pays. Les protes- 
tants des villes faisaient la seule chose qui leur fût permise, le commerce, et, 
à mesure qu'ils se rassuraient, un peu d'industrie. Tenus bas et durement, 
hors de tout emploi, de toute influence, exclus très spécialement depuis cent 
années de toute position militaire, ils n'avaient rien des hardis huguenots du 
seizième siècle; le protestantisme était retombé à son point de départ du 
Moyen âge, industriel, commercial. Si l'on excepte les Cévenols, incorporés 
i. leurs rochers, les protestants en général possédaient très peu de terre; 
'(^urs richesses, considérables déjà à cette époque, étaient des maisons, des 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 234 

usines, mais surtout, mais essentiellement, des richesses mobilières, celles 
qu'on peut toujours emporter. 

Les protestants du Gard étaient, en 1789, un peu plus de cinquante 
mille mâles (conrune en 1698, comme en 1840, le nombre a peu varié), très 
faibles par conséquent, isolés et sans rapport avec leurs frères d'autres pro- 
vinces, perdus comme un point, un atome, dans un océan de catholiques, qui 
se comptaient par millions. A Nîmes, dans la seule ville où les protestants 
étaient ramassés en grand nombre, ils étaient six mille hommes, en face de 
vingt et un mille hommes de l'autre religion. Des six mille, trois ou quatre 
mille étaient des ouvriers de manufactures, race malsaine et chétive, misé- 
rable, sujette, comme l'ouvrier l'est partout, à des chômages fréquents. 

Les catholiques ne chômaient pas, travaillant pour la plupart à la terre; 
le climat fort doux permet ce travail en toutes saisons. Beaucoup avaient un 
peu de terre, et cultivaient en même temps pour le Clergé, la Noblesse, les 
gros bourgeois catholiques, qui avaient toute la banlieue. 

Les protestants des villes, instruits, modérés, sérieux, clos dans la vie 
sédentaire, voués à leurs souvenirs, ayant dans chaque famille de quoi pleurer 
et peut-être craindre, étaient une population infiniment peu aventureuse, et 
très dure à l'espérance. Quand ils virent poindre ce beau jour de la liberté, 
à la veille de la Révolution, ils osèrent à peine espérer. Ils laissèrent les 
Parlements, la Noblesse s'avancer hardiment, parler en faveur des idées nou- 
velles ; généralement, ils se turent. Ils savaient parfaitement que pour entra- 
ver la Révolution, il eût suffi qu'on les vît exprimer des vœux pour elle. 

Elle éclate. Les catholiques, disons-le à leur honneur, la grande masse 
des catholiques, furent ravis de voir les protestants devenir enfin leurs 
égaux. L'unanimité fut touchante et l'une des plus dignes choses d'arrêter 
sur la terre le regard de Dieu. Dans bien des lieux, les catholiques allèrent 
au temple des protestants, s'unir à eux pour rendre grâces ensemble à la 
Providence. D'autre part, les protestants assistaient au Te Deum catholique. 
Par-dessus tous les autels, tous" les temples, toutes les églises, une lueur 
s'était faite au ciel... 

Le 14 juillet fut reçu du Midi, ainsi que de toute la France, comme la 
délivrance de Dieu, comme la sortie d'Égjpte; le peuple avait franchi la mer, 
et, parvenu à l'autre bord, chantait le cantique. Ni protestants ni catholiques, 
nulle dilTérence; des Français. Il se trouva, sans qu'on le voulût, sans qu'on 
y songeât, que le comité permanent qui s'organisa dans les villes, fut mixte, 
des deux religions, mixte également fut la milice nationale. Les ofliciers 
furent généralement catholiques, parce que les protestants, étrangers au ser- 
vice militaire, n'auraient guère pu commander. En récompense, ils formèrent 
presque toute la cavalerie ; beaucoup avaient des chevaux pour les besoins de 
leur commerce. 

Deux mois, trois mois se passèrent. On s'avisa alors et à Nîmes, et à 
Moiitauban, de former de nouvelles compagnies exclusivement catholiques 



232 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Cette belle unanimité avait disparu. Une question grave, profonde, celle 
des biens du Clergé, avait changé tout. 

Le Clergé montra une force remarquable d'organisation, une vigueur 
intelligente à créer la guerre civile, dans une population qui n'en avait nulle 
envie. 

Trois choses furent employées. Premièrement, les moines mendiants, 
capucins, dominicains, qui se firent distributeurs, propagateurs d'une pro- 
digieuse multitude de brochures et de pamphlets. Deuxièmement, les cabarets, 
les petits revendeurs de vin, qui, dépendant du principal propriétaire de 
vignobles, le Clergé, étaient, d'autre part, en rapport avec le petit peuple 
catholique, surtout avec les paysans électeurs de campagne. Ceux-ci venant à 
la ville, faisaient halte au cabaret. Ils y dépensaient (et ceci compte pour 
troisième article) vingt-quatre sols que le Clergé leur donnait pour chaque 
jour qu'ils venaient aux élections. 

L'agent des prêtres en tout ceci, Froment, était plus qu'un homme, 
c'était toute une légion; il agissait en même temps par une multitude de 
bras, par son frère, Froment- to/saye, par ses parents, par ses amis, etc. Il 
avait son bureau, sa caisse, sa librairie de pamphlets, son antre aux élections, 
tout contre l'église des dominicains, et sa maison communiquait avec une 
tour, qui dominait les remparts. Vraie position de guerre civile qui défiait la 
fusillade, ne craignait que le canon. 

Avant d'en venir aux armes, Froment travailla la Révolution en dessous, 
par la Révolution même, par la garde nationale et par les élections. Des 
assemblées, tenues la nuit dans l'église des Pénitents blancs, préparèrent les 
élections municipales, de manière à exclure tous les protestants. Les droits 
énormes que l'Assemblée donne au pouvoir municipal, le droit de requérir 
les troupes, de proclamer la loi martiale, d'arborer le drapeau rouge, se 
trouvent placés ainsi, et à Nîmes et à Montauban, dans les mains des catho- 
liques ; ce drapeau sera arboré pour eux, s'ils en ont besoin, et jamais contre 
eux. 

La garde nationale était mixte. Elle s'était composée en juillet des plus 
ardents patriotes, qui se hâtèrent d'être inscrits, de ceux aussi qui n'ayant 
guère qu'une fortune mobilière, craignaient le plus les pillages; tels étaient 
les négociants, protestants pour la plupart. Quant aux riches cathohques, qui 
possédaient les terres, ils ne pouvaient perdre leurs terres, et se hâtèrent 
moins d'armer. Quand leurs châteaux furent attaqués, la garde nationale, 
mêlée de protestants, de catholiques, mit tous ses soins à les défendre ; celle 
de Montauban sauva un château du royaliste Cazalès. 

Pour changer cette situation, il fallait éveiller l'envie, faire naître les 
rivaUtés. Elles venaient assez d'elles-mêmes et par la force des choses, à part 
toute différence d'opinion et de parti. Tout corps qui semblait d'élite, qu'il 
fût aristocrate, comme les volontaires de Lyon et de Lille, qu'il fut patriote, 
comme les dragons de Montauban et de Nîmes, était également détesté. On 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



233 




11 resta quarante jours, avec un cilice, à genoux devant l'autel. (P. 239.) 



anima contre ces derniers les petites gens qui formaient la masse des com- 
pagnies catholiques, en répandant parmi eux que les autres les appelaient 
cébcts ou mangeurs d'oignons. Accusation gratuite. Pourquoi les protestants 
auraient-ils insulté les pauvres? personne n'était plus pauvre à Nîmes que les 
ouvriers protestants. Et dans les Cévennes, leurs amis et défenseurs, les pro- 
testants de la montagne, qui souvent n'ont pas d'autre aliment que les châ- 
taignes, menaient une vie plus dure, plus pauvre, plus abstinente,* que les 

LIT, 30. — I. MICniLKT. — HISTOIRE DE LA RÉVOU'TIO^ rHAMÇAIS». — ÉD. J. BOUPP »T C'". UV. 30 



UISTOIIIE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



mangeurs d'oignons de Nîmes, qui mangent du pain aussi et boivent souvent 
du vin. 

Vers le 20 mars, on apprit que l'Assemblée, non contente d'ouvrir aux 
protestants l'accès aux fonctions publiques, avait élevé à la première de 
toutes, et plus haut alors que la royauté, élevé, dis-je, un protestant, Rabaut 
Saint-Étienne, à sa présidence. Rien n'était prêt encore, peu ou pas d"armes ; 
cependant, l'impression fut si forte, que quatre protestants furent assassinés 
en expiation (fait contesté, mais certain). 

Toulouse fit pénitence du sacrilège de l'Assemblée, amende honorable, 
neuvaines, pour détourner le courroux de Dieu. C'était l'époque d'une fête 
exécrable, la procession annuelle qu'on^ faisait en souvenir du massacre des 
Albigeois. Les confréries de toutes sortes se rendent en foule à chaque cha- 
pelle érigée sur la plaine du massacre. Los motions les plus furieuses sont 
faites dans les églises. Les machines sont montées partout. On tire des vieilles 
armoires les instruments de fanatisme qui jouèrent au temps des Dragonnades 
ou de la Saint-Barthélémy, les Vierges qui pleureront pour avoir des assassi- 
nats, les Christs qui hocheront la tête, etc., etc. Ajoutez-y quelques moyens 
de nouvelle fabrique ; par exemple, un dominicain qui s'en va par les rues de 
Nîmes dans son blanc habit de moine, mendiant son pain, pleurant sur les 
décrets de l'Assemblée; à Toulouse, un buste du Roi captif, du Roi martyr, 
qui, posé près du prédicateur et voilé de noir, apparaîtra tout à coup au beau 
moment du sermon pour demander secours au bon peuple de Toulouse. 

Tout cela était trop clair. Cela voulait dire : du sang. Les protestants le 
comprirent. 

Isolés au milieu d'un grand peuple catholique, ils se voyaient un petit 
troupeau, marqué pour la boucherie. Les terribles souvenirs conservés dans 
chaque famille leur revenaient dans leurs nuits^ les éveillaient en sursaut. Ces 
paniqijes étaient bizarres ; la peur des brigands qui courait dans les campagnes, 
se mêlait souvent dans leurs imaginations avec celle des assassins cathohques; 
étaient-ils en 90 ou en 1572, ils n'auraient pas su le dire. A Saint-Jean-de-la- 
Gardognenque, petite ville de marchands, des courriers entrent le matin, criant : 
« Gardera.. vous! les voilà! » Le tocsin sonne, on court aux armes, la femme 
se pend au.njajri pour l'empêcher de sortir, on ferme, on se met en défense, des 
pavés sur les fenêtres... Mais voilà que la ville est en effet envahie... parles 
amis, les protestants des campagnes, qui venaient à marches forcés. On distin- 
guait parmi eux ime belle fiUe.entre ses deux frères, armée, portant le fusiL 
Ce fut l'héroïne du jour, on la couronna de lauriers ; tous ces marchands ras- 
surés se cotisèrent entre eux pour leur- aimable sauveur, et elle emporta sa 
dot aux montagnes dans son tablier. 

Rien ne pouvait les rassurer qu'une association permanente entre les 
communes, une fédération armée. Ils la firent vers la fin de mars dans une 
prairie du Gard, une sorte d'île entre un canal et le fleuve, à l'abri de toute 
surprise." Des milUei-s d'hommes s'y rendirent, et, ce qui fut plus rassurant, 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 23^ 

c'est qiie les protestants virent grand nombre de catholiques mêlés à eux, sous 
le drapeau. Les paisibles ruines romaines qui dominent le paysage rappelaient 
des souvenirs meilleurs; elles semblaient avoir survécu pour voir passer et 
mépriser ces misérables querelles, pour promettre un âge plus grand. 

Les deux, partis étaient en face, très près d'agir; Nîmes, Toulouse, Mon- 
tauban, regardaient Paris, attendaient. Rapprochez les dates. Le 13 avril, à 
l'Assemblée, on tire d'elle l'étincelle pour allumer le Midi, son refus de déclarer 
le catholicisme religion dominante; le 19, le Clergé proteste. Dès le 18, Tou- 
louse proteste à coups de fusil ; on y joue dans une église la scène du buste 
du Roi ; les patriotes crient : « Vive le Roi ! vive la loi ! » et des soldats tirent 
sur eux.' 

Le 20, à Nîmes, grande et solennelle déclaration catholique, signée de 
trois mille électeurs, fortifiée de l'adhésion de quinze cents personnes distin- 
guées, déclaration envoyée à toutes les municipalités du royaume, suivie, copiée 
de Montauban, Albi, Alais, Uzès, etc. La pièce, délibérée aux Pénitents 
blancs, est écrite par les commis de Froment, et la foule va signer chez lui. 
Elle équivalait à un acte d'accusation de l'Assemblée nationale ; on lui signifiait 
qu'elle eût à rendre le pouvoir au Roi, à donner à la religion catiiolique le 
monopole du culte. 

On travaillait partout en même temps à la formation des nouvelles com- 
pagnies. La composition en était bizarre : des agents ecclésiastiques et des 
paysans, des marquis et des domestiques, des nobles et des^crocheteurs. En 
attendant les fusils, ils avaient des fourches et des faulx. On fabriquait secrè- 
tement ujie arme perfide et terrible, des fourches dont le dos était une scie. 

Les municipalités, créées par les catholiques, fermaient les yeux sur tout 
cela; elles semblaient tout occupées de fortifier les forts, d'affaiblir encore les 
faibles. A Montauban, les prolestants, six fois moins nombreux que leurs 
adversaires, voulaient accéder au pacte fédératif que venaient de faire l(*s pro- 
testants de la campagne ; la municipalité ne le permit pas. Ils essayèrent alors 
de désarmer la haine, en se retirant des fonctions publiques auxquelles on les 
avait portés, y faisant nommer des catholiques à leur place. Cela fut pris pour 
faiblesse. La croisade religieuse n'en fut pas moins prêchée dans les églises. 
Les vicaires généraux exaltèrent encore le peuple, en faisant faire, pour le 
salut de la religion en péril, des prières de Quarante-Heures. 

La municipalité de Montauban se démasqua à la fin par une chose qui ne 
pouvait manquer d'amener l'explosion. Pour exécuter le décret de l'Assemblée 
qui ordonnait de faire inventaire dans les communautés religieuses, elle prit 
juste le 10 mai, le jour des Rogations. C'est aussi dans une fête de printemps 
qu'on fit les Vêpres siciliennes. La saison ajoutait de même à l'exaltation. 
Celte fête des^,^ogations, c'est le moment où toute la population répandue au 
dehors, pleine des émotions passionnées du culte et de la saison, sent l'ivresse 
du printemps, si puissant dans le Midi. Parfois retardé par les grêles des Pyré- 
nées, il n'éclate qu'avec plus de force. Tout sort à la fois, tout s'élance, 



538 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

riiomme de sa maison, l'herbe de la terre, toute créature bondit; c'est comme 
un coup d'État de Dieu, une émeute de la nature. 

Et les femmes qui vont traînant par les rues leurs cantiques pleureurs : 
Te rogamus, midi nos... on savait parfaitement qu'elles pousseraient leurs 
maris au combat, qu'elles les feraient tuer, s'il le fallait, plutôt que de laisser 
entrer les magistrats dans les couvents. 

Ceux-ci se mettent en marche, et, comme ils devaient le prévoir, sont 
arrêtés par les masses impénétrables du peuple, par des femmes assises, 
couchées devant les portes sacrées. Il faudrait passer sur elles. Ils se retirent, 
et la foule devient agressive ; elle menace de briller la maison du commandant 
militaire, catholique, mais patriote. Elle se porte à l'Hôtel de Ville pour en 
forcer l'arsenal. Si elle y parvenait, si, dans cet état de fureur, elle s'emparait 
des armes, le massacre des protestants, des patriotes en général, évidemment 
commençait. 

La municipalité pouvait requérir le régiment de Languedoc ; elle s'abstient. 
Les gardes nationaux viennent d'eux-mêmes occuper le corps de garde qui 
couvre l'Hôtel de Ville, et y sont bientôt assiégés. Loin de les secourir, c'est 
à la populace furieuse que l'on envoie du secours; on la fait appuyer par 
les employés des gabelles. On tire contre les fenêtres cinq ou six cents coups 
de fusil. Les malheureux, criblés de balles, ayant déjà plusieurs morts, 
beaucoup de blessés, n'ayant point de munitions, demandent la vie, présentent 
un mouchoir blanc ; on n'en tire pas moins ; on démolit le mur qui, seul, 
les protège. Alors, la coupable municipalité se décide, m extremis, à faire 
ce qu'elle devait, à requérir le régiment de Languedoc, qui, depuis longtemps, 
ne demandait qu'à marcher. 

Une grande dame avait fait dire des messes pendant la tuerie. 

Ceux qui n'ont pas été tués peuvent donc enfin sortir. Mais la rage n'est 
pas épuisée. On leur arrache leurs habits, l'uniforme national, on leur 
arrache leur cocarde, on la foule aux pieds. Nu-tête, en chemise, un cierge 
à la main, arrosant, tout le long de la rue, le pavé de sang, on les traîne à 
la cathédrale, on les agenouille aux degrés pour faire amende honorable... 
En avant marchait le maire, qui portait un drapeau blanc. La France, pour 
moins que cela, avait fait le 6 octobre. Elle avait, pour un moindre outrage 
à la cocarde tricolore, renversé une monarchie. 

On tremble pour Montauban quand on voit la sensibiHté terrible qu'une 
telle chose allait exciter, la solidarité profonde qui, du Nord au Midi, liait 
dès lors tout le peuple. S'il n'y avait eu personne dans le Midi pour venger 
une telle chose, tout le Centre, tout le Nord, tout se serait mis en marche. 
L'outrage était senti au fond des moindres villages. J'ai sous les yeux les 
adresses menaçantes des populations de Marne et de Seine-et-Marne sur ces 
indignités du Midi. 

Le Nord pouvait rester tranquille. Le Midi suffisait bien. Bordeaux, la 
première, s'élance. Toulouse, sur laquelle comptaient ceux de Montauban. 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE Î37 

Toulouse a tourné contre eux, elle demande à les châtier. Bordeaux avance, 
et, grossie au passage par toutes les communes, les renvoie, ne pouvant 
nourrir tous ces torrents de soldats. Les prisonniers de Montauban (c'est là 
toute la défense que rêvent les meurtriers) seront mis à l'avant-garde et rece- 
vront les premiers coups... L'avant-garde, il n'y en a plus; le régiment de 
Languedoc fraternise avec Bordeaux. 

On envoya de Paris un commissaire du Roi, officier de Lafayette, homme 
doux, plus que modéré, qui se déclara plutôt contre son propre parti ; il 
renvoya les Bordelais, composa avec l'émeute. Nulle enquête sur le sang 
versé ; les morts restèrent là bien morts, les blessés gardèrent leurs blessures, 
les emprisonnés restèrent en prison ; le commissaire du Roi n'avisa d'autre 
moyen de les en tirer que de se faire demander la chose par ceux mêmes qui 
les y avaient jetés. 

Tout se passait de môme à Nîmes. Les volontaires catholiques portaient 
hardiment la cocarde blanche, criaient : A bas la nation ! Les soldats et sous- 
officiers du régiment de Guienne s'indignèrent, leur cherchèrent querelle. Un 
régiment, isolé dans une si grande masse de peuple, n'ayant pour lui que 
la population protestante, toute industrielle et peu belliqueuse, était fort 
aventuré. 

Notez qu'il avait contre lui ses propres officiers, qui se déclaraient amis 
de la cocarde blanche, contre lui la municipalité qui refusa de proclamer 
la loi martiale. Il y eut beaucoup de blessés ; un grenadier fut tiré, tué par le 
frère môme de Froment. 

Les soldats furent consignés. Le meurtrier resta libre. La contre-révolution 
triompha à Nîmes comme à .Montauban. 

Dans cette dernière ville, les vainqueurs ne s'en tinrent pas là. Ils euren 
l'audace d'aller faire une collecte dans les familles des victimes, et jusque 
dans les prisons où elles étaient encore... Horreur! on ne voulait les laisser 
sortir qu'en payant leurs assassins ' 




238 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



CHAPITRE IX 

- LUTTE RELIGIEUSE. — LA CONTRE-RÉVOLUTION 

ÉCRASÉE DANS LE MIDI (JUIN 90) 

INDÉCISION RELIGIEUSE DE LA BÉVOLUTION. — VIOLENCE DES ÉVÊQUES. — LA. 
RÉVOLUTION CROIT POUVOIR SE CONCILIER AVEC LE CHRISTIANISME. — LES 
DERNIERS CHRÉTIENS. — ILS POUSSENT l'aSSEMBLÉE A LA RÉFORME DU CLERGÉ. 

— RÉSISTANCE DU CLERGÉ (MAI-JUIN 90). — ÉRUPTION DE NIMES (13 JUIN 90) 
COMPRIMÉE. — LA RÉVOLUTION VICTORIEUSE A NIMES, AVIGNON, ET DANS TOUT 
LE MIDI. — PARTOUT LE SOLDAT FRATERNISE AVEC LE PEUPLE (aVHIL-JUIN 90). 

Que faisait pendant ce temps à Paris l'Assemblée nationale? Elle suivait 
le Clergé à la procession de la Fête-Dieu. 

Sa douceur plus que chrétienne, en tout cela, est un spectacle surprenant. 
Elle se contenta d'une démarche que les ministres exigèrent du Roi. Il défendit 
la cocarde blanche, et condamna les signataires de la déclaration de Nîmes. 
Ceux-ci en furent quittes pour substituer à leur cocarde la houppe rouge des 
anciens ligueurs. Ils protestèrent hardiment qu'ils persistaient pour le Roi 
contre les ordres du Roi. 

Ceci était net, simple, vigoureux; le parti du Clergé savait très bien ce 
qu'il voulait. L'Assemblée ne le savait pas. Elle accomplissait alors une cetivre 
faible et fausse, ce qu'on appela la Constitution civile du Clergé. 

Rien ne fut plus funeste à la Révolution que de s'ignorer elle-même au 
point de vue religieux, de ne pas savoir qu'en elle elle portait une rehgion. 

Elle ne se connaissait point, et pas davantage le Christianisme; elle ne 
savait pas bien si elle lui était conforme ou contraire, si elle devait y revenir 
ou bien aller en avant. 

Dans sa confiance facile, elle accueillit avec plaisir les sympathies que lui 
témoignait la masse du Clergé inférieur. Elle se laissa dire, elle crut qu'elle 
allait réaliser les promesses de l'Évangile, qu'elle était appelée à réformer, 
renouveler le Christianisme, et non à le remplacer. — Elle le crut, marcha en 
ce sens : au second pas, elle trouva les prêtres redevenus des prêtres, des 
ennemis de la Révolution; l'Église lui apparut ce qu'elle était en effet, l'obs- 
tacle, le capital obstacle, bien plus que la royauté. 

La Révolution avait fait deux choses pour le Clergé, donné l'existence, 
l'aisance aux prêtres, la liberté aux rehgieux. Et c'est justement là ce qui 
permit à l'épiscopat de les tourner contre elle; les évêques désignèrent tout 
prêtre ami de la Révolution à la haine, au mépris du peuple, comme gagné, 
acheté, corrompu par l'intérêt temporel. 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 239 

Chose étrange, ce fut pour défendi'e leurs monstrueuses fortunes, leurs 
millions, leurs palais, leurs chevaux et leurs maîtresses, que les prélats impo- 
sèrent aux prêtres la loi du martyre. Tel qui voulait garder huit cent mille 
livres de rente fit honte au curé de campagne des douze cents francs de trai- 
tement qu'il acceptait de l'Assemblée. 

Le Clergé inférieur se trouva ainsi tout d'abord, et pour une question 
d'argent, mis en demeure de choisir. Les évoques ne lui donnèrent pas un 
moment pour réfléchir, lui déclarèrent que, s'il était pour la nation, il était 
contre l'Église — hors de l'unité catholique, hors de la communion des évéques 
et du Saint-Siège, membre pourri, rejeté, renégat et apostat. 

Qu'allaient faire ces pauvres prêtres? Sortir du système antique, où tant 
de siècles ils avaient vécu, devenir tout à coup rebelles à cette autorité impo- 
sante qu'ils avaient toujours respectée, quitter le monde connu, et pour passer 
dans quel monde? dans quel système nouveau?... Il faut ime idée, une foi 
dans celte idée, pour laisser ainsi le rivage, s'embarquer dans l'avenir. 

Un curé vraiment patriote, celui de Saint-Étienne-du-Mont, qui, le 
14 juillet, marchait sous le drapeau du peuple à la tête de son district, fut 
accablé, effrayé, de la cruelle alternative où le plaçaient les évêques. 11 resta 
quarante jours, avec un cilice, à genoux devant l'autel. 

Il eût pu y rester toujours, qu'il n'eût pas trouvé de réponse à l'insoluble 
question qui s'était posée. 

Ce que la Révolution avait d'idées, elle le tenait du dix-huitième siècle, de 
Voltaire, de Rousseau. Personne, dans les vingt années qui s'écoulent entre la 
grande époque des deux maîtres et la Révolution, entre la pensée et l'action, 
personne, dis-je, n'a sérieusement continué leur œuvre. 

Donc la Révolution trouve la pensée humaine où ils l'ont laissée : l'ardente 
humanité dans Voltaire, la fraternité dans Rousseau, deux bases, certes, reli- 
gieuses, mais posées seulement, très peu formulées. 

Le dernier testament du siècle est dans deux pages de Rousseau, d'une 
tendance fort diverse. 

Dans l'une, au Contrat social, il étabht et il prouve que le chrétien n'est 
pas, ne peut être citoyen. 

Dans l'autre, qui est de l'Emile, il cède à son enthousiasme pour l'Évan- 
gile, pour Jésus jusqu'à dire : « Sa mort est d'un Dieu ! » 

Cet élan de sentiment et de tendresse de cœur fut noté, consigné comme 
im aveu précieux, comme un démenti solennel que se donnait la philosophie 
du dix-huitième siècle. De là un malentendu immense, et qui dure encore. 

On se remit à lire l'Évangile, et, dans ce livre de résignation, de soumission, 
d'obéissance aux puissances, on lut partout ce qu'on avait soi-même alors 
dans le cœur : la liberté, l'égalité. Elles y sont partout, en effet, seulement 
il faut s'entendre : l'égahté dans l'obéissance, comme les Romains l'avaient 
faite pour toutes les nations ; la liberté intérieure, inactive, toute renfermée 
dans l'âme, comme on pouvait la concevoir quand, toutes les résistances 



îiO HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

nationales ayant cessé, le monde sans espoir voyait s'affermir l'Empire éternel. 

Certes, s'il est une situation contraire à celle de 89, c'est celle-là. Rien 
n'était plus étrange que de chercher dans cette légende de résignation le code 
d'une époque où l'homme a réclamé son droit. 

Le chrétien est cet homme résigné de l'ancien Empire, qui ne place 
aucun espoir dans son action personnelle, mais croit être sauvé uniquement, 
exclusivement par le Christ. Il y a très peu de chrétiens. Il y en avait trois ou 
quatre dans l'Assemblée constituante. Dès cette époque, le christianisme était 
mort comme système. Beaucoup s'y trompaient, entre autres tels amis de la 
liberté qui, touchés de l'Évangile, se croyaient -pour cela chrétiens. Quant à la 
vie populaire, le christianisme n'en conservait que ce qu'il doit à sa partie 
antichrétienne, empruntée ou imitée du paganisme, je veux dire à l'idolâtrie 
de la Vierge, des saints, à la matérielle et sensuelle dévotion du Sacré-Cœur. 

Le vrai principe chrétien (que l'homme n'est sauvé que par la grâce du 
Christ), condamné solennellement par le pape vers la fin de Louis XIV, depuis 
n'a fait que languir, ses défenseurs diminuant toujours de nombre, se cachant, 
se résignant, mourant sans bruit, sans révolte. Et c'est en cela que ce parti 
prouve, autant que par sa doctrine, qu'il est bien vraiment chrétien. Il se 
cache, je l'ai dit, quoiqu'il ait encore des hommes d'une vigueur singulière, 
qu'il gagnerait à montrer. 

Moi qui cherche ma foi ailleurs, et qui regarde au Levant, je n'ai pu 
voir cependant sans une émotion profonde ces hommes d'un autre âge qui 
s'éteignent en silence, oubhés de tous, excepté de l'autorité pagano-chrétienne, 
qui exerce sur eux, à l'insu du monde, la plus lâche persécution, ils mourront 
dans le respect. J'ai eu lieu de les éprouver. Un jour que j'allais rencontrer 
dans mon enseignement les grands hommes de Port-Royal, j'exprimai l'in- 
tention de dire enfin ma pensée et de décharger mon cœur, de dire qu'alors 
et aujourd'hui, en ceux-ci comme en Port-Royal, c'était le paganisme qui 
persécutait le christianisme. Ils me prièrent de n'en rien faire (qu'ils me 
pardonnent ici de violer leur secret) : « Non, monsieur, il est des situations 
où il faut savoir mourir en silence. » — Et, comme j'insistais avec sympa- 
thie, ils m'avouèrent naïvement que, selon leur opinion, ils n'avaient pas 
longtemps à souffrir, que le grand jour, le dernier jour qui jugera les 
hommes et les doctrines, ne pouvait tarder, le jour où le monde doit com- 
mencer de vivre, cesser de mourir... Celui qui, de leur part, me disait ces 
choses étranges, était un jeune homme austère, pâle, vieilli avant l'âge, qui 
ne voulut pas dire son nom et que je n'ai point revu. Cette apparition m'est 
restée comme un noble adieu du passé. Je crus entendre ces derniers mots 
de la Fiancée de Corinthe : « Nous nous en irons dans la tombe rejoindre 
nos anciens dieux. » 

Il y avait trois de ces hommes à la Constituante. Aucun n'avait de génie, 
aucun n'était orateur, et ils n'en exercèrent pas moins une grande influence, 
trop grande certainement. Héroïques, désintéressés, sincères, excellents 



HISTOIRE DE LA. RÉVOLUTION FRANÇAISB 




Ce qni vient c'est la garde nationale brave et patriote, le noyau futur de la légion 
de la victoire, la 32< demi-brigade. (P. 247.) 



UT. 31. ~ i. aiCBiLrr. — HiSTOins oi la RivoLOTion ruAiiçAisi — to. i. rooff r g'*, ut. 3t 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE î*3 

citoyens, ils contribuèrent plus que personne à relancer la Révolution dans 
les vieilles voies impossibles ; autant qu'il était en eux, ils la firent réforma- 
trice, l'empêchèrent d'être fondatrice, d'innover et de créer. 

Que fallait-il faire en 90, en 1800? Il fallait au moins attendre, faire appel 
aux forces vives de l'esprit humain. 

Ces forces sont éternelles, en elles est la source intarissable de la vie 
philosophique et religieuse. Point d'époque désespérée; la pire des siècles 
modernes, celle de la guerre de Trente ans. n'en a pas moins produit 
Descartes, le rénovateur de la pensée européenne. Il fallait appeler la vie, et 
non organiser la mort. 

Les trois hommes qui poussèrent l'Assemblée à cette grande faute s'appe- 
laient Camus, Grégoire et Lanjuinais. Trois hommes, trois têtes de fer. Ceux 
qui virent Camus mettant la main sur Dumouriez au milieu de son armée, 
ceux qui virent le 31 mai, Lanjuinais précipité de la tribune, remontant, s'y 
accrochant entre les poignards et les pistolets, savent que peu d'hommes furent 
braves à côté de ces deux braves. Quant à l'évêque Grégoire, resté à la Con- 
vention pendant toute la Terreur, seul sur son banc dans sa robe violette, per- 
sonne n'osant s'asseoir près de lui, il a laissé la mémoire du plus ferme 
caractère qui peut-être ait paru jamais. 

Ces hommes intrépides et purs n'en furent pas moins la Iciilation suprême 
delà Révolution. Ils la poussèrent à ce tort grave d'organiser l'Ëglise chrétienne 
sans croire au Christianisme. 

Sous leur influence, sous celle des légistes qui les suivaient sans le bien voir, 
l'Assemblée, généralement incrédule et voltairienne, se figura qu'on pouvait 
toucher la forme sans changer le fond. Elle donna ce spectacle étrange d'un 
Voltaire réformant l'Église, prétendant la ramener à la rigueur apostolique. 

A part l'incurable défaut de cette origine suspecte, la réforme était raison- 
nable; on pouvait l'appeler une charte de délivrance pour l'Église et le Clergé. 

L'Assemblée veut que désormais le Clergé soit l'élu du peuple, affranchi 
du Concordat, du pacte honteux où deuxHarrons, le Roi, le Pape, s'étaient 
paitagé 1 Église, avaient ^iré sa robe au sort ; — affranchi, par l'élévation du 
traitement régulier, de l'odieuse nécessité d'exiger le casuel, la dîme, de 
-Rançonner le peuple; — affranchi des passe-droits, des petits abbés de cour 
qui, ^é's boudoirs et des alcôves, sautaient à l'épiscopat; — quitte enfin de 
tous les mangeurs, de^yentrus^ des cages ridicules J^empâter des chanoines. 
— Une meilleure division des diocèses, désormais d'égale étendue; quatre- 
vingt-trois évêchés, autant que de départements. Le revenu fixé à soixante-dix- 
sept millions, et le Clergé mieux rétribué avec cette somme, qu'avec ses trois 
cents millions d'autrefois qui lui profitaient si peu. 

La discussion ne fut ni forte, ni profonde. Il n'y eut qu'un mot hardi et 
il fut dit par le janséniste Camus, dont il dépassait certainement la pensée ; 
« Nous sommes une Convention nationale ; Nous avons assurément le pouvoir 
de changer la religion; mais nous ne le ferons pas... » Puis s'effrayant de 



24* HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

son audace, il ajouta bien vite : « Nous ne pourrions l'abandonAer sans crime. » 
(1" juin 90.) Légistes et théologiens, ils n'invoquaient que les textes, les 
vieux livres ; à chaque citation contestée, ils allaient chercher leurs livres, ils 
s'inquiétaient de prouver, non que leur opinion était bonne, mais qu'elle 
était vieille. « Ainsi firent les premiers chrétiens. » Triste argument. 11 était 
fort douteux qu'une chose propre au temps de Tibère, le fût dix-huit cents ans 
après, à l'époque de Louis XVL 

Il fallait, sans tergiverser, examiner si le droit était en haut ou en bas, dans 
le Roi, le Pape, ou bien dans le peuple. 

Que produirait l'élection du peuple, on ne le savait pas sans doute. Mais 
on savait parfaitement ce que c'était qu'un Clergé de la façon du Roi, du Pape 
et des seigneurs. Quelle contenance auraient faite ces prélats qui criaient si haut, 
s'il leur eût fallu montrer de quelle huile et de quelle main ils avaient été 
sacrés ! Le plus sûr était pour eux de ne pas trop remuer cette ques tion d'ori- 
gine. Ils criaient de préférence sur la question la plus extérieure, la plus 
étrangère à l'ordre spirituel, la division des diocèses. On avait beau leur 
prouver que cette division, tout impérial dans son origine romaine et faite 
par le gouvernement, pouvait être modifiée par un autre gouvernement. Ils ne 
voulaient rien entendre, et s'aheurtaient là... Cette divisioh était la chose sainte 
et sacrosainte; nul dogme de la foi chrétienne n'était plus avant dans lenr 
cœur... Si l'on ne convoquait un concile ; si l'on n'en référait au Pape, tout était 
fini ; on allait être schismatique, et de schismatique hérétique, d'hérétique 
sacrilège, athée, etc., etc. 

Ces facéties sérieuses, qui à Paris faisaient hausser les épaules, n'en 
avaient pas moins l'effet voulu, dans l'Ouest et le Midi. On les répandait 
imprimées à nombres immenses, avec la fameuse protestation en faveur des 
biens du Clergé, laquelle arriva en deux mois à la trentième édition. Répété 
le matin en chaire, le soir commenté au confessional, orné de gloses meur- 
trières, ce texte de haine et de discorde allait exaspérant les femmes, ravivant 
les fureurs religieuses, affilant les poignards, aiguisjint les fourches et les faulx. 

Le 29, le 31 mai, l'archevêque d'Aix et l'évêque de Clermont (l'un des 
principaux meneurs et l'homme de confiance du Roi) notifièrent à l'Assemblée 
l'ultimatum ecclésiastique : Que nul changement ne pouvait se faire sans la 
convocation d'un concile. — Dans les premiers jours de juin, le sang coule 
à Nîmes. 

Froment avait armé ses compagnies les plus sûres, il avait même, à 
grands frais, habillé plusieurs de ses hommes aux couleurs du comte d'Artois. 
Voilà les premiers verdets du Midi. Appuyé d'un aide de camp du prince de 
Condé, soutenu de plusieurs officiers municipaux, il avait enfin tiré du com- 
mandant de la province la promesse d'ouvrir l'arsenal, de donner des fusils 
à toutes les compagnies catholiques. Dernier acte décisif que la municipalité 
et le commandant ne pouvaient faire sans se déclarer franchement contre la 
Révolution. 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE J45 

« Attendons encore un moment, disait la municipalité. Les élections du 
département commencent le 4, à Nîmes; allons doucement jusqu'au vote, 
faisons-nous donner les places. » 

« Agissons, disait Froment, les électeurs voteront mieux, au bruit des 
coups de fusil. » Les protestants s'organisent. Ils s'entendent fortement, de 
Nîmes à Paris, de Nîmes aux Gévennes. 

Nîmes était-elle bien sûre pour le Clergé, si Ton attendait ? La ville allait 
ressentir dans son industrie un bienfait immédiat de la Révolution, la sup- 
pression des droits sur le sel, le fer, les cuirs, les huiles, savons, etc. Et la 
campagne catholique, fort catholique avant la moisson, le serait-elle autant 
après, lorsque le Clergé aurait exigé la dîme? 

Un procès était pendant contre les meurtriers de mai, contre le frère de 
Froment. Il avançait lentement, ce procès, mais il avançait. 

Une dernière chose et décisive, qui força Froment d'agir, c'est que la 
révolution d'Avignon s'était accomplie le 11 et le 12, qu'elle allait démoraliser 
son parti, lui faire tomber les armes des mains. Avant que la nouvelle fût 
répandue, le 13, au soir, il attaqua, jour favorable, un dimanche, octave de 
la Fête-Dieu, une bonne partie du peuple ayant bu, étant montée. 

Froment et les historiens de sa couleur, du parti battu, assurent cette 
chose incroyable : que les protestants commencèrent, qu'ils troublèrent eux- 
mêmes les élections où était tout leur espoir; — ils soutiennent que c'est le 
petit nombre qui entreprit d'égorger le grand (six mille hommes contre vingt 
et quelques mille, sans parler de la banlieue). 

Et ce petit nombre était donc bien aguerri, bien terrible? C'était une 
population éloignée depuis un siècle de toute habitude militaire ; — des 
marchands qui craignaient excessivement le pillage ; — des ouvriers chélifs, 
physiquement très inférieurs aux portefaix, vignerons et laboureurs que 
Froment avait armés. Les dragons de la garde nationale, protestants pour la 
plupart, marchands et (ils de marchands, n'étaient pas gens pour tenir contre 
ces hommes forts et rudes, qui buvaient à volonté dans les cabarets le vin du 
Clergé. 

Partout où les protestants avaient la majorité, les deux cultes offrirent le 
spectacle de la fraternité la plus touchante. A Saint-Hippolyte, par exemple, le 
5 juin, les protestants avaient voulu monter la garde avec les autres, pour la 
procession de la Fête-Dieu. 

Le jour de l'explosion, à Nîmes, les patriotes, quinze cents du moins, et 
les plus actifs, étaient réunis au club, sans armes, et délibéraient ; les tribunes 
pleines de femmes. La panique y fut horrible aux premiers coups de fusil 
(13 juin 1790) 

Huit jours avant, à l'ouverture des élections, on avait commencé d'insulter, 
d'effrayer les électeurs. Ils demandèrent un poste de dragons, des patrouilles 
pour dissiper la foule qui les menaçait. Mais cette foule menaça bien plus 
encore les patrouilles ; la complaisante municipalité tint alors les dragons au 



24« HISTOIUE UE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

poste. Le 13, au soir, les hommes à houppes rouges yiennent dire aux 
(ii-agons que, s'ils ne partent, ils sont morts. Ils restent et reçoivent des coups 
de fusil. Le régiment de Guienne brûlait d'aller au secours; les ofiiciei-s fer- 
ment les portes, et le tiennent au quartier. 

Devant cette lutte inégaie, devant les élections si criminellement troublées, 
la municipalité avait un devoir sacré, arborer le drapeau rouge, requérir les 
troupes... Plus de municipaUté. L'assemblée électorale du département, dans 
cette ville hospitalière, se trouve abandonnée des magistrats, au milieu des 
coups de fusil. 

Parmi les verdets de Froment, se trouvaient les domestiques même de 
plusieurs des officiers municipaux, pêle-mêle avec ceux du Clergé. La troupe, 
la garde nationale ne recevant nulle réquisition. Froment tenait seul le pavé ; 
ses gens égorgeaient à leur aise, ils commençaient à forcer les maisons des 
protestants. Pour peu qu'il gardât l'avantage, il lui fût venu de Sommières, 
qui n'est qu'à quatre lieues, un régiment de cavalerie, dont le colonel, très 
ardent, s'offrait, lui, ses hommes, sa bourse. La chose alors, prenant la 
figure d'une vraie révolution, le commandant de la province eût suivi enfin 
les ordres qu'il avait du comte d'Artois, il aurait marché sur Nîmes 

Chose tout à fait inattendue, ce fut Nîmes qui manqua. Des dix-huit com- 
pagnies catholiques formées par Froment, trois seulement le suivirent. Les 
quinze autres ne bougèrent. Grande leçon, qui fit voir au Clergé combien il 
s'était trompé sur l'état réel des esprits. Au moment de verser le sang, les 
vieilles haines fanatiques, habilement ravivées de jalousie sociale, ne furent 
pas assez fortes encore. 

Cette grande et puissante Nîmes, qu'on avait cm pouvoir soulever si légè- 
rement, resta ferme, comme ses indestructibles monuments, ses nobles et 
éternelles Arènes. 

Un nombre infiniment petit des deux partis combattit. Les verdets se mon- 
trèrent très braves, mais furieux, aveugles. Par deux fois on força les muni- 
cipaux, enfin retrouvés, d'aller à eux avec le drapeau rouge; deux fois ils 
enlevèrent tout, drapeau rouge et municipaux, à la barbe de leurs ennemis. Us 
tiraient sur les magistrats, sur les électeurs, sur les commissaires du Roi; le 
lendemain, ils tirèrent sur le procureur du Roi et le lieutenant-criminel qui 
faisaient la levée des morts. Ces crimes capitaux, s'il en fut, réclamaient la plus 
prompte, la plus sévère répression. Eh bien, la municipalité ne réclama de la 
troupe qu'un service de patrouilles ! 

Si Froment eût eu plus de monde, il eût sans doute occupé le grand poste 
des Arènes, très défendable alors. Il y laissa quelques hommes, et quelques 
autres aussi au couvent des Capucins. Lui-même, il rentra dans son fort, aux 
remparts, dans la tour du vieux château. Une fois dans cette tour, en sûreté, 
tirant à son aise, il écrivit à Sommières, à Montpellier, pour avoir secours. 11 
envoya dans les villages catholiques, y fit sonner le tocsin. 

Les catholiques furent très lents, ou même restèrent chez eux. Les 



. HISTOIRE DE LA KÉVOLUÏION FRANÇAISE 247 

protestants furent très prompts. A la nouvelle du péril où se trouvaient les 
électeurs, ils marchèrent toute la nuit. Le matin, de quatre à six heures, une 
armée de Cévenols, sous la cocarde tricolore, était dans Nîmes, en bataille, 
criant : Vive la nation ! 

Alors les électeurs agirent. Formant un comité militaire à l'aide d'un 
capitaine d'artillerie, ils allèrent à l'arsenal chercher des canons. On y entrait 
par la rue, ou par le quartier du régiment de Guienne. Les ofaciers, dans leur 
malveillance, leur dirent : « Passez par la rue. » Ils y furent criblés de coups 
de fusil, rentrèrent, et les officiers, voyant leurs soldats indignés qui allaient 
tourner contre eux, livrèrent enlin les canons. La tour, battue en brèche, fut 
bien obligée de parler. Froment, audacieux jusqu'au bout, envoya une incroyable 
missive, où il offrait... « d'oublier... » Alors il n'y eut plus de grâce, le .soldat 
ne voulut plus que la mort des assiégés. On tachait de les sauver; mais ils se 
perdirent eux-mêmes : en parlementant, ils tiraient. Ils furent forcés, pris 
d'assaut, poursuivis et massacrés. 

Deux jours, trois jours, on les chercha, ou du moins, sous ce prétexte, 
beaucoup de haines s'assouvirent. Le couvent des Capucins (la boutique des 
pamphlets, d'où on avait tiré d'ailleurs) fut forcé, et tout tué. Il en fut de même 
d'un cabai'et célèbre, quartier général des verdets; on trouva cachés dans ce 
bouge deux magistrats municipaux. Tout ce temps, les deux partis se fusillaient 
par les rues, ou des fenilres. Les sauvages des Céveimes ne faisaient guère 
grâce; il y eut trois cents morts en trois jours. ÎVulle église ne fut pillée, nulle 
femme insultée, ils étaient austères dans la fureur même. Ils n'auraient pas 
imaginé, comme les verdets de 1815, de fouetter des filles à mort d'un battoir 
fleurdelisé. 

Celte cruelle affaire de Nîmes, perfidement arrangée par la contre-révo- 
lution, eut cela de curieux qu'elle écrasa ceux qui la firent. Le preneur fut pris 
au piège, le gibier chassa le chasseur. 

Tout manqua à la fois au moment de l'exécution. 

On comptait sur Montpellier. Le commandant n'ose venir. Ce qui vient, 
c'est la garde nationale, brave et patriote, le noyau futur de la légion de la 
victoire, la 32* demi-brigade. 

On comptait sur Arles. En effet, Arles offre secours, mais c'est pour 
écraser le parti de la contre-révolution. 

Le Pont-Saint-Esprit arrête les envoyés de Froment. 

Allez maintenant, appelez les catholiques du Rhône. Tâchez d'embrouiller 
les choses, de faire croire qu'en tout ceci votre religion est en péril. Il s'agit 
de la patrie. 

C'est tout le Rhône catholique qui se déclare contre vous, et bien plus 
révolutionnaire que ne furent les protestants. Votre sainte ville du Rhône, la 
petite Rome du pape, Avignon a éclaté. 

Avignon ! comment la France avait-elle jamais pu ôter ce diamant de son 
diadème... Vaucluse! ô pur, éternel souvenir de Pétrarque, noble asile du 



ÏM HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



grand Italien qui mourut d'amour pour la France, symbole adoré du mariage 
futur des deux contrées, comment donc éliez-vous tombé aux mains polluées 
du pape?... Une femme, poâr de l'argent, pour l'absolution d'un assassinat, 
vendit Avignon et Vaucluse (1348). 

Avignon, sans prendre conseil, avait fait comme la France, une milice 
nationale, une municipalité. Le 10 juin, tout ce qu'il y avait de noblesse et 
d'amis du pape, maîtres de l'Hôtel de Ville, de quatre pièces de canon, crient : 
Vive l'aristocratie! Trente personnes tuées ou blessées. Mais alors aussi, le 
peuple se met sérieusement au combat, en tue plusieurs, en prend vingt- 
deux. Toutes les communes françaises, Orange, Bagnols, Pont-Saint-Esprit, 
viennent secourir Avignon et sauver les prisonniers. Ils les tirent des mains 
des vainqueurs, se chargent de les garder. 

Le 11 juin, on brise les armes de Rome. Et l'on met à la place les armes 
de France. Avignon vient à la barre de l'Assemblée nationale, et se donne à 
sa vraie patrie, disant cette grande parole, testament du génie romain : 
« Français, régnez sur l'univers. » 

Entrons plus loin dans les causes. Complétons, expliquons mieux ce drame 
rapide. 

Pour faire une guerre religieuse, il faut être religieux. Le Clergé n'était 
pas assez croyant pour fanatiser le peuple. 

Et il ne fut pas non plus très politique. Cette année même, 1790, lorsqu'il 
avait tant besoin du peuple, qu'il soldait ici et là, il lui demanda encore la dîme, 
abolie par l'Assemblée. Dans plusieurs lieux, des soulèvements eurent lieu 
contre lui, spécialement dans le Nord, pour cette malheureuse dîme, qu'il ne 
pouvait pas lâcher. 

Ce Clergé aristocratique, sans intelligence des forces morales, crut qu'un 
peu d'argent, de vin, la violence du climat, une étincelle suffisaient. Il aurait 
dû comprendre que, pour refaire du fanatisme, il fallait du temps, de la 
patience, de lobscurité, un pays moins surveillé, loin des routes et des grandes 
villes. On pouvait, à la bonne heure, travailler lentement ainsi le Bocage 
vendéen; mais agir en pleine lumière, au beau soleil du Midi, sous l'œil 
inquiet des protestants, dans le voisinage des grands centres, comme Bordeaux, 
Marseille, MontpeUier, qui voyaient ;out, qui pouvaient, à la moindre lueur, 
venir, marcher sur l'étincelle... c'était un essai d'enfant. 

Froment fit ce qu'il pouvait. Il montra beaucoup d'audace, de décision, 
et il fut abandonné. 

11 éclata au vrai moment, voyant que l'affaire d'Avignon allait gâter celle 
de Nîmes, ne comptant pas trop ses chances, mais tâchant de croire, en 
brave, que ces gens douteux, qui jusque-là n'osaient se déclarer pour lui, 
prendraient enfin leur parti quand ils le verraient engagé, qu'ils ne pourraient 
de sang-froid le voir écraser. 

La municipalité, autrement dit la bourgeoisie catholique, fut prudente ; 
elle n'osa requérir le commandant de la province. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



249 




les femmes apportèrent, et mirent en commun tout ce qu'on avait de virreg; 
on ouvrit des pièces de vin. (P. 254.) 

La Noblesse fut prudente. Le commandant, les officiers, en général, ne 
voulurent rien faire que sur bonne et légale réquisition de la municipalité. 

Ce n'était pas que les officiers manquassent de courage. Mais le soldat 
n'était pas sûr. Au premier ordre extra-légal, il pouvait répondre à coups de 
fusil. Pour le donner, ce premier ordre, pour faire cette dangereuse expé- 
rience, il fallait d'avance avoir sacrifié sa vie... Sacrifié à quelle idée, à 
quelle foi?... La majorité de la Noblesse, royaliste, aristocrate, n'en était pas 

IIV. S2. — I. HcnZLIT. — HISTOim DE LA bSvOLUTIOM riAXÇAISE. — tD. J. ROUFF ET C'». UV. 33 



250 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



moins philosophe et voltairienne, c'est-à-dire par un côté, gagnée aux idées 
nouvelles. 

La Révolution, de plus en plus harmonique et concordante, apparaît 
chaque jour davantage ce qu'elle est, une rehgion. Et la contre-révolution, 
dissidente, discordante, atteste en vain la vieille foi, elle n'est pas une 
religion. 

Nul ensemble, nul principe fixe. Sa résistance est flottante, dans plusieiu-s 
sens à la fois. Elle va comme un homme ivre, à droite et à gauche. Le Roi 
est pour le Clergé, et il refuse d'appuyer la protestation du Clergé. Le Clergé 
solde, arme le peuple, et il lui demande la dîme. La Noblesse, les officiers, 
attendent l'ordre de Turin, et en même temps celui des autorités révolutionnaires. 

Une chose leur manque à tous pour rendre leur action simple et forte, 
la chose qui abonde dans l'autre parti : la foi ! 

L'autre parti, c'est la France; elle a foi à la loi nouvelle, à l'autorité 
légitime, l'Assemblée, vraie voix de la nation. 

De ce côté, tout est lumière. De l'autre, tout est équivoque, incertitude 
et ténèbres. 

Comment hésiter? tous ensemble, le soldat, le citoyen, se donnant la 
main, iront désormais d'un pas ferme, et sous le même drapeau. D'avril en 
juin, presque tous les régiments fraternisent avec le peuple. En Corse, à Caen, 
à Brest, à Montpellier, à Valence, comme à Montauban, comme à Nîmes, le 
soldat se déclare pour le peuple et pour la loi. Le peu d'officiers qui résiste 
est tué, et l'on trouve sm- eux les preuves de leur intelligence avec l'émigra- 
tion. On l'attend, celle-ci, de pied ferme. Les villes du Midi ne s'endorment 
pas : Briançon, Montpellier, Valence, enfin la grande Marseille, veulent se 
garder elles-mêmes; elles s'emparent de leurs citadelles, les remplissent de 
leurs citoyens. Viennent maintenant, s'ils veulent, l'émigré et l'étranger! 

Une France! une foi! un serment !... Ici, point d'honune douteux. Si vous 
voulez rester flottant, quittez la terre de loyauté, passez le Rhin, passez les Alpes. 

Le Roi lui-même sent bien que sa meilleure épée, Bouille, finirait par se 
trouver seul, s'il ne jurait comme les autres. L'ennemi des fédérations qui 
se mettait entre l'armée et le peuple, est obligé de céder. Peuple, soldats, 
unis de cœur, tous assistent à ce grand spectacle; l'inflexible va fléchir, le 
Roi ordonne, il obéit; il s'avance entre eux, triste et sombre, et sur son épée' 
royaliste, jure fidélité à la Révolution. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 25i 



CHAPITRE ï 



DU NOUVEAU PRINCIPE. — ORGANISATION SPONTANEE DE 
LA FRANCE (JUILLET 89 — JUILLET 90) 



LA LOI FUT PARTOUT DEVANCÉE PAR l'aCTION SPONTANÉE. — OBSCURITÉ ET 
DÉSORDRE DE L'aNCIEN RÉGIME. — L'ORDRE NOUVEAU SE FAIT LUI-MÊME. — 
LES NOUVEAUX POUVOIRS HAÏSSENT DU MOUVEMENT DE LA DÉLIVRANCE ET DE 
LA DÉFENSE. — ASSOCIATIONS INTÉRIEURES, EXTÉRIEURES, QUI PRÉPARENT LES 
MUNICIPALITÉS, LES DÉPARTEMENTS. — L'aSSEMBLÉE CRÉE TREIZE CENT MILLB 
MAGISTRATS DÉPARTEMENTAUX, MUNICIPAUX, JUDICIAIRES. — ÉDUCATION D0 
PEUPLE PAR LES FONCTIONS PUBLIQUES. 



J'ai longuement raconté les résistances du vieux principe, Parlements, 
Noblesse, Clergé. Et je vais en peu de mots inaugurer le nouveau principe, 
exposer brièvement le fait immense où ces résistances vinrent se perdre et 
s'annuler. Ce fait admirablement simple dans une variété infinie, c'est l'orga- 
nisation spontanée de la France. 

Là est l'histoire, le réel, le positif, le durable. Et le reste est un néant. 

]e néant, il a fallu toutefois le raconter longuement. Le mal, justement 
parce qu'il n'est qu'une exception, une irrégularité, exige, pour être compris, 
un détail minutieux. Le bien, au contraire, le naturel, qui va coulant de lui- 
même, nous est presque connu d'avance par sa conformité aux lois de notre 
nature, par l'image étemelle du bien que nous portons en nous. 

Les sources où nousVpuisons l'histoire en ont conservé précieusement le 
moins digne d'être conservé, l'élément négatif, accidentel, l'anecdote indivi- 
duelle, telle ou telle petite intrigue, tel acte de violence. 

Les grands faits nationaux, où la France a agi d'ensemble, se sont 
accomplis par des forces immenses, invincibles, et par cela même nullement 
violentes. Ils ont moins attiré les regards, passé presque inaperçus. 

Tout ce qu'on donne sur ces faits généraux, ce sont les lois qui en déri- 
vent, qui en sont les dernières formules. On ne tarit pas sur la discussion des 
lois, on répète religieusement le parlage des Assemblées. Mais les grands 
mouvements sociaux qui les décidèrent, ces lois, qui en furent l'origine, la 
raison, la nécessité, à peine une ligne sèche les rappelle au souvenir. 

C'est pourtant là le fait suprême, où se résout tout le reste, dans cette 
miraculeuse année qui va de juillet en juillet : la loi est partout devancée par 
l'élan spontané de la vie et de l'action, — action qui, parmi tels désordres 
particuliers, contient pourtant l'ordie nouveau, et d'avance réalise la loi qu'on 
fera tout à l'heure L'Assemblée croit mener, elle suit , elle est le greliier de 



252 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

la France ; ce que la France fait, elle l'enregistre, plus ou moins exactement, 
elle le formule et l'écrit sous sa dictée. 

Que les scribes viennent ici apprendre, qu'ils sortent un moment de leur 
antre, \e Bulletin des Lois, qu'ils écartent ces montagnes de papier timbré qui 
leur ont caché la nature. Si la France n'avait pu se sauver que par leur plume 
et leur papier, la France aurait péri cent fois. 

Moment grave, d'intérêt infini, où la nature se retrouve à temps pour ne 
pas périr, où la vie, en présence du danger, suit l'instinct, son meilleur guide, 
et trouve en lui son salut. 

Une société vieillie, dans cette crise de résurrection, nous fait assister à 
l'origine des choses. Les publicistes rêvaient le berceau des nations ; pourquoi 
rêver? le voie. 

Oui, c'est le berceau de la France que nous avons sous les yeux... Dieu 
te protège ! ô berceau ! qu'il te sauve et te soutienne sur ces grandes eaux sans 
rivage où je te vois avec tremblement flotter sur la mer de l'avenir!... 

La France naît et se lève au canon de la Bastille. En un jour, sans pré- 
paratifs, sans s'être entendu d'avance, toute la France, villes et villages, 
s'orgarjse en même temps. 

En chaque lieu, c'est la même chose : on va à la maison commune, on 
prend les clefs et le pouvoir, au nom de la nation. Les électeurs (en 89, tous 
ont été électeurs) forment des comités, comme celui de Paris, d'où sortiront 
tout à l'heure les municipalités réguhères. 

Les gouvernements de villes (comme celui de l'État), échevins, notables, 
etc., s'en vont la tête basse par la porte de derrière, laissant à la commune 
qu'ils administraient des dettes pour souvenir. 

La Bastille financière que l'oligarchie des notables fermait si bien à tous 
les yeux, la caverne administrative, apparaît au jour. Les inforaies instru- 
ments de ce régime équivoque, l'embrouillement des papiers, la savante 
obscurité des calculs, tout cela est traîné à la lumière. 

Le premier cri de cette liberté (qu'ils appellent l'esprit de désordre), c'est 
au contraire : ordre et justice. 

L'ordre, dans la pleine lumière. — La France dit à Dieu comme Ajax : 
« Fais-moi plutôt périr à la clarté des cieux ! » 

Ce qu'il y avait de plus tyrannique dans la vieille tyrannie, c'était son 
obscurité. Obscurité du Roi au peuple, du corps de ville à la ville, obscurité 
non moins profonde du propriétaire au fermier... Que devait-on en conscience 
payer à l'État, à la commune, au seigneur!... Nul ne pouvait le savoir La 
plupart payaient ce qu'ils ne pouvaient même lire. L'ignorance profonde où 
le grand instituteur du peuple, le Clergé, l'avait retenu, le livrait, aveugle et 
sans dépense, à l'épouvantable vermine des griffonneurs de papier. Chaque 
année, ce papier timbré revenait plus noir encore, avec de lourdes surcharges, 
pour l'effroi du paysan. Ces surcharges mystérieuses, inconnues, qu'on lui 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 233 

lisait bien ou mal, il lui fallait les payer ; mais elles lui restaient sur le cœur, 
déposées l'une sur l'autre, comme un trésor de vengeances, d'indemnités 
exigibles. Plusieurs, en 89, disaient qu'en quarante années, ils avaient payé, 
avec ces surcharges, bien plus que ne valaient les biens dont ils étaient 
propriétaires. 

Nulle atteinte ne fut portée à la propriété dans nos campagnes qu'au nom 
de la propriété. Le paysan l'interprétait à sa manière; mais jamais il n'éleva 
de doute sur l'idée même de ce droit. Le travailleur des campagnes sait ce 
que c'est qu'acquérir; l'acquisition par le travail qu'il fait ou voit faire tous 
les jours, lui inspire le respect et comme la religion de la propriété. 

C'est au nom de la propriété, longtemps violée et méconnue par les agents 
des seigneurs, que les paysans érigèrent ces Mais oîi ils suspendaient les 
insignes de la tyrannie féodale et fiscale, les 'girouette^s des châteaux, les 
mesures de Redevances injustement agrandies, les QrlBîes qui triaient le grain 
tout au profit du seigneur, ne laissant que le rebut. 

Les comités de juillet 89 (origine des municipalités de 90) furent, pour 
les villes surtout, l'insurrection de la liberté, — et pour les villages, celle de 
la propriété, je veux dire de la plus simple propriété, du travail de l'homme. 

Les associations de villages furent des sociétés de garantie : 1° contre 
l'homme d'affaires; 2° contre le brigand, — deux mots souvent synonymes. 

Conjuration contre les hommes d'argent, collecteurs, régisseurs, procu- 
reurs, huissiers, contre cet affreux grimoire qui, par une magie inconnue, 
avait desséché la terre, anéanti les bestiaux, maigri le paysan jusqu'à l'os, 
jusqu'au squelette. 

Confédération aussi contre cette bande de pillards qui couraient la France, 
gens sans travail, affamés, mendiants devenus voleurs, qui la nuit coupaient 
les blés, môme en vert, tuaient l'espérance. Si les villages n'avaient pris les 
armes, une famine terrible en fût résultée, une année comme fut l'an 1000, 
et plusieurs du Moyen âge. Ces bandes mobiles, insaisissables, attendues 
partout, et que la terreur rendait comme présentes partout, glaçaient d'effroi 
los populations moins militaires qu'aujourd'hui. 

Tout village arma. Les villages se promirent protection mutuelle. Ils con- 
venaient entre eux de se réunir en cas d'alarme en tel lieu, dont la position 
était centrale, ou qui dominait un passage de route ou de rivière important 
pour le pays. 

Un seul fait éclaircira mieux. Il rappelle sous quelques rapports la panique 
de Saint- Jean-du-Gard, que j'ai racontée plus haut. 

Un jour d'été, de grand matin, les habitants de Chavignon (Aisne) virent, 
non sans crainte, leurs rues toutes pleines de gens armés. Us reconnurent 
qu'heureusement c'étaient leurs voisins et amis, les gardes nationales de 
toutes tes communes voisines qui, sur une fausse alarme, avaient marché 
toute la nuit pour venir les défendre des brigands On s'attendait à un combat, 
et te ne fut qu'une fête. Tous les gens de Chavignon, ravis, sortirent des 



254 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



maisons, se mêlèrent à leurs amis. Les femmes apportèrent, mirent en 
commim tout ce qu'on avait de vivres ; on ouvrit des pièces de vin. On 
déploya sur la place le drapeau de Chavig-non, où l'on voyait du blé, des 
raisins, traversés d'une épée nue ; la devise résumait très complètement toute 
la pensée du moment : Abondance et sécurité, liberté, fidélité et concorde. 
Le capitaine général des gardes nationales qui étaient venues, fit un petit 
discours fort touchant sur l'empressement des communes à venir défendre 
leurs frères : « Au premier mot, nous avons laissé nos femmes et nos enfants 
en larmes ; nous avons laissé nos charrues, nos ustensiles, dans les champs... 
Nous sommes venus, sans prendre le temps de nous habiller tout à fait... » 

Les gens de Chavignon, dans une adresse à l'Assemblée nationale, lui 
racontent tout, comme l'enfant à sa mère, et, pleins de reconnaissance, ils 
ajoutent ce mot du cœur : « Quels hommes, messieurs, quels hommes, 
depuis que vous leur avez doimé une patrie ! » 

Ces expéditions spontanées se faisaient ainsi, comme en famille, le curé 
marchant en tête. A celle de Chavignon, quatre des communes qui vinrent 
avaient leurs curés avec elles. 

Dans certaines contrées, par exemple dans la Haute-Saône, les curés ne 
s'associèrent pas seulement à ces mouvements, ils s'en firent le centre, en 
furent les chefs, les meneurs. Dès le 27 septembre 1789, dans les environs 
de Luxeuil, les communes rurales se fédérèrent sous la direction du curé de 
Saint-Sauveur. 

Tous les maires jurèrent dans ses mains. 

A Issy-l'Ëvêque (Haute-Saône), il y eut une chose plus étrange. Dans 
l'anéantissement de toute autorité publique, ne voyant plus de magistrats, un 
vaillant curé prit pour lui tous les pouvoirs ; il rendit des ordonnances, 
rejugea des procès jugés ; il fit venir les maires du voisinage, et promulgua 
devant eux les lois nouvelles qu'il donnait à la contrée ; puis, armé, l'épée à 
la main il commençait à procéder au partage égal des terres. H fallut arrêter 
son zèle, lui rappeler qu'il y avait encore une Assemblée nationale. 

Ceci est rare et singuher. Le mouvement en général fut régulier, mieux 
ordonné qu'on ne l'eût attendu de telles circonstances. Sans loi, tout suivit une 
loi, la conservation, le salut. 

Avant que les municipalités s'organisent, le village se gouverne, se garde, 
se défend, comme association armée d'habitants du môme Ueu. 

Avant qu'il n'y ait des arrondissements, des départements créés par la loi, 
les besoins communs, spécialement celui d'assurer les routes, d'amener les 
subsistances, forment des associations entre villages et villages, villes et villes, 
de grandes confédérations de protection muti:. !!e. 

On est tout près de bénir ces périls, quand on voit qu'ils forcent les 
hommes de sortir de l'isolement, les arrachent à leur égoïsme, les habituent à 
se sentir vivre dans les autres, qu'ils éveillent en ces âmes engourdies d'un 
sommeil de plusieurs siècles, la première étincelle de fraternité. 



HISTOIRE DE LA. RÉVOLUTION FRANÇAISE 85Ï 

La loi vient reconnaître, autoriser, couronner tout cela ; mais elle ne le 
produit point. 

La création des municipalités, la concentration dans leurs mains de pou- 
voirs môme non communaux (contributions, haute police, disposition de la force 
armée, etc.), cette concentration qu'on a reprochée à l'Assemblée, n'était pas 
l'effet d'un système, c'était la simple reconnaissance d'un fait. Dans l'anéan- 
tissement de la plupart des pouvoirs, dans l'inaction volontaire (souvent per- 
fide) de ceux qui restaient; l'instinct de la conservation avait fait ce qu'il fait 
toujours : les intéressés avaient pris eux-mêmes leurs affaires en main. Et qui 
n'est intéressé dans de telles crises ? Celui qui n'a point de propriété, celui 
qui n'a rien, comme on dit, a pourtant encore ce qui est bien plus cher 
qu'aucune propriété, une femme, des enfants à défendre. 

La nouvelle loi municipale créa douze cent mille magistrats municipaux. 
L'organisation judiciaire créa cent mille juges (dont cinq mille juges de paix, 
quatre-vingt mille assesseurs des juges de paix). Tout cela pris dans les 
quatre millions deux cent quatre-vingt-dix-huit mille électeurs primaires 
(qui, comme propriétaires ou locataires, payaient la valeur de trois journées 
de travail, environ trois livres). 

Le suffrage universel avait donné six millions de votes ; je m'expliquerai 
plus loin sur cette limitation du droit électoral, sur les principes divers qui 
dominèrent l'Assemblée. 

11 me suflit ici de faire remarquer le prodigieux mouvement que dut 
faire en France, au printemps de 90, cette création d'un monde de juges et 
administrateurs, treize cent mille à la fois, tous sortis de l'élection ! " 

On peut dire qu'avant la conscription militaire, la France avait fait une 
conscription de magistrats. 

La conscription de la paix, de l'ordre, de la fraternité. Ce qui domine 
tci, dans l'ordre judiciaire, c'est ce bel élément nouveau, inconnu à tous les 
siècles, les cinq mille arbitres ou juges de paix, leurs quatre-vingt mille 
assesseurs. Et, dans l'ordre municipal, c'est la dépendance où la force 
militaire se trouve à l'égard des magistrats du peuple. 

Le pouvoir municipal hérita de toutes les ruines. Lui seul, entre l'ancien 
régime détruit, le nouveau sans action, lui seul fut debout. Le Roi était 
désarmé, l'armée désorganisée, les États, les Parlements démolis, lé Clergé 
démantelé, la Noblesse rasée tout à l'heure. L'Assemblée elle-même, la grande 
puissance apparente, ordonnait plus qu'elle n'agissait ; c'était une tête sans 
bras. Elle eut quarante-quatre mille mains dans les municipalités. Elle se 
4wiit presque de tout aux douze cent mille magistrats municipaux. 

Ce nombre immense était une grande difliculté d'action; mais, comme 
éducation d'un peuple, comme initiation à la vie publique, c'était admirable. 
Renouvelée rapidement, la magistrature devait bientôt, dans beaucoup de 
localités, épuiser la classe où elle se recrutait (les quatre millions de pro- 
priétaires ou viocataires^/à trois livres d'impôt). II fallait, c'était une belle 



28» HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

nécessité de cette grande initiation, il fallait créer une classe nouvelle de 
propriétaires. Les paysans du Clergé, de l'aristocratie, exclus d'abord de 
l'élection comme clients de l'ancien régime, allaient maintenant, comme 
acquéreurs des biens mis en vente, se trouver propriétaires, électeurs, 
magistrats municipaux, assesseurs de juges de paix, etc., et, comme tels, 
devenir les plus solides appuis de la Révolution. 



CHAPITRE XI 

DE LA RELIGION NOUVELLE. — FÉDÉRATIONS 
(JUILLET 89 — JUILLET 90) 

LA FRANCE DE 89 A SENTI LA LIBERTÉ, CELLE DE 90 SENT L'UNITÉ DE LA PATRIE. 
— LES FÉDÉRATIONS ONT APLANI LES OBSTACLES. — LES BARRIÈRES ARTI- 
FICIELLES TOMBENT. — PROCÈS-VERBAUX DES FÉDÉRATIONS. — ILS TÉMOIGNENT 
DB .l'amour DE L'UNITÉ NOUVELLE, DU SACRIFICE DES PROVINCIALITÉS, DES 
VIEILLES HABITUDES. — FÊTES DES FÉDÉRATIONS. — SYMBOLES VIVANTS. — 
LE VIEILLARD, LA FILLE, LA FEMME, LA MÈRE. — L'ENFANT SUR l'aUTEL DB 
LA PATRIE. — OUBLI DES DIVISIONS DE CLASSES, DE PARTIS, DE RELIGIONS. — 
l'homme RETROUVE LA NATURE. — L'HOMME EMBRASSE DE COEUR LA PATRIE, 
l'humanité. — ADDITIONS ET DÉTAILS DIVERS. 

Rien de tout cela encore dans l'hiver de 89. Ni municipalités régulières 
ni départements. Point de lois, point d'autorité, aucune force publique. Tout 
va se dissoudre, ce semble, c'est l'espoir de l'aristocratie... Ah! vous vouliez 
être libres; voyez maintenant, jouissez de l'ordre que vous avez fait... — A 
cela, que répond la France ? Dans ce moment redoutable, elle est sa loi à 
elle-même; elle franchit sans secours, dans sa forte volonté, le passage d'un 
monde à l'autre, elle passe, sanS trébucher, le pont étroit de l'abîme, elle 
passe, sans y regarder, elle ne voit que le but. Elle s'avance avec courage 
dans ce ténébreux hiver, vers le printemps désiré qui promet la lumière 
nouvelle. 

Quelle lumière? Ce n'est plus, comme en 89, l'amour vague de la 
liberté. C'est un objet déterminé, d'une forme fixe, arrêtée, qui mène toute la 
nation, qui transporte, enlève les cœurs; à chaque pas que l'on fait, il 
apparaît plus ravissant, et la marche est plus rapide... Enfin, l'ombre 
disparaît, le brouillard s'enfuit, la France voit distinctement ce qu'elle aimait, 
poursuivait sans le bien saisir encore : l'unité de la patrie. 

Tout ce qu'on avait cru pénible, difficile, insurmontable, devient possible 
et facile. On se demandait comment s'accomplirait le sacrifice de la patrie 
provinciale, du sol natal, des souvenirs, des préjugés envieillis... «Comment, 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



257 




Le vieillard enlouré denfanU, a pour enfants tout le peuple. (P. 2)0.; 



se disait-on, le Languedoc consentira-t-il jamais à cesser d'être Langniedoc, 
un empire intérieur, gouverné par ses propres lois? comment la vieille 
Toulouse descendra-t-elle de son Gapitole, de sa royauté du Midi? et croyez- 
vous que la Bretagne mollisse jamais devant la France, qu'elle sorte de sa 
langue sauvage, de son dur génie ! Vous verrez mollir avant, les récifs de 
Saint-Malo et les rochers de Penmark. » 

Eh bien, la grande patrie leur apparaît sur l'autel, qui leur ouvre les 

UT. 33. — J. aiCBIlIT. — BISTOIHI DE LA RiVOLVTION rRARÇAlSI. — ÉD. }. ROCFF IT C>*. UT. 3} 



2S8 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 4 vr>T 'ii^^V; 



bras et qui veut les embrasser... Tous s'y jettent, et tous s'oublient; ils 
ne savent plus ce jour- là de quelle province ils étaient... Enfants isolés, 
perdus, jusqu'ici, ils ont trouvé une mère ; ils sont bien plus qu'ils ne 
croyaient : Us avaient l'humilité de se croire Bretons, Provençaux... Non, 
enfants, sachez-le bien, vous étiez les fils de la France, c'est elle qui vous 
le dit, les fils de la grande mère, de celle qui doit, dans l'égalité, enfanter 
les nations. 

Rien de plus beau à voir que ce peuple avançant vers la lumière, sans 
loi, mais se donnant la main. Il avance, il n'agit pas, il n'a pas besoin d"agir; 
il avance, c'est assez : la simple vue de ce mouvement immense fait tout 
reculer devant lui; tout obstacle fuit, disparaît, toute résistance s'efface. Qui 
songerait à tenir contre cette pacifique et formidable apparition d'un grand 
peuple armé ? 

Les fédérations de novembre brisent les États provinciaux, celles de 
janvier finissent la lutte des Parlements, celles de février vcprupriment les 
désordres et les pillages ; en mars, avril, s'organisent les masses qui étouffent 
en mai et juin les premières étincelles d'une guerre de religion, mai encore 
voit les fédérations militaires, le soldat redevenant citoyen, l'épée de la contre- 
révolution, sa dernière arme, brisée... Que reste-t-il? La fraternité a aplani 
tout obstacle, toutes les fédérations vont se confédérer entre elles, l'union 
tend à lunité. Plus de fédérations, elles sont inutiles, il n'en faut plus qu'une : 
la France. — Elle apparaît transfigurée dans la lumière de juillet. 

Tout ceci, est-ce un miracle?... Oui, le plus grand et le plus simple, 
c'est le retour à la nature. Le fond de la nature humaine, c'est la sociabilité. 
Il avait fallu tout un monde d'inventions contre nature pour empêcher les 
hommes de se rapprocher. Douanes intérieures ,"''péages/innombrabIes sur les 
routes et sur les fleuves, diversité infinie de lois et de règlements, de poids, 
mesures et monnaies, rivalités de villes, de pays, de corporations, soigneuse- 
ment Tenti-etenues... Un matin, ces obstacles tombent, ces vieilles murailles 
s'abaissent... Les hommes se voient alors, se reconnaissent semblables, ils 
s'étonnent d'avoir pu s'ignorer si longtemps, ils ont regret aux haines insen- 
sées qui les isolèrent tant de siècles, ils les expient, s'avancent les ims au- 
devant des autres, ils ont hâte <i^épancher leur cœur. 

Voilà ce qui rendit si facile, si' exécutable, une création qu'on croyait 
tout artificielle, celle des départements. Si elle eût été une pure conception 
géométrique,\éclose du cerveau de Sieyès, elle n'eût eu ni la force ni la durée 
que nous voyons"; elle n'eût pas survécu à la ruine de tant d'autres institu- 
tions révolutionnaires. Elle fut généralement une création naturelle, un réta- 
bhssement légitime d'anciens rapports entre des lieux, des populations, que 
les institutions artificielles du despotisme, de la fiscalité, tenaient divisées. Les 
fieuves, par exemple, qui, sous l'ancien régime, n'étaient guère que des 
obstacles (vingt-huit péages sur la Loire! pour ne donner qu'un exemple), les 
fleuves, dis-je, redevinrent ce que la nature veut qu'ils soient, le hen du genre 



4. 



IIlSTv;IP.E DE LA REVOLUTION FHANÇAISb: 239 

humain. Ils formèrent, nommèrent la plupart des départements ; ceux-ci, 
Seine, Loire, Rhône, Gironde, Meuse, Charente, Allier, Gard, etc., furent 
■omme des fédérations naturelles entre les deux rives des fleuves, que l'État 
•econnut, proclama et consacra. 

La plupjtul des fédérations ont elles-mêmes conté leur histoire. Elles 
récrivaient à leur mère, lAssemblée nationale, fidèlement, naïvement, dans 
une forme bien souvent grossière, enfantine ; elles disaient comme elle? 
pouvaient; qui savait écrire, écrivait. On ne trouvait pas toujours dans les 
campagnes de scribe habile qui fût digne de consigner ces choses à la 
mémoire. La bonne volonté suppléait... Vénérables monuments de la fraternité 
naissante, actes informes, mais spontanés, inspirés, de la France, vous 
resterez à jamais pour témoigner du cœur de nos pères, de leurs transports, 
quand pour la première fois ils virent la face trois fois aimée de la patrie. 

J'ai retrouvé tout cela, entier, brûlant, comme d'hier, au bout de 
soixante années, quand j'ai récemment ouvert ces papiers, que peu de gens 
avaient lus. A la première ouverture, je fus saisi de respect; je ressentis une 
chose singulière, unique, sur laquelle on ne peut pas se méprendre. Ces 
récits enthousiastes adressés à la patrie (que représentait l'Assemblée), ce 
sont des lettres d'amour. 

Rien dofliciel ni de commandé. Visiblement, le cœur parle. Ce qu'on y 
peut trouver d'art, de rhétorique, de déclamation, c'est justement l'absence 
d'art, c'est l'embarras du jeune homme qui ne sait comment exprimer les 
sentiments les plus sincères, qui emploie les mots des romans, faute d'autres, 
pour dire un amour vrai. Mais de moment en moment, une parole arrachée 
du cœur proteste contre cette impuissance de langage, et fait mesurer la 
profondeur réelle du sentiment... Tout cela est verbeux; eh! dans ces 
moments, comment linit-on jamais?... Comment se satisfaire soi-même?... Le 
détail matériel les a fort préoccupés; nulle écriture assez belle, nul papier 
assez magnilique, sans parler des sompteux petits rubans tricolores pom* relier 
les cahiers... Quand je les aperçus d'abord, brillants et si peu ^^anés^ je me 
rappelai ce que dit Rousseau du soin prodigieux qu'il mit à écrire, embelhr, 
parer les manuscrits de sa Julie... Autres ne furent les pensées de nos pères, 
leurs soins, leurs inquiétudes, lorsque, des objets passagers, imparfaits, 
l'amour s'éleva en eux à cette beauté éternelle. 

Ce qui me toucha, me pénétra d'attendrissement et d'admiration, c'est 
que dans une telle variété d'hommes, de caractères, de localités, avec tant 
d'uléments divers, qui la plupart étaient hier étrangers les uns aux autres, 
souvent môme hostiles, il n'y a rien qui ne respire le pur amour de 
l'unité. 

Où sont donc les vieilles différences de lieux et de races? ces oppositions 
géographiques, si fortes, si tranchées? Tout a disparu, la géographie est 
tuée. Plus de montagnes, plus de fleuves, plus d'obstacle^ entre les hommes... 
Les voix sont diverses encore, mais elles s'accordent si bien, qu'elles ont 



Î60 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

l'air de partir d'un môme lieu, d'une même poitrine... Tout a gravité vers 
un point, et c'est ce point qui résonne, tout part à la fois du cœur de la 
France. 

Voilà la force de l'amour. Pour atteindre à l'unité, rien n'a fait obstacle, 
nul sacrifice n'a colite. D'un coup, sans s'en apercevoir même, ils ont oublié 
à la fois les choses pour lesquelles ils se seraient fait tuer la veille, le sol 
natal, la tradition locale, la légende... Le temps a péri, l'espace a péri, ces 
deux conditions matérielles auxquelles la vie est soumise... Étrange vita 
niiova qui commence pour la France, éminemment spirituelle, et qui fait de 
toute sa Révolution une sorte de rêve, tantôt ravissant et tantôt terrible... 
Elle a ignoré l'espace et le temps. 

Et c'est pourtant l'antiquité, les habitudes, les vieilles choses connues, 
les signes usités, les symboles vénérés, c'est tout cela qui jusqu'à ce jour 
avait fait la vie. 

Tout cela aujourd'hui ou pâlit ou disparaît. Ce qui en reste, par 
exemple, les cérémonies du vieux culte, appelé pour consacrer ces fêtes 
nouvelles, on sent que c'est un accessoire. Il y a dans ces immenses réunions 
où le peuple de toute classe et de toute communion ne fait plus qu'un même 
cœur, une chose plus sacrée qu'un autel. Aucun culte spécial ne prête de 
sainteté à la chose sainte entre toutes : l'homme fraternisant devant Dieu. 

Tous les vieux emblèmes pâlissent, et les nouveaux qu'on essaye ont peu 
de signification. Qu'on jure sur le vieil autel, devant le Saint Sacrement, qu'on 
jure devant la froide image de la Liberté abstraite, le vrai symbole se trouve 
ailleurs. C'est la beauté, la grandeur, le chaVme éternel de ces fêtes : le 
symbole y est vivant. 

Ce symbole pour l'homme, c'est l'homme. Tout le monde de convention 
s'écroulant, un saint respect lui revient pour la vraie image de Dieu. Il ne se 
prend pas pour Dieu; nul vain orgueil. Ce n'est point comme dominateur ou 
vainqueur, c'est dans des conditions tout autrement graves et touchantes, que 
l'homme apparaît ici. Les nobles harmonies de la famille, de la nature, de la 
patrie, suffisent pour remplir ces fêtes d'un intérêt religieux, pathétique. 

Le vieillard d'abord préside. Le vieillard, entouré d'enfants, a pour enfant 
tout le peuple. La musique l'amène et le reconduit. A la grande fédération 
de Rouen, où parurent les gardes nationales de soixante villes, on alla 
chercher jusqu'aux Andelys, pour présider l'assemblée, un vieux chevalier de 
Malte, âgé de quatre-vingt-cinq ans. A Saint-Andéol, l'honneur de prêter 
serment à la tête de tout le peuple fut déféré à deux vieillards de quatre-vingt- 
treize et de quatre-vingt-quatorze ans. L'un, noble, colonel de la garde natio- 
nale, l'autre simple laboureur. Ils s'embrassèrent sur l'autel en remerciant le 
ciel d'avoir vécu jusque-là. Le peuple ému crut voir dans ces deux hommes 
vénérables l'étemelle réconciliation des partis. Ils se jetèrent tous dans les 
bras les uns des autres, se prirent par la main; une farandole immense, 
embrassant tout le monde, sans exception, se déroula par la ville, dans les 



HISTOIRE DK LA REVOLUTION FRANÇAISE 



261 




ANACHARSIS CLOOTZ 



champs, vers les montagnes d'Ardèche et vers les prairies du Rhône; le vin 
coulait dans les rues, les tables y étaient dressées, et les vivres en commun. 
Tout le peuple ensemble mangea le soir celte^agape, en bénissant Dieu. 

Partout, le vieillard à la tète du peuple, siégeant à la première place, 
planant sur la foule. Et autour de lui les tilles, comme une couronne de fleurs. 
Dans toutes ces fêtes, l'aimable bataillon marche en robe blanche, ceinture 
à la nation (cela voulait dire tricolore). Ici l'une d'elles prononce quelques 
paroles nobles, charmantes, qui feront des héros demain. Ailleurs (dans la 
procession civique de Romans en Dauphiné), une belle fille marchait, tenant à 
la main une palme, et cette inscription : Au meilleur citoyen!... Beaucoup 
revinrent bien rêveurs. 

Le Dauphiné, la sérieuse, la vaillante province, qui ouvrit la Révolution, 



262 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

fit des fédérations nombreuses, etdela province entière, et de villes et de villages. 
Les communes rui-ales de la frontière, sous le vent de la Savoie, à deux pas 
des émigrés, labourant près de leurs fusils, n'en firent que plus belles fêtes. 
Bataillon d'enfants armés, bataillon de femmes armées, autre de filles 
armées. A Maubec, elles défilaient en bon ordre, le drapeau en tête, tenant, 
maniant l'épée nue, avec cette vivacité gracieuse qui n'est qu'aux femmes de 
France. 

J'ai dit ailleurs l'héroïque initiative des femmes et filles d'Angers. Elles 
voulaient partir, suivre la jeune armée d'Anjou, de Bretagne, qui se dirigeait 
sur Rennes, prendre leur part de cette première croisade de la liberté, nourrir 
les combatlants, soigner les blessés. Elles juraient de n'épouser jamais que de 
loyaux citoyens, de n'aimer que les vaillants, de n'associer leur vie qu'à ceux 
qui donnaient la leur à la France. 

Elles inspiraient ainsi l'élan dès 88. Et maintenant, dans les fédérations 
de juin, de juillet 90, après tant d'obstacles écartés, dans ces fêtes de la 
victoire, nul n'était plus ému qu'elles. La famille, pendant l'hiver, dans 
l'abandon complet de toute protection publique, avait couru tant de dangers !.. . 
EUes embrassaient dans ces grandes réunions si rassurantes, l'espoir du salut. 
Le pauvre cœm- était cependant bien gros du passé... de l'avenir?... mais elles 
ne voulaient d'avenir que le salut de la patrie! Elles montraient, on le voit 
dans tous les témoignages écrits, plus d'élan, plus d'ardeur que les hommes 
même, plus d'impatience de prêter le serment civique. 

On éloigne les femmes de la vie publique ; on oublie trop que vraiment 
elles y ont droit plus que personne. Elles y mettent un enjeu bien autre que 
nous ; l'homme n'y joue que sa vie, et la femme y met son enfant. . . Elle est bien 
plus intéressée à s'informer, à prévoir. Dans la vie solitaire et sédentaire que 
mènent la plupart des femmes, elles suivent de leurs rêveries inquiètes les crises 
de la patrie, les mouvements des années... Vous croyez celle-ci au foyer?... 
non, elle est en Algérie, elle participe aux privations, aux marches de nos 
jeunes soldats en Afrique ; elle souffre et combat avec eux. 

Appelées ou non appelées, elles prirent la plus vive part aux fêtes de la 
fédération. Dans je ne sajs quel village, les hommes s'étaient rémiis seuls da)is 
un vaste bâtiment, pour faire ensemble une adresse à l'Assemblée nationale. 
Elles approchent, elles écoutent, elles entrent les larmes aux yeux, elles veulent 
en être aussi. Alors, on leur relit l'adresse ; elles s'y joignent de tout leur 
cœur. Cette profonde union de la famille et de la patrie pénétra toutes les âmes 
d'un sentiment inconnu. La fête, toute fortuite, n'en fut que plus touchante... 
Elle fut courte, comme tous nos bonheurs, elle ne dura qu'un jour. Le récit 
finit par un mot naïf de mélancolie et de retour sur soi-même : « C'est ainsi 
que s'est écoulé le plus bel instant de notre vie. » 

C'est qu'il faut travailler demain et se lever de bonne heure, c'est le 
temps de la moisson. Les fédérés d'Étoile, près Valence, s'expriment à peu 
près en ces termes après avoir conté les feux de joie, les farandoles : « Nous 



DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



qui, au 29 novembre 1789, donnâmes à la France l'exemple de la première 
fédération, nous n'avons pu donner à cette fête qu'un jour, et nous nous 
sommes retirés le soir pour nous reposer et reprendre nos travaux demain ; les 
travaux de la campagne pressent, nous le regrettons... » Bons laboureurs, ils 
écrivent tout cela à l'Assemblée nationale, convaincus qu'elle s'occupe d'eux, 
que, comme Dieu, elle voit et fait tout. 

Ces procès-verbaux de communes rurales sont autant de fleurs sauvntir's 
qui semblent avoir poussé du sein des moissons. 

On y respire les fortes et vivifiantes odeurs de la campagne, à ce beau 
moment de fécondité. On s'y promène parmi les blés mûrs. 

Et c'était, en etfet, en pleine campagne que tout cela se faisait. Nul temple 
n'aurait suffi. La population sortait tout entière, tous les hommes, toutes les 
femmes et tous les enfants ; on y traînait la chaise du vieillard, le berceau du 
nourrisson. Des villages, des villes entières, étaient laissés sous la garde de la 
foi publique. Quelques hommes en patrouille qui traversent un bourg, déposent 
qu'ils n'y ont vu exactement que les chiens. Celui qui, le 14 juillet 90 à midi, 
aurait, sans voir la campagne, parcouru ces villages déserts les aurait pris 
pour autant d'Herculanum et de Pompéi. 

Personne ne pouvait manquer à la fête ; personne n'était simple témoin ; 
tous étaient acteurs, depuis le centenaire jusqu'au nouveau-né. Et celui-ci plus 
qu'un autre. 

On l'apportait, fleur vivante, parmi les fleurs de la moisson. Sa mère 
l'offrait, le déposait sur l'autel. Mais il n'avait pas seulement le rôle passif 
de l'offrande, il était actif aussi, il comptait comme personne, il faisait son 
serment civique par la bouche de sa mère, il réclamait sa dignité d'homme 
et de Français, il était mis déjà en possession de la patrie, il entrait dans 
l'espérance. 

Oui, l'enfant, l'avenir, c'était le principal acteur. La commune elle-même, 
dans une fête du Dauphiné, est couronnée dans son principal magistrat par 
un jeune enfant. Une telle main porte bonheur. Ceux-ci, que je vois ici, sous 
l'œil attendri de leurs mères, déjà armés, pleins d'élan, donnez-leur deux 
ans seulement, qu'ils aient quinze ans, seize ans, ils partent : 92 a sonné ; 
ils suivent leurs aînés à Jemmapes... Leur main a porté bonheur; ils ont 
rempli ce grand augure, ils ont couronne la France!... Aujourd'hui même, 
faible et pâle, elle siège sous cette couronne éternelle et impose aux nations. 

Grande génération, heureuse, qui naquit dans une telle chose, dont le 
■iremier regard tomba sur cette vue sublime! Enfants' apportés, bénis à 
autel de la patrie, voués par leurs mères en pleurs, mais résignées, 
héroïques, donnés par elles à la France... ah! quand on naît ainsi, on ne 
peut plus jamais mourir... VouS\reçi'ites, ce jour-là, leljreuvage d'immorta- 
lité. Ceux même d'entre vous que Phtstoire n'a pas nommés, ils n'en rem- 
plissent pas moins le monde de leiu* vivant esprit sans nom, de la grande 
pensée commune portée par toute la terre. 



264 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Je ne crois pas qu'à aucune époque le cœur de l'homme ait été plus 
large, plus vaste, que les distinctions de classes, de fortunes et de partis 
aient été plus oubliées. 

Dans les villages surtout, il n'y a plus ni riche, ni pauvre, ni noble, ni 
\roturier; les vivres sont en commun, les tables communes. Les divisions 
sociales, les discordes ont disparu. Les ennemis se réconcilient, les sectes 
opposées fraternisent, les croyants, les philosophes, les protestants, les catho- 
liques. 

A Saint-Jean-du-Gard, près d'Alais, le curé et le pasteur s'embrassèrent 
à l'autel. 

Les catholiques menèrent les protestants à l'église ; le pasteur siégea 
à la première place du chœur. Mêmes honneurs rendus par les protestants au 
curé, qui, placé chez eux au lieu le plus honorable, écoute le sermon du 
ministre. 

Les religions fraternisent au lieu même de leur combat, à la porte 
des Gévennes, sur les tombes des aïeux qui se tuèrent les uns les autres, sur 
les bûchers encore tièdes... Dieu, accusé si longtemps, fut enfin justifié... Les 
cœurs débordèrent; la prose n'y suffit pas, une éruption poétique put soulager 
seule un sentiment si profond ; le curé fit, entonna un hymne à la Liberté ; le 
maire répondit par des stances; sa femme, mère de famille respectable, au 
moment où elle mena ses enfants à l'autel, répandit aussi son cœur dans 
quelques vers pathétiques. 

Les lieux ouverts, les campagnes, les vallées immenses où généralement 
se faisaient ces fêtes, semblaient ouvrir encore les cœurs. L'homme ne s'était 
pas seulement reconquis lui-même, il rentrait en possession de la nature. 
Plusieurs de ces récits témoignent des émotions que donnera à ces pauvres 
gens leur pays vu pour la première fois... Chose étrange! ces fleuves, ces 
montagnes, ces paysages grandioses, qu'ils traversaient tous les jours, çn ce 
jour ils les découvrirent ; ils ne le savaient vus jamais. 

L'instinct de la nature, l'inspiration naïve du génie de la contrée, leur 
fit souvent choisir pour théâtre de ces fêles les lieux mêmes qu'avaient pré- 
férés nos vieux Gaulois, les druides. Les îles, sacrées pour les' aïeux, le rede- 
vinrent pour les fils. Dans le Gard, dans la Charente et ailleurs, l'autel fut 
dressé dans une île. Celle d'Angoulême reçut les représentants de soixante 
mille hommes, et il y en avait peut-être autant sur l'admirable amphithéâtre 
qui porte la ville, au-dessus du fleuve. Le soir, un banquet dans l'île, aux 
lumières, et tout un peuple pour convive, un peuple pour spectateur, du plus 
haut au plus bas du gigantesque colisée. 

A Maubec (Isère), où se réunirent beaucoup de communes rurales, l'autel 
fut érigé au milieu d'un plateau immense, en face d'un ancien monastère ; 
lointain superbe, horizon infini, et le souvenir de Rousseau, qui y vécut 
quelque temps!... Dans un discours brûlant d'enthousiasme, un prêtre exalta 
le glorieux souvenir du philosophe qui, dans ce lieu même, rêvait, préparait 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



263 






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On le «uivit, on le vit marcher ver» l'ouest, vers la rouie par laquelle venait le courrier 
\,, de France. (P. 267.) 

■> , V 

le grand jour... Il finit par montrer le ciel, il attesta le soleil, qui perça la 
nue à l'instant, comme pour jouir, lui aussi, de cette vue touchante et 
sublime. 

Nous, croyants de l'avenir, qui mettons la foi dans l'espoir et regardons 
Ters l'aurore, nous que le passé défiguré, dépravé, chaque jour plus impos- 
sible, a bannis de tous les temples, nous qui, par son monopole, sommes 
privés de temple et d'autel, qui souvent nous attristons dans l'isolement de 

14V. 3*. — J- «ICHÏ1.ET. — BISIOini DI LA RtVOLUTIO.t fBAWÇAISE. — ÉD. J. ROLTr ET C'». UV. 3i 



1^3 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

nos pensées, nous eûmes un temple, ce jour-là, comme on n'en avait eu 
jamais !.. 

Plus d'ég-lise artificielle, mais l'universelle église. Un seul dôme, des 
Vosges aux Cévennes, et des Pyrénées aux Alpes. 

Plus de symbole convenu. Tout nature, tout esprit, tout véritt. 

L'homme qui, dans nos vieilles églises, ne se voit point lace à face, 
s'aperçut ainsi, se vit pour la première fois, recueillit dans les yeux de tout 
un peuple une étincelle de Dieu. 

.11 aperçut la nature, il la ressaisit, et il la retrouva sacrée, il y sentit 
Dieu encore. 

Et ce peuple, et cette terre, il trouva son nom : Patrie. 

Et la Patrie, tout aussi grande qu'elle soit, il élargit son cœur, jusqu'à 
l'embrasser. Il la vit des yeux de l'esprit, l'étreignit des vœux du désir. 

Montagnes de la Patrie, qui bornez nos regards, et non nos pensées, 
soyez témoins que si nous n'atteignons pas de nos bras fraternels la grande 
famille de France, dans nos cœurs elle est contenue... 

Fleuves sacrés, îles saintes où fut dressé notre autel, puissent vos eaux 
qui murmurent sous le courant de l'esprit, aller dire à toutes les mers, à 
toutes les nations, qu'aujourd'hui, au solennel banquet de la liberté, nous 
n'aurions pas rompu le pain, sans les avoir appelées, et qu'en ce jour de 
bonheur, l'humanité tout entière s'est trouvée présente dans l'âme et les 
vœux de la France ! 



CHAPITRE XII 

DE LA RELIGION NOUVELLE. — FÉDÉRATION GÉNÉRALE 

(14 JUILLET 90) 

ÉTONNEMENT, ATTENDRISSEMENT DE TOUTES LES NATIONS AU SPECTACLE DE LA 
FRANCE. — GRANDE FÉDÉRATION DE LYON (30 MAI 90). — LA FRANCE DEMANDE 
UNE FÉDÉRATION GÉNÉRALE (JUIN). — LE CHANT DES FÉDÉRÉS. — PARIS LEUR 
PRÉPARE LE CHAMP-DE-MARS. — l'aSSEMBLÉE ABOLIT LA NOBLESSE HÉRÉDITAIRE 
(19 JUIN 90). — ELLE A DEJA ABOLI LE PRINCIPE CHRÉTIEN DE l'HÉRÉDITÈ DU 
CRIME. — ELLE REÇOIT LES DÉPUTÉS DU GENRE HUMAIN. — FÉDÉRATION DES 
ROIS CONTRE CELLE DES PEUPLES. — FÉDÉRATION GÉNÉRALE DE LA FRANCE A 
PARIS (14 JUILLET 90). — ÉLAN DE LA FRANCE, A LA FOIS PACIFIQUE ET 
6UERRIER. 

Cette foi, cette candeur, cet immense élan de concorde, au bout d'un 
siècle de disputes, ce fut pour toutes les nations l'objet d'un grand étonne- 
ment, un prodigieux rêve. Toutes restaient muettes, attendries. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE J67 

Plusieurs de nos fédérations avaient imaginé un touchant symbole d'union, 
de célébrer des mariages à l'autel de la patrie. La Fédération elle-même, ce 
mariage de la France avec la France, semblait un symbole prophétique du 
futur mariage des peuples, de l'hymen général du monde. 

Autre signe, et non moins profond, qui parut aussi dans ces fôtes. On 
mit parfois sur l'autel un petit enfant que tous adoptaient, qui, doté des dons, 
des vœux, des larmes de tous, devenait à tous le leur. 

La France est l'enfant sur l'autel, et toute la terre alentour. Enfant 
commun des nations, en elle toutes se sentent unies, toutes s'associent de 
cœur à ses destinées futures, l'environnent d'inquiètes pensées, et de crainte 
et d'espérance... 11 n'y en a pas une entre elles qui la voie sans pleurer. 

Comme l'Italie pleurait ! et la Pologne ! et l'Irlande ! (.\h ! sœurs, rappelez- 
vous ce jour!)... Toute nation opprimée, oubliant son esclavage au spectacle 
de cette jeune liberté, lui disait : « Je suis libre en toi. » 

L'Allemagne, devant ce miracle, fut profondément absorbée, entre le 
rôve et l'extase. Klopstock était en prières. 

L'auteur de Faust ne pouvait plus soutenir le rôle de l'ironie sceptique. 
Il se surprenait lui-même près de tomber dans la foi. 

Au fond des mers du Nord, il y avait alors une bizarre et puissante 
créature, un homme? non, un système, une scolastique vivante, >)iérissée, 
dure, un' roc, un' écueil taillé à pointes de diamants dans le granit de la 
Baltique. Toute religion, toute philosophie, avait touché là, s'était brisée là. 
Et lui, immuable. Nulle prise au monde extérieur. On l'appelait Emmanuel 
Kant; lui, il s'appelait Critique. Soixante ans durant, cet être tout abstrait, 
sans rapport humain, sortait juste à la même heure, et sans parler à 
personne, accomplissait pendant un nombre donné de minutes précisément 
le même tour, comme on voit aux vieilles horloges des villes l'homme de fer 
sortir, battre l'heure, et puis rentrer. Chose étrange, les habitants de 
Kœnigsberg virent (ce fut pour eux un signe des plus grands événements) 
cette planète se déranger, quitter sa route séculaire... On le suivit, on le vit 
marcher vers l'ouest, vers la route par laquelle venait le courrier de 
France... 

humanité!... voir Kant s'émouvoir, s'inquiéter, s'en aller sur les 
routes, comme une femme, chercher lés nouvelles, n'était-ce pas là un 
changement surprenant, prodigieux!... Eh bien, non, il n'y avait nul change- 
ment en cela. Ce grand esprit suivait sa voie. Ce qu'il avait jusque-là cherché 
en vain dans la science, ïitnité spirituelle, il l'observait maintenant qui se 
faisait de soi-même par le cœur et par l'instinct. 

Sans autre direction, le monde semblait se rapprocher de cette unité, 
son but véritable, auquel il aspire toujours... « Ah! si j'étais un, dit le monde, 
si je pouvais enfin unir mes membres dispersés, rapprocher mes nations ! » 
« Ah! si j'étais un, dit l'homme, si je pouvais cesser d'être l'homme multiple 
que je suis, rallier mes puissances divisées, établir la concorde en moi ! » 



288 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Ce vœu toujours impuissant, et du monde, et de l'âme humaine, un peuple en 
semblait donner la réalité dans cette heure rapide, jouer la comédie divine, 
d'union et de concorde, que nous n'avons jamais qu'en rôve. 

Figurez-vous donc tous les peuples qui, de pensée, de cœur, de regard et 
d'attention, sont tous élancés vers la France. Et dans la France elle-même, 
voyez-vous toutes ces routes, noires d'homme.s, de voyageurs en marche, qui 
des extrémités se dirigent vers le centre?... L'union gravite à l'unité. 

Nous avons vu les unions se former, les groupes se rallier entre eux, et, 
ralliés, chercher une centralisation commune; chacune des petites Frances a 
tendu vers son Paris, l'a cherché d'abord près de soi. Une grande partie de la 
France crut un moment le trouver à Lyon (30 mai). Ce fut une prodigieuse 
réunion d'hommes, telle qu'il n'y fallait pas moins que les grandes plaines 
du Rhône. Tout l'Est, tout le Midi avaient envoyé; les seuls députés des gardes 
nationales étaient cinquante mille hommes. Tels avaient fait cent lieues, deux 
cents lieues, pour y venir. Les députés de Sarrelouis donnaient la main à ceux 
de Marseille. Ceux de la Corse eurent beau se hâter; ils ne purent arriver 
que le lendemain. 

Mais ce n'était pas Lyon qui pouvait 'marier la France. Il fallait Paris. 

Grand effroi des politiques, de l'un et l'autre parti. 

Ces masses indisciplinées, les amener à Paris, au centre de l'agitation, 
n'est-ce pas risquer une épouvantable mêlée, le pillage, le massacre?... Et le 
Roi, que deviendra-t-il?... Voilà ce que les royalistes se disaient avec terreur. 

Le Roi ! disaient les Jacobins, le Roi va faire la conquête de tout ce 
peuple crédule qui nous viendra des provinces. Cette dangereuse réunion va 
amortir l'esprit public, endormir les défiances, réveiller les vieilles idolâtries... 
Elle va royaliser la France. 

Mais, ni les uns, ni les autres, ne pouvaient rien à cela. 

Il fallut que le maire, la commune de Paris, poussés, forcés par l'exemple 
et les prières des autres villes, vinssent demander à l'Assemblée une fédéra- 
tion générale. Il fallut que l'Assemblée, bon gré, mal gré, l'accordât. On fit 
ce qu'on put du moins pour réduire le nombre de ceux qui voulaient venir. 
La chose fut décidée fort tard, de sorte que ceux qui venaient à pied des 
exti'émités du royaume n'avaient guère moyen d'arriver à temps. La dépense 
fut mise à la charge des localités, obstacle peut-être insurmontable pom- les 
pays les plus pauvres. 

Mais, dans un si grand mouvement, y avait-il des obstacles? On se 
cotisa, comme on put ; comme on put, on habilla ceux qui faisaient le voyage ; 
plusieurs vinrent sans uniformes. L'hospitalité fut immense, admirable, sur 
toute la route; on arrêtait, on se disputait les pèlerins de la grande fête. On 
les forçait de faire halte, de loger, manger, tout au moins boire au passage. 
Point d'étranger, point d'inconnu, tous parents. Gardes nationaux, soldats, 
marins, tous allaient ensemble. 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 269 

Ces bandes, qui traversaient les villages, offraient un touchant spectacle. 
C'étaient les plus anciens de l'armée, de la marine, qu'on appelait à Paris. 
Pauvres soldats tout courbés de la guerre de Sept ans, sous-ofliciers en che- 
veux blancs, braves officiers de fortune, qui avaient percé le granit avec leur 
front, vieux pilotes usés à la mer, toutes ces ruines vivantes de l'ancien 
régime avaient voulu pourtant venir. C'était leur jour, c'était leur fête. 

On vit au 14 juillet des marins de quatre-vingts ans qui marchèrent 
douze heures de suite ; ils avaient retrouvé leurs forces, ils se sentaient, au 
moment de la mort, participer à la jeunesse de la France, à l'éternité de la 
Patrie. 

Et, en traversant par bandes les villages ou les villes, ils chantaient de 
toutes leurs forces, avec une gaieté héroïque, un chant que les habitants, sur 
leurs portes, répétaient. Ce chant, national entre tous, rimé pesamment, 
fortement, toujours sur les mêmes rimes (comme les Commandements de Dieu 
et de l'Église), marquait admirablement le pas du voyageur qui voit s'abréger 
le chemin, le progrès du travailleur qui voil la besogne avancer. 11 a fidèle- 
ment suivi l'allure de la Révolution elle-même, pressant la mesure lorsque 
ce terrible voyageur se précipitait. Abrégé, concentré dans une ronde de 
fureur et de vertige, il devint le meurtrier Ça ira! de 93. Celui de 90 eut 
un autre caractère : 



Le peuple en ce jour sans cesse répète : 

Ati 1 ça ira ! ça ira ! ça ira ! 
SuiTant les maiimes de l'Évangile 

(Ah! ça ira! ça ira! ça ira!) 
Du législateur tout s'accomplira; 
Celui qui s'élève, on l'abaissera; 
Et qui s'abaisse, on l'élèvera, etc. 



Pour le voyageur qui, des Pyrénées ou du fond de la Bretagne, venait 
lentement à Paris sous le soleil de juillet, ce chant fut un'' viatique, un sou- 
tien, comme les proses que chantaient les pèlerins qui bâtirent révolution- 
nairement au Moyen âge les catiiédrales de Chartres et de Strasbourg. Le 
Parisien le chanta avec une mesure pressée, une vivacité violente, en préparant 
le champ de la fédération, en retournant le Champ-de-Mars. Parfaitement 
plan alors, on voulait lui donner la belle et grandiose forme que nous lui 
voyons. La ville de Paris y avait mis quelques milliers d'ouvriers fainéants, 
à qui un pareil travail aurait coûté des années. Cette mauvaise volonté fut 
comprise. Toute la population s'y mit. Ce fut un étonnant spectacle. De jour, 
de nuit, des hommes de toutes classes, de tout âge, jusqu'à des enfants, Ions, 
citoyens, soldats, abbés, vmoines, acteurs, sœurs de Charité, belles dames, 
dames de la halle, tous maniaient la pioche, roulaient la brouette ou menaient 
le>tembereau Des enfants allaient devant, portant des lumières; des orchestres 



i 



470 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

aniljulants animaient les travailleurs; eux-mêmes, en'^Qivclant la terre, chan- 
taient ce chant niveleur : « Ah! ça ira! ça ira! ça ira! Celui qui s'élève, on 
l'abaissera! » 

Le chant, l'œuvre et les ouvriers, c'était une seule et même chosa, 
l'cgalilé en action. Les plus riches et les plus pauvres, tous unis dans le tra- 
vail. Les pauvres pourtant, il faut le dire, donnaient davantage. C'était après 
leur journée, une lourde journée de juillet, que leNjrteui: d'eau, le charpen- 
tier, le maçon au pont Louis XVI, que l'on construisait alors, allaient pioclier 
<iu Champ-de-jMars. A ce moment de la moisson, les laboureurs ne se dispen- 
sèrent point de venir. Ces hommes lassés, épuisés, venaient, pour^^^lassemenj^- 
travailler encore aux lumières. 

Ce travail, véritablement immense, qui d'une plaine fit une vallée entre 
deux collines, fut accompli, qui le croirait? en une semaine! Commencé préci- 
sément au 7 juillet, il finit avant le 14. 

La chose fut menée d'un grand cœur, comme une bataille sacrée. 
L'autorité espérait, par sa lenteur calculée, entraver, empêcher la fête de 
l'union; elle devenait impossible. Mais la France voulut et cela fut fait. 

Ils arrivaient, ces hôtes désirés, ils remplissaient déjà Paris. Les auber- 
gistes et maîtres d'hôtels garnis réduisirent eux-mêmes et fixèrent le prix 
vjnodique, qu'ils recevraient de cette foule d'étrangers. On ne les laissa pas. 
pour la plupart, aller à l'auberge. Les Parisiens, logés, comme on sait, fort 
à l'étroit, se serrèrent, et trouvèrent le moyen de recevoir les fédérés. 

Quand arrivèrent les Bretons, ces aînés de la hberté, les vainqueurs de 
la Bastille s'en allèrent à leur rencontre jusqu'à Versailles, jusqu'à Saint-Gyr. 
Après les félicitations et les embrassements, les deux corps réunis, mêlés, 
•enlrèrent ensemble à Paris. 

Un sentiment -ùjoyi-- de paix, de concorde, avait pénétré les âmes. Qu'on 
en juge par un fait, selon moi, le plus fort de tous. Les journalistes firent 
VU'êve^ Ces âpres "Routeurs, ces gardiens inquiets de la liberté, dont la lutte 
habituelle aigrit tant lésâmes, s'élevèrent au-dessus d'eux-mêmes; l'émulaUon 
•des âmes antiques, sans haine et sans jalousie, les ravit, les affranchit un 
moment du triste esprit des disputes. L'honnête, l'infatigable Loustalot des 
Révolutions de Paris, le brillant, l'ardent, le léger Camille, émirent tous 
«n même temps une idée impraticable, mais touchante et sorUe du cœur : 
un pacte fédératif enti'e les écrivains; plus de concurrence, plus de jalousie, 
nulle émulafion que celle du bien public. 

L'Assemblée sembla elle-même gagnée par l'enthousiasme uinversel. 
Dans une chaude soirée de juin, elle retrouva un moment son inspiration 
de 89, son jeune élan du 4 août. Un député de la Franche-Comté dit qu'au 
moment où les fédérés arrivaient, on devait leur épargner l'humiliation de 
voir des provinces enchaînées aux pieds de Louis XIV, à la pince des 
Victoires, qu'il fallait faire disparaître ces statues. Un député du Midi, profi- 
tant de l'émotion généreuse que cette proposition excitait dans l'Assemblée, 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 27» 

demanda qu'on effaçât tous }es titres fastueux qui blessaient l'égalité, les 
noms de comtes, de marquis, les armoiries, les livrées. La proposition, 
appuyée par Montmorency, par Lafayette, ne fut guère combattue que par 
Maury (fils comme on sait, d'un cordonnier). L'Assemblée, séance tenante, 
abolit la noblesse héréditaire (19 juin 90). La plupart de ceux qui avaient 
voté y eurent regret le lendemain. L'abandon des noms de terre, le retour 
aux noms de famille presque oubliés, désorientait tout le monde; Lafayette 
devenait tristement M. Motier, Mirabeau enrageait de n'être plus que 
Biqtietti. 

Ce changement n'était pas cependant un hasard, un caprice; c'était 
l'application naturelle et nécessaire du principe même de la Révolution. Ce 
principe n'est que la Justice, qui veut que chacun réponde pour ses œuvres, 
en bien ou en mal. Ce que vos aïeux ont pu faire compte à vos aïeux, nulle- 
ment à vous. A vous d'agir pour vous-même ! dans ce système, nulle trans- 
mission du mérite antérieur, nulle noblesse. Mais aussi, nulle transmission 
des fautes antérieures. Dès le mois de février, la barbarie de nos lois con- 
damnant à la potence deux jeunes gens pour de faux billets, l'Assemblée 
décida, à cette occasion, que les familles des condamnés ne seraient nulle- 
ment "entachées par leur supplice. Le public, touché de la jeunesse et du 
malheur de ceux-ci, consola leurs honnêtes parents par mille témoignage 
d'intérêt : plusieurs citoyens honorables demandèrent leur sœur en mariage. 
' Plus de transmission de wjeVeVe, abolition de la noblesse. Plus de trans- 

mission du mal ; l'échafaud ne^flétrit plus la famille, ni les enfants du cou- 
pable. 

Le principe juif et chrétien repose précisément sur l'idée contraire. Le 
péché y est transmissible. Le mérite aussi ; celui du Christ, celui des saints, 
profite même aux moins méritants des hommes. 

Dans la même séance où l'Assemblée décréta l'abolition de la noblesse, 
elle avait reçu une députalion étrange qui se disait celle des députés du 
genre humain. Un Allemand du Rhin, Anacharsis Clootz (caractère bizarre 
sur lequel nous reviendrons), présenta à la barre une vingtaine d'hommes de 
toute nation dans leurs costumes nationaux. Européens, Asiatiques. 11 demanda 
en leur nom de pouvoir prendre part à la fédération du Champ-de-Mars, 
« au nom des peuples, c'est-à-dire des légitimes souverains, partout 
opprimés par les rois ». 

Tels furent émus, d'autres riaient. Cependant la députalion avait un côté- 
sérieux ; elle comprenait des hommes d'Avignon, de Liège, de Savoie, de- 
Belgique, qui véritablement voulaient alors être Français. Elle comprenait, 
des réfugiés d'Angleterre, de Prusse, de Hollande, d'Autriche, ennemis de- 
leurs gouvernements qui, à ce moment même, conspiraient contre la France. 
Ces réfugiés semblaient un comité européen, tout formé contre l'Europe, un 
premier noyau des légions étrangères que Carnot conseilla plus tard. 

En face de la fédération des peuples, il s'en faisait une des rois. Certes,. 



272 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 

la Reine de France ^vait sujet d'avoir bon espoir-/ en voyant avec quelle taci- 
lité son frère Léopold avait rallié l'Europe à l'Autriche. La diplomatie alle- 
mande, si lente ordinairement, avait pris des ailes. Gela tenait à ce que les 
diplomates n'y étaient pour rien. L'affaire s'arrangeait personnellement par les 
rois, à l'insu des ambassadeurs, des ministres. Léopold s'était adressé tout 
droit au roi de Prusse, lui avait montré le danger commun, avait ouvert un 
congrès en Prusse même, à Reichembach, de concert avec l'Angleterre et la 
Hollande. 

Sombre horizon. La France entourée des vœux impuissants des peuples, 
et tout à l'heure assiégée des haines et des armées des rois. 

La France peu sûre au dedans. La Cour faisant tous les jours des con- 
quêtes dans l'Assemblée, agissant non plus par la droite, mais par la gauche 
elle-même, par le club de 89, par Mirabeau, par Sieyès, par les corruptions 
diverses, par la trahison, la peur. Elle emporta ainsiMlemblé©. une liste civile 
de vingt-cinq miUions, pour la Reine un'^ douaire de quatre. Elle obtint des 
mesures répressives contre la presse, et s'enhardit à faire poursuivre le 5 et 
le 6 octobre. 

Voilà ce que les fédérés trouvèrent en arrivant à Paris. Leur enthousiasme 
idolâtrique pour l'Assemblée, pour le Roi, eut peine à se soutenir. La plupart 
venaient pénétrés par un sentiment filial pour ce bon roi citoyen, mêlant dans 
. leurs émotions le passé et l'avenir, la royauté et la liberté. Plusieurs, reçus en 
audience, tombaient à genoux, offraient leur épée, leur cœur... Le Roi, 
timide de sa nature, de sa position double et fausse, trouvait peu à répondre 
à cet attendrissement junévile, si chaleureux, si expansif. La Reine bien moins 
encore; à l'exception de ses fidèles Lorrains, sujets originaires de sa famille, 
elle fut généralement assez froide pour les fédérés. 

Voilà enfin le 14 juillet, le beau jour tant désiré, pour lequel ces braves 
gens ont fait le pénible voyage. Tout est prêt. Pendant la nuit même, de crainte 
de manquer la fête, beaucoup, peuple ou garde nationale, ont bivouaqué au 
Champ-de-Mars. Le jour vient; hélas! il pleut! Tout le jour, à chaque instant, 
de lourdes averses, des rafales d'eau et de vent. « Le ciel est aristocrate ». 
disait-on, et l'on ne se plaçait pas moins. Une gaieté courageuse, obstinée, 
semblait vouloir, par mille plaisanteries folles, détourner le triste augure. 
Cent soixante mille personnes fm-ent assises sur lesUertres^u Champ-de-Mars, 
cent cinquante mille étaient debout ; dans le champ même devaient manœuvrer 
environ cinquante mille hommes, dont quatorze mille gardes nationaux de 
province, ceux de Paris, les députés de l'armée, de la marine, etc. Les vastes 
amphithéâtres de Ghaillot, de Passy, étaient chargés de spectateurs. Magnifique 
emplacement, immense, dominé lui-même par le cirque plus éloigné que 
forment Montmartre, Saint-Cloud, Meudon, Sèvres; un tel lieu semblait 
attendre les États-Généraux du monde. 

Avec tout cela, il pleut. Longue est l'attente. Les fédérés, les gardes 
nationaux parisiens, réunis depuis cinq heures le long des boulevards, sont 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



Î73 




Le ciel écoute, le soleil tuui .,.x,-. 



Prenez garde à vos serments. (P. 274J 



trempés, mourants de faim, gais pourtant. On leur descend des pains avec une 
corde, des jambons et des bouteilles, des fenitres de la rue Saint-Martin, de 
la rue Saint-Honoré. 

Ils arrivent, passent la rivière sur un pont de bois construit devant 
Chaillot, entrent par un arc de triomphe. 

Au milieu du Champ-de-Mars s'élevait l'autel de la patrie; devant l'École 
militaire, les'^radiijS'Où devaient s'asseoir le Roi, l'Assemblée. 

LIV. 33. — J. aiCRCLIT. — HISTOIBI DK LA RtVOLimO.t fRAUÇAISB. — tD. J. ROUrF BT c'». LIV. 35 



274 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Tout cela fut long encore. Les premiers qui arrivèrent, pour faire bon 
cœur contre la pluie et dépit au mauvais temps, se mirent bravement à dan- 
ser. Leurs joyeuses farandoles, se déroulant en pleine boue, s'étendent, vont 
s'ajoutant sans cesse de nouveaux anneaux dont chacun est une province, un 
département ou plusieurs pays mêlés. La Bretagne danse avec la Bourgogne, 
la Flandre avec les Pyrénées... Nous les avons vus commencer, ces groupes, 
ces danses ondoyantes, dès l'hiver de 89. La farandole immense qui s'est 
formée peu à peu de la France tout entière, elle s'achève au Champ-de- 
Mars, elle expire... Voilà l'unité! 

Adieu l'époque d'attente, d'aspiration, de désir, où tous rêvaient, cher- 
chaient ce jour!... Le voici! que désirons-nous? pourquoi ces inquiétudes? 

Hélas ! l'expérience du monde nous apprend cette chose triste, étrange 
à dire, et pourtant vraie, que l'union trop souvent diminue dans l'unité, 
La volonté de s'unir , c'était déjà l'unité des cœurs , la meilleure unité 
peut-être. 

Mais silence ! le Roi arrive, il est assis, et l'Assemblée, et la Reine dans 
une tribune qui plane sur tout le reste. 

Lafayette et son cheval blanc arrivent jusqu'au pied du trône ; le comman- 
dant met pied à terre et prend les ordres du Roi. A l'autel, parmi deux cents 
prêtres portant ceintures tricolores, monte d'une allure équivoque, d'un pied 
boiteux, Talleyrand, évêque d'Autun : quel autre, mieux que lui, doit offi- 
cier, dès qu'il s'agit de serment? 

Douze cents musiciens jouaient, à peine entendus : mais un silence se 
fait : quarante pièces de canon font trembler la terre. A cet éclat de la foudre 
tous se lèvent, tous portent la main vers le ciel... roi! ô peuple ! attendez... 
Le ciel écoute, le soleil tout exprès perce le nuage... Prenez garde à vos 
serments ! 

Ah! de quel cœur il jure, ce peuple! Ah! comme il est crédule encore!... 
Pourquoi donc le Roi ne lui donne-t-il pas ce bonheur de le voir jurer à 
l'autel? 

Pourquoi jure-t-il à couvert, à l'ombre, à demi caché ? Sire, de grâce, 
levez haut la main que tout le monde la voie ! 

Et vous, madame, ce peuple enfant, si confiant, si aveugle, qui tout 
à l'heure dansait avec tant d'insouciance, entre son triste passé et son formi- 
dable avenir, ne vous fait-il pas pitié ?... Pourquoi dans vos beaux yeux 
bleus cette douteuse lueur? Un royaliste l'a saisie : « Voyez-vous la magi- 
cienne? » disait le comte de Virieu... Vos yeux ont-ils donc vu d'ici votre 
envoyé qui maintenant reçoit à Nice et félicite l'organisateur des massacres 
du Midi? ou bien, dans ces masses confuses, avez-vous cru voir de loin les 
armées de Léopold ? 

Écoutez!... Ceci, c'est la paix, mais une paix toute guerrière. Les trois 
milUons d'hommes armés qui ont envoyé ceux-ci, ont entre eux plus de 
soldats que tous les rois de l'Europe. Ils offrent la paix fraternelle, mais n'en 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 275 

sont pas moins prêts au combat. Déjà plusiem's départements, Seine, Charente, 
Gironde, bien d'autres, veulent donner, armer, défrayer, chacun six mille 
honames pour aller à la frontière. Tout à Iheure les Marseillais vont deman- 
der à partir, ils renouvellent le serment des Phocéens leurs ancêtres, jetant 
une pierre à la mer, et jurant, s'ils ne sont vainqueurs, de ne revenir qu'au 
jour où la pierre surnagera. 




m HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



LIVRE IV 



JUILLET 1790. — JUILLET 1791 



CHAPITRE PREMIER 



POURQUOI LA RELIGION NOUVELLE NE PUT SE FORMULER. 
OBSTACLES INTÉRIEURS 

ACCORD DES ROIS CONTRE LA RÉVOLUTION, 27 JUILLET 1790. — OBSTACLES INTÉ- 
RIEURS. — DIVISIONS DE LA FRAN'CE. — NULLE GRANDE RÉVOLUTION n'aVAIT 
CEPENDANT MOINS COÛTÉ. — FÉCONDITÉ RELIGIEUSE DU MOMENT DE 90. — 
FORCES INVENTIVES DE LA FRANCE. — SÈVE GÉNÉREUSE QUI ÉTAIT DANS LE 
PEUPLE. — RÉACTION d'ÉGOISME ET DE PEUR, d'IRRITATION ET DE HAINE. — 
LA RÉVOLUTION ENTRAVÉE PRODUIT SES RÉSULTATS POLITIQUES, MAIS NE PEUT 
ENCORE ATTEINDRE LES RÉSULTATS RELIGIEUX ET SOCIAUX QUI L'aURAJENT 
FONDÉE SOLIDEMENT. 



La nuit même de la fête, du 13 au 14 juillet, lorsque toute lapopulation, 
dans l'abandon de l'enthousiasme et de la confiance, n'avait plus qu'une 
pensée, on profita de ce moment pour faire sortir de l'Abbaye l'homme du 
dernier complot, l'agent des émigrés, Bonne de Savardin, qui voulait les mettre 
dans Lyon, et dont on craignait les aveux. 

En même temps, M. de Flachslanden, homme de confiance de la Reine 
auprès du comte d'Artois, était envoyé par lui pour recevoir et complimenter 
à Nice, Froment, échappé de Nîmes. 

Le 27, l'Assemblée apprit que le Roi accordait aux Autrichiens le passage 
sur terre de France, pour aller écraser la révolution de Belgique. 

Le même jour, date mémorable, le 27 juillet 1790, l'Europe fit son pre- 
mier accord contre la Révolution, contre celle de Brabant d'abord. Les préli- 
minaires du traité furent signés à Reichembach. L'Angleterre, la Prusse et la 
Hollande abandonnèrent à la vengeance de l'Autriche la Belgique qu'ils avaient 
soulevée, encouragée, qui n'espérait qu'en eux, qui s'obstina plus tard encore 
et jusqu'à sa dernière heure à attendre d'eux son salut. 

Le même mois, M. Pitt, sûr du concert européen, ne fit pas difficulté de 
dire en plein Parlement qu'il approuvait mot pour mot la diatribe de Burke 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ÏT7 



contre la Révolution, contre la France; livre infâme, insensé de rage, plein 
de calomnies, de basses insultes, de bouffonneries injurieuses, où il compare 
les Français aux galériens rompant la chaîne, foule aux pieds la Déclaration 
des droits de l'homme, la déchire et crache dessus. 

Dures, pénibles découvertes ! Ceux que nous croyons amis, sont nos 
plus cruels ennemis! 

11 est grand temps que nous sortions de nos illusions philanthropiques, 
de nos sympathies crédules. La Révolution ne peut, sous peine de périr, rester 
dans l'âge d'innocence. 

La vérité, dure ou non, il faut la voir face à face. Il nous faut l'envi- 
sager d'un ferme regard, au dehors et au dedans. J'ai suivi la pauvre France, 
candide et crédule encore, dans l'entraînement trop facile de son cœur, dans 
ses aveuglements volontaires, involontaires. Je dois faire, comme elle fit, en 
présence de ces dangers imprévus, X^uillejxtJlus profondément la réalité, 
sonder à la fois le péril et les ressourcesUe la résistance. 

Le péril, il serait peu à craindre, si la France n'était divisée. Il faut le 
dire, l'union fut sincère au sublime moment que j'ai eu le bonheur de 
peindre; elle fut vraie, mais passagère; mais bientôt la division et de classes 
et d'opinions avait reparu. 

Le 18 juillet, déjà, quatre jours après la fête, si heureusement passée, 
lorsqu'on avait tant sujet de se confier au peuple, lorsqu'il eût fallu en main- 
tenir, en fortifier l'union, en présence du danger, Chapelier (quel changement, 
pour le président du 4 août!) Chapelier propose d'exiger l'uniforme de la 
garde nationale, c'est-à-dire de la limiter à la classe riche ou aisée, c'est-à- 
dire de préparer le désarmement des pauvres!... La proposition, il faut le 
dire, à l'honneur de ce temps, fut mal vue et mal reçue des riches mêmes 
(sauf la bourgeoisie de Paris et les gens de Lafayette). Barbaroux la blâma à 
Marseille. La riche Bordeaux la repoussa, et protesta que, pour se reconnaître, 
on pouvait se contenter d'un ruban. 

Ces germes de division dans la garde nationale, les défiances qui s'élèvent 
contre les municipalités, doivent multiplier, fortifier les associations volontaires. 
La fédération n'a pas suffi, l'institution des nouveaux pouvoirs n'a pas suffi; il 
faut une force extra-légale. Contre la vaste conspiration qui se prépare, il faut 
une conspiration. Vienne celle des Jacobins, et qu'elle enveloppe la France. 

Deux mille quatre cents sociétés dans autant de villes ou villages s'y 
rattachent en moins de deux ans. Grande et terrible machine qui donne à la 
Révolution une incalculable force, qui seule peut la sauver, dans la ruine des 
pouvoirs publics; mais aussi, elle en modifie profondément le caractère, elle 
en change, en altère la primitive inspiration. 

Cette inspiration fut toute de confiance et de bienveillance. Candeur et 
crédulité, c'est le caractère du premier âge révolutionnaire, qui a passé sans 
retour... Touchante histoire qu'on ne relira jamais sans larmes... Il s'y 
môle un sourire amer : Quoi! nous étions donc si jeunes, tellement faciles à 



278 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

tromper ! quoi! dupes à ce point!... N'importe ! qu'on en rie, si l'on veut, nous 
ne nous repentirons jamais d'avoir été cette nation confiante et clémente. 

J'ai lu bien des histoires de révolutions, et je puis affirmer ce qu'avouait 
un royaliste en 1791, c'est que jamais grande révolution n avait coûté moins 
de sang, moins de larmes. Les désordres, inséparables d'un tel bouleversement, 
ont été grossis à plaisir, complaisamment exagérés, d'après les récits passionnés 
que nos ennemis recevaient, sollicitaient de tous ceux qui avaient souffert. 

En réalité, une seule classe, le Clergé, pouvait, avec quelque apparence, 
se dire spoliée. Et pourtant, il résultait de cette spoliation, que la masse du 
Clergé, affamée sous l'ancien régime au profit de quelques prélats, avait 
enfin de quoi vivre. 

Les nobles avaient perdu leurs droits féodaux; mais dans beaucoup de 
provinces, spécialement en Languedoc, ils gagnaient bien plus comme proprié- 
taires à ne plus payer lax^ne, qu'ils ne perdaient comme seigneurs en droits 
féodaux. 

Pour n'avoir plus les honneurs gothiques et ridicules des fiefs, devenus 
un non-sens, ils n'étaient pas descendus. Presque partout, avec une déférence 
aveugle, on leur avait donné les vrais honneurs du citoyen, dont la plupart 
n'étaient guère dignes, les premières places des municipalités, les grades de 
la garde nationale. 

Confiance excessive, imprudente. Mais ce jeune monde, en présence des 
perspectives infinies que lui ouvrait l'avenir, marchandait peu avec le passé. Il 
lui demandait seulement de le laisser aller et vivre. La foi, l'espoir étaient 
immenses. Ces millions d'hommes, hier serfs, aujourd'hui hommes et citoyens, 
évoqués en un même jour, d'un coup, de la mort à la vie, nouveau-nés de la 
Révolution, arrivaient avec une plénitude inouïe de force, de bonne volonté, 
de confiance, croyant volontiers l'incroyable. Eux-mêmes, qu'étaient-ils? Un 
miracle. Nés vers avril 89, hommes au 14 juillet, hommes armés surgis du 
sillon, tous, aujourd'hui ou demain, hommes publics, magistrats (treize cent 
mille magistrats!)... et tout à l'heure propriétaires, le paysan touchant presque 
son rêve, son paradis, la propriété!... La terre, triste et stérile hier, sous les 
vieilles mains des prêtres, passant aux mains chaudes et fortes de ce jeune 
laboureur... Espoir, amour, année bénie! Au milieu des fédérations, allait se 
multipliant la fédération naturelle, le mariage; serment civique, serment 
d'hymen, se faisant ensemble à l'autel. Les mariages, chose inouïe, furent 
plus nombreux d'un cinquième en cette belle année d'espérance 

Ah! ce grand mouvement des cœurs promettait encore autre chose, une 
bien autre fécondité. Fécond en hommes, fécond en lois, ce mariage moral 
des âmes et des volontés faisait attendre un dogme nouveau, une toute jeune 
et puissante idée, sociale et religieuse. Rien qu'à voir le champ de la Fédé- 
ration, tout le monde aurait juré que de ce moment sublime, de tant de 
vœux purs et sincères, de tant de larmes mêlées, à la chaleur concentrée de 
tant de flammes en une flamme, il allait surgir un bieu. 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



Tous le voyaient, tous le sentaient. Les hommes les moins amis de li 
Révolution tressaillirent à ce moment, ils sentirent qu'une grande chose adve- 
nait. Nos sauvages paysans du Maine et des Marches de Bretagne, qu'un 
fanatisme perfide allait tourner contre nous, vinrent eux-mêmes alors, émus, 
attendris, s'unir à nos fédérations, et baiser l'autel du Dieu inconnu. 

Rare moment où peut naître un monde, heure choisie, divine!... Et qui 
dira comment une autre peut revenir? qui se chargera d'expliquer ce mystère 
profond qui fait naître un homme, im peuple, un Dieu nouveau? La concep- 
tion! l'instant unique, rapide et terrible!... Si rapide, et si préparé! Il y faut 
le concours de tant de forces diverses, qui du fond des âges, de la variété 
infinie des existences, viennent ensemble, pour ce seul instan 

Un fait a été remarqué, c'est que la France, comme une femme qui se 
prépare à un grand enfantement, avait, outre la génération révolutionnaire, 
sacrifiée à l'action, une autre génération en réserve, plus féconde et plus 
inventive, celle des hommes qui eurent vingt ans, ou un peu plus, eh 90. — 
Il y avait eu là un flot incroyable de puissance et de génie, deux années (1768- 
1769) avaient produit tout à la fois Bonaparte, Hoche, Marceau et Joubert, Guvier 
et Chateaubriand, les deux Fourier. — Saint-.Martin, Saint-Simon, de Maistre, 
Bonald et madame de Staël, naissent un peu avant, ainsi que Méhul, Lesueur 
et les Chénier. Un peu après, Geoffroy Saint-Hilaire, Bichat, Ampère, Senan- 
cour. Quelle couronne pour la France de la fédération que ces hommes de 
vingt ans, que personne ne connaît encore!... Qui ne serait terrifié en lui 
voyant briller au front ces diamants magiques qui étincellent dans l'ombre?... 

Nul doute que, dans cette foule immense, elle n'en ait eu bien d'autres 
que ceux-là. Eux seuls grandirent, vécurent. Mais la chaleur vitale du mer- 
veilleux orage n'avait pas fait seulement, croyez-le bien, éclore ces quelques 
hommes. Des millions en naquirent, pleins de la flamme du ciel... Le dirai-je 
môme? La magnanimité, la bonté héroïque qui fut dans tout un peuple à ce 
moment sacré, faisait attendre, des génies qui en sortirent, une autre inspi- 
ration. Si vous mettez à part quelques-uns, peu nombreux, qui furent des 
héros de bonté, vous trouverez que les autres, hommes d'action, d'invention 
et de calcul, dominés par l'ascendant des sciences physiques et mécaniques, 
poussèrent violemment aux résultats ; une force immense, mais trop souvent 
aride, fut concentrée dans leur tête puissante. Aucun d'eux n'eut ce flot du 
cœur, cette source d'eaux vives où s'abreuvent les nations. 

Ah ! qu'il y avait bien plus dans le peuple de la Fédération, qu'en Cuvier, 
Fourier, Bonaparte ! 

11 y avait en ce peuple l'âme immense de la Révolution, sous ses deux 
formes et ses deux âges. 

Au premier âge, qui fut une réparation aux longues injures du genre 
humain, un élan de justice, la Révolution formula en lois la philosophie du 
dix-huitième siècle. 

Au second ùge, qui viendra tôt ou tard, elle sortira des formules, trouvera 



i/h\^[j\jil-V^ l^ 



280 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

sa foi religieuse (où toute loi politique se fonde), et dans cette liberté divine 
que donne seule l'excellence du cœur, elle portera un fruit inconnu de bonté, 
de fraternité. 

Voilà l'infini moral qui couvait dans ce peuple (et qu'est-ce auprès que 
tout génie mortel ?) quand, le 14 juillet, à midi, il leva la main. 

Ce jour-là, tout était possible. Toute division avait cessé ; il n'y avait ni 
noblesse, ni bourgeoisie, ni peuple, I/avenir fut présent... C'est-à-dire, plus 
de temps... Un éclair de l'éternité. 

Il ne tenait à rien, ce semble, que l'âge social et religieux de la Révo- 
lution, qui recule encore devant nous, ne se réalisât. 

Si l'héroïque bonté de ce moment eût pu se soutenir, le genre humain 
gagnait un siècle ou davantage ; il se trouvait avoir, d'un bond, franchi un 
monde de douleurs... 

Un tel état dure-t-il ? était-il bien possible que les barrières sociales, 
abaissées ce jour-là, fussent laissées à terre, que la confiance subsistât entre 
les hommes de classes, d'intérêts, d'opinions diverses? 

Difficile à coup, sur, moins difficile pourtant qu'à nulle époque de l'his- 
toire du monde. 

Des instincts magnanimes avaient éclaté dans toutes les classes, qui sim- 
plifiaient tout. Des nœuds insolubles avant et après, se résolvaient alors d'eux- 
mêmes. 

Telle défiance, raisonnable peut-être au début de la Révolution, létait 
peu à un tel moment. L'impossible d'octobre se trouvait possible en juillet. 
Par exemple, on avait pu craindre, en octobre 89, que la masse des électeurs 
de campagne ne servît l'aristocratie; cette crainte ne pouvait subsister en 
juillet 90 : presque partout le paysan suivait, autant que les populations 
urbaines, l'élan de la Révolution. 

Le prolétariat des villes, qui fait l'énorme obstacle d'aujourd'hui, existait 
à peine alors, sauf à Paris et quelques grandes villes, où les affamés venaient 
se concentrer. Il ne faut placer en ce temps, ni voir trente ans avant leur 
naissance, les millions d'ouvriers nés depuis 1815. 

Donc, en réahté, l'obstacle était minime entre la bourgeoisie et le peuple. 

La première pouvait, devait sans crainte se jeter dans les bras de 
l'autre. 

Cette bourgeoisie, imbue de Voltaire et de Rousseau, était plus amie de 
l'humanité, plus désintéressée et généreuse que celle qu'a faite l'industrialisme, 
mais elle était timide ; les mœurs, les caractères, formés sous ce déplorable 
ancien régime, étaient nécessairement faibles. La bourgeoisie trembla devant 
la Révolution qu'elle avait faite, elle recula devant son œuvre. La peur 
l'égara, la perdit, bien plus encore que l'intérêt. 

Il fallait ne pas sottement se laisser prendre au vertige des foules, ne 
pas s'effrayer, reculer devant cet océan qu'on avait soulevé. Il fallait s'y 
plonger. L'illusion d'effroi disparaissait alors. Un océan de loin, des lames 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 




Lalljr et le* autres pleureurs oui fomenté contre noua la croisade des peuples et des rois. (P. 283.) 



UT, 36. — J. mcBELÏI. — niSTOlRK DK LA RÉVOLUTION CnAMÇAlSS — tO. S. ROUFP Bf C". UV. 3S 



HISTOIRE DE L\ RÉVOLUTION FRANÇAISE; 283 



Jt-Y-^r^ 



dangereuses, une vague grondante; de près, des hommes et des amis, des 
frères qui vous tendaient les bras. 

On ne sait pas combien, à cette époque, subsistaient, dans le peuple, 
d'anciennes habitudes de déférence, de croyance, de confiance facile aux 
classes cultivées. Il voyait parmi elles, à ce premier moment, ses orateurs, 
ses avocats, tous les champions de sa cause. Il avançait vers elles, d'un grand 
cœur... Mais elles reculèrent. 

Ne généralisons pas, toutefois, légèrement. Une partie infiniment nom- 
breuse de la bourgeoisie, loin de reculer comme l'autre, loin d'opposer à la 
Révolution une malveillante inertie, s'y donna, s'y précipita d'un môme mpu- 
vement que le peuple. .\os patriotiques Assemblées de la Législative, de la 
Convention (Montagnards, Girondins, n'importe, sans distinction de parti) 
appartenaient entièrement à la classe bourgeoise. 

Ajoutez-y encore les sociétés patriotiques dans leurs commencements, 
spécialement les Jacobins; ceux de Paris, dont nous avons les listes, ne parais- 
sent pas avoir admis un seul homme des classes illettrées avant 93. 

Cette masse de bourgeoisie révolutionnaire, gens de lettres, journalistes, 
artistes, avocats, médecins, prêtres, etc., s'accrut immensément des bourgeois 
qui acquirent des biens nationaux. 

Mais quoiqu'une partie si considérable de la bourgeoisie entrât dans la 
Révolution, par dévouement ou par intérêt, la primitive inspiration révolution- 
naire fut modifiée sensiblement en eux par les nécessités de la grande lutte 
qu'ils eurent à soutenir, par la furieuse âpreté du combat, par l'irritation des 
obstacles, l'ulcération des"- inimitiés. 

En sorte que, pendant qu'une partie de la bourgeoisie fut corrompue par 
l'égoisme et /a peur, l'autre fut effarouchée par la haine, et comme dénaturée, 
transportée hors de tout sentiment humain. — Le peuple, violent sans doute 
et furieux, mais n'étant point systématiquement haineux, sortit bien moins 
de la nature. 

Deux faiblesses : la haine et la peur. 

Il fallait (chose rare, difficile, impossible peut-être dans ces terribles 
circonstances), il fallait rester fort, afin de rester bon. 

• Tous avaient aimé certainement le 14 juillet. Il eût fallu aimer le lende- 
main. 

Il eût fallu que la partie timide de la bourgeoisie se souvint mieux de ses 
pensées humaines, de ses vœux pliilantropiques ; qu'elle persistât au jour 
du péril; qu'effrayée ou non, elle fit comme on fait en mer, qu'elle se remît 
à Dieu, qu'elle jurât de suivre la foi nouvelle en tous les genres de sacrifices 
qu'elle imposerait pour sauver le peuple. 

Il eût fallu encore que la partie hardie, révolutionnaire de la bourgeoisie, 
au milieu du danger, en plein combat, gardât son cœur plus haut, qu'elle ne se 
laissât point ébranler, rabaisser de son sublime élan aux bas-fonds de la haine. 

Ah! qu'il est difficile, aux plus forts même qui combattent, de dominer 



jg4 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

leur combat d'un cœur ferme et serein, de combattre du bras, et de garder 
en eux l'héroïsme de la paix ! 

La Révolution fit beaucoup, mais si elle eût pu tenir, un moment du 
moins, à cette hauteur, que n'eùt-elle pas fait ! 

D'abord, elle eût duré. Elle n'aurait pas eu la triste chute de 1800, où 
les âmes stérilisées, ou de peur ou de haine, devinrent pour longtemps in- 
fécondes. 

Et puis, elle n'eût pas été écrite seulement, mais appliquée. Des abstrac- 
tions politiques elle fût descendue aux réalités sociales. 

. Le sentiment de bonté courageuse qui fut son point de départ et son pre- 
mier élan, ne serait pas resté flottant à l'état de vague sentiment, de généraUtés. 
Il aurait été à la fois s'étendant et se précisant, voulant entrer partout, péné- 
trant les lois de détail, allant jusqu'aux mœurs même et jusqu'aux actions les 
plus libres, circulant dans les ramifications les plus lointaines de la vie. 

Parti de la pensée et revenant à elle après avoir traversé la sphère de 
l'action, ce sentiment sympathique d'amour des hommes amenait de lui- 
même la rénovation religieuse. 

Quand l'âme humaine suit ainsi sa nature, quand elle reste bienveil- 
lante, quand, absente de son égoïsme, elle va cherchant sérieusement le 
remède aux douleurs des hommes, alors par delà la loi et les mœurs, là où 
toute puissance finit, l'imagination et la sympathie ne finissent pas: l'âme 
les suit et veut encore le bien, elle descend en elle, elle devient profonde... 

Ceci est tout autre chose que la profondeur de l'esprit et l'invention scien- 
tifique. C'est une profondeur de tendresse et de volonté bien autrement 
féconde, qui doime un fruit vivant... Étrange incubation, d'autant plus divine 
qu'elle est plus naturelle! D'une douce chaleur, sans effort et sans art, parfois 
du cœur des simples ,\éclôt le nouveau génie, la consolation nouvelle qu'altfin: 
le monde. Sous quelle forme? Diverse selon les lieux, les temps : que c\-,. 
âme tendre et puissante réside dans un individu, qu'elle s'étende dans m, 
peuple, qu'elle soit un homme, une parole vivante, un livre, une parole écrit • 
il n'importe, elle est toujours Dieu. 



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HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 285 



CHAPITRE II 

(Suite) 

OBSTACLES EXTÉRIEURS. — DEUX SORTES D'HYPOCRISIE: 
HYPOCRISIE D'AUTORITÉ, LE PRÊTRE 

LK PRÊTRE EMPLOIE CONTRE LA RÉVOLUTION LE CONFESSIONNAL ET LA PRESSE. 
— PAMPHLETS DES CATHOLIQUES EN 1790. — STÉRILISÉS DEPUIS PLUSIEURS 
SIÈCLES, ILS NE POUVAIENT ÉTOUFFER LA RÉVOLUTION. — LEUR IMPUISSANCE 
DEPUIS 1800. — LA RÉVOLUTION DOIT RENDRE AUX AMES l'aLIMENT RELIGIEUX. 

J'ai dit l'obstacle intérieur, la peur, la haine; mais l'obstacle extérieur 
précède, et peut-être sans lui, l'autre n'existait point. 

Non, l'obstacle intérieur ne fut ni le premier ni le principal. Il eût été 
impuissant, annulé et neutralisé dans l'immensité du mouvement héroïque qui 
amenait la vie nouvelle. 

Une fatalité hostile exista au dehors, qui arrêta l'enfantement de la France. 

Qui accuser? à qui renvoyer le crime de cet enfantement entravé? Quels 
sont ceux qui, voyant la France en travail, ont trouvé les mauvaises paroles de 
l'avortement, ceux qui ont pu, les maudits, mettre la main sur elle, la contraindre 
à l'action, la forcer de prendre l'épée et de marcher au combat? 

Ah ! tout être n'est-il donc pas sacré dans ces moments ? une femme, une 
société qui enfante, n'a-t-elle pas droit au respect, aux vœux du genre humain? 

Maudit qui, surprenant un Newton dans l'enfantement du génie, empêche 
une idée de naître ! Maudit qui, trouvant la femme au moment douloureux où 
la nature entière conjure avec elle, prie et pleure pour elle, empêche un homme 
de naître ! Maudit trois fois, mille fois, celui qui, voyant ce prodigieux spec- 
tacle d'un peuple à l'état héroïque, magnanime, désintéressé, essaye d'entraver, 
d'étouffer ce miracle, d'où naissait un monde ! 

Comment les nations vinrent-elles à s'accorder, à s'armer contre l'intérêt 
des nations ? Sombre et ténébreux mystère ! 

Déjà on avait vu un pareil miracle du diable dans nos guerres dereUgion; 
je parle de la grande œuvre jésuitique qui, en moins d'un demi-siècle, fit de 
la lumière une nuit, cette affreuse nuit de meurtres qu'on appelle la guerre 
de Trente ans. Mais enfin, il y fallut un demi-siècle et l'éducation des jésuites; 
il fallut former, élever une génération exprès, dresser un monde nouveau à 
l'erreur et au mensonge. Ce ne furent point les mêmes honmies qui passèrent 
du blanc au noir, qui yirent d'abord la lumière, puis jurèrent qu'elle était la 
nuit. 

Ici le tour est plus fort 11 suffit de quelques années. 



286 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Ce succès rapide fut dû à deux choses : 

1° Un emploi habile, immense de la grande machine moderne, la 
Presse, l'instrument de la liberté tourné contre la liberté. L'accélération 
terrible que cette machine prit au dix-huitième siècle, cette rapidité fou- 
droyante, qui vous lance feuille sur feuille, sans laisser le temps de penser, 
d'examiner, de se reconnaître, elle fut au profit du mensonge. 

2° Le mensonge fut bien mieux approprié aux imbécillités diverses, sor- 
tant de deux officines, préparé par deux ouvriers, par deux procédés dilTérents : 
l'ancien, le nouveau, la fabrique cathoHque et despotique, la fabrique anglaise, 
soi-disant constitutionnelle. 

C'est là ce qui différencie profondément le monde moderne et balance 
tous ses progrès. C'est d'avoir deux hypocrisies ; le Moyen âge n'en eut qu'une, 
nous, nous en possédons deux : hypocrisie d'autorité, hypocrisie de liberté, 
d'un seul mot : le Prêtre, l'Anglais, les deux formes de Tartufe. 

Le prêtre agit principalement sur les femmes et le paysan, l'Anglais sur 
les classes bourgeoises. 

Ici un mot du prêtre, pour expliquer seulement ce que nous avons dit 
ailleurs. 

La vieille fabrique de mensonge recommence en 89 par tous les moyens 
à la fois. D'une part, comme autrefois, la diffusion secrète par le confessionnal, 
le mystère entre prêtre et femme, la publicité à voix basse, les demi-mots à 
l'oreille. D'autre part, une presse frénétique, qui peut risquer bien plus que 
l'autre parce que, remettant ses feuilles en dessous à des mains sûres, aux 
simples et crédules personnes toutes persuadées d'avance, elle sait parfaitement 
qu'elle n'a nul contrôle à craindre. Ces brochures sont des poignards; nous en 
avons entre les mains qui, pour la violence et l'odeur de sang, égalent ou 
passent Marat. 

Quiconque veut voir jusqu'où peut aller la parole humaine dans l'audace 
du mensonge, n'a qu'à lire le pamphlet que l'homme de Nîmes, Froment, lança 
de l'émigration, au mois d'août 90. Là, se développe à son aise, en pleine 
sécurité, tout un long roman : Comment la république calviniste, fondée au 
seizième siècle, édifiée peu à peu, triomphe en 89; comment l'Assemblée 
nationale a donné commission aux protestants du Midi d'égorger tous les 
catholiques, pour diviser le royaume en républiques fédératives, etc., etc. 

Cette brochure atroce, répandue dans Paris, jetée la nuit sous les portes, 
semée aux cafés, aux églises, eut ici peu d'action. Elle en eut une, et grande, 
dans les campagnes. Mille autres la suivirent. Variées selon les tendances 
différentes du Midi ou de l'Ouest, colportées par de bons ecclésiastiques, de 
loyaux gentilshommes, des femmes tendres et dévotes, elles commencèrent le 
grand travail d'obscurcissement, d'erreur, de stupidité fanatique qui, suivi 
consciencieusement pendant deux années, nous a donné la Vendée, la guerre 
des chouans ; de là, par contre, l'atïreuse contraction de la France, qu'on appelle 
la Terreur. 



HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 287 

Nos transfuges, d'autre part, allaient inspirer, dicter aux Anglais leurs 
arguments contre nous. C'est Galonné, c'est Necker, c'est Dumouriez, les gens 
à qui la France a confié ses affaires, qui usent de cette connaissance, qui 
écrivent contre la France des livres profondément anglais. 

Ces trois n'ont pas cependant la grande responsabilité. Calonne était trop 
méprisé pour être cru, les deux autres trop haïs. 

L'homme qui agit incontestablement avec plus d'efficacité contre la Révo- 
lution, qui nuisit le plus à la France, qui rassura le plus l'Angleterre sur la 
légitimité de sa haine, fut un Irlandais (d'origine), Lally-Tollendal. 

C'est de lui qu'un autre Irlandais, Burke, reçut le texte tout fait, de lui 
qu'il partit, et portant la haine et l'insulte à la seconde puissance, donna le 
ton à l'Europe. Ces deux hommes parlèrent ; tout le reste répéta. 

Qu'on ne dise pas que je leur donne une responsabilité exagérée, qu'avec 
leur brillante Nfaconde sans idées, avec la légèreté de leur caractère, ils 
n'avaient pas en eux de quoi changer ainsi l'Kurope. Je répondrai que de 
tels hommes n'en font que de meilleurs acteurs, parce qu'ils jouent au 
séfieux, parce que leur vide intérieur leur permet d'autant mieux d'adopter, 
de pousser vivement comme leurs, toutes les idées des autres. Nous avons 
vu dernièrement un homme tout semblable, O'Connell, tout aussi bruyant, 
et tout aussi vide, prononcer au profit de l'Angleterre, au dommage de 
l'Irlande, le mot qui pouvait ôter à cette pauvre Irlande son futur salut peut- 
être, la sympathie de la France, réclamer pour les Irlandais le carnage de 
Waterloo. 

L'éloquent, le bon, le sensible, le pleureur Lally, qui n'écrivit qu'avec 
des larmes, et vécut le mouchoir à la main, était entré dans la vie d'une 
manière fort romanesque ; il resta homme de roman. C'était un fils de l'amour, 
que le malheureux général Lally faisait élever avec mystère sous le simple 
nom de Tiopiiime. Il apprit dans un même jour le nom de son père, de sa 
mère, et que son père allait périr. Sa jeunesse, glorieusement consacrée à la 
réhabilitation d'un père, eut 1 intérêt de tout le monde, la bénédiction de 
Voltaire mourant. .Membre des États généraux, Lally contribua à rallier au 
Tiers la minorité de la Noblesse. Mais dès lors, il l'avoue, ce grand mou- 
vement de la Révolution lui inspirait une sorte de terreui- et de vertige. Dès 
son premier pas, elle s'écartait singulièrement du double idéal qu'il s'était 
fait. Ce pauvre Lally, le plus inconséquent à coup sûr des hommes sensibles, 
rêvait à la fois deux choses fort dissemblables, la Constitution anglaise et le 
gouvernement paternel. Dans deux occasions très graves, il nuisit, voulant 
servir, à son Roi qu'il adorait. J'ai parlé du 23 juillet, où son éloquence étour- 
die gâta une occasion fort précieuse pour le Roi de se rallier le peuple. En 
novembre, autre occasion, et Lally la gâte encore ; Mirabeau voulait servir le 
Roi, et tendait au ministère ; Lally, avec son tact habituel, prend ce moment 
pour lancer un livre contre Mirabeau. 

11 s'était alors retiré à Lausanne. La terrible scène d'octobre avait trop 



288 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAIS 

profondément blessé sa faible et vive imagination. Mounier, menacé, et réelle- 
ment en péril, quitta en même temps l'Assemblée. 

Le départ de ces deux hommes nous fit un mal immense en Europe. 
Mounier y était considéré comme la raison, la Minerve de la Révolution. Il 
l'avait devancée en Dauphiné, et lui avait servi d'organe dans son acte le 
plus grave, le serment du Jeu de Paume. Et Lally, le bon, le sensible Lally. 
adopté de tous les cœurs, cher aux femmes, cher aux familles pour la 
défense d'un père, Lally, l'orateur à la fois royaliste et populaire, qui avait 
donné l'espoir d'achever la Révolution par le Roi, le voilà qui dit au monde 
qu'elle est perdue sans retour, que la royauté est perdue et la liberté perdue... 
Le Roi est captif de l'Assemblée, l'AssemÎjlée du peuple. Il adopte, ce Français, 
le mot de Pitt : « Les Français auront seulement traversé la liberté. » Dérision 
sur la France ! L'Angleterre est désormais le seul idéal du monde. La balance 
des trois pouvoirs, voilà toute la politique. Lally proclame ce dogme, « avec 
Lycurgue et Blackstone. » 

Fond ridicule, belle forme, éloquente, passionnée, langue excellente, de 
la bonne tradition, abondance et plénitude, un flot du cœur... Et tout cela, 
pour accuser la patrie, la déshonorer, s'il pouvait, tuer sa mère... Oui, le 
même homme qui consacra une moitié de sa vie à réhabiliter son père, 
donne le reste à l'œuvre impie, parricide, de tuer sa mère, la France. 

Le Mémoire adressé par Lally à ses comjnettants (janvier 90) offre le 
premier exemple de ces tableaux exagérés, que depuis l'étranger n'a cessé 
de faire, des violences de la Révolution. Les pages écrites là-dessus par Lally 
sont copiées pour les faits, pour les mots môme, par tous les écrivains qui 
suivent. Les soi-disant constitutionnels commencent dès lors contre la France 
la plus injuste des enquêtes, allant de province en province demander aux 
seigneurs, aux prêtres : « Qu'avez-vous souffert? » Puis, sans examen, sans 
contrôle, sans production de pièces, ni de témoins, ils écrivent, ils certifient. 
Le peuple, victime obligée et nécessaire, après avoir souffert des siècles, dans 
son jour de réaction, souffre encore. Ses prétendus amis enregistrent avide- 
ment tous ses méfaits, vrais ou faux ; ils reçoivent contre lui les témoins les 
plus suspects ; contre lui, ils croient tout. 

Lally marche le premier, il est le maître du V;hœur ; par lui, commence , 
ce grand concert de pleureurs, qui pleurent tous contre la France... Pleureurs 
du Roi, de la Noblesse, qui gardez la pitié pour eux, qui n'accordez rien aux 
millions d'hommes qui souffrirent, périrent aussi, dites-nous donc quel rang, 
quelLblason il faut avoir pour qu'on vous trouve sensibles... Nous avions cru, 
nous autres, que pour mériter les larmes des hommes, être homme, c'était assez. 

Ainsi, l'on a mis en branle contre le seul peuple qui voulait le bonheur du 
genre humain ce grand mouvement de pitié. La pitié est devenue une machine 
de guerre, une machine meurtrière. Et le monde a été cruel, à mesure qu'il 
était sensible. Lally et les autres pleureurs ont fomenté contre nous la croisade 
des peuples et des rois; elle a jeté la France, acculée entre tous, dans la 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



289 




La grande manufacture est publique à Uirminghaui. (l". 294.) 

nécessité homicide de la Terreur. — Pitié exterminatrice ! elle a coûté la yie 
à des millions d'hommes. Cette cataracte de larmes qu'ils eurent dans les yeux, 
a fait couler dans la guerre des torrents de sang. 

Qu'on juge avec quelleMélectatioij intérieure, quel sourire de complaisance, 
l'Angleterre apprit des Français^ des meilleurs, des plus sensibles, des vrais 
amis de la libertr, que la France était un pays indigne de la liberté, un peuple 
■^ourdi, violent, (jui, par faiblesse de tète, tournait aisément au crime. 

UV 37. — J. MICHELST. — BISTOIBE I)i! L* BtVOI-UT10:< F(1AN(;AISE. — ÉD. J. BOUFF ET c'». LIV. 37 



290 HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 



b 
Enfants brutaux, malfaisants, qui gâtent et brisent ce qu'ils touchent... Ils 
briseraient le monde vraiment, si la sage Angleterre n'était là pour les châtier. 

La partie n'était pas égale dans ce procès devant le monde, entre la Révo- 
lution et ses accusateurs anglo-français. Eux, ils montraient des désordres 
trop visibles. Et la Révolution montrait ce qu'on ne voyait pas encore, la per- 
sévérante trahison de ses ennemis, l'entente cordiale, intime, des Tuileries, de 
l'émigration, de l'étranger, l'accord des traîtres du dedans, du dehors. On niait, 
on jurait, on prenait le ciel à témoin. Soupçonner ainsi, calomnier, ah! quelle 
injustice!... Ces innocents qui protestaient sont venus, en 1815, dire bien haut 
qu'ils étaient coupables, se vanter et tendre la main. 

Oui, nous pouvons aujourd'hui, sur leur témoignage même, affirmer avec 
sûreté : les Necker, les Lally, furent des simples, des'^^niai^ quand ils garan- 
tirent ce que le tomps a si violemment démenti... Des niais, mais dans cette 
niaiserie, il y avait corruption; ces tètes faibles et vaniteuses avaient été tour- 
nées par leurs désappointements, corrompues par les caresses, les flatteries, 
. la^neslg amitié des- ennemis de la France. 

La France révolutionnaii'e, qu'on a crue si violente, fut patiente, en vérité. 
Partout dans Paris, rue Saint- Jacques, rue de la Harpe, on imprimait-, on 
étalait les hvres des traîtres, d'un Galonné, par exemple, admirablement exécutés 
aux frais de la Cour, le livre furieux, immonde de Rurke, aussi violent que 
ceux de Marat, et si l'on songe aux résultats, bien Wiitrement homicide! 

Ce livre, si furieux, que l'auteur oublie à chaque page ce qu'il vient de 
dire dans l'autre ,\s.'enferrant-dui-môme à l'aveugle dans ses propres raisonne- 
ments, me rappelle à tout moment la fin de Mirabeau-Tonneau, qui mourut 
de sa violence, se jetant les yeux fermés sur l'épée d'un officier qu'il forçait 
de se mettre en garde. 

L'excès de la fureur qui souffre de n'en pouvoir dire assez, jette à chaque 
instant l'auteur dans ces basses bouffonneries quiWilisseii|.ié bouffon : « Nous 
n'avons pas été, nous autres Anglais, vidés, 'vi'ecousus, ''■ejiigaillé^ comme les 
oiseaux d'un musée, de paille ou chiffons, de [saTès^TOgnuyes de papier qu'ils 
appellent les Droits de l'homme. » Et ailleurs : « L'Assemblée constituante se 
compose de procureurs de village. Ils ne pouvaient manquer de faire une 
constitution litigieuse, qui donne nombre de bons coups à faire... » 

J'ai cherché avec une simplicité dont j'ai honte maintenant, s'il y avait 
quelque doctrine. Rien qu'injure et contradiction. Il dit dans la même page : 
« Le gouvernement est une œuvre de sagesse humaine. » Et quelques lignes 
plus bas : « 11 faut que l'homme soit borné par quelque chose hors de 
l'homme. » Quelle donc! un ange, un dieu, un pape? Revenez donc alors aux 
merveilleux gouvernements du Moyen âge, aux politiques de miracle. 

Le plus amusant dans Burke, c'est son éloge des moines. Il ne\arit pas 
là-dessus. Élève de Saint-Omer, converti pour arriver, il semble se rappeiei- 
(un peu tard) ses bons maîtres les jésuites. La protestante Angleterre a le 
cœur attendri pour eux, par sa haine contre nous. La Révolution a du bon. 



.êsJy-Bj^ 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 291 

puisqu'elle rapproche et met d'accord de si anciens ennemis. M. Pitt irait à la 
messe. Tous ensemble, Anglais et moines, se mettent à l'unisson, dès qu'il 
s'agit de dire pour la France les \^"e^s sanglantes, et chantent au même lutrin. 

Pitt avoua le livre de Burke. Il voulut créer une brWie étemelle entre les 
deux peuples, élargir, creuser le détroit. 

La haine des Anglais pour la France avait été jusque-là un sentiment 
instinctif, capricieux, variable. Elle fut dès lors l'objet d'une culture systéma- 
tique qui réussit à merveille. Elle grandit, elle fleurit. 

Le fonds était bien préparé. Sismondi (nullement défavorable aux Anglais 
et qui s'est marié chez eux) fait cette remarque très juste sur leur histoire au 
dix-huitième siècle. Ils étaient d'autant plus belliqueux qu'ils ne faisaient 
jamais la guerre. Ils ne la faisaient du moins ni par eux-mêmes, ni chez eux. 
Ils se croyaient inattaquables ; de là, une sécurité d'égoisme qui leur endur- 
cissait le cœur, les rendait violents, insolents, irritables, pour tout ce qui 
résistait. Le châtiment de cette disposition haineuse fut le progrès de la haine, 
la triste facilité avec laquelle ils se laissèrent mener par leurs grands, leurs 
riches, à toutes les folies que la haine inspire. Les bonnes quaUtés de ce 
peuple, laborieux, sérieux, concentré, tournèrent toutes au mal. 

Une vertu inconnue au continent, et qui a, il faut le dire, servi souvent 
beaucoup leurs hommes, les Pitt, les Nelson et autres, la dpggedness, ainsi 
tournée, fut une sorte de rage\nu^ cette fureur sans cause du boule-dogue, 
qui mord sans savoir ce qu'il mord et qui ne lâciie jamais. 

Pour moi ce triste spectacle ne m'inspire pas haine pour haine. Non, 
plutôt pitié!... Peuple frère, peuple qui fut celui de Newton et de Shakespeare, 
qui n'aurait pitié de vous voir tomber à cette crédulité basse, à cette lâche 
déférence pour nos ennemis communs, les aristocrates, jusqu'à prendre au 
mot, recevoir avec respect, confiance, tout ce que le nobleman, le gentleman, 
le lord, vous a dit contre des gens dont la cause était la vôtre ! . . . Votre misé- 
rable ^prévention, pour ceux qui vousv^oulent aux pieds, elle nous a fait bien 
du mal; vous, «lie vous à perdus. 

Ah ! vous ne saurez jamais ce que fut pour vous le cœur de la France ! . . 
Lorsfpi'en mai 90, un de nos députés, parlant de l'Angleterre, s'avisa de dire : 
o Noire rivale, notre ennemie, » ce fut dans l'Assemblée un murmure universel. 
On faillit abandonner l'Espagne, plutôt que de se montrer déflant pour nos 
amis les Anglais. 

Tout cela en 90, pendant que le ministère anglais et l'opposition réunis 
lançaient le livre de Burke. 

L'effet de celte pauvre déclamation fut immense sur les Anglais. Les 
clubs qui s'étaient formés à Londres pour soutenir les principes de notre Révo- 
lution, furent en grande partie dissous. Le Ubéral lord Stanhope effaça son 
nom de leurs livres (novembre 90). Des publications nombreuses, habilement 
dirigées, multipliées à l'infini, vendues àN^ prix dans le peuple, le tournèrent 
si bien, qu'au 14 juillet 1791, une réunion d'Anglais célébrant à Birmingham 



SM HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

l'anniversaire de la Bastille, la populace furieuse alla saccager, briser, brûler 
les meubles, la maison de Priestley, son laboratoire de chimie. Il quitta ce 
pays ingrat, et passa en Amérique. 

Voilà la fôte qu'on faisait en Angleterre à l'ami de la France. 

Et voici, la môme année, celle qu'on faisait en France aux Anglais. 

En décembre 91, nos Jacobins, présidés alors par les girondins Isnard et 
Lasource, décidèrent que les trois drapeaux de la France, de l'Angleterre et des 
États-Unis seraient suspendus aux voûtes de leur salle, et les bustes de Price et 
de Sidney, placés à côté de ceux de Jean-Jacques, Mirabeau, Mably et Franklin. 

On donna la place d'honneur à un Anglais, député des clubs de Londres. 
Les féhcitations les plus tendres lui furent adressées, parmi les vœux de paix 
étemelle. Mais l'union eût semblé imparfaite si nos mères, nos femmes, les 
médiatrices du cœur, ne fussent venues marier les nations, et leur mettre la 
main dans la main. Elles apportèrent un gage touchant, leur propre travail; 
elles avaient elles-mêmes et leurs filles tissu pour l'Anglais trois drapeaux, le 
bonnet de la Uberté, la cocarde tricolore. Tout cela, mis ensemble dans une 
arche d'alliance, avec la Constitution, la nouvelle carte de France, des fruits 
de la terre de France, des» épis de blé. 



CHAPITRE III 



MASSACRE DE NANCY (31 AOUT 1790) 



LE PRÊTRE ET L'ANGLAIS ONT ÉTÉ LA TENTATION DE LA FRANCE. — ENTENTE DES 
ROYALISTES ET DES CONSTITUTIONNELS. — LE ROI DE LA BOURGEOISIE, M. DE 
LAFAYETTE, UN ANGLO-AMÉRICAIN. — AGITATION DE L'ARMÉE.. — IRRITATION 
DES OFFICIERS ET DES SOLDATS. — PERSÉCUTION DU RÉGIMENT VAUDOIS DE 
CHATEAUVIEUX. — LAFAYETTE, SUR DE l'aSSEMBLÉE ET DES JACOBINS, 
s'entend AVEC BOUILLE, l'aUTORISE A FRAPPER UN COUP. — ON PROVOQUE 
LES SOLDATS (26 AOUT 90). — BOUILLE MARCHE SUR NANCY, REFUSE TOUTE 
CONDITION, ET DONNE LIEU AU COMBAT (31 AOUT). — MASSACRE DES VAUDOIS 
ABANDONNÉS. — LE RESTE SUPPLICIÉ OU ENVOYÉ AUX GALÈRES. — LE ROI ET 
L -ASSEMBLÉE REMERCIENT BOUILLE. — LOUSTALOT EN MEURT (SEPTEMBRE). 



L'obstacle général dans notre Révolution, comme dans toutes les autres, 
Au l'égoïsme et la peur. Mais l'obstacle spécial qui caractérise historiquement 
ia nôtre, c'est la haine persévérante dont l'ont poursuivie par toute la terre le 
Prêtre et l'Anglais. 

Haine funeste dans la guerre, plus fatale dans la paix, meurtrière dans 
l'amitié. Nous le sentons aujourd'hui. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



293 




LAI.I.Y TOLLESDAL 



Ils ont été pour nous, non la persécution seulement, mais, ce qui est plus 
destructif, la tentation. 

A la foule simple et crédule, à la femme, au paysan, le prêtre a donné 
l'opium du Moyen âge, plein de trouble et de mauvais songes. Le bourgeois 
a bu l'opium anglais, avec tous ses ingrédients d'égoïsme, bien-être, confor- 
table, liberté sans sacrifice; une liberté qui résulterait d'un équilibre méca- 
nique, sans que l'âme y fût pour rien, la monarchie sans vertu, comme l'ex- 
plique Montesquieu ; garantir sans améliorer, garantir surtout l'égoïsme. 

Voilà la tentation. 

Quant à la persécution, c'est cette histoire tout entière qui doit la conter. 
Elle commence par une éruption de pamphlets, des deux cùtés du détroit, 
par les faussetés imprimées. Elle continuera tout à l'heure par une émission, 



294 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

non moins effroyable, de faussetés d'un autre genre, fausses monnaies, faux 
assignats. Nul mystère. La grande manufacture est publique à Birmingham. 

Cettdviiuée de mensonges, de calomnies, d'absurdes accusations, comme 
une armée d'insectes immondes que le vent pousse en été, eut ce résultat, 
d'abord d'attacher des millions de mouches piquantes aux flancs de la Révo- 
lution, pour la rendre furieuse et folle ; puis d'obscurcir la lumière, de cacher 
si bien le jour, que plusieurs qu'on avait crus claiiToyants tâtonnaient en plein 
midi. 

Les faibles qui jusque-là allaient d'élan, de sentiment, sans principes, 
perdirent la voie et se mirent à demander : Où sommes-nous ? Où allons-nous? 
Le boutiquier commença à douter d'une révolution qui faisait émigrer les 
acheteurs. Le bourgeoisNcputinier^^sanier, forcé à toute minute de quitter la 
case, au roulement du tambour, était excédé, irrité, « voulait en finir. » 
Tout à fait semblable en cela à Louis XVI, il eût sacrifié un intérêt, un trône, 
s'il eût fallu, plutôt que ses habitudes. 

Cet état d'irritation, ce besoin de repos, de paix à tout prix, mena très 
loin la bourgeoisie, et M. de Lafayette, le roi de la bourgeoisie, jusqu'à une 
méprise sanglante qui eut sur la suite des événements une influence incal- 
culable. 

On ne quitte pas aisément ses idées, ses préjugés, ses habitudes de caste. 
M. de Lafayette, soulevé quelque temps au-dessus de lui-môme par le mou- 
vement de la Révolution, redevenait peu à peu le marquis de Lafayette. 11 
voulait plaire à la Reine, et la ramener ; il voulaitN^omplaire aussi, on ne peut 
guère en douter ^ à madame de Lafayette, femme excellente, mais dévote i 
livrée comme telle aux idées rétrogrades, et qui fit toujours dire la messe 
dans sa chapeUe par un prêtre nonVassermenté. A ces influences intimes de la 
famille, ajoutez sa parenté tout aristocratique, son cousin M. de Bouille, ses 
amis, tous grands seigneurs, enfin, son état-major, mêlé de noblesse et d'aris- 
tocratie bourgeoise. Sous une apparence ferme et froide, il n'en était pas 
moins gagné, changé à la longue, par cet entourage contre-révolutionnaire. 
Une meilleure tête n'y eût pas tenu. La fédération du Champ de Mars mit le 
comble à l'enivrement. Une foule de ces braves gens qui avaient tant entendu 
parler de Lafayette dans leurs provinces, et qui avaient enfin le bonheur de 
le voir, domiôrent le spectacle le plus ridicule ; ils l'adoraient à la lettre, 
lui baisaient les mains, les bottes. 

Rien de plus sensible qu'un' dieu, de plus irriteible ; et la situation elle- 
même était éminemment irritante. Elle était pleine de contrastes, d'alterna- 
tives violentes. Le dieu était obligé, dans les hasards de l'émeute, de se faire 
commissaire de police, gendarme au besoin : une fois, il lui arriva, n'obte- 
nant nulle obéissance, d'arrêter un homme de sa main et de le mener en 
prison. 

La grande et souveraine autorité qui eût encouragé Lafayette et l'eût sou- 
tenu dans ces épreuves, était celle de AVashington. Elle lui'ijianquji entièrement. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 295 



Washington était, comme on sait, le clief dn parti qui youlait fortifier 
en Amérique l'unité du gouvernement. Le chef du parti contraire, Jefferson, 
avait fort encouragé l'élan de notre Révolution. Washington, malgré son 
extrême discrétion, ne cachait pas à Lafayette son désir qu'il pût enrayer. Les 
Américains, sauvés parla France et craignant d'être menés par elîè Trop loin 
contre les Anglais, avaient trouvé prudent de concentrer leur reconnaissance 
sur des individus, Lafayette, Louis XVL Peu comprirent notre situation, 
beaucoup furent du parti du Roi contre la France. Une chose d'ailleurs les 
refroidit, à quoi nous n'avions point songé, mais qui blessait leur commerce, 
une décision de l'Assemblée sur les tabacs et les huiles. 

Les Américains, si fermes contre l'Angleterre en toute affaire d'intérêts, 
sont faibles et partiaux pour elle dans les questions d'idées. La littérature 
anglaise est toujours leur littérature. La cruelle guerre de presse que nous 
faisaient les Anglais influa sur les Américains, et par eux sur Lafayette. Du 
moins ils ne le soutinrent pas dans ses primitives aspirations républicaines. Il 
ajourna ce haut idéal, er>se rabattit,' au moins provisoirement, aux idées 
anglaises, à un certain éclectisme bâtard anglo-américain. Lui-même, Amé- 
ricain d'idées, était Anglais de culture, un peu même de figure et d'aspect. 

Pour ceVprovisoire anglais, pour ce système de royauté démocratique 
ou démocratie royale, qui, disait-il, n'était bon que pour une vingtaine 
d'années, il fit une chose décisive, qui parut arrêter la Révolution, et qui la 
précipita. 

Reprenons les précédents. 

Dés l'hiver de 90, l'armée fut travaillée de deux côtés à la fois, d'un côté 
par les sociétés patriotiques, de l'autre, par la Cour, par les officiers qui 
essayèrent, comme on a vu, de persuader aux soldats, qu'ils avaient été insultés 
dans l'Assemblée nationale. 

En février, l'Assemblée augmenta la solde de quelques deniers. En mai, 
le soldat n'avait rien reçu encore de cette augmentation ; elle devint entièrement 
insignifiante, étant employée presque entièrement à une imperceptible augmen- 
tation des rations de pain. 

Long l'etard et résultat nul. Les soldats se crurent volés. Dès longtemps, 
ils accusaient d'indélicatesse des officiers, qui ne rendaient aucun compte des 
caisses des régiments. Ce qui est sûr, c'est que les officiers étaient tout au 
moins des comptables très négligents, très distraits, ennemis des écritures, 
nullement calculateurs. Dans les dernières années surtout, dans la langueur 
universelle de la vieille administration, la comptabilité militaire semble n'avoir 
plus existé. Pour citer un régiment, M. du Chatelet, colonel du régiment du 
Roi, étant à la fois comptable et inspecteur, ne comptait ni n'inspectait. 

• Les soldats, dit M. de Bouille, formèrent des comités, choisirent des 
députés, qui réclamèrent auprès de leurs supérieurs, d'abord avec assez de 
modération, des retenues qui avaient été faites... Leurs réclamations étaient 
justes, on y fit droit. » Il ajoute qu'alors, ils en firent d'injustes &t A' exorbitantes, 



296 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

Qu'en sait-il ? avec une comptabilité tellement irrégulière, qui pouvait faire le 
calcul ? 

Brest et Nancy furent le théâtre principal de cette étrange dispute, où l'offl- 
cier, le noble, le gentilhomme, était accusé comme escroc. 

Les officiers récriminèrent violemment, cruellement. Forts de leur posi- 
tion de chefs, et de leur supériorité dans l'escrime, ils n'épargnèrent aucune 
insolence au soldat, au bourgeois, ami du soldat. Ils ne se battaient pas contre 
le soldat, mais ils lui lançaient des maîtres d'armes, des spadassins payés, qui, 
sûrs de leurs coups, le mettaient en demeure ou de se livrer à une mort cer- 
taine, ou de reculer, de saigner du nez, de devenir ridicule. On en trouva un à 
Metz, qui, déguisé par les officiers, payé par eux à tant par tête, s'en allait le 
soir, tantôt en garde national, tantôt en bourgeois, insulter, blesser ou tuer. Et 
qui refusait de passer par cette épée infaillible, était le lendemain matin 
proclamé, moqué au quartier, un sujet de passe-temps et de gorge chaude. 

Les soldats finirent par saisir le drôle, le reconnaître, lui faire nommer 
les officiers qui lui prêtaient des habits. On ne lui fit pas de mal, on le chassa 
seulement avec un bonnet de papier, et son nom : Iscariote. 

Les officiers découverts passèrent la frontière, et entrèrent, comme tant 
d'autres, dans les corps que l'Autriche dirigeait vers le Brabant. 

Ainsi s'opérait la division naturelle : le soldat se rapprochait du peuple, 
l'officier de l'étranger. 

Les fédérations furent une occasion nouvelle où la division éclata. Les 
officiers n'y parurent pas. 

Ils se démasquèrent encore quand on exigea le\serment. Imposé par 
l'Assemblée, retardé, \)j'êt^':gi\çpntre-cœur, par plusieurs avec une légèreté 
dérisoire, il ne fit qu'ajouter le mépris à la haine que le soldat avait pour ses 
chefs. Ils en restèrent avilis. 

Voilà l'état de l'armée, sa guerre intérieure Et la guerre extérieure est 
proche. La nouvelle éclate en juillet que le Roi accorde passage aux Autri- 
chiens qui vont étouffer la révolution des Pays-Bas. Le passage ? ouïe séjour?... 
qui sait s'ils ne resteront pas, si le beau-frère Léopold ne logera pas frater- 
nellement à Mézières ou à Givet ?... La population des Ardennes, ne se fiant 
nullement à une armée si divisée, à Bouille qui la commandait, voulut se 
défendre elle-même. Trente mille gardes nationaux s'ébranlèrent ; ils mar- 
chaient aux Autrichiens, lorsqu'on sut que l'Assemblée nationale avait refusé 
le passage. 

Les officiers, au contraire, ne cachaient nullement devant les soldats la joie 
que leur inspirait l'armée étrangère. Quelqu'un demandant si réellement les 
Autrichiens arrivaient : « Oui, dit un officier, ils viennent, et c'est pour voue 
châtier. » 

Cependant les duels continuaient, augmentaient, et d'une manière effrayante. 
On les employait, comme à Lille, à l'épuration de l'armée. On profitait des 
disputes, des vaines rivalités qui s'élèvent entre les corps, souvent sans qu'on 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 



297 




On no put l'arracher du canon qu'à grands coups de baïonnettes. (P. 303.) 



sache pourquoi. A Nancy, ils allaient se battre 1.500 contre 1.500; un soldat se 
jeta entre eux, les força de s'expliquer, leur fit remettre l'épée au fourreau. 

On donnait des congés en foule (à l'approche de l'ennemi!) ; beaucoup 
de soldats étaient renvoyés, et d'une manière infamante, avec des cartouches 
jaunes. 

Les choses en étaient là, lorsque le régiment du Roi, qui était à Nancy 
avec deux autres (Mestre-de-camp et Châteauvieux, un régiment suisse), s'avisa 

IIV. 38. — J. MICHELET. — HISTOIRI DE LA RtVOLUnO:* TRANÇAISI. — ÉD. I. ROUff IT C'«. UV. 38 



208 HISTOIRE DE LA RÉVOUJTIOrj .FRANÇAISE 

de demander ses comptes aux, officiers', et: se fit'payer par "eQX.CelaTentâCM- 
feauvieux. Le 5 août, il envoya deux soldats au régiment du Roi, pour demander 
des renseignements sur l'examen des comptes. Ces pauvres Suisses se croyaient 
Français, voulaient faire comme les Français; on leur rappela cruellement 
qu'ils étaient Suisses. Leurs ofiîciers, aux termes des capitulations, étaient 
Icars juges suprêmes, à la vie et à la mort. Officiers, juges, seigneurs et maîtres, 
les uns, patriciens des villes souveraines de Berne et Fribourg; les autres, sei- 
gneurs féodaux de Vaud et autres pays sujets qui rendaient à leurs vassaux ce 
qu'ils recevaient en mépris de Berne. La démarche de leurs soldats leur parut 
trois fois coupable; soldats, sujets et vassaux, ils ne pouvaient jamais être 
assez cruellement punis. Les deux envoyés furent en pleine parade fouettés 
honteusement, passés par lesV:purroies> Les officiers français regardaient et 
admiraient; ils complimentèrent les officiers Suisses pour leur inhumanit*. 

Ils n'avaient pas calculé comment l'armée prendrait la chose. L'émotion 
ftit violente. Les Français sentirent tous les coups qui frappaient les Suisses. 

Ce régiment de Ghâteauvieux était et méritait d'être cher à l'armée, à la 
France. C'est lui qui, le 14 juillet 89, campé au Champ de Mars, lorsque les 
Parisiens allèrent prendre des armes aux Invalides, déclara que jamais il ne 
ûrerait sur le peuple. Son refus, évidemment, paralysa Besenval, laissa Paris 
libre et maître de marcher sur la Bastille. 

Il ne faut pas s'en étonner. Les Suisses de Ghâteauvieux n'étaient pas de 
la Suisse Allemande, mais des hommes du pays de Vaud, des campagnes de 
Lausanne et de Genève. Quoi de plus Français au monde? 

Hommes de Vaud, hommes de Genève et de Savoie, nous vous avions 
donné Calvin, vous nous avez donné Rousseau. Que ceci soit entre nous un 
sceau d'alliance éternelle. Vous vous êtes déclarés nos frères au premier matin 
de notre premier jour, au moment vraiment redoutable où personne ne pouvai 
prévoir la victoire de la liberté. 

Les Français allèrent prendre les deux Suisses battus le matm, les vêtirent 
de leurs habits, les coiffèrent de leurs bonnets, les promenèrent par la ville, 
et forcèrent les officiers Suisses à leur compter à chacun cent louis d'indenmité. 

La révolte ne fut d'abord qu'une explosion de bon cœm-, d'équité, de 
patriotisme, mais, le premier pas franchi, les officiers ayant été une fois 
menacés, contraints de payer, d'autres violences suivirent. 

Les officiers, au Ueu de laisser les caisses des régiments au quartier où 
elles devaient être d'après les règlements, les avaient placées chez le trésorier, 
et disaient outrageusement qu'ils les feraient garder par la maréchaussée, 
comme contre des volem's. Les soldats, par représailles, dirent qu'ils crai- 
gnaient que les officiers n'emportassent la caisse en passant à l'ennemi. Ils 
la remirent au quartier. Elle était à peu près vide. Nouveau sujet d'accusa- 
tion. Les soldats se firent donner, à compte sur ce qu'on leur devait, des 
sommes avec lesquelles les Français régalèrent les Suisses, et les Suisses les 
Français, puis les.pauvres.de la.ville. 



.HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 299 

Ces orgies militaires n'entraînèrent nul désordre grave, si nous en 
croyons le témoignage des gardes nationaux de Nancy à l'Assemblée. Cepen- 
dant elles avaient quelque chose d'alarmant. La situation demandait évidemment 
un prompt remède. 

Ni- l'Assemblée, ni Lafayette, ne comprirent ce qu'il y avait à faire. 

Ce qu'il eût fallu voir d'abord, c'est que les règles ordinaires n'étaient 
nullement applicables. L'armée n'était pa^une armée. Il y avait là deux peuples 
en face, deux peuples ennemis, les nobles et les non-nobles. Ces derniers, 
les non-nobles, les soldats, avaient vaincu par la Révolution ; c'est pour eux 
qu'elle s'était faite. Croire que les vainqueurs continueraient d'obéir aux vaincus, 
qui les insultaient d'ailleurs, c'était une chose insensée. Beaucoup d'oftlciers 
avaient déjà passé à l'ennemi; ceux qui restaient avaient différé, décliné le 
serment civique. 11 était réellement douteux que l'armée dût obéir sans péril 
aux amis de l'ennemi. 

Une seule chose était raisonnable, praticable, celle que conseillait Mira- 
beau : dissoudre l'armée, la recomposer. La guerre n'était pas assez imminente 
pour qu'on n'eût le temps de faire cette opération. L'obstacle, le grave obstacle, 
c'est que les puissants de l'époque, Mirabeau lui-môme, Lafayette, les Lameth, 
tous ces révolutioimaires gentilshommes, n'auraient guère nommé officiers que 
des gentilshommes. Le préjugé, la tradition étaient trop forts en faveur de 
ceux-ci : on n'attribuait aucun esprit militaire aux classes inférieures ; on ne 
devinait nullement la foule de vrais nobles qui se trouvaient dans le peuple. 

Ce fut Lafayette qui, par son ami, le député Emmery, poussa l'Assemblée 
aux mesures fausses et violentes qu'elle prit contre l'armée, se faisant partie, 
et non juge, — partie, au profit de qui? de la contre-révolution. 

Le 6 août, Lafayette fit proposer par Emmery, décréter par l'Assemblée, 
que, pour vérifier les comptes tenus par les ofiiciers, le Roi nommerait des 
inspecteurs choisis parmi les officiers, qu'on n'infligerait aux soldats de congés 
infamants qu'après un jugement selon les formes anciennes, c'est-à-dire porté 
par les officiers. Le soldat avait son recours au Roi, c'est-à-dire au 
ministre (ofiicier lui»méme), ou bien à l'Assemblée nationale, qui apparemment 
allait quitter ses travaux immenses pour se faire juge des soldats. 

Ce décret n'était qu'une arme qu'on se ménageait. On avait hâte de 
frapper un coup. Rendu le 6, il fut sanctionné le 7 par le Roi, Le 8, M. de 
Lafayette écrivit à M. de Bouille, qui devait frapper le coup. C'est le mot 
même dont il se sert, qu'il répète plusieurs fois. 

M. de Lafayette n'était nullement sanguinaire. Ce n'est pas son caractère 
qu'on attaque ici, mais bien son intelligence. 

11 s'imaginait que ce coup, violent, mais nécessaire, allait pour jamais 
rétablir l'ordre. L'ordre rétabli permettrait enfin de faire agir et fonctionner 
la belle machine constitufioniielle, la démocratie royale^ qu'il regardait comme 
son œuvre, aimait et défendait avec l'amour-propre d'auteur. 

Et ce premier acte, si utile au gouvernement constitutionnel allait être 



300 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

accompli par l'ennemi de la constitution, M. de Bouille, qui avait différé tant 
qu'il avait pu de lui prêter serment, et qui lui gardait rancune, — par un 
homme personnellement irrité contre les soldats qui, tout récemment, n'avaient 
tenu compte de ses ordres, et l'avaient forcé de payer une partie de ce qu'on 
leur devait. Était-ce bien là l'homme calme, impartial, désintéressé, à qui 
l'on pouvait confier une mission de rigueur? n'était-il pas à craindre qu'elle 
ne fût l'occasion d'une vengeance personnelle ? 

M. de Bouille dit lui-même qu'il avait un plan secret : laisser se désor- 
ganiser la plus grande partie de l'armée, tenir à part, et sous une main 
ferme, quelques corps, surtout étrangers. Il est clair qu'avec ces derniers on 
pourrait accabler les autres. 

Pour employer un tel homme en toute sûreté, sans se compromettre, 
Lafayette s'adressa directement aux Jacobins. Il effraya leurs chefs du péril 
d'une vaste insurrection militaire. Chose curieuse! les députés Jacobins, 
dont les émissaires n'avaient pas peu contribué à soulever le soldat, n'en 
votèrent pas moins contre lui à l'Assemblée nationale. Tous les décrets 
répressifs furent votés d l'itnanimité. 

La cour fut tellement enhardie, qu'elle ne craignit pas de confier à Bouille 
le commandement des troupes sur toute la frontière de l'Est, depuis la Suisse 
jusqu'à la Sambre. Ces troupes, il est vrai, n'étaient guère sûres. II ne pouvait 
bien compter que sur vingt bataillons d'infanterie (allemands ou suisses) ; mais 
il avait beaucoup de cavalerie, vingt-sept escadrons de hussards allemands, et 
trente-trois escadrons de cavalerie française. De plus, ordre à tous les corps 
administratifs de l'aider de toute façon, de l'appuyer, spécialement par la garde 
nationale. M. de Lafayette, pour mieux assurer la chose, écrivit fraternelle- 
ment à ces gardes nationales, et leur envoya deux de ses aides de camp ; l'un 
se fit aide de camp de Bouille ; l'autre travailla d'une part à endormir la garnison 
de Nancy, d'autre part à rassembler les gardes nationales qu'on voulait mener 
contre elle. 

Bouille, qui nous explique lui-même son plan de campagne, laisse entre- 
voir beaucoup de choses lorsqu'il avoue : « Qu'il voulait, par Montmédy, 
s'assurer une communication avec Luxembourg et l'étranger. » 

Dans sa lettre du 8 août, Lafayette disait à Bouille que pour inspecteur des 
comptes on enverrait à Nancy un officier, M. de Malseigne, qu'on faisait venir 
tout exprès de Besançon. C'était un choix fort menaçant. Malseigne passait pour 
être le « premier crâne de l'armée, » un homme fort brave, de première force 
pour l'escrime, très fougueux, très provoquant. Étrange vérificateur! il y avait 
bien à croire qu'il solderait en coups d'épée. Notez qu'on l'envoyait seul, comme 
pour signifier un défi. 

Cependant, les soldats avaient écrit à l'Assemblée nationale; la lettre fut 
interceptée. Ils envoyèrent quelques-uns des leurs pour en porter une seconde, 
et Lafayette fit arrêter et la lettre et les porteurs, dès qu'ils arrivèrent à Paris. 

Au contraire, on présenta à l'Assemblée, on lui lut l'accusation portée 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 301 

contre les soldats par la municipalité de Nancy, toute dévouée aux officiers. 
Emniery soutint hardiment que l'affaire de Ghâteauvieux (du 5 et 6 août) avait 
eu lieu après qu'on eut proclamé le décret de l'Assemblée qu'elle avait rendu 
le 6. Cette affaire, exposée ainsi, sans faire mention de sa date, semblait une 
violation du décret, non violé, puisqu'il était inconnu à Nancy, et qu'il fut fait 
à Paris le même jour. De môme, on présenta aussi comme violant le décret 
du 6, une insurrection des soldats de Metz qui avait eu lieu plusieurs jours 
avant le 6. 

Au moyen de celte exposition artificieuse et mensongère, on tira de 
l'Assemblée un décret passionné, indigné, qui avait déjà le caractère d'une 
condamnation des soldats; ils devaient, d'après ce décret, déclarer aux chefs 
leur erreur et leur repentir, même par écrit, s'ils l'exigeaient, c'est-à-dire 
remettre à leur adverse partie des preuves écrites contre eux. Décrété à l'una- 
nimité. Nulle observation : « Tout presse, tout brûle, dit Emmery; il y a péril 
dans le plus léger retard. » 

Le 26, Malseigne arrive à Nancy, armé du décret. L'ordre y était rétabli; 
Malseigne trouble, irrite, embrouille. Au lieu de vérifier, il commence par 
injurier. Au lieu de s'établir pacifiquement à l'Hôtel de Ville, il s'en va au quar- 
tier des Suisses, et refuse de leur faire droit pour ce qu'ils réclamaient des 
chefs. M Jugez-nous, » lui criaient-ils. Il veut sortir, on l'eu empêche. Alors il 
recule trois pas, tire l'épée, blesse plusieurs hommes. L'épée casse; il en saisit 
une autre, et sort, sans trop se presser, à travers cette foule furieuse, qui 
pourtant respecte ses jours. 

On avait ce qu'on voulait, une belle provocation, tout ce qui pouvait 
paraître une violation, un mépris des décrets de l'Assemblée. Les Suisses étaient 
compromis de la manière la plus terrible. Bouille, pour leur donner lieu 
d'aggraver leur faute, leur fit ordonner de sortir de Nancy; sortir, c'était se 
livrer, non à Bouille seulement, mais à leurs chefs, à leurs juges, ou plutôt à 
leurs bourreaux; ils savaient parfaitement les supplices effroyables que leur 
gardaient les officiers; ils ne sortirent point de la ville. 

Bouille n'avait plus qu'à agir. Il choisit, rassembla trois mille hommes 
d'infanterie, quatorze cents cavaliers, tous ou presque tous Allemands. Pour 
donner un air un peu plus national à cette armée d'étrangers, les aides de camp 
de Lafayette couraient la campagne et tâchaient d'entraîner les gardes natio- 
naux. Ils en amenèrent sept cents, aristocrates ou Fayettistes, qui suivirent 
Bouille, et se montrèrent très violents, très furieux. Mais la masse des gardes 
nationaux, environ deux mille, ne se laissèrent pas tromper; ils comprirent 
parfaitement que le côté de Bouille ne pouvait pas être celui de la Révolution ; 
ils se jetèrent dans Nancy. 

Les carabiniers de Lunéville, où s'était réfugié Malseigne, ne se soucièrent 
pas non plus de participer à l'exécution sanglante que l'on préparait. Eux- 
mêmes, livrèrent Malseigne à leurs camarades : ce foudre de guerre fit son 
entrée à Nancy en pantoufles, robe de chambre et bonnet de nuit. 



302 HJSTOIRK DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

BoujUé tint une conduite étrange. R écrit à l'Assemblée qu'il la prie de lui 
envoyer deux députés, qui puissent l'aider à arranger les choses. Et le même 
jour, sans attendre, il part pour les arranger lui-même à coups de canon. 

Le 31 août, le jour môme où le massacre se lit, on lisait à l'Assemblée 
cette lettre pacifique. Emmery et Lafayette essayaient de faire décréter : « Que 
l'Assemblée approuve ce que Bouille fait et fera. » 

Une députation de la garde nationale de Nancy se trouva là heureusement 
pour protester, et Barnave proposa, fit adopter une proclamation ferme et pater- 
nelle, où l'Assemblée promettait de juger impartialement... Juger! c'était un 
peu tard ! l'une des parties n'était plus. 

Bouille, parti de Metz le 28, le 29 de Toul, était le 31 fort près de Nancy. 
Trois députations de la ville, à onze heures, à trois, à quatre, vinrent au-devant 
de lui, et lui demandèrent ses conditions. Les députés étaient des soldats et des 
gardes nationaux (Bouille dit de la populace, parce qu'ils n'avaient pas d'uni- 
formes) ; ils avaient mis à leur tête des municipaux, tout tremblants, qui, arrivés 
près de Bouille, ne voulurent pas retourner, et restèrent avec lui, l'autorisant 
encore par leur présence, par la crainte qu'ils témoignaient de revenir à Nancy. 
Les conditions du général étaient de n'en faire aucune, d'exiger d'abord que les 
régiments sortissent, remissent leur otage Malseigne, et livrassent chacun 
quatre de leurs camarades, cela était dur, déshonorant pour des Français, mais 
horrible pour les Suisses, qui savaient parfaitement qu'ils n'iraient jamais au 
jugement de l'Assemblée, qu'en vertu des capitulations, leurs chefs les réclame- 
raient pour être pendus, H:oués vifs, ou mourir sous le bâton. 

Les deux régiments français (du Roi et Mestre-de-Gamp) se soumirent, 
rendirent Malseigne, commencèrent à sortir de la ville. Resta le pauvre Châ- 
teauvieux, dans son petit nombre, deux bataillons seulement; quelques-uns des 
nôtres pourtant rougirent de l'abandonner; beaucoup de vaillants gardes 
nationaux de la banlieue de Nancy vinrent aussi, par un instinct généreux, se 
ranger auprès des Suisses, pour partager leur sort. Tous ensemble, ils occu- 
pèrent la porte de Stainville, la seule qui fut fortifiée. 

Si Bouille eût voulu épargner le sang, il n'avait qu'une chose à faire : 
s'arrêter un peu à distance, attendre que les régiments français fussent sortis, 
puis faire entrer quelques troupes par les autres portes, et placer ainsi les 
Suisses entre deux feux ; il les aurait eus sans combat. 

Mais alors, où était la gloire? où était le coup imposant, que la cour et 
Lafayette avaient attendu de Bouille? 

Celui-ci raconte lui-môme deux choses qui sont contré lui : d'abord, qu'il 
avança jusqu'à trente pas de la porte, c'est-à-dire qu'il mit en face, en contact, 
des ennemis, des rivaux, des Suisses et des Suisses, qui ne pouvaient manquer 
de s'injurier, se provoquer, se renvoyer le nom de traîtres. Deuxièmement, il 
quitta la tête de la colonne pour parler à des députés qu'il eût pu fort bien faire 
venir; son absence eut l'effet naturel qu'on devait attendre : on s'injuria, on 
cria, enfin on tira. 



HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 303 

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• Ceux de Nancy disent que tout commença par les hussards de Bouille; 
Bouille accuse les soldats de Châteauvieux. On a peine à comprendre pourtant 
comment ceux-ci, en si grand danger, s'avisèrent de provoquer. Ils voulaient 
tirer le canon ; un jeune officier breton, Désilles, aussi hardi qu'obstiné, s'asseoit 
sur la lumière même, renversé'de là, il embrasse le canon, grave incident qui 
permettait aux gens de Bouille d'avancer; on ne put l'arracher du canon qu'à 
grands coups de baïonnettes. 

Bouille accourt, se rend maître de la porte, lance ses hussards dans la 
ville, à travers une fusillade très nourrie qui partait de toutes les fenêtres. Ce 
n'était pas évidemment Châteauvieux seul qui tirait, ni seulement les gardes 
nationaux de la banlieue, mais la plus grande partie de la population pauvre 
s'était déclarée pour les Suisses. Cependant les officiers des deux régiments 
français suivirent l'exemple de Désilles, et avec plus de bonheur; ils parvinrent 
à retenir les troupes dans les casernes. Dès lors Bouille ne pouvait manquer de 
venir à bout de la ville. 

Le soir, l'ordre était rétabli, les régiments français partis, les Suisses de 
Châteauvieux moitié tués, moitié prisonniers. Ceux qui ne se rendirent pas de 
suite furent trouvés les jours suivants, égorgés. Trois jours après, on en prit 
encore un, qu'on coupa en morceaux dans le marché; dix mille témoins l'ont 
pu voir. 

Après le massacre, la ville eut un spectacle plus affreux encore, un sup- 
plice immense. Les officiers suisses ne se contentèrent pas de décimer ce qui 
restait de leurs soldats, il y eût eu trop peu de victimes : ils en firent pendre 
vingt et un. Cette atrocité dura tout un jour; et, pour couronner la fête, le 
vingt-deuxième fut roué. 

L'ignoble, l'infâme pour nous, c'est que ces Nérons ayant condamné encore 
cinquante Suisses aux galères (probablement tout ce qui restait en vie), nous 
reçûmes ces galériens ; nous eûmes la noble mission de les mener et de les 
garder à Brest. 

Ces gens, qui n'avaient pas voulu tirer sur nous le 14 juillet, eurent pour 
récompense nationale de traîner le boulet en France. 

Le même jour, 31 août, nous l'avons dit, l'Assemblée avait fait la 
promesse pacifique d'une justice impartiale. Antérieurement elle avait voté 
deux commissaires pacificateurs. Bouille, qui les demandait, ne les avait pas 
attendus; il avait vidé le procès par l'extermination de l'une des deux parties. 
L'Assemblée apparemment va désapprouver Bouille! 

Au contraire... L'Assemblée, sur la proposition de Mirabeau, remercie 
solennellement Bouille, et approuve sa conduite ; on vote des récompenses aux 
gardes nationaux qui l'ont suivi, aux morts des honneurs funèbres dans le 
Champ de Mars, des pensions à leurs familles. 

Louis XVI ne montra point, dans cette occasion, l'horreur du sang qui 
lui était ordinaire. Le vif désir qu'il avait de voir l'ordre rétabli fit qu'il eut, 
de cette affligeante mais nécessaire affaire, une extrême satisfaction. Il 



304 lilSTOinK DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 

remercia Bouille de sa bonne conduite, et l'engagea à continuer. « Cette 
lettre, dit Bouille, peint la bonté, la sensibilité de son cœur. » 

« Ah ! dit l'éloquent Loustalot, ce ne fut pas là le mot d'Auguste, quand 
au récit